Et combien vit-il ?

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       Pablo Neruda (1904-1973)
                       Pablo Neruda (1904-1973)

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ET COMBIEN VIT-IL ?

Combien vit l’homme, enfin ?

Vit-il mille jours ou un seul ?

Pour combien de temps l’homme meurt-il ?

Que veut dire « pour toujours » ?

Préoccupé par cette affaire
je me suis consacré à élucider les choses.

J’ai recherché les prêtres savants,
je les ai attendus après le rite,
je les ai guettés lorsqu’ils sortaient
pour rendre visible à Dieu et au Diable.

Ils se lassèrent de mes questions.
Eux non plus ne savaient pas grand-chose,
Ils n’étaient que des administrateurs.

Les médecins me reçurent,
entre une consultation et une autre,
avec un bistouri dans chaque main,
saturés d’auréomycine,
chaque jour plus occupés

Selon ce que j’appris à travers ce qu’ils disaient
le problème était le suivant :
jamais n’est mort tant de microbes
il en tombait des tonnes,
mais le peu qui resta
se révélait pervers.

Ils m’effrayèrent tant
que j’ai cherché les fossoyeurs.
Je partis aux fleuves où ils brûlent
de grands cadavres peints,
de petits morts osseux,
des empereurs recouverts
d’écailles terrifiantes,
des femmes aplaties tout à coup
par une rafale de colère.
C’étaient des rives de défunts
et des spécialistes cendreux.

Quand vint mon tour
je leur posai quelques questions,
ils me proposèrent de me brûler :
c’était tout ce qu’ils savaient.

Dans mon pays les fossoyeurs
me répondirent, entre deux verres :
— « Trouve-toi donc une jeune fille robuste,
et laisse tomber toutes ces sottises. » 

Je n’ai jamais vu de gens si joyeux.

Ils chantaient en levant le vin
à la santé et à la mort.
C’étaient de grands fornicateurs.

Je rentrai chez moi plus vieux
après avoir parcouru le monde.

Je ne demande rien à personne.

mais je sais chaque jour moins de choses.

Pablo Neruda, recueil de poèmes ESTRAVAGARIO, 1958
traduit en français sous le nom Vaguedivague                  Edit. Poésie/Gallimard, 1971-2013
 

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