dialogue inter-Net : à propos du « viol » de l’Aphrodite de Cnide

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Article d’origine : « Le viol de l’Aphrodite de Cnide » du blog  ECHODECYTERE, le domaine d’Aphrodite, c’est  ICI

Vénus de Clyde

     J’apprécie beaucoup les articles de ce blog qui n’a rien moins comme ambition d’explorer les thèmes  « de la beauté à l’amour, la séduction, le charme et la sexualité sous le signe de la réflexion, l’histoire, la littérature, la poésie ou n’importe quoi d’autre d’inspirant », tout ceci sous le signe d‘Aphrodite, la déesse grecque de l’amour et de la sexualité. L’un de ses articles au titre énigmatique « Le viol de l’Aphrodite de Cnide » se fait l’écho d’un récit relaté par le pseudo Lucien de Samosate, un célèbre rhéteur et satiriste d’Anatolie du IIe siècle considéré aujourd’hui comme l’un des pères de l’esprit critique, concernant la célèbre statue sculptée par Praxitèle : l’Aphrodite de Cnide. Dans ce récit, trois personnages sont réunis dans le temple de la déesse et devisent sur le thème de l’amour. L’un, nommé Lycinos joue le rôle de narrateur, les deux autres ont pour nom Charicès, un homme présenté comme  » aimant les femmes » et Callicratidas dont l’intérêt se porte sur les garçons. Alors qu’ils contemplent la statue de la déesse, Callicratidas, contre toute attente s’émerveille de la beauté de ce corps féminin. Constatant une petite tâche sur l’une des cuisses de la déesse, ils apprennent que cette tâche ne résulte pas d’une imperfection de la pierre mais de la trace laissée par le viol de la statue, viol commis par un jeune homme qui en était tombé éperdument amoureux… Le positionnement de la tâche, à l’arrière de la cuisse de même que les motivations de ce jeune homme pour l’accomplissement de cet acte, laissent perplexes tous ceux qui se sont penchés sur ce récit : cet acte se voulait-il un hommage à la déesse ou au contraire constituait-il une profanation ? Cet amour était-il de nature hétérosexuelle ou homosexuelle ? le jeune homme était-il amoureux de la déesse ou de la femme qui avait servi de modèle pour réaliser la statue ?

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Interprétation

Vénus de Cnyde sciée en deux.png

     Il existe un autre moyen de pouvoir admirer la totalité de la Vénus de Cnyde autrement que par la multiplication des vues proposées par le site allemand  Virtuelles Antiken Museum, et beaucoup plus efficace car vous pouvez visualiser avec cette méthode en un seul coup d’œil la totalité de la statue, assis confortablement dans votre fauteuil. Il suffit de pratiquer avec la statue de Praxitèle ce qu’André Malraux, alors jeune écrivain désargenté, aurait paraît-il infligé à une statue d’Angkor lors de son séjour calamiteux au Cambodge. Désireux de contempler la totalité de l’œuvre en seule vision sans avoir à se déplacer autour d’elle, il aurait eu l’idée de la scier en deux parties égales dans le sens de l’épaisseur et présenter les deux morceaux côte à côte, de manière parfaitement symétrique, pour disposer ainsi d’une vision synthétique. Je ne suis pas sûr de la véracité de cette anecdote (je n’en ai pas trouvé la confirmation) mais peu importe, ce qui est compte, c’est l’originalité et la pertinence de la méthode utilisée. N’ayant pas l’occasion de me rendre prochainement au musée du Vatican à Rome où est exposée la statue de la Vénus de Clyde et n’étant pas en possession du matériel nécessaire, je me suis contenté pour vérifier l’assertion présentée dans ce texte de « zoomer » les augustes fesses et cuisses de la statue de la déesse. J’avoue ne pas avoir constaté la trace probante d’un désordre provoqué par l’acte supposé de son jeune amoureux. Il me semble que l’interprétation qui est faite de l’origine de ce détail de la statue de la déesse nous en apprend plus sur la personnalité de son auteur Lucien de Samosate que sur la statue elle-même surtout lorsque l’on saura qu’il avait été destiné par ses parents à la profession de sculpteur auprès d’un maître qui était son oncle (le frère de sa mère) mais qu’il y avait du y renoncer dés la première leçon.

Aphrodite de Cnide

     L’article d’echodecythere pose plusieurs problèmes. Le premier de ces problèmes porte sur la qualification de l’acte de « viol » qui, si sa réalité était prouvée, mériterait d’être qualifié de crime. Supposons que la tentative ait vraiment eu lieu ; pour qu’il y ait « viol », encore faudrait-il qu’il y ait victime, or la victime désignée n’est pas un être de chair et de sang animé d’une conscience et d’une âme auquel on peut infliger une souffrance mais un simple bloc de marbre auquel on a donné une apparence de corps de femme. Sauf à considérer qu’un bloc de pierre inerte ait un cœur, une conscience ou une âme, il ne peut dans ce cas y avoir outrage et crime. Si tel était le cas, tous les usagers en nos temps décadents où l’artifice remplace l’authentique, tous les usagers disais-je, de poupées gonflables plus ou moins réalistes qu’offre le marché de la pornographie seraient coupables de crime et encombreraient nos prisons qui, rappelons le en passant, sont déjà surpeuplées. Enfin, soyons sérieux, comment, matériellement parlant, peut-on « violer » un bloc de marbre compact fait d’une matière à l’extrême dureté… Même mu sous l’effet du désir le plus extrême, pour accomplir un tel acte, l’instrument de l’exécutant ne disposait pas de la puissance du burin agissant sous l’effet du marteau de sculpteur (bien que l’ironie populaire qui aime se complaire dans l’excès qualifie joliment parfois l’instrument en question de « marteau à deux boules ») mais même à supposer que par on ne sait quel prodige l’exécutant soit le possesseur d’un tel outil, je ne verrais là, s’agissant  de l’action entreprise sur le bloc de pierre, qu’un exemple particulier de l’activité à laquelle se livre le sculpteur qui est, rappelons-le, de retranscrire dans la pierre, le métal ou le bois, des postures ou des actes de la vie quotidienne. On ne pourrait dans ce cas reprocher à l’exécutant pas plus qu’une atteinte à l’intégrité d’une œuvre d’art, à la propriété intellectuelle et artistique de l’artiste auteur de l’œuvre originale.

     Alors évidemment, je pressens l’objection de tous les dévots. La statue d’un dieu ou d’une déesse est intouchable car elle a été consacrée et est devenue de par cet acte l’incarnation de la déité. Attenter à cette représentation, c’est attenter directement au dieu ou à la déesse, c’est commettre un sacrilège, un blasphème. Ainsi donc, il suffit de prendre n’importe quel objet, une pierre noire mal taillée, un morceau de bois mal dégrossi, un bloc de marbre que l’on sculpte, dessiner n’importe quel signe, cercle, triangle, croix et prétendre que cet objet ou ce signe représente Dieu pour qu’effectivement une part de Dieu se mette à l’habiter et que tous doivent se prosterner devant lui, l’adorer et abjurer toute raison… C’est grotesque ! mais c’est effectivement ce que l’espèce humaine a accompli depuis des millers d’années et continue malheureusement aujourd’hui à accomplir et nous imposer. Alors vous me direz, c’est aussi le cas de l’exécutant, car comment un morceau de pierre peut-il susciter chez lui le désir sexuel ? Que ce soit chez l’adorateur d’idoles ou chez l’exécutant, on doit donc considérer qu’une force inconsciente irrésistible fait transférer sur un objet apparenté à un objet d’origine, le désir qui se portait sur cet original et qui ne pouvait être satisfait par cause d’absence ou de tabou… On sait tous que l’esprit humain est le jouet de mécanismes inconscients de compensation et de transferts. C’est également le cas chez les animaux : j’ai le souvenir d’un chat à la maison qui en grandissant s’est mis à effectuer tout le mécanisme de la copulation à l’encontre d’une pauvre peluche animalière qui n’en demandait pas tant. Scandalisé par cette atteinte intolérable aux bonnes mœurs, nous avions fait disparaître l’objet de son désir mais à notre grand effroi le chat se rabattit alors sur un gant d’hiver fourré qui traînait par là et semblait pouvoir lui offrir le même service… Konrad Lorenz a montré dans son ouvrage L’agression, une histoire naturelle du mal, comment chez certains animaux comme la dinde, sous l’effet de l’instinct, des signes extérieurs tels que le type de cri, en particulier ceux qui se rapprochent du piaulement du dindonneau et la présence de texture pelucheuse rappelant son duvet peuvent conditionner son comportement et la rendre maternelle et protectrice à l’encontre de son agressivité naturelle. Certains animaux transfèrent sur des objets leur désir sexuel entravé.

      Ce transfert de la charge affective et du désir inassouvi sur un objet de remplacement et de compensation peut être aussi le mécanisme de sublimation qui motive le sculpteur et tout artiste de manière générale. Chez Pygmalion, le désir est-il né de la création de Galatée ou était-il antérieur à cette création, guidant chaque coup de burin sur le marbre et l’apparentant à un acte d’amour ?

Pygmalion et Galatée - sculpture réalisée à partir du tableau de Jean Léon Gérôme

Pygmalion et Galatée – sculpture réalisée à partir du tableau de Jean Léon Gérôme

     Alors, à la question « ce jeune homme a-t-il voulu faire l’amour à la déesse ou à la femme dont le corps magnifique a été sculpté par Praxitèle ? », je répondrais, rejoignant ainsi la conclusion de l’article : c’est la même femme, l’une réelle et l’autre la même femme sublimée  et désincarnée. Adorer une déesse, c’est fuir la femme réelle en faisant en sorte qu’elle devienne inaccessible. Vouloir faire l’amour à une statue est alors une métaphore de cet amour impossible qui unit à la fois pour son bonheur et son malheur l’amoureux transi à sa déesse. Elle exprime l’impuissance à concrétiser l’amour qui est le sien et j’ajouterais pour clore cette réflexion qu’il est dans ce cas dans la logique des choses, si l’acte supposé était avéré, qu’il choisisse de commettre sa tentative désespérée par la « porte de service » plutôt que par « l’entrée principale », comme l’exprime si joliment la faconde populaire…

     Quand à savoir si cette histoire s’est réellement passée ou non, l’important est de savoir que si elle n’est pas réelle, quelqu’un, Lucien de Samosate en l’occurrence ou celui qui lui a raconté la scène,  a éprouvé le besoin de l’inventer et donc a commis l’acte réprouvé par la pensée, ce qui révèle chez lui la présence d’une pulsion qui ne demandait qu’à se réaliser.

Enki sigle

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