Ève, une seconde fois créée par les poètes…

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Ève vue par Victor Hugo, La Légende des Siècles

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Bas-relief  à  Autun , art roman –  la Tentation d’Eve – attribué à Gislebert (musée Rolin)

Le sacre de la femme – Ève

(I)

L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie ;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,
Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;

(IV)

Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité ;
Ève blonde admirait l’aube, sa soeur vermeille.

Chair de la femme ! argile idéale ! ô merveille ! 
Pénétration sublime de l’esprit 
Dans le limon que l’Être ineffable pétrit !
Matière où l’âme brille à travers son suaire !
Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire !
Fange auguste appelant le baiser et le coeur, 
Si sainte, qu’on ne sait, tant l’amour est vainqueur, 
Tant l’âme est vers ce lit mystérieux poussée, 
Si cette volupté n’est pas une pensée, 
Et qu’on ne peut, à l’heure où les sens sont en feu,
Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu !
Ève laissait errer ses yeux sur la nature.

Et, sous les verts palmiers à la haute stature, 
Autour d’Ève, au-dessus de sa tête, l’oeillet
Semblait songer, le bleu lotus se recueillait, 
Le frais myosotis se souvenait ; les roses 
Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes ;
Un souffle fraternel sortait du lys vermeil ; 
Comme si ce doux être eût été leur pareil, 
Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme, 
La plus belle s’était épanouie en femme.

Victor Hugo – La Légende des Siècles, 1859.

°°°

     « On reconnaît dans ce « suaire » de la peau la manifestation de Dieu par le voile, l’enveloppe corporelle s’allumant sous l’effet d’une étincelle divine. En termes néo-platoniciens, Ève possède en elle « une double lumière, l’une naturelle ou innée, l’autre divine et infuse » : une clarté inhérente à la « matière » elle-même brille dans sa « blonde » chevelure, alors que le rayon transcendant de la grâce resplendit en son « âme » (ainsi « la femme » est-elle la « sœur » de « l’aube » céleste). Comme la « chair » est le réceptacle de « l’esprit », Ève apparaît comme un vase de terre que la lumière de l’Idée façonne en l’emplissant, ou littéralement une « argile idéale ». Indice de sa cause première, le potier divin, la femme est semblable à cette statuette sacrée appelée figura qui conserve l’empreinte de son moule initial désormais absent, invisible, la forma : « Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire ». Par l’impression de ce contour qui lui confère sa forme et sa beauté, Ève est ici-bas l’image de « l’Être ineffable », la « merveille », ou d’après l’étymologie la divinité éminemment visible.     –     Sébastien MullierSplendeur de l’Eden. Hugo néo-platonicien.

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Ève vue par Max Pons — Magnifique poème.

ÈVE

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°°°
Toi la première et la dernière
Je te recommence patiemment
Toi perdue et retrouvée
Détruite et reformée
Toujours la même

Me voici
Lucide et heureux
Devant cette glèbe
Cette argile fertile
Te pétrir
Te lisser
Te polir
Te reconnaître enfin
Te finir

Me voici
Devant ce val délicatement veiné
À la naissance d’un fleuve d’ombre et de feu
Estuaire au limon de vie
Devant ces meules lourdes de louanges
Cette fête de courbes
Ce langoureux

ballet
Paysage pour la grande faim
Du dehors et du dedans

Me voici
Après une longue errance
Aux confins de toute une flore
D’algues et de mousses
Depuis toujours je te connais
Inventée avant de te toucher
Faite pour que je te révèle
Ce que tu es

Max Pons

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Ève vue par Charles Van Lerberghe, La Chanson d’Ève

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La TENTATION

Un silence se fit dans le déclin du jour.
Une plainte expira, puis un soupir d’amour.
Puis une pomme chut, une autre encore, et d’autres,
Dans l’herbe haute et chaude et l’ombre d’émeraude.

Le soleil descendit de rameaux en rameaux;
On entendit chanter un invisible oiseau.
Une senteur de fleurs molles et défaillantes
Sur la terre glissa comme une vague lente.

Et pour mieux enchanter celle qui vient, les yeux
Baissés, et comme en songe, et le cœur oublieux,
Par les troubles sentiers de ces jardins magiques,
Le soir voluptueux, dans les airs attiédis,
De ses subtiles mains complices étendit
L’insidieux filet des étoiles obliques.

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LA FAUTE

« Il luit dans l’ombre,
Le beau fruit d’or,
Il luit comme un trésor
Entre ces feuilles.
C’est pour toi qu’il a mûri,
Le beau fruit du Paradis.
Quelles roses lui sont pareilles !

Voilés de leurs ailes,
Les anges sommeillent…

Voici que la nuit vient,
Pas une étoile ne se lève.
Oh ! rien

Q’un effleurement
De tes lèvres…
Qui peut savoir ?
Le souffle du soir le touche bien.

Ecoute ma chanson;
Elle murmure à ton oreille :
Approche et cueille.
Les anges sommeillent….»

Je l’ai cueilli ! je l’ai goûté,
Le beau fruit qui enivre
D’orgueil et je vis !
Je l’ai goûté de mes lèvres
Le fruit délicieux de vertige infini.
Mon âme chante, mes yeux s’ouvrent,
Je suis égale à Dieu !

Un autre monde de beauté
S’étend devant me rêves;
De toutes choses sur la terre se lèvent
De nouvelles clartés.
Ah ! tout n’était qu’illusion humaine,
Et songes décevants !
Pour la première fois je vois et je comprends,
Comme Dieu lui-même

Ah ! qu’en la paix de l’Eden il repose,
L’arbre miraculeux de lumière et de vie,
Où je devais trouver la mort !
pas un frisson dans ses feuilles ravies.
Avec quel sourire de calme bonheur,
Il respire l’air empourpré du soir !
Et voici qu’à la place où furent ces fruits d’or,
Les rameaux innocents se sont couverts de roses.

Charles Van Lerberghe – La Chanson d’Ève (extraits) – 1904

Cranach, Eva, Ausschnitt / Florenz - Cranach / Eve / Detail -

°°°

Charles Van Lerberghe (1861-1907)     Charles Van Lerberghe né dans les Flandres belges à Gand en 1861 est l’un des plus éminent poète symboliste belge d’expression francophone. Comme VerhaerenMaeterlinck et Grégoire Le Roy, il  fut formé par les jésuites au collège Sainte-Barbe à Gand. En 1698, il publie un recueil de poèmes symbolistes, Entrevisions, nettement marquée par l’influence des préraphaélites mais c’est un long poème sublime de charme et de délicatesse, La Chanson d’Ève, parue en 1904, trois ans avant sa mort, qui lui apportera la notoriété au travers de la description de  l’Eve de la création qui représente pour lui autant la femme éternelle que la part féminine de son âme  : « Elle est ma pensée, Psyché si l’on veut, la Muse comme on disait jadis : moi et un certain idéal que j’ai non seulement de la jeune fille et de ses songeries, mais d’une âme féminine, très douce et pure, très tendre et rêveuse, très sage et en même temps très voluptueuse, très capricieuse, très fantasque. L’âme que j’ai du avoir dans une autre existence, lorsque l’homme n’existait pas encore et que tout le monde avait encore un peu une âme de jeune Ève

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