Mes Deux-Siciles : le long voyage

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Le long voyage, une nouvelle de Leonardo Sciascia (extraits)

boat in the night 2

      C’était une nuit qui semblait faire sur mesure : une obscurité compacte dont à chaque geste on sentait presque le poids. et le bruit de la mer, ce souffle de la bête féroce qu’est le monde, vous remplissait de crainte : un souffle qui venait s’éteindre à leurs pieds.
     Ils étaient là, avec leurs valises de carton et leurs baluchons, sur un bout de plage caillouteuse, à l’abri des collines entre Gela et Licata : ils étaient arrivés à la brune, ayant quitté leurs villages; des villages de l’intérieur, loin de la mer, figés dans la contrée aride des grands domaines. ils étaient quelques-uns à voir la mer pour la première fois; et ils étaient dans un grand désarroi à la pensée de devoir la traverser toute entière, depuis cette déserte plage de Sicile qu’ils quitteraient de nuit, jusqu’à une autre plage déserte d’Amérique, où ils arriveraient également de nuit. car les accords étaient le suivants : « Je vous embarque de nuit, avait dit l’homme — un genre de commis voyageur pour le bagout, mais au visage sérieux et honnête — et je vous débarque de nuit. Sur la plage de Nugiorsi (New Jersey), je vous débarque à deux pas de Nuovaiorche (New York)… (…) »

     Deux cent cinquante milles lires : moitié au départ, moitié à l’arrivée. Ils les gardaient, comme des scapulaires, entre peau et chemise. Pou les réunir, ils avaient vendu tout ce qu’ils avaient à vendre : la maison de torchis, le mulet, l’âne, les provisions de l’année, la commode, les couvertures. Les plus malins avaient eu recours aux usuriers, avec la secrète intention de le rouler; une fois au moins, depuis tant d’années qu’ils en subissaient le joug : et ils avaient éprouvé une secrète satisfaction à la pensée de la tête qu’ils feraient en apprenant la nouvelle. « Viens me chercher en Amérique, sangsue  »
       (…)
     « Tout le monde est là ? » demanda M. Melfa. Il alluma sa lampe, fit le compte. il en manquait deux. « Peut-être qu’ils ont changé d’avis, ou qu’ils arriveront plus tard… En tout cas, tant pis pour eux. nous n’allons pas nous mettre à les attendre, avec le risque que nous courons. »
      Tous dirent qu’il n’était pas question de les attendre.
      « S’il y en a un parmi vous qui n’a pas l’argent sur lui, avertit M. Melfa, il vaut mieux qu’il reprenne tout de suite la route et qu’il retourne chez lui. S’il pense me faire la surprise une fois à bord, il se trompe plus qu’il n’est permis : dans ce cas je vous ramènerai à terre, aussi vrai que Dieu existe, tous autant que vous êtes. Il n’est pas juste que tous paient pour la faute d’un seul : et donc celui-là recevra, de moi et de ses camarades, une dérouillée dont il se souviendra toute sa vie; si ça lui va…»
     Ils assurèrent et jurèrent qu’ils avaient l’argent jusqu’au dernier sou.
  « Allez tous dans la barque », dit M. Melfa. Et en un instant chacun des voyageurs se transforma en une masse informe, une grappe indistincte de bagages.
    « Nom de Dieu ! Vous avez emporté toute votre maison sur le dos ? »
     (…)

sicilia notte luna 2

les villes de la riche Amérique brillaient comme des joyaux

     Le voyage dura moins que prévu : onze nuits, celle du départ comprise. (…)
   Mais la onzième nuit, M. Melfa les appela sur le pont : ils crurent d’abord que des constellations étaient descendues sur la mer en troupeaux serrés; mais non, c’étaient des villes, les villes de la riche Amérique qui brillaient dans la nuit comme des joyaux. la nuit elle-même était un enchantement : sereine et douce, une demi-lune passant au milieu d’une faune transparente de nuages, une brise qui libérait les poumons.
      « voici l’Amérique », dit M. Melfa.
     « C’est sûr que ce n’est pas un autre endroit » demanda l’un des hommes : car pendant le voyage il avait ruminé cette pensée que sur la mer il n’y avait ni rues, ni routes, ni sentiers, et que seul un dieu pouvait suivre la voie juste, sans s’égayer, pour conduire un navire entre le ciel et l’eau.
     M. Melfa le regarda avec pitié et, s’adressant aux autres :  « En avez-vous déjà vu, chez vous, un horizon comme celui-ci ? Vous ne sentez donc pas que l’air est différent ? Vous ne voyez pas comme ces ville resplendissent ? »
     Tous en convinrent, et ils regardèrent avec pitié et amertume leur compagnons qui avait osé poser une question aussi stupide.
      « Terminons nos comptes », dit M. Melfa.
      Ils farfouillèrent sous leurs chemises, en retirèrent l’argent.
      « Préparez vos affaires », dit M. Melfa, après avoir encaissé.
     (…)
     « Quand je vous aurais débarqués, libre à vous de vous jeter sur le premier flic que vous rencontrez, et de vous faire rapatrier par le premier bateau; moi, je m’en contrefous, chacun est libre de se détruire comme il veut… et d’ailleurs, j’ai tenu mes engagements : là, c’est l’Amérique, j’ai rempli mon devoir de vous y déposer… mais donnez-moi le temps de retourner à bord, bon dieu de bon dieu ! »
     Ils lui donnèrent plus de temps qu’il n’en fallait; car ils restaient assis sur le sable frais, indécis, sans savoir que faire, bénissant et maudissant la nuit : protectrice tant qu’ils resteraient immobiles, sur la plage, mais qui deviendrait un terrible piège s’ils osaient s’éloigner.
    M. Melfa avait recommandé : « Éparpillez-vous. » Mais personne n’avait envie de se séparer des autres. Et qui savait à quelle distance se trouvait Trenton, qui savait combien de temps il fallait pour y arriver…
    Ils entendirent — lointain et irréel — un chant. « On dirait un charretier de chez nous », pensèrent-ils; et que le monde est partout pareil, que partout l’homme exprime dans le chant la même mélancolie, la même peine. mais ils étaient en Amérique, les villes qui brillaient derrière l’horizon de sable et d’arbres étaient des villes d’Amériques
    (…)

Leonardo Sciascia, La mer couleur de vin – Extraits de la nouvelle Le long Voyage – traduit par Jacques de Pressac – Editions DENOËL & D’AILLEURS.

charette sicilienne traditionnelle

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