Jean Giono : En pays de langueur

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Jean Giono

Jean Giono (1895-1970)

Quand le temps avait le temps

      Lorsque l’on veut décrire un paysage de langueur, un paysage immobile où il ne se passe rien, rien du moins en ce moment présent qui ici dure longtemps, très longtemps, si longtemps qu’il semble que le temps paraît s’y être arrêté ou du moins avoir ralenti son flux qui chez nous est si rapide, un moment qui dure et se prolonge jusqu’à ce que se produise enfin un évènement qui ne pourra jamais être plus qu’un ronflement lointain d’automobile à la peine sur une route de montagne, bruit incongru que la végétation mettra du temps à étouffer et digérer, la détonation soudaine et sèche d’un tir de fusil de chasse qu’accompagne aussitôt le bruissement désordonné d’une multitude d’ailes craintives, le mugissement plaintif et insistant des frondaisons mouvantes les jours où le grand vent descend de la montagne ou bien encore le tintement familier et rassurant venu d’un clocher éloigné que l’on distingue à peine. Dans ces circonstances, on a alors tout le temps de poser un regard intéressé et bienveillant, de manière appuyée, sur chaque chose, des plus prestigieuses comme ces sommets bleutés émergeant des brumes ou ces horizons lointains vaporeux et pâles qu’il nous plait à comparer à des coulées lactées, aux plus humbles comme ces frêles feuilles de bouleaux tombées des arbres qu’elles revêtaient d’une livrée dorée avant qu’elles ne soient foudroyées par une cruelle gelée blanche et dont la multitude voltigeante va s’engager dans le grand cycle sans fin de la mort et de la renaissance. C’est à un dialogue que nous assistons à la lecture de ce texte de Giono; pas un monologue, malgré le titre donné par l’écrivain à sa  nouvelle, mais un dialogue à la fois subtil et profond entre l’homme et la nature qui l’entoure, un dialogue fécond où les images produites par l’un répondent à celles nées de l’imagination de l’autre et par lequel se construit une histoire commune.

Enki sigle

Manosque - la houle échevelée des collines...

Manosque : la houle échevelée des collines bleues

Extrait de « Monologue » (Faust au village)

       Nous habitons un pays qui, autour de nous, joue un grand rôle, en cette saison, qui est l’automne, nous avons le temps de le regarder. C’est un canton ombreux, chargé d’arbres, actuellement baigné dans les brumes de la saison. A ras du sol les horizons sont de lait, mais, si on relève l’œil, au-dessus du brouillard flottent les cimes des montagnes.
        Les longues files de peupliers accompagnent les routes. De vieux ormeaux bordent les chemins qui mènent à des maisons de maître. Quand on remonte ces chemins, on est guetté à travers les feuillages par de belles façades. On arrive sur une esplanade d’herbe. Il y a là un prisonnier allemand très affairé à un travail inutile. Il emmanche une hache comme si c’était un travail d’horlogerie, alors qu’il suffirait de taper le bout du manche sur le billot pour que le fer se coince; et ça tiendrait ce que ça tiendrait. Mais lui s’occupe à la façon de ceux qui ont tout le temps devant eux et il ne se dépêcherait pas pour tout l’or du monde. On n’imagine pas à quel point il est d’accord avec le visage de cette maison, avec le vide de l’esplanade d’herbe au-dessus de laquelle une petite bise froide pousse et balance des vols de feuilles mortes; avec l’ombre de quatre heures du soir (car ici, à cette heure et en cette saison le soleil est déjà derrière les montagnes de l’ouest).
       Toutes ces maisons ont un prisonnier allemand. (…)
      Dans la brume, il y a des sortes de miroirs aux alouettes qui donnent de petits coups de reflets : ce sont des bouleaux. Généralement ils entourent une fontaine. En tous cas, il y en a quatre très gros autour de la fontaine des Monges : ce sont ceux qu’on voit luire à côté des ormeaux de Miravail. Il y en a un bosquet de sept ou huit, magnifiques : trois vieux et quatre ou cinq jeunes, près du bassin du Tho; un autre énorme massif tout le long de l’abreuvoir de Charance : ce sont ceux qu’on voit à côté de cette grosse tache rouge qui est la toiture du hangar neuf de Charance. Il y en a alors des villes complètes le long de l’Ébron et qui accompagnent le ruisseau de Saint-Maurice.
      Et, enfin, la capitale des bouleaux — ce qui là-bas au font éblouit parfois comme un coup de phare —, c’est autour de l’étang de Roumanche qu’elle se trouve avec ses dômes, ses terrasses, ses tours dorées, ses rues, ses ruelles, ses boulevard dorés, ses colonnes couvertes en peau de cheval pie, ses écorces soignées, poncées, poudrées, fardées, fines comme de la soie, ses balancements de palmes, ses déhanchements de jeunesse qui danse, ce bruissement de milliers de jupes de faille, son papillonnement de lumière. Les éclairs les plus violents qui arrivent de là-bas et percent facilement la brume comme de vrais rayons de soleil viennent de l’étang lui-même. Il a déjà commencé à engloutir beaucoup de feuilles mortes, car le feuillage des bouleaux est très sensible aux premiers coups de froid (et il y avait de la gelée blanche sur les montagnes hier matin). Au bout de quelques jours ces feuilles, qui d’abord surnagent et font comme une cuirasse, se gorgent d’eau et descendent au fond. Là, noires, elles sont exactement comme le tain d’un miroir. L’eau brunit, se lisse et frappe la lumière avec tant de violence qu’elle la fait rebondir jusqu’ici; qui est au moins à six kilomètres. Dans la saison un peu fiévreuse où nous sommes, cet étang très opulent, silencieux, avec toutes ces allées obscures qui aboutissent à lui nous effraient un peu. Il est comme une salle de jeu (j’aperçois au-dessus du feuillage roux des grands sycomores de la combe de l’Iverdine la toiture d’ardoise de cette auberge des champs où, dans l’arrière-salle, on joue de l’argent. Quelquefois, des fermes entières, des domaines avec tout le matériel et le meuble passent en cinq ou six mains dans le courant d’une nuit.)

Jean Giono,  Faust au village :  « Monologue »  –    Ed. L’Imaginaire Gallimard, 1977 – pages 11 à 14

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  • Giono, « le rêveur des montagnes » – Extraits de textes sur la montagne, c’est ICI.

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