Le Paradis décrit par Victor Hugo ou quand l’écrit l’emporte sur la peinture…

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Lucas Cranach l’Ancien – Adam et Ève, 1526

Les différentes représentations du Paradis

Paradis : (Xe siècle) Du latin ecclésiastique paradisius « Jardin, Paradis, jardin d’éden » issu du grec ancien παράδεισος = parádeisos  « enclos pour animaux », le terme fut utilisé lors de la traduction de la bible en grec pour désigner l’Eden. Le mot était lui-même issu de *pairiḍaēza signifiant « jardin, enclos, espace clos, enceinte noble, verger clôturé ou terrain de chasse » et issu de la langue avestique, une ancienne langue indo-iranienne utilisée dans l’Avesta, l’ancien livre sacré des iraniens zoroastrien. Le mot est composé de pairi « autour » et de daēza « mur » et a été transmis en Grèce par l’intermédiaire du persan pardêz.  À noter également la proximité  de ce mot avec l’hébreu « פרדס »(qui se prononce «pardes» comme son équivalent en chaldéen)Un paradis, ce n’était donc dans les temps anciens, qu’un jardin clos, espace privilégié par la flore, la faune et l’eau qu’il renfermait et protégeait, un lieu idéal pour les hommes du désert compte tenu de sa rareté. Ce mot apparaît plusieurs fois dans la Bible hébraïque avec le sens de jardin, verger, parc.

Jardin d’Eden : Le jardin d’Éden (hébreu גן עדן, jardin des délices) (arabe عَدْن, جَنَّة عَدْن, عدن, jardin des délices) est le nom du jardin merveilleux où la genèse (chapitres 2 et 3) situe l’histoire d’Adam et Ève. Il est souvent comparé au Paradis. Le mot Éden proviendrait du terme edinu « plainesteppe » appartenant à une langue sémitique, l’akkadien, fortement influencé par l’ancien sumérien, et qui était parlée du début du IIe jusqu’au Ier millénaire avant J.C. en Mésopotamie.

Jardin des HespéridesSelon une version de la mythologie grecque, les trois nymphes du couchant, filles d’Atlas et d’Hespéris, «l’heure du soir» qui représente l’Occident, le Couchant personnifié s’appellent les Hespérides (en grec ancien Ἑσπερίδες / Hesperídes. Elles résidaient dans un verger fabuleux, le fameux jardin des Hespérides, situé à la limite occidentale du monde (rives de l’Espagne ou du Maroc) et avaient la garde d’un pommier sacré, cadeau de Gaïa à Hera, qui produisait des fruits d’or destinés à Hera mais qu’elles chapardaient sans scrupules. Hera le fit donc garder par un dragon à cent têtes, Nérée. Le onzième des travaux d’Héraclès lui imposait de rapporter des fruits de cet arbre, il y parviendra grâce à l’aide de Nérée et d’Atlas. Les historiens se querellent sur la nature des fruits de l’arbre sacré; pour certains les fruits seraient des oranges, pour d’autres des coings.

L’Île de la nymphe Calypso : La nymphe, reine de l’île d’Ogygie, la presqu’île de Ceuta en face de Gibraltar, Calypso (Gr. Καλυψώ; Lat. Calypso), qui était la fille d’Atlas tomba amoureuse d‘Ulysse qui venait de faire naufrage. Elle s’efforça vainement durant sept années de lui faire oublier sa patrie et son épouse dans sa grotte enchantée, entourée de bois de peupliers et de cyprès et décorée de vignes et lui offrit l’immortalité mais le héros  qui s’ennuyait ferme préféra quitter ce paradis et retrouver sa vie passée.

babur supervisant construction jardin 1590-1

Babur (le fondateur de l’Empire moghol en Inde au XVIe siècle) supervisant la construction d’un jardin

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Le texte magnifique de Victor Hugo décrivant le paradis ( La Légende des Siècles)

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Hieronymus Bosch – le Jardin des délices, entre 1480 et 1505

Première série – D’Ève à Jésus
I

L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie ;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,
Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;
Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant,
Si frais, si gracieux, si suave et si tendre,
Que les anges distraits se penchaient pour l’entendre ;
Le seul rugissement du tigre était plus doux ;
Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,
Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plaines
Où les ours et les daims confondaient leurs haleines,
Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis,
Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.
La prière semblait à la clarté mêlée ;
Et sur cette nature encore immaculée
Qui du verbe éternel avait gardé l’accent,
Sur ce monde céleste, angélique, innocent,
Le matin, murmurant une sainte parole,
Souriait, et l’aurore était une auréole.
Tout avait la figure intègre du bonheur ;
Pas de bouche d’où vînt un souffle empoisonneur ;
Pas un être qui n’eût sa majesté première ;
Tout ce que l’infini peut jeter de lumière
Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs ;
Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairs

Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées ;
L’enfer balbutiait quelques vagues huées
Qui s’évanouissaient dans le grand cri joyeux
Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux !
Les vents et les rayons semaient de tels délires
Que les forêts vibraient comme de grandes lyres ;
De l’ombre à la clarté, de la base au sommet,
Une fraternité vénérable germait ;
L’astre était sans orgueil et le ver sans envie ;
On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie ;
Une harmonie égale à la clarté, versant
Une extase divine au globe adolescent,
Semblait sortir du cœur mystérieux du monde ;
L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde,
Et même le rocher qui songe et qui se tait ;
L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait ;
Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’où tombe la rosée,
Recevait une perle et donnait un parfum ;
L’Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un ;
Le paradis brillait sous les sombres ramures
De la vie ivre d’ombre et pleine de murmures,
Et la lumière était faite de vérité ;
Et tout avait la grâce, ayant la pureté ;
Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,
Tant ces immenses jours avaient une aube immense !

Herri met de Bles - Le Paradis, entre 1541 et 1550

Herri met de Bles – Le Paradis, entre 1541 et 1550

Lucas Cranach l'Ancien - Le Jardin d'Eden, XVIe siècle

Lucas Cranach l’Ancien – Le Jardin d’Eden, XVIe siècle

II

Ineffable lever du premier rayon d’or !
Du jour éclairant tout sans rien savoir encor !
Ô Matin des matins ! amour ! joie effrénée
De commencer le temps, l’heure, le mois, l’année !
Ouverture du monde ! instant prodigieux !
La nuit se dissolvait dans les énormes cieux
Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre ;
Autant que le chaos la lumière était gouffre ;
Dieu se manifestait dans sa calme grandeur,
Certitude pour l’âme et pour les yeux splendeur ;
De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes
Les épaisseurs de l’être aux innombrables voûtes,
On voyait l’évidence adorable éclater ;
Le monde s’ébauchait ; tout semblait méditer ;
Les types primitifs, offrant dans leur mélange
Presque la brute informe et rude et presque l’ange,
Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus ;
On sentait tressaillir sous leurs groupes confus
La terre, inépuisable et suprême matrice ;
La création sainte, à son tour créatrice,
Modelait vaguement des aspects merveilleux,
Faisait sortir l’essaim des êtres fabuleux

Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues,
Et proposait à Dieu des formes inconnues
Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea ;
On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà
Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses,
Dans des verdissements de feuilles monstrueuses ;
Une sorte de vie excessive gonflait
La mamelle du monde au mystérieux lait ;
Tout semblait presque hors de la mesure éclore ;
Comme si la nature, en étant proche encore,
Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux,
Une difformité splendide au noir chaos.

Les divins paradis, pleins d’une étrange sève,
Semblent au fond des temps reluire dans le rêve,
Et, pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi,
Leur extase aujourd’hui serait presque l’effroi ;
Mais qu’importe à l’abîme, à l’âme universelle
Qui dépense un soleil au lieu d’une étincelle,
Et qui, pour y pouvoir poser l’ange azuré,
Fait croître jusqu’aux cieux l’Éden démesuré !

Jours inouïs ! le bien, le beau, le vrai, le juste,
Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l’arbuste ;
L’aquilon louait Dieu de sagesse vêtu ;
L’arbre était bon ; la fleur était une vertu ;

C’est trop peu d’être blanc, le lis était candide ;
Rien n’avait de souillure et rien n’avait de ride ;
Jours purs ! rien ne saignait sous l’ongle et sous la dent ;
La bête heureuse était l’innocence rôdant ;
Le mal n’avait encor rien mis de son mystère
Dans le serpent, dans l’aigle altier, dans la panthère ;
Le précipice ouvert dans l’animal sacré
N’avait pas d’ombre, étant jusqu’au fond éclairé ;
La montagne était jeune et la vague était vierge ;
Le globe, hors des mers dont le flot le submerge,
Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant,
Et rien n’était petit quoique tout fût enfant ;
La terre avait, parmi ses hymnes d’innocence,
Un étourdissement de sève et de croissance ;
L’instinct fécond faisait rêver l’instinct vivant ;
Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent,
L’amour épars flottait comme un parfum s’exhale ;
La nature riait, naïve et colossale ;
L’espace vagissait ainsi qu’un nouveau-né.
L’aube était le regard du soleil étonné.

The garden of Eden with the fall of man, by Jan Brueghel de Elder and Peter Paul Rubens

Pierre Paul Rubens et Jan Brueghel l’Ancien – Le Jardin d’Eden et la chute de l’homme, vers 1615

III

Or, ce jour-là, c’était le plus beau qu’eût encore
Versé sur l’univers la radieuse aurore ;

Le même séraphique et saint frémissement
Unissait l’algue à l’onde et l’être à l’élément ;
L’éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes ;
Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes ;
Les feuillages avaient de plus doux mouvements ;
Et les rayons tombaient caressants et charmants
Sur un frais vallon vert, où, débordant d’extase,
Adorant ce grand ciel que la lumière embrase,
Heureux d’être, joyeux d’aimer, ivres de voir,
Dans l’ombre, au bord d’un lac, vertigineux miroir,
Étaient assis, les pieds effleurés par la lame,
Le premier homme auprès de la première femme.

L’époux priait, ayant l’épouse à son côté.

°°°Jan Bruegel l'Ancien - Ulysse et Calypso, 1616

Jan Bruegel l’Ancien – Ulysse et Calypso, 1616

Marc Chagall - Adam et Ève chassés du paradios, 1961

Marc Chagall – Adam et Ève chassés du paradis, 1961

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Ève, une seconde fois créée par les poètes…

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Ève vue par Victor Hugo, La Légende des Siècles

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Bas-relief  à  Autun , art roman –  la Tentation d’Eve – attribué à Gislebert (musée Rolin)

Le sacre de la femme – Ève

(I)

L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie ;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,
Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;

(IV)

Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité ;
Ève blonde admirait l’aube, sa soeur vermeille.

Chair de la femme ! argile idéale ! ô merveille ! 
Pénétration sublime de l’esprit 
Dans le limon que l’Être ineffable pétrit !
Matière où l’âme brille à travers son suaire !
Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire !
Fange auguste appelant le baiser et le coeur, 
Si sainte, qu’on ne sait, tant l’amour est vainqueur, 
Tant l’âme est vers ce lit mystérieux poussée, 
Si cette volupté n’est pas une pensée, 
Et qu’on ne peut, à l’heure où les sens sont en feu,
Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu !
Ève laissait errer ses yeux sur la nature.

Et, sous les verts palmiers à la haute stature, 
Autour d’Ève, au-dessus de sa tête, l’oeillet
Semblait songer, le bleu lotus se recueillait, 
Le frais myosotis se souvenait ; les roses 
Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes ;
Un souffle fraternel sortait du lys vermeil ; 
Comme si ce doux être eût été leur pareil, 
Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme, 
La plus belle s’était épanouie en femme.

Victor Hugo – La Légende des Siècles, 1859.

°°°

     « On reconnaît dans ce « suaire » de la peau la manifestation de Dieu par le voile, l’enveloppe corporelle s’allumant sous l’effet d’une étincelle divine. En termes néo-platoniciens, Ève possède en elle « une double lumière, l’une naturelle ou innée, l’autre divine et infuse » : une clarté inhérente à la « matière » elle-même brille dans sa « blonde » chevelure, alors que le rayon transcendant de la grâce resplendit en son « âme » (ainsi « la femme » est-elle la « sœur » de « l’aube » céleste). Comme la « chair » est le réceptacle de « l’esprit », Ève apparaît comme un vase de terre que la lumière de l’Idée façonne en l’emplissant, ou littéralement une « argile idéale ». Indice de sa cause première, le potier divin, la femme est semblable à cette statuette sacrée appelée figura qui conserve l’empreinte de son moule initial désormais absent, invisible, la forma : « Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire ». Par l’impression de ce contour qui lui confère sa forme et sa beauté, Ève est ici-bas l’image de « l’Être ineffable », la « merveille », ou d’après l’étymologie la divinité éminemment visible.     –     Sébastien MullierSplendeur de l’Eden. Hugo néo-platonicien.

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Ève vue par Max Pons — Magnifique poème.

ÈVE

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°°°
Toi la première et la dernière
Je te recommence patiemment
Toi perdue et retrouvée
Détruite et reformée
Toujours la même

Me voici
Lucide et heureux
Devant cette glèbe
Cette argile fertile
Te pétrir
Te lisser
Te polir
Te reconnaître enfin
Te finir

Me voici
Devant ce val délicatement veiné
À la naissance d’un fleuve d’ombre et de feu
Estuaire au limon de vie
Devant ces meules lourdes de louanges
Cette fête de courbes
Ce langoureux

ballet
Paysage pour la grande faim
Du dehors et du dedans

Me voici
Après une longue errance
Aux confins de toute une flore
D’algues et de mousses
Depuis toujours je te connais
Inventée avant de te toucher
Faite pour que je te révèle
Ce que tu es

Max Pons

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Ève vue par Charles Van Lerberghe, La Chanson d’Ève

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La TENTATION

Un silence se fit dans le déclin du jour.
Une plainte expira, puis un soupir d’amour.
Puis une pomme chut, une autre encore, et d’autres,
Dans l’herbe haute et chaude et l’ombre d’émeraude.

Le soleil descendit de rameaux en rameaux;
On entendit chanter un invisible oiseau.
Une senteur de fleurs molles et défaillantes
Sur la terre glissa comme une vague lente.

Et pour mieux enchanter celle qui vient, les yeux
Baissés, et comme en songe, et le cœur oublieux,
Par les troubles sentiers de ces jardins magiques,
Le soir voluptueux, dans les airs attiédis,
De ses subtiles mains complices étendit
L’insidieux filet des étoiles obliques.

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LA FAUTE

« Il luit dans l’ombre,
Le beau fruit d’or,
Il luit comme un trésor
Entre ces feuilles.
C’est pour toi qu’il a mûri,
Le beau fruit du Paradis.
Quelles roses lui sont pareilles !

Voilés de leurs ailes,
Les anges sommeillent…

Voici que la nuit vient,
Pas une étoile ne se lève.
Oh ! rien

Q’un effleurement
De tes lèvres…
Qui peut savoir ?
Le souffle du soir le touche bien.

Ecoute ma chanson;
Elle murmure à ton oreille :
Approche et cueille.
Les anges sommeillent….»

Je l’ai cueilli ! je l’ai goûté,
Le beau fruit qui enivre
D’orgueil et je vis !
Je l’ai goûté de mes lèvres
Le fruit délicieux de vertige infini.
Mon âme chante, mes yeux s’ouvrent,
Je suis égale à Dieu !

Un autre monde de beauté
S’étend devant me rêves;
De toutes choses sur la terre se lèvent
De nouvelles clartés.
Ah ! tout n’était qu’illusion humaine,
Et songes décevants !
Pour la première fois je vois et je comprends,
Comme Dieu lui-même

Ah ! qu’en la paix de l’Eden il repose,
L’arbre miraculeux de lumière et de vie,
Où je devais trouver la mort !
pas un frisson dans ses feuilles ravies.
Avec quel sourire de calme bonheur,
Il respire l’air empourpré du soir !
Et voici qu’à la place où furent ces fruits d’or,
Les rameaux innocents se sont couverts de roses.

Charles Van Lerberghe – La Chanson d’Ève (extraits) – 1904

Cranach, Eva, Ausschnitt / Florenz - Cranach / Eve / Detail -

°°°

Charles Van Lerberghe (1861-1907)     Charles Van Lerberghe né dans les Flandres belges à Gand en 1861 est l’un des plus éminent poète symboliste belge d’expression francophone. Comme VerhaerenMaeterlinck et Grégoire Le Roy, il  fut formé par les jésuites au collège Sainte-Barbe à Gand. En 1698, il publie un recueil de poèmes symbolistes, Entrevisions, nettement marquée par l’influence des préraphaélites mais c’est un long poème sublime de charme et de délicatesse, La Chanson d’Ève, parue en 1904, trois ans avant sa mort, qui lui apportera la notoriété au travers de la description de  l’Eve de la création qui représente pour lui autant la femme éternelle que la part féminine de son âme  : « Elle est ma pensée, Psyché si l’on veut, la Muse comme on disait jadis : moi et un certain idéal que j’ai non seulement de la jeune fille et de ses songeries, mais d’une âme féminine, très douce et pure, très tendre et rêveuse, très sage et en même temps très voluptueuse, très capricieuse, très fantasque. L’âme que j’ai du avoir dans une autre existence, lorsque l’homme n’existait pas encore et que tout le monde avait encore un peu une âme de jeune Ève

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Tomas Tranströmer ou le réenchantement du monde

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

Tomas Tranströmer (1931-2015)

     Le poète suédois Tomas Tranströmer est l’un de mes poètes préférés. Combien de fois lui ai-je envié ce don, cette grâce qu’il avait de magnifier et transcender les petites choses insignifiantes de la vie, les événements anodins qui rythment nos existences et les élever, les sublimer, grâce à une métaphore, au rang d’un émerveillement, d’une émotion qui nous transportent. Dans ses récits, la banale enveloppe que l’on transporte à travers la ville à la recherche d’une boîte aux lettres, cette banale feuille de papier plié devient un papillon égaré qui volète dans une immense forêt de pierre et de béton. Sur cette enveloppe qui a pris la direction de l’Amérique par la voie des airs, le timbre poste aux franges dentelées s’est transformé en tapis volant frangé et les lettres manuscrites indiquant le nom du destinataire et l’adresse se mettent a tituber au gré des mouvements de l’aéronef. Ils ne sont pas les seuls à tituber : au sein de l’enveloppe, la missive, cette vérité cachetée de l’auteur suit le même mouvement erratique. Vu de haut, l’Atlantique est devenu un immense reptile argenté et le minuscule bateau de pêche qui trace sa route sur les flots laissant derrière lui la trace  blanche de son sillage telle une cicatrice blafarde ne compte pas plus qu’un noyau d’olive qu’on aurait recraché.

     Par le jeu des métaphores, Tomas Tranströmer relie les éléments épars du vaste monde, il met à jour les relations cachées, les subtiles correspondances, et par les liens qu’il établi, tisse une toile qui recrée l’unité du monde. Oui, la vérité est partout présente autour de nous, elle repose par terre, se tient dans les rues et est visible pour ceux qui ont la volonté de la regarder en face, mais nous n’avons pas le courage de la faire nôtre… Merci, Tomas Tranströmer, d’avoir contribué à réenchanter le monde.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

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Au sujet de Tomas Tranströmer dans ce blog

Et quelques liens sur la toile

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Crise d’acronymie aiguë : « FB », « MP » et « FUC »…

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Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément  –  Nicolas Boileau-Despréaux.

     J’avoue avoir toujours eu un moment de retard dans l’assimilation de nouveaux mots à la mode, d’abréviations ou d’acronymes et je surprends souvent mes interlocuteurs qui me regardent alors avec commisération quand je leur demande la signification d’une expression qui pour eux va de soi mais est pour moi incompréhensible. À une époque où l’usage du «SMS» (Short Message Service) est incontournable, je sais bien qu’une telle ignorance des codes est impardonnable.
    Cette mésaventure m’est arrivée à deux reprises dernièrement. Dans les commentaires qui accompagnent parfois mes articles, deux lecteurs m’ont plus ou moins proposé de communiquer, l’un par «FB» et l’autre par «MP», deux modes de communication dont j’avoue ignorer totalement le contenu…

Frank Gehry giver journo the finger

le célèbre architecte Frank Gehry

   Cela me rappelle une conférence dont le thème était l’urbanisme urbain qui réunissait des experts en planification urbaine, des professionnels de l’urbanisme et des élus locaux au cours de laquelle l’orateur à la tribune qui traitait des transports urbains employait dans son exposé forces abréviations dont l’une d’entre elle revenait à intervalles réguliers et soulevait l’interrogation dans les auditeurs présent. Il s’agissait de l’abréviation «FUC», qu’il prononçait d’ailleurs improprement à l’anglaise «FUCK» et dont l’énoncé arrachait à certains un sourire narquois et à d’autres une expression de profonde perplexité. À un moment de l’exposé, n’en pouvant plus, un élu se leva et avec l’accent de son terroir bien posé, interpella l’orateur : — « Quoi ?  « FEUK« , « FEUK« . Mais qu’est-ce que ça veut dire « FEUK » ?  Pourriez pas parler en français ? » Et dans le silence de la salle, l’orateur, un moment déstabilisé, répliqua : — « les FUC ? Mais ce sont les « Flottes Urbaines Captives », les moyens de transport qui sont dévolus aux déplacements à l’intérieur des limites d’une ville ou d’une agglomération urbaine. C’est-à-dire les autobus, les métros, les taxis, etc. »

   Et moi, qui m’ennuyait ferme durant cette conférence, de regretter amèrement que l’orateur n’ait pas utilisé depuis le début de son exposé, plutôt qu’une abréviation insipide vidée de tout contenu, la dénomination « Flottes Urbaines Captives » qui évoquait en moi de fiers navires de pirates voguant sur des gouffres amers et chargés à plein bord de belles captives (les captives ne peuvant être que belles…) et me faisait rêver…

Combat_de_la_Belle_Poule_et_de_lAréthusa

Combat de la Belle Poule et de l’Aréthusa

   Pour revenir au problème qui me préoccupe, je me suis tourné vers INTERNET pour connaître la signification de ces deux abréviations qui me causaient des tourments. Et là, j’ai pu constater que l’esprit de Prévert avait investi le WEB. (qui devrait en fait se nommer le «WWW», le World Wide Web.

    Pour l’acronyme «FB», voilà les 92 différentes définitions qui m’étaient proposées, dont beaucoup sont apparemment des traductions d’expressions anglaises. (j’ai marqué en gras celles qui m’apparaissaient les plus pittoresques) :

Acheteur stupide  ???, Avantages en nature, Baby-foot, Balle en vol, Barre plate, Base de Feu, Bataillon de finances, Bateau de pêche, Batterie de tir, Bit de cadrage, Bloc de fusible, Bloc fixe, Bombatty gras, Boss final, Boule de feu, Boîte de 4 voies, Boîtier à fusibles, Brousse de feu, Guddy fun, Bulgaria Air, Bureau des finances, Business fine, Centre-arrière, Chasseur bombardier, Commission de la fonction, Corps étranger, Coupe-feu, D’en bas, Diffusion rapide, Disponibilité rapide, En établissement, Engelures, Entièrement construit, Facebook (serait-ce le mode de communication annoncé ? Désolé, je n’ai pas de compte Facebook), Fachbereich, facture de fret, Fantasy Baseball, Farm Bureau, Farsides Blues, Farum Bolsklub, Fausse balle, Fauve de Bourgogne, Felügyelo Bizottsàg (conseil de surveillance en Hongrois), Fenerbahce, Fenian Brotherhood, Ferris Bueller, FinalBurn, Firebat, Firebird, First Blood, Flashbang, Fluxbox, Fondée sur les installations, Football, Four de brassage, Foxbox, Fozzie Bear, Frame Buffer, Frank Black, Fraenbeauftragte (représentant des femmes en allemand), frederiksberg, Fresno Bee, Friends with Benefits, Frostburn, Funbots, Furukawa Battery Co. Ltd., Gros salaud  ???, Générateur de feu, Installations Conseil, Largeur de doigt, Limite avant, Lit plat, Livre de l’amitié, Panier de fruits, panneaux de fibres, passerelle, Pension complète, Pieds-planche, Pont complet, Pont fixe, Première ligne frères, Projet de loi de financement, rapide pause, Retour de flamme, Salle de bain complète, Secours, Survol, Tableau, Vos commentaires, Echec de polarisation, Edifice fédéral, Epide dorsale de fibre optique.

   Pour l’acronyme «MP», voilà quelques unes des 201 différentes définitions qui m’étaient proposées. Je vous en ai épargné une grande partie :

Analyseur de message, Chemin d’accès multiples, Cotisations déterminées, Division des politiques et des Plans d’effectifs, Du matériel professionnel, Fournisseur de maintenance, Gestion partenaire, Grand Projet de, Groupe de mérite, Je t’en prie ???, Lecteur multimédia, Macross Plus, Madhya Pradesh, Magic Points, Main-d’œuvre et personnel, Malacaıan Palace, Malvern Preparatory School, Man portable, Manpack, Manu Propria, Marapets, Marcy Playground, Mario Paint, Mario Party, Marionnette de messager, Martin, Maschinenpistole, Massivement parallèle, Matching Pursuit, Matchs joués, Mathématiques et physique, Matthew Perry, Maurice, Maurizio Pollini, Max Payne, Maître plombier, Maître praticien, Meat Puppets, Medita ProvisAria, Mega Pixel, Melrose Place, Membre du Parlement, Merpati Putih, Meson Physics, Message Personnel, Messenger Plus !, Metroid Prime, Mezzo – Piano, Michigan Panthers, Micro, Micropause, Microprocesseur, Microprogramme, Middle Point, Mietpreis, Mike Portnoy, Miles Prower, Milieuprogramma, Millet partis, Ministerprasident, Minuteman Project, Minutes jouées, Mis à jour le permis ???, Mispunch, Mission Pack, Mission Pilote, Missouri Pacific, Modplug, Module processeur, Modus ponens, Modèle Master, Moeller-Plesset, Moneypenny, Monkey Productions, Monopulse, Monterey Peninsula, Montgomery Pfeifer, Monthy Python, Moorpark, Moteur piscine, Motion Picture, Mount Pleasant, Mouvement Populaire, Moxie Points, Moyenne pression, Moyenne puissance, Moyenne énergie physique, Mr Pibb, Multi Purpose, Multi-Player, Multi-Port, Multipartite, Multipoint, Multiprocesseur, Multiprotocole, Munky Punch, Murray Perahia, Muscularité Points, Mésaventure Pilote, Métacarpophalangiennes, Méthylprednisolone, Pack de maintenance, paiement mensuel, Panneau Multilink Protocol, paramètre de modulation, Parc Makemie, Parc de Meridian, Parcimonie, Parti Millat, Parti de masse, Partie joyeuse, Partition de maintenance, Patriarcat de Moscou, Patrouille maritime, Peinture de Madhubani, Persan moyen, Personnalité multiple, Personne disparue, Personnel de métriques, Phase minimale, Phragging aveugle, Physique médicale, Phénotype mammifères, Pilote de maintenance, etc, etc, etc…

    Quand à l’acronyme «FUC» que j’ai eu la curiosité de vérifier, la liste des définitions ne comprend même pas la dénomination « Flottes Urbaines Captives ». Un comble !

Donc, si vous souhaitez échangez, désacronymisez-vous…

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Un ange sans visage m’enlaça…

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Jean-Marie Cartereau - Ailes, éther et limbes, 2015 .jpg

Jean-Marie Cartereau – Ailes, éther et limbes, 2015

 

VOÛTES ROMANES

Au milieu de l’immense église romane, les touristes se
        pressaient dans la pénombre.
Une voûte s’ouvrait sur une voûte, et aucune vue
        d’ensemble.
La flamme de quelques cierges tremblotait çà et là.
Un ange sans visage m’enlaça
et me murmura par tout le corps :
« N’aie pas honte d’être un homme, sois-en fier !
  Car en toi, une voûte s’ouvre sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.
Jamais tu ne seras parfait, et c’est très bien ainsi. »
Aveuglé par mes larmes,
je fus poussé sur la piazza qui bouillait de lumière
En même temps que Mr et Mrs Jones, Monsieur Tanaka
        et la Signora Sabatini
et en eux, une voûte s’ouvrait sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

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Parc de l’Impérial à Annecy

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Vendredi 27 mai 8 h du matin – photos Enki

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Capture d’écran 2016-05-27 à 16.54.45

croûtes et cicatrices

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les pierres sous le vent

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Wuthering Heights

Hadrian's Wall winding it's way over the Northumbrian landscape

Northumberland – Le mur d’Hadrien

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