Dérives… du todtenbaum à la barque de Caron

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« Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ?   –   Saintine

Gaston Bachelard (1884-1962)

  Gaston Bachelard dans L’Eau et les Rêves, cite un texte écrit par Saintine (de son vrai nom Joseph-Xavier Boniface) romancier et dramaturge français du XIXe siècle, texte portant sur la mythologie des arbres et de la mort dans lequel il décrit une coutume supposée des celtes reliant les rites mortuaires au culte des arbres. Il n’est pas sûr que toutes les descriptions de Saintine soient prouvées; le personnage ne faisait pas grand cas de la vérité historique et de la méthode scientifique, c’est ainsi qu’il n’hésitait pas à proclamer : « Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ? ». Mais pour la quête qui est la nôtre, celle de la recherche des pensées relevant du rêve et de l’imaginaire, peu importe que ces pensées aient été étayées ou non par la réalité, ce qui est important, c’est que quelqu’un ait ressenti le besoin de les imaginer et qu’elles aient écloses dans sa conscience ou son subconscient.

Enki sigle

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime

Gustave Doré – le « Todtenbaum », illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine

     « Les celtes usaient de divers et étranges moyens vis-à-vis des dépouilles humaines pour les faire disparaître. Dans tel pays, on les brûlait, et l’arbre natif fournissait le bois du bûcher; dans tel autre l’arbre de mort (le Todtenbaum), creusé par la hache servait de cercueil à son propriétaire. Ce cercueil, on l’enfouissait sous terre à moins qu’on ne le livrât au courant du fleuve, chargé de le transporter Dieu sait où ! Enfin dans ceratins cantons existait un usage, — usage horrible ! — qui consistait à exposer le corps à la voracité des oiseaux de proie; et le lieu de cette exposition lugubre, c’était le sommet, la cime de ce même arbre planté à la naissance du défunt (…)
      On doit croire que l’usage des arbres de mort et des noyades posthumes dura séculairement dans la vieille gaule comme dans la vieille Germanie. Vers 1560, des ouvriers hollandais, occupés à fouiller un atterrissement du Zuiderzée, rencontrèrent, à une grande profondeur, plusieurs troncs d’abris miraculeusement conservés par pétrification. Chacun de ces troncs avait été habité par un homme dont il conservait quelque débris, eux-mêmes presque fossilisés. Evidemment, c’était le Rhin, ce Gange de l’Allemagne, qui les avait charriés jusque là, l’un portant l’autre ». ( Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865), La Mythologie du Rhin et les Contes de la mère-grand, 1863 – Cité par Gaston Bachelard dans L’eau et les Rêves, 1942 )

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime, 1863

Gustave Doré – le « Todtenbaum » flottant,  illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine, 1863

Le Todtenbaum

     Voici ce que les lignes relatives à la dérive des « Todtenbaum » dérivant sur l’eau ont inspirées à Bachelard :

     Dés sa naissance, l’homme était voué au végétal, il avait son arbre personnel. Il fallait que la mort eût la même protection que la vie. Ainsi replacé au cœur du végétal, rendu au sein végétant de l’arbre, le cadavre était livré au feu, ou bien à la terre; ou bien il attendait dans la feuillée, à la cime des forêts, la dissolution dans l’air, dissolution aidée par le oiseaux de la Nuit; par les mille fantômes du Vent. Ou bien enfin, plus intimement, toujours allongé dans son cercueil naturel, dans son double végétal, dans son dévorant et vivant sarcophage, dans l’Arbre — entre deux nœuds — il était donné à l’eau, il était abandonné aux flots.

     Ce départ du mort sur les flots ne donne qu’un trait de l’interminable rêverie de la mort. Il ne correspond qu’à un tableau visible, et il pourrait tromper sur la profondeur de l’imagination matérielle qui médite sur la mort, comme si la mort elle-même était une substance, une vie dans une substance nouvelle. L’eau, substance de vie, est aussi substance de mort pour la rêverie ambivalente. Pour bien interpréter le « Todtenbaum », l’arbre de mort, il faut se rappeler avec C. G Jung que l’arbre est avant tout un symbole maternel ; puisque l’eau est aussi un symbole maternel, on peut saisir dans le Todtenbaum une étrange image de l’emboîtement des germes. En plaçant le mort dans le sein de l’arbre, en confiant l’arbre au sein des eaux, on double en quelque manière les puissances maternelles, on vit doublement ce mythe de l’ensevelissement par lequel on imagine, nous dit C. G Jung, que « le mort est remis à la mère pour être ré-enfanté ». La mort dans les eaux sera pour cette rêverie la plus maternelle des morts. Le désir de l’homme, dit ailleurs Jung« c’est que les sombres eaux de la mort deviennent les eaux de la vie, que la mort et sa froide étreinte soient le giron maternel, tout comme la mer, bien qu’engloutissant le soleil, le ré-enfante dans ses profondeurs… Jamais la Vie n’a pu croire à la mort ! »

      Ici une question m’oppresse : La Mort ne fut-elle pas le premier Navigateur ?

      Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a-t-on pas mis le cercueil à la mer, le cercueil au torrent ? Le cercueil, dans cette hypothèse mythologique, ne serait pas la dernière barque. Il serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle serait pour quelques rêveurs profonds le premier vrai voyage. (…)

Gustave Doré - Moïse exposé sur le Nil

Gustave Doré – Moïse exposé sur le Nil.

Les enfants abandonnés aux caprices des Eaux

      Aussi quand on voudra livrer des vivants à la mort totale, à la mort sans recours, on les abandonnera aux flots. Mme Marie Delcourt a découvert, sous le camouflage rationaliste de la culture antique traditionnelle, le sens mythique des enfants maléfiques. Dans plusieurs cas, on évite soigneusement qu’ils ne touchent la terre. Ils pourraient la souiller, troubler sa fécondité et propager ainsi leur « peste ». « on (les) porte le plus vite possible à la mer ou au fleuve. » « Un être débile qu’on préfère ne pas tuer et qu’on ne veut pas mettre en contact avec le sols, que pourrait-on en faire sinon le placer sur l’eau dans un esquif destiné à sombrer ? » Nous proposerions, quant à nous, d’élever d’un ton encore l’explication mythique si profonde apportée par Mme Marie Delcourt. Nous interpréterions alors la naissance d’un être qui n’appartient pas à la fécondité normale de la Terre; on le rend tout de suite à son élément, à la mort toute proche, à la patrie de la mort totale qu’est la mer infinie ou le fleuve mugissant. L’eau seule peut débarrasser la terre.

     On s’explique alors que lorsque de tels enfants abandonnés à la mer étaient rejetés vivants sur la côte, quand ils étaient « sauvés des eaux », ils devenaient facilement des êtres miraculeux. Ayant traversés les eaux, ils avaient traversé la mort. ils pouvaient alors créer des villes, sauver des peuples, refaire un monde.

      la Mort est un voyage et le voyage est une mort. « Partir, c’est mourir un peu. » Mourir, c’est vraiment partir et l’on ne part bien, courageusement, nettement, qu’en suivant le fil de l’eau, le courant du large fleuve. Tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts. Il n’y a que cette mort qui soit fabuleuse. Il n’y a que ce départ qui soit une aventure.

Gustave Doré - la barque de Charon
Gustave Doré – la barque de Charon

le complexe de Caron

     Si l’on veut bien restituer à leur niveau primitif toutes les valeurs inconscientes accumulées autour des funérailles par l’image du voyage sur l’eau, on comprendra mieux la signification du fleuve des enfers et toutes les légendes de la funèbre traversée. Des coutumes déjà rationalisées peuvent bien confier les morts à la tombe ou au bûcher, l’inconscient marqué par l’eau rêvera, par delà la tombe, par-delà le bûcher, à un départ vers le flots. Après avoir traversé la terre, après avoir traversé le feu, l’âme arrivera au bord de l’eau. L’imagination profonde, l’imagination matérielle veut que l’eau ait sa part dans la mort; elle a besoin de l’eau pour garder à la mort son sens de voyage. On comprend dés lors que, pour de telles songeries infinies, toutes les âmes, quel que soit le genre de funérailles, doivent monter dans la barque de Caron. Curieuse image si l’on devait toujours la contempler avec les yeux clairs de la raison. Image familière entre toutes au contraire si nous savons interroger nos rêves ! Nombreux sont les poètes qui ont vécu dans le sommeil cette navigation de la mort« J’ai vu le sentier de ton départ ! Le sommeil et la mort ne nous séparerons plus longtemps… Écoutez ! le spectral torrent mêle son rugissement lointains à la brise murmurant dans le sois pleins de musique.» (En revivant le rêve de Shelley, on comprendra comment le sentier de départ est devenu peu à peu le spectral torrent. (…)

       À cet égard, on peut formuler un complexe de Caron. (…) Voyons d’abord dans la nature — c’est-à-dire dans les légendes naturelles — se constituer des images de Caron qui n’ont certainement pas de contact avec l’image classique.Tel est le cas de la légende du bateau des morts, légende aux mille formes, sans cesse renouvelée par le folklore. P. Sébillot donne cet exemple : « La légende du bateau des morts est l’une des premières qui aient été constatées sur notre littoral : elle y existait  sans doute bien avant la conquête romaine, et au Vie siècle Procope la rapportait en ces termes : Les pêcheurs et autres habitants de la Gaule qui sont en face de l’île de Bretagne sont chargés d’y passer les âmes, et pour cela exempts de tribut. Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte; ils sellèrent et trouvent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant semblent si chargées qu’elles paraissent sur le point de sombrer et s’élèvent d’un pouce à peine au-dessus des eaux; une heure suffit pour ce trajet, quoique avec leurs propres bateaux, ils puissent difficilement le faire en l’espace d’une nuit » (Guerre des Goths). (…)

    Tout ce que la mort a de lourd, de lent, est aussi marqué par la figure de Caron. Les barques chargées d’âmes sont toujours sur le point de sombrer. Etonnante image où l’on sent que la Mort craint de mourir, où le noyé craint encore le naufrage ! La mort est un voyage qui ne finit jamais, elle est une perspective infinie de dangers. Si le poids qui surcharge la barque est si grand, c’est que les âmes sont fautives. La barque de Caron va toujours aux enfers. Il n’y a pas de nautonier du bonheur.

      La barque de Caron sera ainsi un symbole qui restera attaché à l’indestructible malheur des hommes. Elles traversera les âges de souffrance. Comme le dit Saintine« la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant les premières ferveurs (du christianisme) était disparu. Patience ! il va reparaître. Où cela ? Partout… Dés les premiers temps de l’Eglise des Gaules, à l’abbaye de Saint-Denis, sur le tombeau de Dagobert, on avait représenté ce roi, ou plutôt son âme, traversant le Cocyte dans la barque traditionnelle; à la fin du XIIIe siècle, Dante, de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape, Michel-Ange… le représentait dans sa fresque du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge et les saints. » Et Saintine conclut : « Sans Caron, pas d’enfer possible. »

Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942

Gustave Doré - La Divine Comédie de Dante , les Enfers

Gustave Doré – La Divine Comédie de Dante , les Enfers

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