dialogue inter-Net : à propos du « viol » de l’Aphrodite de Cnide

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Article d’origine : « Le viol de l’Aphrodite de Cnide » du blog  ECHODECYTERE, le domaine d’Aphrodite, c’est  ICI

Vénus de Clyde

     J’apprécie beaucoup les articles de ce blog qui n’a rien moins comme ambition d’explorer les thèmes  « de la beauté à l’amour, la séduction, le charme et la sexualité sous le signe de la réflexion, l’histoire, la littérature, la poésie ou n’importe quoi d’autre d’inspirant », tout ceci sous le signe d‘Aphrodite, la déesse grecque de l’amour et de la sexualité. L’un de ses articles au titre énigmatique « Le viol de l’Aphrodite de Cnide » se fait l’écho d’un récit relaté par le pseudo Lucien de Samosate, un célèbre rhéteur et satiriste d’Anatolie du IIe siècle considéré aujourd’hui comme l’un des pères de l’esprit critique, concernant la célèbre statue sculptée par Praxitèle : l’Aphrodite de Cnide. Dans ce récit, trois personnages sont réunis dans le temple de la déesse et devisent sur le thème de l’amour. L’un, nommé Lycinos joue le rôle de narrateur, les deux autres ont pour nom Charicès, un homme présenté comme  » aimant les femmes » et Callicratidas dont l’intérêt se porte sur les garçons. Alors qu’ils contemplent la statue de la déesse, Callicratidas, contre toute attente s’émerveille de la beauté de ce corps féminin. Constatant une petite tâche sur l’une des cuisses de la déesse, ils apprennent que cette tâche ne résulte pas d’une imperfection de la pierre mais de la trace laissée par le viol de la statue, viol commis par un jeune homme qui en était tombé éperdument amoureux… Le positionnement de la tâche, à l’arrière de la cuisse de même que les motivations de ce jeune homme pour l’accomplissement de cet acte, laissent perplexes tous ceux qui se sont penchés sur ce récit : cet acte se voulait-il un hommage à la déesse ou au contraire constituait-il une profanation ? Cet amour était-il de nature hétérosexuelle ou homosexuelle ? le jeune homme était-il amoureux de la déesse ou de la femme qui avait servi de modèle pour réaliser la statue ?

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Interprétation

Vénus de Cnyde sciée en deux.png

     Il existe un autre moyen de pouvoir admirer la totalité de la Vénus de Cnyde autrement que par la multiplication des vues proposées par le site allemand  Virtuelles Antiken Museum, et beaucoup plus efficace car vous pouvez visualiser avec cette méthode en un seul coup d’œil la totalité de la statue, assis confortablement dans votre fauteuil. Il suffit de pratiquer avec la statue de Praxitèle ce qu’André Malraux, alors jeune écrivain désargenté, aurait paraît-il infligé à une statue d’Angkor lors de son séjour calamiteux au Cambodge. Désireux de contempler la totalité de l’œuvre en seule vision sans avoir à se déplacer autour d’elle, il aurait eu l’idée de la scier en deux parties égales dans le sens de l’épaisseur et présenter les deux morceaux côte à côte, de manière parfaitement symétrique, pour disposer ainsi d’une vision synthétique. Je ne suis pas sûr de la véracité de cette anecdote (je n’en ai pas trouvé la confirmation) mais peu importe, ce qui est compte, c’est l’originalité et la pertinence de la méthode utilisée. N’ayant pas l’occasion de me rendre prochainement au musée du Vatican à Rome où est exposée la statue de la Vénus de Clyde et n’étant pas en possession du matériel nécessaire, je me suis contenté pour vérifier l’assertion présentée dans ce texte de « zoomer » les augustes fesses et cuisses de la statue de la déesse. J’avoue ne pas avoir constaté la trace probante d’un désordre provoqué par l’acte supposé de son jeune amoureux. Il me semble que l’interprétation qui est faite de l’origine de ce détail de la statue de la déesse nous en apprend plus sur la personnalité de son auteur Lucien de Samosate que sur la statue elle-même surtout lorsque l’on saura qu’il avait été destiné par ses parents à la profession de sculpteur auprès d’un maître qui était son oncle (le frère de sa mère) mais qu’il y avait du y renoncer dés la première leçon.

Aphrodite de Cnide

     L’article d’echodecythere pose plusieurs problèmes. Le premier de ces problèmes porte sur la qualification de l’acte de « viol » qui, si sa réalité était prouvée, mériterait d’être qualifié de crime. Supposons que la tentative ait vraiment eu lieu ; pour qu’il y ait « viol », encore faudrait-il qu’il y ait victime, or la victime désignée n’est pas un être de chair et de sang animé d’une conscience et d’une âme auquel on peut infliger une souffrance mais un simple bloc de marbre auquel on a donné une apparence de corps de femme. Sauf à considérer qu’un bloc de pierre inerte ait un cœur, une conscience ou une âme, il ne peut dans ce cas y avoir outrage et crime. Si tel était le cas, tous les usagers en nos temps décadents où l’artifice remplace l’authentique, tous les usagers disais-je, de poupées gonflables plus ou moins réalistes qu’offre le marché de la pornographie seraient coupables de crime et encombreraient nos prisons qui, rappelons le en passant, sont déjà surpeuplées. Enfin, soyons sérieux, comment, matériellement parlant, peut-on « violer » un bloc de marbre compact fait d’une matière à l’extrême dureté… Même mu sous l’effet du désir le plus extrême, pour accomplir un tel acte, l’instrument de l’exécutant ne disposait pas de la puissance du burin agissant sous l’effet du marteau de sculpteur (bien que l’ironie populaire qui aime se complaire dans l’excès qualifie joliment parfois l’instrument en question de « marteau à deux boules ») mais même à supposer que par on ne sait quel prodige l’exécutant soit le possesseur d’un tel outil, je ne verrais là, s’agissant  de l’action entreprise sur le bloc de pierre, qu’un exemple particulier de l’activité à laquelle se livre le sculpteur qui est, rappelons-le, de retranscrire dans la pierre, le métal ou le bois, des postures ou des actes de la vie quotidienne. On ne pourrait dans ce cas reprocher à l’exécutant pas plus qu’une atteinte à l’intégrité d’une œuvre d’art, à la propriété intellectuelle et artistique de l’artiste auteur de l’œuvre originale.

     Alors évidemment, je pressens l’objection de tous les dévots. La statue d’un dieu ou d’une déesse est intouchable car elle a été consacrée et est devenue de par cet acte l’incarnation de la déité. Attenter à cette représentation, c’est attenter directement au dieu ou à la déesse, c’est commettre un sacrilège, un blasphème. Ainsi donc, il suffit de prendre n’importe quel objet, une pierre noire mal taillée, un morceau de bois mal dégrossi, un bloc de marbre que l’on sculpte, dessiner n’importe quel signe, cercle, triangle, croix et prétendre que cet objet ou ce signe représente Dieu pour qu’effectivement une part de Dieu se mette à l’habiter et que tous doivent se prosterner devant lui, l’adorer et abjurer toute raison… C’est grotesque ! mais c’est effectivement ce que l’espèce humaine a accompli depuis des millers d’années et continue malheureusement aujourd’hui à accomplir et nous imposer. Alors vous me direz, c’est aussi le cas de l’exécutant, car comment un morceau de pierre peut-il susciter chez lui le désir sexuel ? Que ce soit chez l’adorateur d’idoles ou chez l’exécutant, on doit donc considérer qu’une force inconsciente irrésistible fait transférer sur un objet apparenté à un objet d’origine, le désir qui se portait sur cet original et qui ne pouvait être satisfait par cause d’absence ou de tabou… On sait tous que l’esprit humain est le jouet de mécanismes inconscients de compensation et de transferts. C’est également le cas chez les animaux : j’ai le souvenir d’un chat à la maison qui en grandissant s’est mis à effectuer tout le mécanisme de la copulation à l’encontre d’une pauvre peluche animalière qui n’en demandait pas tant. Scandalisé par cette atteinte intolérable aux bonnes mœurs, nous avions fait disparaître l’objet de son désir mais à notre grand effroi le chat se rabattit alors sur un gant d’hiver fourré qui traînait par là et semblait pouvoir lui offrir le même service… Konrad Lorenz a montré dans son ouvrage L’agression, une histoire naturelle du mal, comment chez certains animaux comme la dinde, sous l’effet de l’instinct, des signes extérieurs tels que le type de cri, en particulier ceux qui se rapprochent du piaulement du dindonneau et la présence de texture pelucheuse rappelant son duvet peuvent conditionner son comportement et la rendre maternelle et protectrice à l’encontre de son agressivité naturelle. Certains animaux transfèrent sur des objets leur désir sexuel entravé.

      Ce transfert de la charge affective et du désir inassouvi sur un objet de remplacement et de compensation peut être aussi le mécanisme de sublimation qui motive le sculpteur et tout artiste de manière générale. Chez Pygmalion, le désir est-il né de la création de Galatée ou était-il antérieur à cette création, guidant chaque coup de burin sur le marbre et l’apparentant à un acte d’amour ?

Pygmalion et Galatée - sculpture réalisée à partir du tableau de Jean Léon Gérôme

Pygmalion et Galatée – sculpture réalisée à partir du tableau de Jean Léon Gérôme

     Alors, à la question « ce jeune homme a-t-il voulu faire l’amour à la déesse ou à la femme dont le corps magnifique a été sculpté par Praxitèle ? », je répondrais, rejoignant ainsi la conclusion de l’article : c’est la même femme, l’une réelle et l’autre la même femme sublimée  et désincarnée. Adorer une déesse, c’est fuir la femme réelle en faisant en sorte qu’elle devienne inaccessible. Vouloir faire l’amour à une statue est alors une métaphore de cet amour impossible qui unit à la fois pour son bonheur et son malheur l’amoureux transi à sa déesse. Elle exprime l’impuissance à concrétiser l’amour qui est le sien et j’ajouterais pour clore cette réflexion qu’il est dans ce cas dans la logique des choses, si l’acte supposé était avéré, qu’il choisisse de commettre sa tentative désespérée par la « porte de service » plutôt que par « l’entrée principale », comme l’exprime si joliment la faconde populaire…

     Quand à savoir si cette histoire s’est réellement passée ou non, l’important est de savoir que si elle n’est pas réelle, quelqu’un, Lucien de Samosate en l’occurrence ou celui qui lui a raconté la scène,  a éprouvé le besoin de l’inventer et donc a commis l’acte réprouvé par la pensée, ce qui révèle chez lui la présence d’une pulsion qui ne demandait qu’à se réaliser.

Enki sigle

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Happy ! We loved you, Debby…

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Les new yorkais en joie pour Blondie Maria

      Maria est une chanson composée et interprétée par le groupe  new-yorkais Blondie et sa chanteuse Debby Harry dans l’album No Exit. Sorti en 1999, il s’agira du dernier grand hit de ce groupe. Son auteur est le pianiste du groupe Jimmy Destri. Elle a marqué le retour du groupe qui n’avait pas sorti de chanson depuis 1982.

« Maria »

She moves like she don’t care
Smooth as silk, cool as air
Ooh it makes you wanna cry
She doesn’t know your name
And your heart beats like a subway train

Ooh it makes you wanna die

Ooh, don’t you wanna take her?
Ooh, wanna make her all your own?
Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights
I’ve seen this thing before
In my best friend and the boy next door
Fool for love and fool on fire

Won’t come in from the rain
She’s oceans running down the drain
Blue as ice and desire

Don’t you wanna make her?
Ooh, don’t you wanna take her home?

Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights

Ooh, don’t you wanna break her?
Ooh, don’t you wanna take her home?

She walks like she don’t care
Walkin’ on imported air
Ooh, it makes you wanna die

Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights

Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights

Deborah Harry

Deborah Harry

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English Lessons

  • wanna : contraction de « want to »  —  gotta : contraction de « got to » et même de « have got to » ou « have to »  —  gonna : contraction de « going to ». il s’agit de locutions employées dans l’anglais parlé ou familier.
  • Il existe en anglais américain d’autres abréviations telles que gimme : « give me », dunno : « don’t know », lotta : « lot of », watcha : « what are you » ou « what you » et gotcha : « got you ».

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meraviglia

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Carrousel de glace au lac Ladoga

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Plus fort que « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » de Mallarmé…

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cheval pris par les glaces, Fontaine des Terreaux à Lyon

Malaparte

     L’écrivain italien Curzio Malaparte, dans son roman Kaputt (1943), relate l’anecdote suivante présumée survenue en 1942, lors du siège de Léningrad. Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie déclenche avec l’opération Barbarossa l’invasion de l’Union soviétique. Après une série de victoires, les troupes allemandes atteignent le fleuve Louga et menacent Léningrad. Des troupes germano-finlandaises ont entre-temps effectuées une percée dans l’isthme de Carélie que la Finlande a du céder à l’Union soviétique quelques années plus tôt à l’issue de la guerre russo-finlandaise. Le 16 juillet, les troupes finlandaises sont à Sortavala, au nord du lac Ladoga encerclant les troupes soviétiques dont une partie s’échappe par la mer.

    Siège de Léningrad - Carte du front

Siège de Léningrad – Carte du front

Lac Ladoga gelé - photo Anton Skopin

Lac Ladoga gelé – photo Anton Skopin

     Au fond de ce paysage de sons, de couleurs, d’odeurs, dans une déchirure de la forêt, on voyait l’éclair d’on ne savait quoi de terne, d’on ne savait quoi de luisant comme le tremblotement d’une mer irréelle : le Ladoga, l’immense étendue gelée du Ladoga.

Kaputt (extrait) – Les chevaux du lac Ladoga

        « (…) Après avoir passé la forêt de Vuoksi, les avant-gardes finlandaises arrivèrent au seuil de la sauvage, de l’interminable forêt de Raikola. La forêt était pleine de troupes russes. presque toute l’artillerie soviétique du secteur septentrional de l’isthme de carélie, pour échapper à l’étreinte des soldats finnois, s’était jetée dans la direction du Ladoga dans l’espoir de pouvoir embarquer pièces et chevaux sur le lac pour les mettre en sûreté de l’autre côté. (…) chaque heure de retard risquait d’être fatale, car le froid était intense, furieux, le lac pouvait geler d’un moment à l’autre et déjà les  troupes finlandaises, composées de détachements de sissit *, s’insinuaient dans les méandres de la forêt, faisaient pression sur les russes de toutes parts, les attaquaient aux ailes et sur les arrières.

     Le troisième jour un énorme incendie flamba dans la forêt de Raikkola. Hommes, chevaux et arbres emprisonnés dans le cercle de feu criaient d’une manière affreuse. Les sissit assiégeaient l’incendie, tiraient sur le mur de flammes et de fumée, empêchant toute sortie. Fous de terreur, les chevaux de l’artillerie soviétique — il y en avait près de mille — se lancèrent dans la fournaise et échappèrent aux flammes et aux mitrailleuses. Beaucoup périrent dans les flammes, mais la plupart parvinrent à atteindre la rive du lac et se jetèrent dans l’eau.

     Le lac, à cet endroit, est peu profond : pas plus de deux mètres, mais à une centaine de pas du rivage, le fond tombe à pic. Serrés dans cet espace réduit (à cet endroit le rivage s’incurve et forme un petite baie) entre l’eau profonde et la muraille de feu, tout tremblants de froid et de peur, les chevaux se groupèrent en tendant la tête hors de l’eau. Les plus proches de la rive, assaillis dans le dos par les flammes, se cabraient, montaient les uns sur les autres, essayant de se frayer un passage à coups de dents, à coups de sabots. Dans la fureur de la mêlée, ils furent pris par le gel.

Les chevaux du lac Ladoga - Malaparte

     Le vent du Nord survint pendant la nuit (le vent du Nord descend de la mer de Mourmansk, comme un Ange, en criant, et la terre meurt brusquement). Le froid devint terrible. Tout à coup, avec un son  vibrant de verre qu’on frappe, l’eau gela. La mer, les lacs, les fleuves gèlent brusquement, l’équilibre thermique se brisant d’un moment à l’autre. Même l’eau de mer s’arrête au milieu de l’air, devient une vague de grace courbée et suspendue dans le vide.

     Le jour suivant, lorsque les premières patrouilles  de sissit, aux cheveux roussis, aux visages noir de fumée, s’avançant précautionneusement sur la cendre encore chaude à travers le bois carbonisé, arrivèrent au bord du lac, un effroyable et merveilleux spectacle s’offrit à leurs yeux. Le lac était comme une immense plaque de marbre blanc sur laquelle étaient posées des centaines et des centaines de têtes de chevaux. Les têtes semblaient coupées net au couperet. Seules, elles émergeaient de la croûte de glace. Toutes les têtes étaient tournées vers le rivage. Dans les yeux dilatés on voyait encore briller la terreur comme une flamme blanche. Près du rivage, un enchevêtrement de chevaux férocement cabrés émergeait de la prison de glace.

     Puis vint l’hiver. Le vent du Nord balayait la neige en sifflant. La surface du lac était toujours nette et lisse comme pour un concours de hockey sur glace. Au cours des jours ternes de cet hiver interminable, vers midi, quand un peu de pâle lumière pleut du ciel, les soldats du colonel Merikallio descendaient au lac, et s’asseyaient sur les têtes des chevaux. On eut dit les chevaux de bois d’un carrousel. (…)

     Parfois nous descendions au lac, nous aussi, Svartström et moi, pour aller nous asseoir sur les têtes de chevaux. Le coude appuyé sur la dure crinière de glace, Svartström tapait sa pipe éteinte sur la paume de sa mains et regardait fixement devant lui à travers l’étendue argentée du lac gelé. (…) Il regardait les têtes de chevaux qui sortaient de la plaque de glace, ces têtes mortes à crinière glaciale, dure comme du bois, ces yeux brillants et dilatés, pleins de terreur. Il caressait d’une main légère les museaux tendus, les naseaux exsangues, les lèvres contractées par un hennissement désespéré (ce hennissement enfoui dans la bouche remplie d’écume glacée). Nous nous en allions en silence et flattions, en passant, le crinières blanches de grésil. Le vent soufflait doucement sur l’immense plaque de marbre. »

Curzio Malaparte, Kaputt, 1943

* sissit : éclaireurs et membres de la guérilla finlandaise.

Chevaux de glace - auteur Guy Bacca

Chevaux de glace – auteur Guy Bacca

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article lié :

  • Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui, poésie de Stéphane Mallarmé, c’est  ICI

publication :

   Curzio Malaparte, Kaputt

Curzio Malaparte
Kaputt
Traduit de l’italien par Juliette Bertrand
Collection Folio (n° 237), Gallimard

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meraviglia

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L’invention de la tige

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ce que j’aimais par-dessus tout
clarté d’herbes du bonheur fragile
c’était en somme l’invention de la tige
poussée téméraire, vulnérable
occupée seulement à croître.

Lorand Gaspar, Sol absolu
Le quatrième état de la matière : le jardin de pierres

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Nature : découverte de 3 nouvelles espèces animales en Amazonie

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Chimères

       Décidément l’expédition montée par la Wildlife Research Society (WRS) dans le parc national Banuaja Solene, en Amazonie pour la recherche et l’étude d’espèces animales et végétales inconnues qui n’avaient jusque là pas encore été répertoriées n’en finit pas de nous étonner. Après un premier bilan annoncé il y a quelques mois de la découverte d’une vingtaine de nouvelles espèces, la région avait continuée à être passée au crible des chercheurs de l’expédition assignés à la recherche et l’analyse de l’ensemble du règne végétal, des insectes, reptiles, oiseaux et mammifères.
       Cette persévérance dans l’action a fini par porter ses fruits. Hier matin, à Londres, le porte parole de la WRS a annoncé, au cours d’une conférence de presse tenue spécialement dans ce but, la découverte de trois nouvelles espèces majeures jamais signalées dans le passé et qui ont été présentées à la presse. 

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Il s’agit des animaux suivants :

  • Froga sinister terribilis, une espèce d’amphibien de très grande taille, la plus grande répertoriée jusqu’à présent dans le monde, qui a pour particularité de faire des bonds prodigieux à la trajectoire aléatoire et qui lorsqu’il est contrarié, à l’instar des lamas de la Cordillière des Andes, crache sur l’objet de sa colère. Ce crachat est constitué d’un mélange de nébulisation salivaire et régurgitations gastriques visqueuses qui a pour effet de provoquer une sensation de démangeaison extrême insupportable et persistante pour celui qui a eu la malchance d’en avoir été le destinataire.
  • Hominidae Kebes funambulus, une espèce de primate à queue qui vit à la fois dans les arbres et sur la terre ferme, qui marche à quatre pattes mais qui, lorsqu’il est au sol, présente la particularité d’adopter le posture verticale mais inversée par rapport à celle de l’homme puisqu’il préfère marcher sur les mains. Cet animal, lorsqu’il est apprivoisé, peut devenir très dépendant et affectueux au point de devenir particulièrement « collant » dans ses manifestations d’amitié et de reconnaissance.
  • Lacerta volvo contorsionæ, cet animal est le plus étrange de tous. De la famille des lézards mais avec une queue extrêmement réduite, il offre la particularité lorsqu’il se situe au sommet d’une côte et qu’il exprime le désir d’en redescendre, de pouvoir ramener, grâce à une torsion prononcée des reins, ses pieds sur le sommet de sa tête et, ayant ainsi formé avec son corps un cercle presque parfait, de se projeter dans la pente et descendre celle-ci par un effet de roulement. Aucune chance que cet animal ne devienne un animal de compagnie, et ceci à cause de sa langue protractile dont l’extrémité, recouverte d’un mucus gluant, peut se projeter à l’extérieur de la gueule à la vitesse de l’éclair et attraper ses proies à une distance de trois mètres.

     La WRS précise que les trois spécimens après une période d’étude de quelque mois dans le laboratoire de l’association seront ensuite confiés au zoo de Londres mais cette décision ne recueille pas l’unanimité et a suscité une vague de protestation parmi les défenseurs de la cause animale qui exigent leur rapatriement immédiat dans leur milieu d’origine. Une pétition est en cours de signature et le premier ministre, David Cameron, a été interpellé à ce sujet à la Chambre des Communes.

Enki sigle

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Silence : un poème de Lorand Gaspar

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Lorand Gaspar

Lorand Gaspar

Découverte et amour du désert

     En 1954, Lorand Gaspar vient de terminer ses études de médecine et est interne dans un hôpital parisien, ses yeux tombent par hasard sur une affiche annonçant qu’un poste est vacant à l’hôpital français de Bethléem. Le jeune médecin dépose sa candidature qui est acceptée. Quelques mois plus tard, son DC3 atterrit sur l’aéroport de Jérusalem après avoir contourné l’état naissant d’Israël en survolant le désert.
      Ce sera son premier contact avec le désert et il donnera lieu à un sentiment de fascination qui ne le quittera plus pour le reste de sa vie :   « Et chaque fois, au long de ces années, qu’après une absence plus ou moins longue j’y revenais, la perception de ces couleurs pauvres, de ces courbures, de ces tables, de ces failles rythmiques, se déployant à la manière d’une fugue, m’inondait physiquement, de la même joie évidente et indicible »  –  (Préface à l’édit. de poche de Sol absolu – Gallimard,1982)

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l’univers naissait sans s’interrompre
non pas d’un ordre venu du dehors
mais ample mais plein de sa musique
d’être là caillou compact à l’infini

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie…

       Qu’est-ce que le monde ? Existe t’il en dehors de notre pensée ? Et s’il n’y avait dans l’univers ni conscience, ni pensée, le monde existerait-il encore ? Et où serait la preuve de son existence puisque compréhension, il n’y aurait plus. Et s’il existait objectivement, comment évoluerait-il, à quoi servirait-il, puisque ni chose, ni personne n’en aurait conscience. Peut-on imaginer un monde mort et désert inhabité par la conscience ? Certains prétendront que Dieu serait toujours présent et maintiendrait la conscience du monde puisqu’il l’aurait créé et qu’il est éternel .. Mais Dieu serait alors comme le monde ! Si nulle chose, ni personne ne savait qu’il existe, à quoi servirait-il ? Vous imaginez Dieu tout seul dans son nuage, sa galaxie ou dans son grain de poussière ou de sable entouré de l’univers tout entier, à tourner en rond en se morfondant, étant le seul à savoir que tout cela existe… Belle consolation ! Même avec l’égo démesuré qui sied à sa déité cela ne suffira pas, il lui faut des spectateurs…
       À moins que les nuages, les galaxies, les grains de poussière ou de sable aient eux-aussi une conscience qui leur est propre, une conscience muette, une volonté cachée… Et si ce n’est une conscience ou une volonté, du moins un élan, une force qui les anime et les projette à la fois à l’intérieur et à l’extérieur d’eux-mêmes, à l’infini, sans départ ni achèvement, tout inondés du sublime éblouissement de la véloce lumière stellaire.

Enki sigle

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Silence

plus d’une fois à l’aube
               dans le désert de Ram et de Toubeig
               ou plus au sud sur les rives
               orientales de la mer Rouge là où les
               granits roses veinés de lave, grès tendres
               et gypses aveuglants ralentissent leurs pentes
J’ai rêvé d’une genèse
               l’univers naissait sans s’interrompre
               non pas d’un ordre venu du dehors
               mais ample mais plein de sa musique
               d’être là caillou compact à l’infini
               rempli par la danse dont vibre chaque son
               foré dans la lumière —
fugue de courbures en claire et ombre
               sans départ ni achèvement
jaillie du jaillissement
              de la même marche indivisée
              le souffle à deux battants
              sur les pistes pulmonaires
la force de silence
             dont ces déserts à l’aube
             sont la feuille dépliée
             la fraîcheur crissante — ébruitée —

             ou encore
             sur la rotonde crayeuse
             des dernières arènes du jour
la vitesse de la lumière
             soudain pénétrée par la lenteur d’une caresse
             la rumeur des mains sous la peau profonde
comme une eau des yeux
             qui rend flous les visages —

   Sol absolu, 1982 – Lorand Gaspar

EightBellsRocks

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