À l’aube du XXe siècle : Rayons et ombres sur l’Europe

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Le monde d’hier de Stefan Zweig

Stefan Zweig

       «Le dix-neuvième siècle, avec son idéalisme libéral, était sincèrement convaincu qu’il se trouvait sur la route droite qui mène infailliblement au «meilleur des mondes possibles». On ne considérait qu’avec dédain les époques révolues, avec leurs guerres, leurs famines et leurs révoltes, on jugeait que l’humanité, faute d’être suffisamment éclairée, n’y avait pas atteint la majorité. Il s’en fallait de quelques décades à peine pour que tout mal et toute violence soient définitivement vaincus, et cette foi en un progrès fatal et continu avait en ce temps là toute la force d’une religion. Déjà l’on croyait en ce «Progrès» plus qu’en la Bible, et cet évangile semblait irréfutablement démontré par les merveilles sans cesse renouvelées de la science et de la technique […]
     On ne croyait pas plus à des retours de barbarie, tels que des guerres entre les peuples d’Europe, qu’on ne croyait aux spectres et aux sorciers ; nos pères étaient tout imbus de la confiance qu’ils avaient dans le pouvoir et l’efficacité infaillibles de la tolérance et de l’esprit de conciliation. Ils pensaient sincèrement que les frontières et les divergences entre nations et confessions se fondraient peu à peu dans une humanité commune et qu’ainsi la paix et la sécurité, les plus précieux des biens, seraient impartis à tous les hommes.»

Stefan Zweig,  Le monde d’hier – Mémoires d’un Européen

     Quand, entre l’été 1941, date de son retour au Brésil où il s’est réfugié et février 1942, date de sa mort, Stefan Zweig écrit son livre testament Le monde d’hier, cet hymne à la fois passionné et pathétique à la gloire de la culture européenne en perdition, il a déjà pris la décision de mettre fin à ses jours. L’effondrement dans une orgie de folie et de violence du monde cosmopolite de sa jeunesse et de sa vie d’homme qu’il avait aimé passionnément et qui lui avait apporté la reconnaissance et le succès l’a brisé : « Né en 1881 dans un grand et puissant empire […], il m’a fallu le quitter comme un criminel. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres. Étranger partout, l’Europe est perdue pour moi… J’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison […]. Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne ». Même si, après les années d’errance qui avaient suivi sa fuite d’Autriche en 1934, il avait été bien accueilli au Brésil, il s’y sentait coupé de ses racines et professait une vision pessimiste de l’avenir craignant à ce stade de la guerre la victoire de l’Allemagne. L’approche de la vieillesse et la maladie de sa compagne Lotte qui souffrait de sévères crises d’asthme ajoutaient encore à son désarroi. Décidément, le monde ne valait plus la peine d’être vécu, l’écrivain décide de le quitter sur la pointe des pieds. Quelques jours après avoir envoyé le manuscrit du Monde d’hier à son éditeur, mis de l’ordre dans ses affaire et laissé un mot concernant son chien, il s’empoisonne au Véronal avec Lotte qui a décidé de le suivre. On est le 22 février 1942, onze mois plus tard, ce sera la victoire de Stalingrad qui marquera le début du recul de l’armée allemande et de la libération de l’Europe.

L'Europe, gravure d'Adriaen Collaert d'après Martin de Vos, vers 1589

Allégorie de l’Europe, gravure d’Adriaen Collaert d’après Martin de Vos, vers 1589

Le monde d’hier

     J’avais ainsi vécu les dix premières années du siècle nouveau, j’avais vu l’Inde, une partie de l’Amérique et de l’Afrique : avec une joie nouvelle, mieux informée, je me remis à tourner mes regards vers notre Europe. Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. Mais c’était déjà, en réalité, la lueur de l’incendie qui allait embraser le monde.

Exposition Universelle de Paris, 1900

Exposition Universelle de Paris, 1900

Une merveilleuse insouciance avait gagné le monde

      Il est peut-être difficile  de peindre à la génération actuelle, qui a été élevée dans les catastrophes, les écroulements et les crises, pour laquelle la guerre a été une menace permanente et une attente de presque tous les jours, l’optimisme, la confiance dans le monde qui nous animaient, nous, les jeunes, au début de ce siècle. Quarante années de paix avaient fortifié l’organisme économique des pays, la technique avait accéléré le rythme de l’existence, les découvertes  scientifiques avaient inspiré de la fierté à l’esprit de cette génération : un essor commençait, qui se faisait presque également sentir dans tous les pays de notre Europe. Les villes, d’année en année, devenaient plus belles et plus populeuses, le Berlin de 1905 ne ressemblait plus à celui que j’avais connue 1901, la résidence était devenue une grande capitale cosmopolite dépassée de beaucoup par le Berlin de 1910. Vienne, Milan, Paris, Londres, Amsterdam, partout où l’on revenait, on était étonné et comblé de joie : les rues se faisaient plus larges, plus fastueuses, les édifices publics plus imposants, les magasins étaient plus luxueux et aménagés avec plus de goût. On sentait en toute chose que la richesse s’accroissait et se répandait plus largement; nous-mêmes, les écrivains, le remarquions à nos éditions qui, dans cet espace de dix années, avaient triplé, quintuplé, décuplé; partout s’ouvraient de nouveaux théâtres, des bibliothèques, des musées; toute sorte de commodités, comme les chambres de bain et le téléphone, qui avaient été le privilège de cercles très étreint, pénétraient dans le milieux petits bourgeois, et depuis que les heures de travail avaient été diminuées, le prolétariat s’élevait de son humble condition, pour prendre part au moins aux petites joies et commodités de l’existence. Partout on allait de l’avant. Quiconque risquait, gagnait à coup sûr. Qui achetait une maison, un livre rare, un tableau, en voyait monter le prix, plus une entreprise était conçue selon un plan audacieux, plus elle était d’un bon rapport. Une merveilleuse insouciance avait ainsi gagné le monde, car enfin qui pouvait interrompre cette ascension, enrayer cet essor, qui, de son propre élan, acquérait sans cesse de nouvelles forces ? Jamais l’Europe n’avait été plus puissante, plus riche, plus belle, jamais elle n’avait cru plus intimement à un avenir encore meilleur; personne, à l’exception de quelques vieillards décrépits, ne regrettait plus, comme autrefois, le «bon vieux temps».

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Sur la plage, après 1900

Le mot d’ordre fut d’être jeune, d’être frais et de ne plus affecter des airs de dignité

     Non seulement les villes, mais les hommes eux-mêmes devenaient plus beaux et plus sains grâce au sport, à la nourriture meilleure, aux heures de travail abrégées et à la vie au grand air. L’hiver, qui avait été une saison morne, que les hommes passaient dans des auberges à jouer aux cartes d’un air chagrin ou à s’ennuyer dans les chambres surchauffées, avait été découvert sur le montagnes comme un pressoir de soleil filtré, un nectar pour le poumons, une volupté de la peau où affluait un sang léger. Et les montagnes, les lacs, la mer n’étaient plus dans un lointain inaccessible comme par le passé. la bicyclette, l’automobile, les chemins de fer électriques avaient raccourci les distances et donné au monde un sentiment nouveau de l’espace.

459319-original1-4yxtq    Le dimanche des milliers et des dizaines de milliers de touristes en maillots de sport éclatants descendaient les pentes neigeuses sur leurs skis et leurs luges, partout on construisait des palais de sports et des piscines. et c’est justement dans ces piscines qu’on pouvait observer distinctement le changement survenu; tandis qu’au temps de ma jeunesse un homme vraiment bien fait frappait au milieu de ces gros cous, de ces panses volumineuses et de ces poitrines creuses, maintenant rivalisaient entre eux dans un joyeux concours à l’antique des corps souples, brunis par le soleil, durcis par le sport. personne, sinon les plus pauvres, ne restait plus à la maison le dimanche, toute la jeunesse partait en excursion, grimpait et luttait, rompue à toute espèce d’exercice; qui avait des vacances ne les passait plus comme nos parents dans le sentirons immédiats de al ville ou, en mettant le choses au mieux, dans le pays de Salzburg, on était devenu curieux de connaître le monde pour savoir s’il était partout aussi beau ou autrement beau; tandis que naguère seuls les privilégiés avaient vu les pays étrangers, des employés de banque et de petits industriels voyageaient en Italie, en France. Les voyages étaient devenus moins onéreux et plus commodes et par-dessus-tout, c’était un nouveau courage, la nouvelle audace des hommes qui les rendaient ainsi plus hardis dans leurs pérégrinations, moins craintifs et économes dans leur manière de vivre, — bien plus, on avait honte de se montrer craintif.

Le casino de la Jetée-Promenade, d'inspiration orientale. Construit en 1884, il est démantelé par la Wehrmacht en 1944.

La Promenade des anglais à Nice et le casino de la jetée construit en 1884

     Toute la génération décidait d’être juvénile, chacun était fier d’être jeune, au contraire de ce qui se passait dans le monde des parents; tout d’abord disparurent soudain les barbe chez les cadets, puis les aînés les imitèrent pour ne pas passer pour vieux. Le mot d’ordre fut d’être jeune, d’être frais et de ne plus  affecter la dignité. Les femmes jetèrent les corsets qui avaient comprimé leurs poitrines, elles renoncèrent à leurs ombrelles et à leurs voiles, parce qu’elles ne craignaient plus l’air et le soleil, elles raccourcirent leurs robes afin de mieux mouvoir leurs jambes au tennis, elles n’eurent plus de honte de laisser voir leurs mollets bien faits. la mode se fit toujours plus naturelle, les hommes portaient des breeches, les femmes se risquaient sur des selles d’hommes, on ne se voilait plus, on ne se cachait plus des autres. Le monde n’était pas seulement plus beau, il était devenu aussi plus libre.

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The Tennis Party, 1900

ci-dessus - la mode féminine vers 1906 – ci-dessous la boutique Chanel à Deauville

ci-dessus – la mode féminine vers 1906  – ci-dessous la boutique Chanel à Deauville

Coco Chanel, Deauville in front of first Chanel store, 1913    C’était la santé, la confiance en soi de la génération qui a suivi la nôtre qui a conquis aussi cette liberté dans les mœurs. Pour la première fois on voyait des jeunes filles sans gouvernante qui faisaient des excursions avec de jeunes amis ou se livraient au sport avec eux en toute bonne camaraderie et qui ne craignait pas de se montrer; elles n’étaient plus timides et prudes, elles savaient ce qu’elles voulaient et ce qu’elles ne voulaient pas. Ayant échappé au contrôle anxieux de leurs parents, gagnant leur vie en qualité de secrétaires ou d’employées, elles se donnaient le droit d’organiser leur vie elles-mêmes. la prostitution, seule institution de l’amour autorisé dans le monde passé, reculait sensiblement grâce à cette liberté nouvelle et plus saine, toute manifestation de la pruderie passait pour démodée. Dans les bains publics la paroi de planches qui séparait inexorablement le bassin des hommes de celui des femmes était toujours plus fréquemment abattue, des femmes et des hommes n’avaient plus de honte de laisser voir comment ils étaient bâtis; au cours de ces dix années on avait reconquis plus de liberté, de spontanéité et de naturel que précédemment en cent ans.

le Blériot XI piloté par Blériot traversant la Manche en 1909 et le Zeppelin LZ10 Schwaben en 1911

« Une invention chassait la précédente », France : le Blériot XI piloté par Blériot traversant la Manche en 1909 — Allemagne :  le Zeppelin LZ10 Schwaben en 1911 

      Car il y avait un rythme nouveau dans le monde. Une année ! Que ne se passait-il pas en une année ? une invention, une découverte chassait la précédente, et chacune devenait en moins de rien un bien commun à tous, pour la première fois les nations se sentaient plus solidaires et il y allait de l’intérêt général. (…) Grâce à la fierté qu’inspiraient à chaque heure les triomphes  sans cesse renouvelés de note technique, de notre science, pour la première fois un sentiment de solidarité européenne  était en devenir. Combien absurdes, nous disions-nous, ces frontières qu’un avion se fait un jeu de survoler, combien provinciales, combien artificielles ces barrières douanières et ces garde-drontière, combien contradictoire à l’esprit de notre temps qui manifestement désire l’union et la fraternité universelle ! Cet essor du sentiment n’était pas moins merveilleux que celui des aéroplanes; je plains tous ceux qui n’ont pas vécus jeunes ces dernières années de la confiance en l’Europe. Car l’air autour de nous n’est pas mort et vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il s’insinue à notre insu dans notre sang, il se propage jusqu’au fond dans notre cerveau. Durant ces dernières années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu’il tirait de l’élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s’est accrue de la confiance unanime. Peut-être qu’ingrats comme le sont les hommes, nous n’avons pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seuls ceux qui ont vécu cette époque de confiance universelle savent que tout, depuis, n’est que décadence et obscurcissement

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Emile Boussu - La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

Emile Boussu – La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

    Ce qui est passionnant dans Le monde d’hier, c’est de constater l’aveuglement et l’insouciance d’une classe sociale, celle de la petite bourgeoisie de l’époque, qui dansait sur un volcan, refusant de voir la réalité en face. L‘Europe, alors en plein développement économique, était pourrie de l’intérieur par la montée des nationalismes, la méfiance entre les nations et la confrontation des ambitions. Les états se regardaient en chiens de faïence, multipliant les alliances et les trahisons. L’Allemagne, devenue un empire et énivrée par son unité récente et le succès de son développement économique à marche forcée avait hérité de l’orgueil et de l’ambition de la Prusse s’efforçait de maintenir la France dans un second rôle, tournait ses yeux vers l’Est et revendiquait une part du gâteau colonial. La France qui n’avait toujours pas digéré la perte de l’Alsace-Lorraine rêvait de revanche. L’Autriche-Hongrie lorgnait les territoires des Balkans perdus par l’empire ottoman mais trouvait sur sa route la Russie tsariste qui rêvait d’un protectorat sur le monde slave et de la conquête du détroit de Dardanelles. Les petits états nouvellement indépendants comme la Serbie, la Roumanie, le Monténégro et la Bulgarie se disputaient les restes de l’Empire ottoman faisant alliance avec l’un ou l’autre des grands états voisins. Quand à la Grande-Bretagne, comme d’habitude, elle cherchait à diviser pour régner, changeant selon les circonstances ses alliances pour empêcher un état de devenir trop puissant en Europe et en Méditerranée, ce qui aurait nui à ses intérêts. Le pire, c’est que des souverains autoritaires comme les Empereurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie étaient des personnages manquant de clairvoyance et de mesure, manipulés par leurs généraux qui les poussaient à la guerre. Il ne fallait qu’un prétexte pour mettre le feu aux poudres, il sera trouvé le 28 juin 1914 avec l’attentat de Sarajevo qui coûtera la vie à l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois et son épouse. Après quatre années de guerre qui auront causés 9 millions de morts, 6 millions et demi de blessés, un déséquilibre démographique qui perdurera pendant une longue période, des dévastations considérables, des dettes colossales vis-à-vis des Etats-Unis, l’Europe sortira meurtrie et affaiblie du conflit, ayant perdu le rôle prépondérant qui avait été le sien dans le monde au profit des Etats-Unis et dans une moindre mesure du Japon. Mais surtout les conditions qui avaient prévalues pour le règlement de la guerre portent en elles l’éclosion d’une nouvelle guerre encore plus violente et dévastatrice que la première.

Dresde, la Florence de l'Elbe, en ruine en 1945

Dresde, la Florence de l’Elbe, en ruine en 1945

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article de ce blog consacré à Stefan Zweig

  • Soif d’eau et d’amour : La femme dans le paysage de Stefan Zweig, c’est  ICI

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