Apparitions…

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« Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtraient à l’homme comme elle est, infinie. »
                                    William Blake

William Blake - Ghost of a Flea, around 1819

William Blake – Ghost of a flea, 1819-1820

       Durant sa vie, les gravures de Blake ont été décrites comme étant l’œuvre d’un fou. Ce point de vue s’est renforcé lorsque l’on a appris que le peintre était inspiré par des visions. D’après Blake le fantôme de la puce lui aurait révélé, lors d’une vision, que les puces sont habitées par les âmes d’hommes qui auraient été, dans leur vie passée, excessivement sanguinaires. Le fantôme possède à la fois des traits humains et animaux, avec sa tête trop petite par rapport à son corps, son cou massif de taureau, ses oreilles en pointe, sa peau de reptile et sa langue venimeuse jaillissant de sa bouche comme si elle voulait laper le contenu d’un bol de sang que ses yeux exorbités lorgnent avec avidité.

       Ghost of a flea (le fantôme d’une puce) est l’une des plus petites peinture réalisée par le peintre et graveur britannique William Blake (1757-1827). Il mesure en effet 21,4 cm x 16,2 cm et a été exécuté sur un panneau d’acajou dans une tempera comportant des particules d’or. Le tableau fait partie d’une série de planches illustrant le livre écrit sur les « chefs visionnaires » qui avait été commandée par son ami, l’astrologue et aquarelliste John Varley (1788-1842). Tout comme Blake, Varley croyait dans l’existence des esprits mais à la différence de Blake qui déclarait avoir déjà vu des esprits, Varley était incapable de les voir et demandait à son ami de le décrire et le représenter.
    Alexander Gilchrist, le biographe victorien de Blake a écrit qu’aux alentours de 1790 celui-ci avait clairement entrevu un spectre : « Debout, un soir, à l’entrée du jardin de sa maison de Lambeth, il avait aperçu une figure sombre et horrible, écailleuse, mouchetée, abominable, descendant les escaliers et se dirigeant vers lui. Effrayé comme jamais il ne l’avait été, il prit les jambes à son cou et sortit de la maison en courant ». Blake se plaisait à raconter que, petit enfant, il avait vu un arbre « rempli d’anges et d’ailes d’anges brillantes décorant chaque branche comme des étoiles. » Les deux amis se réunissaient souvent jusque tard dans la nuit dans la maison de Varley pour des séances d’occultisme où ils essayaient d’entrer en contact avec l’esprit d’un personnage historique ou mythologique.

     Varley raconte que l’image du fantôme de la puce serait venu à Blake en 1819 au cours de l’une de ces soirées :  « Comme je tenais à mener l’enquête de la manière la plus véridique possible sur  ces visions et sur l’audition de cette apparition spirituelle d’une puce, je lui ai demandé (à Blake) si il pouvait dessiner ce qui lui était apparu de la manière la plus ressemblante possible.  Il déclara alors instantanément : « Je le vois maintenant devant moi. » Je lui ai donc donné du papier et un crayon et il en a dessiné le portrait … je me sentais totalement convaincu, par la manière dont il dessinait, qu’il avait bien une image réelle devant lui, car ayant un moment abandonné son dessin et en ayant commencé un autre sur une autre partie du document pour représenter la bouche de la puce que l’esprit venait d’ouvrir, il avait été empêché de terminer la première esquisse jusqu’au moment où celui-ci avait refermé la bouche. »

ience est trompeuse, toute démonstration mensongère. Chaque homme doit aimer ; il doit cultiver son imagination, son « génie poétique », ce don merveilleux que nous recevons tous en naissant, que nous possé- dons encore dans l'âge heureux de l'innocence, et que seule une fausse expérience nous empêche de développer. Ainsi, nous nous sauverons nous-mêmes, et nous contribuerons au salut de l'humanité. Chacun sera « le Rédempteur ». Les théologiens du moyen Age, sans nier la valeur historique de l'Ancien Testament, y voyaient avant tout une figure « du Nouveau ; Blake lisait celui-ci dans le même esprit ; pour lui, l'Evangile historique est une figure de « l'Évangile éternel ». Jésus signifie par avance tout homme spirituel, et son sacrifice sur le Calvaire est l'image du sacrifice que nous devons faire, à l'Esprit, du monde de la sensation régi par la liaison. C'est dans ce sens qu'il faut entendre les expressions chré- tiennes de l'.lakc, (|ni, souvent, pourraient prêter à l'équivoque ; aucun doute n'est permis dès qu'on a jeté les yeux sur la pièce blasphématoire intitulée l'ÉvangUe éternel; et d'ailleurs n'a-t-il pas dit un jour, en propres termes, à un ami : « Jésus est le seul Dieu ; vous l'êtes également et je lesuis»' V Dans une pareille philosophie, le n'ih' dépaiti à l'artiste est le plus noble de tous. A lui ([ui, plus que tout autre, vit par l'imagination, qui sème le rêve et le fait germer dans les âmes, à lui revient l'honneur de con- duire les hommes dans les voies de l'afl'ranchissement et du salut. Qu'il soit nmsieien, poète, sculpteur ou peintre, l'artiste inspiré est un prophète. lA suivre.) P.A.UL ALFASSA1024px-John_Varley_by_William_Mulready

William Blake et son ami John Varley

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Dessin d’une puce, dans Micrographia

    L’historien de l’art Hope Wernesse a suggéré que Blake aurait pu s’inspirer pour la réalisation de son tableau d’une représentation de puce effectuée en 1665 par Robert Hooke, un homme de science du XVIIe siècle à partir d’une vision de l’insecte effectuée par microscope.

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Utagawa Kuniyoshi - Le Poète Dainagon voit une apparition, 1860

Utagawa Kuniyoshi – Le poète Dainagon voit une apparition, vers 1840-42

     Le peintre japonais Utagawa Kuniyoshi (1797-1862) appartenait à la génération précédant celle de William Blake (1757-1827). Dans cette estampe, il représente l’histoire du poète, homme d’état, musicien et calligraphe japonais Dainagon Tsunenobu (2016-1097) qui déclarait avoir reçu une visite nocturne, celle d’un fantôme hirsute qui hurlait par sa fenêtre ouverte un poème du poète chinois connu au Japon sous de nom de Hakuraten. Cette estampe fait partie d’une série de 100 illustrations du Ogura Hyakunin Isshu (Cent poèmes de cent poètes différents) qui avait été rassemblés en 1235 par le célèbre poète Fujiwara Teikja (1162-1241).

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Le livre qui sauve…

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Sigmund Freud (1856-1939)   À la fin de 1899, Sigmund Freud publie un ouvrage qui fera date dans l’histoire du mouvement psychanalytique puisqu’il en marquera la naissance, Die traumdeutung (L’Interprétation du rêve). Il s’agit d’un ouvrage autobiographique dans lequel il interprète ses propres rêves et élabore ce qui sera la psychanalyse. Freud déclarera plus tard que ce livre avait « surprit le monde lorsqu’il fut publié » et qu’il contenait selon son jugement du moment « la plus précieuse de toutes les découvertes que j’ai eu la bonne fortune de faire ».

SZONDI

     Dix sept années plus tard, en 1916, un jeune étudiant en médecine de Budapest dénommé Leopold Szondi se retrouve sur la ligne de front. Il porte dans son sac d’ordonnance le gros pavé de 375 pages écrit par Freud dix sept années plus tôt, Die traumdeutung. Lors d’un tir de shrapnel, un projectile traverse son sac et vient se ficher dans le livre. L’ouvrage de Freud vient de sauver la vie au jeune étudiant. Le jeune homme sera décoré, reprendra ses études à l’issu de la guerre et deviendra un psychopathologue célèbre spécialiste des pulsions.

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Types d’obus shrapnel et assemblages douille-obus existant en 1915.

Schrapnel

    Le shrapnel est le nom désignant l’« obus à balles » largement utilisé lors de la Première Guerre mondiale qui avait été inventé par Henry Shrapnel, un officier de l’armée britannique des XVIIIe et XIXe siècles. Alors qu’il était lieutenant dans l’artillerie royale britannique, il perfectionna en 1784 une munition qu’il nomma « boîte (à mitraille) sphérique » et qui était constituée d’une boule creuse en fonte remplie d’un mélange de billes et de poudre complété par une fusée-détonateur rudimentaire qui explosait en l’air, projetant des éclats sur les soldats ennemis. L’armée britannique l’adopta en 1803 et l’utilisa contre Napoléon de 1808 jusqu’à la bataille de Waterloo.
     L’obus à balle fut utilisé à grande échelle par tous les belligérants durant la Première Guerre mondiale.

45-Otto DIX, La grande Guerre, 04

Otto Dix – La Grande Guerre

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meraviglia

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Femme Berbère

femme Berbère

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Fratricide – A propos d’une statue du jardin des Tuileries à Paris

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Mon frère,
mon ennemi,
mais si cher,
toujours si cher.

EuripideLes Phéniciennes

Michael Kenna - Vidal Cain, Jardin des Tuileries, Paris, France. 2,010

Henri Vidal – Caïn venant de tuer son frère Abel, 1896 – photo Michael Kenna

a199

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L’homme connut Eve, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn
Et elle dit : « J’ai acquis un homme de par Yahvé ».
Elle donna aussi le jour à Abel, frère de Caïn.
Or Abel devint pasteur de petit bétail
Et Caïn cultivait le sol.
Le temps passa et il advint que Caïn présenta
Des produits du sol en offrande à Yahvé,
Et qu’Abel, de son côté, offrit des premiers nés de son troupeau
Et même leur graisse.
Or Yahvé agréa Abel et son offrande.
Mais il n’agréa pas Caïn et son offrande
Et Caïn en fut très irrité et eut le visage abattu.
Yahvé dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité
Et pourquoi ton visage est-il abattu ?
Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ?
Mais si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à la porte,
Une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la dominer ? »
Cependant Caïn dit à son frère Abel : « Allons dehors ».
Et, comme ils étaient en pleine campagne,
Caïn se jeta sur son frère et le tua.

Yahvé dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? »
Il répondit : « Je ne sais pas.
Suis-je le gardien de mon frère ? »
Yahvé reprit : « Qu’as-tu fait ?
Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol.
Maintenant, sois maudit et chassé du sol fertile,
Qui a ouvert la bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.
Si tu cultives le sol, il ne te donnera plus son produit :
Tu seras un errant parcourant la terre. »
Alors Caïn dit à Yahvé : « Ma peine est trop lourde à porter.
Vois ! Tu me bannis aujourd’hui du sol fertile,
Je devrai me cacher loin de ta face
Et je serai un errant parcourant la terre :
Mais le premier venu me tuera ! »
Yahvé lui répondit : « Aussi bien, si quelqu’un tue Caïn,
On le vengera sept fois » et Yahvé mit un signe sur Caïn,
Afin que le premier venu ne le frappât point.
Caïn se retira de la présence de Yahvé
Et séjourna au pays de Nod, à l’orient d’Eden.

(Bible de Jérusalem, Genèse, 4, 1-16)

Henri Vidal - Caïn vennat de tuer son frère Abel, 1896 - jardin des Tuileries - photo Sollis.ce 3

Henri Vidal – Caïn venant de tuer son frère Abel, 1896 –  photo Sollis.ce (recadrée)

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le meurtre de son frère Abel par Caïn : un mythe fondateur de l’humanité

    Le récit de Caïn est un mythe fondateur de l’humanité car il fait référence à un meurtre primordial sous l’action d’une pulsion non maîtrisée qui risque de mettre en cause la survie de l’humanité. Caïn ne parvient pas à maîtriser la violence qui est en lui lorsque ce qu’il convoite lui est refusé. Il éprouve une jalousie féroce vis à vis de son frère qui possède ce qui lui est refusé. Caïn devient alors sourd à toute raison et tout conseil et sa violence « cette bête tapie qui le convoite » que les grecs nommaient Ubris, devenue hors de contrôle, le pousse à assassiner son frère Abel. Dans la Bible de Jérusalem, la raison de la jalousie et de la colère de Caïn vis à vis de son frère Abel est la préférence manifestée par Dieu pour le présent offert par ce dernier.   Dans la tradition juive, Caïn et Abel sont deux jumeaux épris de Lilith ou bien de l’une de leurs sœurs jumelles et Caïn aurait tué son frère par rivalité sentimentale. La tradition musulmane reprend le thème de la tradition chrétienne, Caïn ayant tué son frère par jalousie parce que Dieu aurait accepté son sacrifice plutôt que le sien.

Caïn ou la confusion des origines

    A la différence de l’animal dont les actes sont conditionnés par l’instinct, l’homme, animal social, possèdent un libre arbitre qui lui permet de choisir entre le bien — c’est-à-dire ce qui est bénéfique à la vie en société dans le respect de la volonté divine — et le mal — c’est-à-dire ce qui risque de rendre impossible la vie en société en s’opposant à Dieu — Mais Caïn, fils aîné des premiers humains Adam et Eve, est à l’orée de la vie en société et n’a aucune expérience de ses obligations et contraintes. C’est un être humain en ébauche, non formé, dans la confusion des origines, qui a tout à apprendre et inventer. 

Caïn ou le sentiment de la Toute-puissance

    Caïn est issu de Yahvé par l’intermédiaire d’Adam. C’est du moins ce que pense Eve, sa mère : « J’ai acquis un homme par Yahvé ». En mangeant le fruit de l’Arbre de la Connaissance, Adam et Eve sont devenus « comme » des dieux; non pas des dieux mais des images des dieux, ils font, ils pensent « comme si » ils étaient des dieux. Ils agissent sous l’action d’une fantasmagorie et Caïn leur fils, leur emboîte le pas en faisant sien ce désir de toute-puissance. Lorsque Dieu met à l’épreuve les deux frères en leur demandant de sacrifier  une partie de leur produits pour une offrande, Abel fait preuve de générosité alors que Caïn, attaché à ses biens matériels est parcimonieux. Dans la Genèse 4,7, la bible grecque de Septante est très claire à ce sujet : « Si tu as bien fait de m’apporter des offrandes, en les choisissant mal n’as-tu pas péché ? ».

La prise de conscience et le sentiment de culpabilité

    Dieu avait créé l’homme à partir de l’argile. Caïn, en tuant son frère, l’a fait retourner à la terre en arrosant celle-ci de son sang. Ce faisant, Caïn a osé défaire ce que Dieu avait créé et cet acte sacrilège met le monde en furie :  alors que Caïn ment à Yavhé en feignant d’ignorer le sort qui a frappé son frère, le sang d’Abel s’est mis à crier à partir de la terre ou il était enfoui : « Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol. » Caïn va alors prendre conscience de l’étendue et de l’horreur de son crime et avec cette prise de conscience va s’ouvrir le temps de la culpabilité : « Ma peine est trop lourde à porter. » Il devra quitter le travail de la terre, se libérant ainsi de l’emprise de sa mère, de sa communauté, du sol dont il s’était rendu esclave. En devenant « un errant parcourant la terre », il sera un homme libre, ouvert à la nouveauté et au changement. Caïn a désormais pris conscience des dangers  que provoque sa soumission à ses désirs et le libre cours de sa violence.

Naissance de la civilisation par Caïn

    Le pays de Nod à l’est d’Eden où Caïn s’est enfui après avoir tué son frère correspond à l’Afghanistan d’aujourd’hui. C’est là que Caïn aura une nombreuse descendance, fondera la première ville et donnera naissance aux arts, aux techniques, aux coutumes et à la civilisation. Pour que la civilisation puisse se maintenir et prospérer, il faudra que la violence soit contrôlée et maîtrisée; de là naîtra  l’Interdit du meurtre, la culture et la Loi et on comprend maintenant pourquoi Yahvé l’a protégé de la mort : Caïn était utile aux autres hommes, il était l’homme par qui la civilisation allait naître et s’épanouir. Il deviendra, lui le criminel fratricide, par son expérience de la violence débridée destructrice, le sauveur de l’humanité…

Henri Vidal - Caïn vennat de tuer son frère Abel, 1896 - jardin des Tuileries - photo Lalie Sorbet

Henri Vidal – Caïn venant de tuer son frère Abel, 1896 –  photo Lalie Sorbet

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Du mythe d’Œdipe au mythe de Caïn et d’Abel

    On sait que Freud a accordé au mythe d’Œdipe, dans le contexte de l’expression de la pulsion sexuelle, une place prépondérante dans la théorie psychanalytique pour expliquer les processus qui président à l’agressivité. Ce mythe est  devenu le « fil d’Ariane » de l’exploration du labyrinthe de l’esprit humain mais pour étayer son hypothèse, Freud a du en 1920 faire appel au concept de pulsion de mort, présente chez tout individu, que certains n’ont pas hésité à qualifier de « fascinant phantasme ». 

      Le psychiatre et analyste juif hongrois Lipót Szondi a été fasciné par le mythe de Caïn et d’Abel qui met en scène un processus d’agressivité entre frères sans aucun rapport avec la théorie freudienne du complexe d’Œdipe et que Freud, malgré l’importance de ce mythe dans la tradition des religions monothéistes, a presque totalement ignoré. Pourtant, par l’assassinat de son frère Abel, Caïn devient le premier meurtrier de l’histoire humaine et ce meurtre fonctionne de ce fait comme « une scène primitive » qui révèle dans la nature humaine la présence de l’agressivité allant jusqu’à la folie meurtrière. Dans le récit du mythe, Szondi a été troublé par l’énoncé soudain du meurtre d’Abel sans que que celui-ci ait été introduit ou justifié par la moindre explication :  « Cependant Caïn dit à son frère Abel : « Allons dehors ». Et, comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère et le tua. » De plus Caïn apparaît comme un personnage extraverti, monopolisant la relation avec Yahvé, face un Abel effacé et introverti.  Dans la tradition juive, on se rappellera que dans certaines légendes, Caïn et Abel auraient été deux jumeaux épris soit de Lilith, une créature liée au démon (elle aurait été la première femme d’Adam avant même Eve), soit de leurs propres sœurs jumelles. D’autres légendes parlent du fait que Caïn n’aurait pas été engendré par Adam mais par Satan lui-même. Ce serait donc la jalousie et la rivalité sexuelle qui constitueraient les motifs de l’assassinat. Sur cette rivalité sexuelle viendrait s’ajouter une rivalité sociale et économique liée au fait que Caïn, cultivateur et propriétaire du sol et vivant des fruits de la terre, s’opposerait à son frère  éleveur. On retrouverait là une illustration du conflit séculaire qui opposait agriculteurs sédentaires et bergers nomades. Le fait que Yahvé refuse le don de Caïn et préfère celui offert par Abel constitue une insulte au sentiment d’honneur de Caïn et une frustration de son désir de reconnaissance par le Père — non pas Adam qui apparait curieusement absent dans le récit — mais Yahvé qui joue le rôle de vrai Père. Il apparait donc que  Le mythe de Caïn et d’Abel serait l’expression d’une histoire d’humiliation, de jalousie, de haine et de colère résultant d’une frustration et ces thèmes antiques renverraient à l’actualité éternelle des défaillances humaines. Pour Szondi, le mythe de Caïn et d’Abel continue à habiter l’Être de chaque humain et continue d’agir sur notre pensée en tant que « symbole » structurant à la façon des archétypes de Jung. Comme l’archétype, le symbole ne se présente pas en tant que tel mais se manifeste et agit à travers les nombreuses formes de ses représentations mentales. Pour Szondi, en réponse à une menace extérieure ou intérieure, des pulsions d’agressivité exacerbées peuvent se produire chez certains individus se traduisant par une crue subite d’affect, d’énergie accumulée qui s’évacue par une explosion émotionnelle qui peut aller jusqu’au meurtre de son ennemi ou de soi-même. C’est ce que Szondi nomme alors la pulsion paroxystique. Cette notion de paroxysmalité offre, selon lui, la clé pour élucider l’énigme du fratricide. Caïn devenu « l’homme de l’attaque » (Anfallsmensch) serait alors le symbole de l’homo paroxysmales, l’homme emporté par ses pulsions et ses passions. Après l’explosion de la tempête émotionnelle suit une « phase hyperéthique ou hyperreligieuse » d’accalmie et de réparation dans laquelle apparaît le remords au sujet de l’attaque, qui entraîne un sentiment d’angoisse ou de culpabilité et un désir de réparation ou de restauration des dommages causés. Pour Szondi, à côté des formes antisociales ou criminelles que l’on retrouve chez des criminels de guerre, les terroristes et les pyromanes, la paroxysmalité s’exerce de manière socialisée dans certaines professions comme  les pompiers ou dans les professions « soignantes » des pasteurs ou des infirmières et se manifeste sous sa forme sublimée, dans l’éthique et la religion.

Crédit : Caïn et Abel, fils prodigues de la psychanalyse par Jens De Vleminck, Université catholique de Louvain, 2009.

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Lipót Szondi (1893-1886)

Lipót Szondi (1893-1886)  est un médecin et psychopathologue hongrois,  fondateur de la « psychologie du destin ». Ses recherches influencées par Freud et Ludwig Binswanger ont porté sur l’hérédité et les théories géniques afin d’élucider la transmission génétique de facteurs conditionnant notre vie mentale. Pour ce faire, il a étudié de nombreuses généalogies et a mis à jour le concept « d’inconscient familial ». De nos jours, l’approche génétique a cédé la place à l’approche pulsionnelle. Jacques Schotte, de l’Université catholique de Louvain, est le grand continuateur de son œuvre. Rescapé de la  Shoah, il vécut dès 1944 en Suissse. (Crédit Wikipedia)

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Textes & articles liés

  • Le blog des mythes fondateurs par Etienne : Caïn et l’histoire de l’humanité
  • CAIRN – La fonction subjectiviste du fratricide dans les mythes. Le meurtre du double par Bernard Defrenet, c’est   ICI
  • Caïn et Abel, fils prodigues de la psychanalyse par Jens De Vleminck, Université catholique de Louvain, 2009. C’est  ICI

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des vaguelettes à l’âme, cette fois…

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Ma Yuan (1160-1225) : (II) Histoires d’eau…

Ma Yuan - Clouds rising from the Green sea

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Ma Yuan (1190-1224) - Studies of water

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Ceci n’a pas été peint par Ma Yuan. C’est une photographie réaliste

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articles liés

  • J’ai des vagues à l’âme… c’est  ICI
  • À propos du tableau « Face à la lune«  du peintre chinois Ma Yuan, c’est  ICI

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Osez la couleur !

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On sait plus s’amuser…

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Et ils croient nous impressionner avec leurs rave parties ?

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David Rijckaert (III) – La Ronde des farfadets, XVIIe siècle

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