Détournements mineurs (IV)

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Quand les objets se mettent à avoir de l’humour :  les compositions surréalistes du photographe espagnol Chema Madoz.

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J’ai une sainte horreur qu’on se serve de ma paire de ciseaux

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La maladresse du peintre

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Mathématicien en vacance

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Pour vous aider à trouver le trou de la serrure

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Le flutiste est un grand fumeur…

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Brexit : To stay or not to stay…

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To stay or not to stay, that is the question !

Man with paper 1950s England

Rester ou partir. C’est la question.
Est-il plus noble pour une âme de souffir
Les flèches et les coups d’un sort atroce
Ou de s’armer contre le flot qui monte
Et de lui faire front, et de l’arrêter ? Mourir, dormir,
Rien de plus ; terminer, par du sommeil,
La souffrance du cœur et les mille blessures
Qui sont le lot de la chair : c’est bien le dénouement
Qu’on voudrait, et de quelle ardeur !… Mourir, dormir
– Dormir, rêver peut-être. Ah, c’est l’obstacle !
Car l’anxiété des rêves qui viendront
Dans ce sommeil des morts, quand nous aurons
Chassé de nous le tumulte de vivre,
Est là pour retenir, c’est la pensée
Qui fait que le malheur a si longue vie.
Qui en effet endurerait le fouet du siècle,
L’orgueil qui nous rabroue, le tyran qui brime,
L’angoisse dans l’amour bafoué, la loi qui tarde
Et la morgue des gens en place, et les vexations
Que le mérite doit souffrir des êtres vils,
Alors qu’il peut se donner son quitus
De rien qu’un bulletin de vote ? Qui voudrait ces fardeaux,
Et gémir et suer une vie de chien,
Si la terreur de quelque chose après la mort,
Ce lieu inexploré dont nul voyageur
N’a repassé la frontière, ne troublait
Notre dessein, nous faisant préférer
Les maux que nous avons à d’autres non sus ?
Ainsi la réflexion fait de nous des lâches,
Les natives couleurs de la décision
Passent, dans la pâleur de la pensée,
Et des projets d’une haute volée
Sur cette idée se brisent, ils y viennent perdre
Leur nom même d’action… Mais taisons-nous,
Voici la belle Britannia… Nymphe, dans tes prières,
Souviens-toi de tous mes péchés.

Traduction d’Hamlet par Yves Bonnafoy (1957) honteusement piratée

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Pour une antidote à Mein Kampf

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Ieva’s Polka Hitler Version 10 Hours

     On fait grand cas de la prochaine parution de Mein Kampf jusqu’à présent remisé au placard. Certains craignent l’effet produit par cette publication sur des esprits faibles et influençables. Voici une antidote que l’on devrait absolument délivrer à tous les acheteurs du livre. Attention, l’effet n’est efficace que si l’on respecte absolument les prescriptions d’utilisation du remède à savoir 10 heures d’écoute ininterrompue. Pour ceux  qui ne souhaitent pas lire le livre ou qui ont déjà été vaccinés, une minute d’écoute  suffira…
        Pour le démarrage c’est un peu long, un peu de patience SVP…

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Pour soigner votre bronchite…

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Amjad Ali Khan – raga Bilaskhani Todi (Sarod)

Laurent Jenny

      C’est l’une de mes lectures qui m’a fait aborder la musique indienne. L’auteur de l’ouvrage *, Laurent Jenny, est professeur à l’université de Genève et décrivait l’une de ses expériences privilégiées d’écoute musicale alors qu’il était victime d’une mauvaise bronchite, en état second sous l’effet de la fièvre. Dans ces circonstances particulières, il avait écouté et réécouté pendant une longue période une cassette d’un raga pilu joué au sarod par un musicien indien du nom de Krishnamurri Sridhar et avait eu alors le sentiment d’avoir « habité » un raga . Voici comment il décrit cette musique et cette expérience :

      « (C’était) comme si je m’étais installé au cœur d’un très grand arbre aux branches puissantes et profondes, ou comme si j’avais passé plusieurs jours à contempler sans interruption le spectacle de bûches rougeoyantes s’effondrant en braises comme des mondes qui s’écroulent pour se recomposer.
     Car les ragas sont bien cela : une genèse et une destruction de monde. Dans toute la première partie, surnommée l’alap, on semble tâtonner dans l’invention des éléments de la musique, elle n’est pas encore « jouable » mais plutôt éparse et en gésine d’elle-même. Ce temps d’avant le temps musical a quelque chose de l’immensité préhistorique des temps de formation géologique. Il est long, laborieux, pré-rythmique et échappe à toute durée repérable. Temps incertain d’hésitation et de rassemblement, d’ébauche et de doute. Il semble informe, et en travail, parfois traversé de tronçons mélodiques apparemment sans avenir (c’est seulement après que l’on comprendra que « tout se jouait là ». C’est pourquoi lorsqu’apparaît sur ce fond la première phase mélodique, c’est avec une qualité de lointain, un cachet originaire sans équivalent dans la musique occidentale (qui comparativement se présente la plupart du temps comme toujours déjà inventée et destinée seulement à être « exécutée »). puis, le destin de cette phrase puissamment scandée par les tablas est d’entrer dans un développement historique, prise dans une accélération irrésistible dont on sent qu’elle ne peut conduire qu’à l’exaspération et au saccage. Dans ce raga particulier, le  « scénario énergétique » était d’abord celui d’un appel patient et persuasif vers la forme. Il le faisait sans hâte et presque à regret, avec une compréhension anticipée de la vanité de ce mouvement mais aussi de son caractère fatal et nécessaire. Une fois la mélodie installée, le sarod la développait dans une sorte de dialogue interrogatif d’elle-même à elle-même infiniment répété, entre doute et réaffirmation encourageante, tandis qu’en arrière-fond le clapotis des tablas, aux sonorités de tambours d’eau, scellait le caractère indiscutable de l’ordre du rythme. C’est lui qui s’imposait de plus en plus, au fil des accélérations rythmiques, traçant une sorte de destin historique à une forme qui de plus en plus échappait à elle-même, appliqué à mener jusqu’à leur terme ses conséquences ravageuses. »

 * Laurent Jenny, La vie esthétique, Stases et flux – Verdier, 2013

      Laurent Jenny ajoute que les conditions particulières de son écoute, sa forte fièvre et les répétitions innombrables de la raga, ont fait qu’il s’est établi une relation presque symbiotique entre la musique et son état fébrile et que son usage a eu une portée plus cathartique que thérapeutique : « la musique peut-être guidait le montées de fièvre puis les apaisait, me les rendait, sinon visibles, parfaitement audibles. et réciproquement la fièvre me donnait une connaissance évidente des différents moments du raga, elle-même était instrument d’écoute, me les faisant « comprendre » et habiter dans une sortie de sympathie. Evidemment, je ne cherchais pas à me « guérir » de ma bronchite par la musique mais plutôt à épurer la fièvre dans un mouvement d’intelligibilité musicale à la fois harmonieux et destructeur ». Il ajoute que cette ambiguïté le faisait songer à certains dessins d’Henri Michaux, adepte des paradis artificiels, qui, exécutés postérieurement à ses expériences hallucinogènes avaient été titrés par lui « dessins de désagrégation » et « dessins de réagrégation ».

Henri Michaux - dessins de désagrégation et  mescaliniens

Henri Michaux – dessins de désagrégation et  mescaliniens

   Je n’ai pas retrouvé le morceau cité par l’auteur et j’ai du me rabattre sur une raga différente interprétée par le musicien Amjad Ali Khan dont je ne suis pas sûr qu’elle soit du même type que la raga dont il était question. Je n’ai pas tenté, pour retrouver les conditions particulière de son écoute,  de prendre des bains glacés en vue d’attraper une bonne bronchite ou même de tenter la mescaline comme le faisait Henri Michaux. J’écoute et réécoute et j’attends la révélation…

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sarod

     Descendant du rubab afghan, le sarod est un luth trapu à manche large, plus petit que le sitar. C’est un des deux principaux instruments de la musique classique indienne. Il est constitué d’une pièce évidée de teck, recouverte d’une peau de chèvre. Il comporte 25 cordes métalliques, 4 pour la mélodie, 6 pour le rythme et 15 cordes sympathiques qui augmentent la résonnance de l’instrument. Des versions plus anciennes ne comportent que 19 cordes. Il se joue à l’aide d’un solide plectre en noix de coco ou teck. Le son est incisif, métallique mais en même temps feutré, adouci par la peau tendue sur la caisse de résonnance. Deux grandes écoles ou gharanas coexistent, celle de Maihar fondée par Allaudin Khan et représentée par Ali Akbar Khan (et Ravi Shankar) et celle de Gwalior représentée par Amjad Ali Khan.

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Le tabla est un instrument de musique à percussion de l’Inde du Nord, joué également au Pakistan, Bangladesh, Népal et en Afghanistan. Il se présente sous forme d’une paire de fûts, composée du « dayan » (tambour droit) qui produit divers sons aigus, et du « Bayan » qui sert aux sons de basse. Il s’utilise en solo, ainsi qu’en accompagnement dans la musique classique hindoustanie (Khayal de l’Inde du Nord et du Pakistan), le Kathak (danse classique de l’Uttar Pradesh), dans la musique classique afghane et quasiment dans toutes les formes populaires dans ces régions. Cet instrument est apparu à partir du xviiie siècle dans les cours mogholes de l’Inde, pour accompagner le Khayal qui commence à prendre de l’importance face au Dhrupad.

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Amjad Ali Khan (1945-) est le plus jeune fils et l’élève de Hafiz Ali Khan, issu d’une lignée de musiciens remontant aux temps de l’empereur Moghol Akbar. Il a composé de nouveaux ragas pour des occasions spéciales. Il donne de nombreux concerts et a une discographie très importante. Son style est élégant, ses rythmes virtuoses et sa technique très soignée. Il perpétue les techniques anciennes du jeu du rubab.

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Le mot rāga est dérivé d’un mot sanskrit qui signifie acte de coloration ou teinture, (esprit et humeur/émotions dans ce contexte) et donc métaphoriquement signifie «tout sentiment ou passion en particulier l’ amour, l’ affection, la sympathie, le désir, l’ intérêt , la motivation, la joie ou de plaisir. » Par conséquent, le mot est utilisé dans le sens littéral de «l’acte de teinture,» et aussi « la couleur, la teinte », en particulier la couleur rouge dans les épopées sanskrit, et dans le sens figuré de« quelque chose que les couleurs de ses émotions. Un sens figuré du mot comme « la passion, l’ amour, le désir, la joie» se retrouve également dans les grandes épopées indiennes. Le sens spécialisé de «beauté, la beauté» en particulier «la beauté de la mélodie de la voix ou de la chanson», émerge ensuite dans le sanskrit classique. Le Pilu est une forme du raga classique dans le Nord de l’Inde.

(Parmi les diverses sources : Wikipedia)

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Regards croisés

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Tout cela pour un simple trou dans un arbre creux…

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Lac d’Annecy – photo Enki

Nekuia

    Curieux, ce désir de ne pas se satisfaire du paysage quel qu’il est mais de vouloir le « mettre en scène », c’est à dire vouloir lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien à moins que ce soit moi qui dans ce cas joue un rôle : suis-je, comme sur la fresque retrouvée sur un mur de la maison de la via Graziosa sur l’Esquilin, l’une des sept collines de Rome, Ulysse, l’orphelin d’Ithaque guidé par Circé et avide de vérité qui a débarqué de sa nef à la confluence des fleuves infernaux pour convoquer les morts ou bien l’une de leurs âmes avides de sang noir montées tout spécialement de l’au-delà pour délivrer leur message…

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Ulysse contemplant les morts

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Arrivée d’Ulysse aux Enfers, Fresque de la maison de la via Graziosa sur l’Esquilin (vers 40 avant J.-C.), environ 1,50 x1,50 m, Rome, Musées du Vatican, Bibliothèque vaticane

    En fait, Ulysse n’est pas « descendu » à l’Hadès ( Enfers ), ce que les anciens grecs nommaient katábasis (catabase), « descente, action de descendre » comme avaient pu le faire avant lui quelques rares héros grecs et Orphée, le musicien-poète à la recherche de son Eurydice, il s’est contenté sur les conseils de la magicienne Circé de s’en approcher et de convoquer sur son seuil les âmes des morts dont celle du devin Tirésias en leur sacrifiant une génisse et un mouton noir. C’est, décrit dans le chant 11 de l’Odyssée d’Homère, l’épisode de la Nekuia (νέκυια, « sacrifice pour l’évocation des morts »).

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L’Odyssée d’Homère (traduction de Leconte de Lisle, 1818-1894)

Chant 11Ulysse accède au territoire de l’Hadès. Il converse avec sa mère et avec ses anciens compagnons guerriers. Il parle avec le devin Tirésias qui lui donne des indications pour rentrer chez lui.

     Étant arrivés à la mer, nous traînâmes d’abord notre nef à la mer divine. Puis, ayant dressé le mât, avec les voiles blanches de la nef noire, nous y portâmes les victimes offertes. Et, nous-mêmes nous y prîmes place, pleins de tristesse et versant des larmes abondantes. Et Kirkè à la belle chevelure, Déesse terrible et éloquente, fit souffler pour nous un vent propice derrière la nef à proue bleue, et ce vent, bon compagnon, gonfla la voile.
     Toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes, et le vent et le pilote nous dirigeaient. Et, tout le jour, les voiles de la nef qui courait sur la mer furent déployées, et Hèlios tomba, et tous les chemins s’emplirent d’ombre. Et la nef arriva aux bornes du profond Okéanos.
      Là, étaient le peuple et la ville des Kimmériens, toujours enveloppés de brouillards et de nuées ; et jamais le brillant Hèlios ne les regardait de ses rayons, ni quand il montait dans l’Ouranos étoilé, ni quand il descendait de l’Ouranos sur la terre ; mais une affreuse nuit était toujours suspendue sur les misérables hommes. Arrivés là, nous arrêtâmes la nef, et, après en avoir retiré les victimes, nous marchâmes le long du cours d’Okéanos, jusqu’à ce que nous fussions parvenus dans la contrée que nous avait indiquée Kirkè. Et Périmèdès et Eurylokhos portaient les victimes.
      Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d’une coudée dans tous les sens, et j’y fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d’abord, puis de vin doux, puis enfin d’eau, et, par-dessus, je répandis la farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts, promettant, dès que je serais rentré dans Ithakè, de sacrifier dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais, d’allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à part, au seul Teirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts, j’égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de l’Érébos. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil dans l’âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les lances d’airain, tous s’amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me saisit.
      Alors j’ordonnai à mes compagnons d’écorcher les victimes qui gisaient égorgées par l’airain cruel, de les brûler et de les vouer aux Dieux, à l’illustre Aidés et à l’implacable Perséphonéia. Et je m’assis, tenant l’épée aiguë tirée de sa gaine, le long de ma cuisse ; et je ne permettais pas aux têtes vaines des morts de boire le sang, avant que j’eusse entendu Teirésias.
      La première, vint l’âme de mon compagnon Elpènôr. Et il n’avait point été enseveli dans la vaste terre, et nous avions laissé son cadavre dans les demeures de Kirkè, non pleuré et non enseveli, car un autre souci nous pressait. Et je pleurai en le voyant, et je fus plein de pitié dans le coeur. Et je lui dis ces paroles ailées :
      – Elpènôr, comment es-tu venu dans les épaisses ténèbres ? Comment as-tu marché plus vite que moi sur ma nef noire ?
      Je parlai ainsi, et il me répondit en pleurant :
      – Divin Laertiade, subtil Odysseus, la mauvaise volonté d’un Daimôn et l’abondance du vin m’ont perdu. Dormant sur la demeure de Kirkè, je ne songeai pas à descendre par la longue échelle, et je tombai du haut du toit, et mon cou fut rompu, et je descendis chez Aidés. Maintenant, je te supplie par ceux qui sont loin de toi, par ta femme, par ton père qui t’a nourri tout petit, par Tèlémakhos, l’enfant unique que tu as laissé dans tes demeures ! Je sais qu’en sortant de la demeure, d’Aidès tu retourneras sur ta nef bien construite à l’île Aiaiè. Là, ô Roi, je te demande de te souvenir de moi, et de ne point partir, me laissant non pleuré et non enseveli, de peur que je ne te cause la colère des Dieux ; mais de me brûler avec toutes mes armes. Élève sur le bord de la mer écumeuse le tombeau de ton compagnon malheureux. Accomplis ces choses, afin qu’on se souvienne de moi dans l’avenir, et plante sur mon tombeau l’aviron dont je me servais quand j’étais avec mes compagnons.
      Il parla ainsi, et, lui répondant, je dis :
       – Malheureux, j’accomplirai toutes ces choses.
      Nous nous parlions ainsi tristement, et je tenais mon épée au-dessus du sang, tandis que, de l’autre côté de la fosse, mon compagnon parlait longuement. Puis, arriva l’âme de ma mère morte, d’Antikléia, fille du magnanime Autolykos, que j’avais laissée vivante en partant pour la sainte Ilios. Et je pleurai en la voyant, le coeur plein de pitié ; mais, malgré ma tristesse, je ne lui permis pas de boire le sang avant que j’eusse entendu Teirésias. Et l’âme du Thébain Teirésias arriva, tenant un sceptre d’or, et elle me reconnut et me dit :
      – Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hèlios, es-tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable ? Mais recule de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te dirai la vérité.
      Il parla ainsi, et, me reculant, je remis dans la gaîne mon épée aux clous d’argent. Et il but le sang noir, et, alors, l’irréprochable divinateur me dit :
       – Tu désires un retour très-facile, illustre Odysseus, mais un Dieu te le rendra difficile ; car je ne pense pas que Celui qui entoure la terre apaise sa colère dans son coeur, et il est irrité parce que tu as aveuglé son fils. Vous arriverez cependant, après avoir beaucoup souffert, si tu veux contenir ton esprit et celui de tes compagnons. En ce temps, quand ta nef solide aura abordé l’île Thrinakiè, où vous échapperez à la sombre mer, vous trouverez là, paissant, les boeufs et les gras troupeaux de Hèlios qui voit et entend tout. Si vous les laissez sains et saufs, si tu te souviens de ton retour, vous parviendrez tous dans Ithakè, après avoir beaucoup souffert ; mais, si tu les blesses, je te prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Tu échapperas seul, et tu reviendras misérablement, ayant perdu ta nef et tes compagnons, sur une nef étrangère. Et tu trouveras le malheur dans ta demeure et des hommes orgueilleux qui consumeront tes richesses, recherchant ta femme et lui offrant des présents. Mais, certes, tu te vengeras de leurs outrages en arrivant. Et, après que tu auras tué les Prétendants dans ta demeure, soit par ruse, soit ouvertement avec l’airain aigu, tu partiras de nouveau, et tu iras, portant un aviron léger, jusqu’à ce que tu rencontres des hommes qui ne connaissent point la mer et qui ne salent point ce qu’ils mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les avirons qui sont les ailes des nefs. Et je te dirai un signe manifeste qui ne t’échappera pas. Quand tu rencontreras un autre voyageur qui croira voir un fléau sur ta brillante épaule, alors, plante l’aviron en terre et fais de saintes offrandes au Roi Poseiaon, un bélier, un taureau et un verrat. Et tu retourneras dans ta demeure, et tu feras, selon leur rang, de saintes hécatombes à tous les Dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Et la douce mort te viendra de la mer et te tuera consumé d’une heureuse vieillesse, tandis qu’autour de toi les peuples seront heureux. Et je t’ai dit, certes, des choses vraies.

°°°

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« Le lac est l’œil de la terre » (Henry David Thoreau)

    « Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sapropre nature. Les arbres fluviatiles voisins de la rive sont les cils délicats qui lefrangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, le sourcil qui le surplombe. »  – H.D. Thoreau, Walden

René Magritte - The False Mirror, 1928

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« L’œil est la fenêtre de l’âme »  ( Léonard de Vinci)

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Dites le avec des fleurs…

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Yippie yi yaaaaay… Yippie yi Ohhhhh…

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Johnny Cash – (Ghost) Riders in the Sky

Johnny Cash

Johnny Cash (1932-2003)

« Si je m’habille en noir, c’est pour les pauvres et les laissés-pour-compte. (…) J’arrêterai de porter du noir quand ils inventeront une couleur plus sombre. »

Fêlures

    Ah ! quelle plaisir d’entendre la voix puissante et caverneuse tout à la fois empreinte de gravité et de douceur de Johnny Cash avec ses basses si profondes qu’elles provoquent en nous comme un ébranlement intérieur, une émotion pleine d’empathie pour celui que l’on surnommait  «l’homme en noir». À la fin de sa vie, sa voix était à l’image de son visage, marquée par les stigmates du mal-de-vivre. Cash a évolué durant toute sa vie  au plus près du vide en chantant le mal-être, le désespoir, la dépendance aux paradis artificiels mais aussi l’amour et l’espoir de la rédemption. Pour être dans le ton du personnage, un de ses fans à l’humour noir, entomologiste de son état, a trouvé amusant de l’immortaliser en donnant son nom à une nouvelle espèce de tarentule, Aphonopelma johnnycashi, à la livrée entièrement noire. Je ne suis pas sûr que l’homme en noir urait apprécié… il est intéressant de constater à l’écoute de cette chanson que le folklore des cow-boys d’Amérique rejoint parfois l’ancien fond des légendes celtiques et germaniques de la vieille Europe. La chevauchée fantastique des chevaux de l’Enfer décrite dans la chanson de Johnny Cash fait penser à la Menée Hellequin, cette horde d’esprits fantastiques et de chasseurs maudits que certaines nuits, au Moyen Âge, on croyait entendre chevaucher  dans les bois et les champs, accompagnée d’une meute de chiens hurlants.

Enki sigle

« (Ghost) Riders In The Sky »

An old cowboy went riding out one dark and windy day
Upon a ridge he rested as he went along his way
When all at once a mighty herd of red eyed cows he saw
A-plowing through the ragged sky and up the cloudy draw

Their brands were still on fire and their hooves were made of steel
Their horns were black and shiny and their hot breath he could feel
A bolt of fear went through him as they thundered through the sky
For he saw the Riders coming hard and he heard their mournful cry

Yippie yi yaaaaay
Ghost Riders in the sky

He’s riding hard to catch that herd, but he ain’t caught ’em yet
Cause they’ve got to ride forever on that range up in the sky
On horses snorting fire
As they ride on hear their cry

As the riders loped on by him he heard one call his name
If you want to save your soul from Hell a-riding on our range
Then cowboy change your ways today or with us you will ride
Trying to catch the Devil’s herd, across these endless skies

Yippie yi Ohhhhh
Yippie yi Yaaaaay
Ghost Riders in the sky
Ghost Riders in the sky
Ghost Riders in the sky

Hellequin-Lettrine°°°

Hellequin, le chasseur maudit. (Lettrine du chapitre  
sur les chasses fantastiques, dans la Normandie romanesque 
et merveilleuse d’Amélie Bosquet, 1845).

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