Aux portes du sublime : ich bin der Welt abhanden gekommen (Me voilà coupé du monde)


Rückert, Friedrich, Mahler : l’Allemagne sans pareille que j’aime   (Pour me faire pardonner mon article précédent…)

Friedrich Rückert (1788-1866)

Friedrich Rückert (1788-1866)

     Professeur de langues orientales, traducteur et poète romantique, Rückert a été un auteur prolifique. Parmi ses œuvres marquantes, on citera : les Sonnets cuirassés (Geharnischte Sonette, 1813), poèmes célébrant la lutte patriotique contre Napoléon, des poèmes d’amour, d’autres pour enfants et pour almanachs : Printemps d’amour (1844), des traductions ou des transpositions de thèmes ou genres orientaux : Roses orientales (1822), Nal und Damajanti (1828), Makamen des Hariri (1829), Les Prophètes hébraïques (1831), des recueils de pensées et d’aphorismes influencés par la pensée hindoue telle La Sagesse du brahmane (Die Weisheit des Brahmanen, 1836-1839) et enfin ses poèmes posthumes parus en 1872 parmi lesquels figurent les quatorze Kindertotenlieder, ces chants pour un enfant mort qui seront plus tard mis en musique par Gustave MahlerUne ombre le jour/ la nuit une lumière/ tu survis dans la plainte/ et ne meurs dans mon âme…)

    Je vous avais déjà présenté dans un article précédent (c’est  ICI ) le merveilleux poème de Rückert mis en musique par Mahler intitulé « Ich bin der Welt abhanden gekommen » ( Me voilà coupé du monde ) dans son interprétation par la cantatrice anglaise Kathleen Ferrier, trop tôt disparue et dont Yves Bonnefoy dans un poème qui lui était consacré célébrait «la voix mêlée de couleur grise». Je vous présente le même lied cette fois interprété par Dietrich Fischer-Dieskau accompagné de deux tableaux de Caspar David Friedrich.


In meinem Lieben, in meinem Lied !

Caspar David Friedrich - Moine au bord de la mer, 1809

Caspar David Friedrich – Moine au bord de la mer, 1809.

Ich bin der Welt abhanden gekommen

Ich bin der Welt abhangen gekommen,             Me voilà coupé du monde
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,             dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
sie hat so lange nichts von mir vernommen,   il n’a depuis longtemps rien entendu de moi, 
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !         il peut bien croire que je suis mort !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,         Et peu importe, à vrai dire,
ob sie mich für gestorben hält,                             si je passe pour mort à ses yeux.
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,          Et je n’ai rien à y redire, 
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.       car il est vrai que je suis mort au monde.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,              Je suis mort au monde et à son tumulte
und ruh in einem stillen Gebiet.                          et je repose dans un coin tranquille.
Ich leb allein in meinem Himmel                        Je vis solitaire dans mon ciel, 
in meinem Lieben, in meinem Lied                    dans mon amour, dans mon chant.

Friedrich Rückert, 1901

°°°

Caspar David Friedrich - dolmen enneigé, 1807

Caspar David Friedrich – dolmen enneigé, 1807


Ce lied mis en musique par Mahler : « une peinture étonnamment épurée d’une paix transcendantale »   (John Williamson)

Gustav Malher (1860-1911)

Gustav Mahler (1860-1911)

      C’est au cours des étés 1901 et 1902 que Gustav Mahler a mis en musique cinq poèmes du poète romantique allemand Friedrich Rückert. Le troisième d’entre eux, « Je suis perdu au monde », met en scène un artiste qui apparaît lassé du monde quotidien mais dont la vie se déroule en fait dans une autre dimension, un monde éthéré réservé aux grands artistes. Mahler, qui était alors très décrié comme compositeur, s’était fortement identifié au poème, déclarant qu’il exprimait son moi profond. Il était tellement attaché à cet air qu’il avait composé qu’il l’a par la suite réutilisé dans le célèbre adagietto de sa cinquième symphonie, composée au cours de l’été 1902

     Attention ! Vous ne sortirez pas indemne de l’écoute de ce lied ensorceleur au rythme lancinant où la musique de Mahler et les paroles du poème de Rückert s’enlacent et s’enroulent sans fin autour d’elles-mêmes.
      La durée du lied est très courte, à peine sept minutes. La première interprétation est celle du baryton Dietrich Fischer-Dieskau avec le Berlin Philharmonic Orchestra dirigé par Karl Böhm. À l’issue de cette interprétation, si vous relancez la vidéo, suivront ensuite deux autres interprétations du même morceau, celle de la cantatrice Magdalena Kožená avec un orchestre dirigé par Claudio Abbado, puis celle de Jessye Norman avec le New York Philarmonic dirigé par le chef d’orchestre indien Zubin Mehta. Toutes sont magnifiques, on touche là à la perfection et au sublime. À pleurer… L’infini tout entier comprimé dans sept minutes d’intense bonheur. À quoi bon rechercher un dieu lorsque l’homme est capable de créer un telle merveille. *

Enki sigle

 * Quelqu’on me dit que l’homme peut créer de telles merveilles  parce qu’il a été lui-même créé par Dieu.  Ah ! Bon…


2 réflexions au sujet de « Aux portes du sublime : ich bin der Welt abhanden gekommen (Me voilà coupé du monde) »

  1. Je suis arrivé sur cette page votre blog en cherchant des informations sur C.D. Friedrich dont j’avais besoin pour un article que je voulais écrire sur mon propre blog suite à mon dernier travail de relecture du « moine au bord de la mer ». J’ai lu votre article ci-dessus donc et à sa suite beaucoup d’autres. Plusieurs m’ont intéressé. J’apprécie la richesse de votre site, les liens que vous tentez entre des œuvres différentes. Je me suis donc abonné. J’ai aussi beaucoup aimé le premier texte que vous avez rédigé dans « à propos ». Très juste !
    C. Broise
    Si cela vous intéresse…
    L’ article: http://broise-art.fr/journal/?p=235
    Mon travail à partir de Friedrich: http://broise.net/travail_en_cours.html

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