Pour soigner votre bronchite…

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Amjad Ali Khan – raga Bilaskhani Todi (Sarod)

Laurent Jenny

      C’est l’une de mes lectures qui m’a fait aborder la musique indienne. L’auteur de l’ouvrage *, Laurent Jenny, est professeur à l’université de Genève et décrivait l’une de ses expériences privilégiées d’écoute musicale alors qu’il était victime d’une mauvaise bronchite, en état second sous l’effet de la fièvre. Dans ces circonstances particulières, il avait écouté et réécouté pendant une longue période une cassette d’un raga pilu joué au sarod par un musicien indien du nom de Krishnamurri Sridhar et avait eu alors le sentiment d’avoir « habité » un raga . Voici comment il décrit cette musique et cette expérience :

      « (C’était) comme si je m’étais installé au cœur d’un très grand arbre aux branches puissantes et profondes, ou comme si j’avais passé plusieurs jours à contempler sans interruption le spectacle de bûches rougeoyantes s’effondrant en braises comme des mondes qui s’écroulent pour se recomposer.
     Car les ragas sont bien cela : une genèse et une destruction de monde. Dans toute la première partie, surnommée l’alap, on semble tâtonner dans l’invention des éléments de la musique, elle n’est pas encore « jouable » mais plutôt éparse et en gésine d’elle-même. Ce temps d’avant le temps musical a quelque chose de l’immensité préhistorique des temps de formation géologique. Il est long, laborieux, pré-rythmique et échappe à toute durée repérable. Temps incertain d’hésitation et de rassemblement, d’ébauche et de doute. Il semble informe, et en travail, parfois traversé de tronçons mélodiques apparemment sans avenir (c’est seulement après que l’on comprendra que « tout se jouait là ». C’est pourquoi lorsqu’apparaît sur ce fond la première phase mélodique, c’est avec une qualité de lointain, un cachet originaire sans équivalent dans la musique occidentale (qui comparativement se présente la plupart du temps comme toujours déjà inventée et destinée seulement à être « exécutée »). puis, le destin de cette phrase puissamment scandée par les tablas est d’entrer dans un développement historique, prise dans une accélération irrésistible dont on sent qu’elle ne peut conduire qu’à l’exaspération et au saccage. Dans ce raga particulier, le  « scénario énergétique » était d’abord celui d’un appel patient et persuasif vers la forme. Il le faisait sans hâte et presque à regret, avec une compréhension anticipée de la vanité de ce mouvement mais aussi de son caractère fatal et nécessaire. Une fois la mélodie installée, le sarod la développait dans une sorte de dialogue interrogatif d’elle-même à elle-même infiniment répété, entre doute et réaffirmation encourageante, tandis qu’en arrière-fond le clapotis des tablas, aux sonorités de tambours d’eau, scellait le caractère indiscutable de l’ordre du rythme. C’est lui qui s’imposait de plus en plus, au fil des accélérations rythmiques, traçant une sorte de destin historique à une forme qui de plus en plus échappait à elle-même, appliqué à mener jusqu’à leur terme ses conséquences ravageuses. »

 * Laurent Jenny, La vie esthétique, Stases et flux – Verdier, 2013

      Laurent Jenny ajoute que les conditions particulières de son écoute, sa forte fièvre et les répétitions innombrables de la raga, ont fait qu’il s’est établi une relation presque symbiotique entre la musique et son état fébrile et que son usage a eu une portée plus cathartique que thérapeutique : « la musique peut-être guidait le montées de fièvre puis les apaisait, me les rendait, sinon visibles, parfaitement audibles. et réciproquement la fièvre me donnait une connaissance évidente des différents moments du raga, elle-même était instrument d’écoute, me les faisant « comprendre » et habiter dans une sortie de sympathie. Evidemment, je ne cherchais pas à me « guérir » de ma bronchite par la musique mais plutôt à épurer la fièvre dans un mouvement d’intelligibilité musicale à la fois harmonieux et destructeur ». Il ajoute que cette ambiguïté le faisait songer à certains dessins d’Henri Michaux, adepte des paradis artificiels, qui, exécutés postérieurement à ses expériences hallucinogènes avaient été titrés par lui « dessins de désagrégation » et « dessins de réagrégation ».

Henri Michaux - dessins de désagrégation et  mescaliniens

Henri Michaux – dessins de désagrégation et  mescaliniens

   Je n’ai pas retrouvé le morceau cité par l’auteur et j’ai du me rabattre sur une raga différente interprétée par le musicien Amjad Ali Khan dont je ne suis pas sûr qu’elle soit du même type que la raga dont il était question. Je n’ai pas tenté, pour retrouver les conditions particulière de son écoute,  de prendre des bains glacés en vue d’attraper une bonne bronchite ou même de tenter la mescaline comme le faisait Henri Michaux. J’écoute et réécoute et j’attends la révélation…

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sarod

     Descendant du rubab afghan, le sarod est un luth trapu à manche large, plus petit que le sitar. C’est un des deux principaux instruments de la musique classique indienne. Il est constitué d’une pièce évidée de teck, recouverte d’une peau de chèvre. Il comporte 25 cordes métalliques, 4 pour la mélodie, 6 pour le rythme et 15 cordes sympathiques qui augmentent la résonnance de l’instrument. Des versions plus anciennes ne comportent que 19 cordes. Il se joue à l’aide d’un solide plectre en noix de coco ou teck. Le son est incisif, métallique mais en même temps feutré, adouci par la peau tendue sur la caisse de résonnance. Deux grandes écoles ou gharanas coexistent, celle de Maihar fondée par Allaudin Khan et représentée par Ali Akbar Khan (et Ravi Shankar) et celle de Gwalior représentée par Amjad Ali Khan.

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Le tabla est un instrument de musique à percussion de l’Inde du Nord, joué également au Pakistan, Bangladesh, Népal et en Afghanistan. Il se présente sous forme d’une paire de fûts, composée du « dayan » (tambour droit) qui produit divers sons aigus, et du « Bayan » qui sert aux sons de basse. Il s’utilise en solo, ainsi qu’en accompagnement dans la musique classique hindoustanie (Khayal de l’Inde du Nord et du Pakistan), le Kathak (danse classique de l’Uttar Pradesh), dans la musique classique afghane et quasiment dans toutes les formes populaires dans ces régions. Cet instrument est apparu à partir du xviiie siècle dans les cours mogholes de l’Inde, pour accompagner le Khayal qui commence à prendre de l’importance face au Dhrupad.

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Amjad Ali Khan (1945-) est le plus jeune fils et l’élève de Hafiz Ali Khan, issu d’une lignée de musiciens remontant aux temps de l’empereur Moghol Akbar. Il a composé de nouveaux ragas pour des occasions spéciales. Il donne de nombreux concerts et a une discographie très importante. Son style est élégant, ses rythmes virtuoses et sa technique très soignée. Il perpétue les techniques anciennes du jeu du rubab.

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Le mot rāga est dérivé d’un mot sanskrit qui signifie acte de coloration ou teinture, (esprit et humeur/émotions dans ce contexte) et donc métaphoriquement signifie «tout sentiment ou passion en particulier l’ amour, l’ affection, la sympathie, le désir, l’ intérêt , la motivation, la joie ou de plaisir. » Par conséquent, le mot est utilisé dans le sens littéral de «l’acte de teinture,» et aussi « la couleur, la teinte », en particulier la couleur rouge dans les épopées sanskrit, et dans le sens figuré de« quelque chose que les couleurs de ses émotions. Un sens figuré du mot comme « la passion, l’ amour, le désir, la joie» se retrouve également dans les grandes épopées indiennes. Le sens spécialisé de «beauté, la beauté» en particulier «la beauté de la mélodie de la voix ou de la chanson», émerge ensuite dans le sanskrit classique. Le Pilu est une forme du raga classique dans le Nord de l’Inde.

(Parmi les diverses sources : Wikipedia)

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