le paysage, miroir de l’âme : (3) iconographie de la femme-vague

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Quelques exemples de l’iconographie de « la femme-vague »

Gustave Courbet - la vague, vers 1870 - (Google Art Project)

Gustave Courbet – la Vague, 1870 et la Femme à la vague, 1868

Gustave Courbet -La Femme dans les vagues, 1868

   Le XIXe siècle a connu une phase de peinture académique ou le thème de l’ondine, de la nymphe ou de la femme-vague était représenté de manière sensuelle à la manière des maîtres du genre comme Cabanel et Bouguereau. L’objectif commercial inavoué transparaissait dans la nudité et les poses provocantes que ces dames aux peaux laiteuses exposaient de manière complaisante et ostentatoire. La toile La Vague de Guillaume Seignac présentée ci-dessous pêche par son académisme et son artificialité et donne l’impression que le modèle a été peint en premier lieu avec une pose alanguie peu naturelle dans l’atelier de l’artiste et qu’un décor marin a ensuite été rapporté de toute pièce autour d’elle…

Guillaume Seignac - la vague, vers 1907

Guillaume Seignac – la vague, vers 1907

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Lucien Clergue – Nu sur rocher

     J’ai trouvé intéressant de confronter ce nu de Lucien Clergue au tableau de Guillaume Seignac présenté ci-avant. Dans le tableau peint la pose de la naïade apparait laborieusement composée, totalement artificielle et son attitude est inutilement racoleuse et provocante. Ces maladresses ont pour effet de vider le tableau de toute sensualité et  dans ces conditions l’assimilation Femme/mer/Vague n’est absolument pas convaincante. À l’inverse, la photo de Clergue, même si elle apparaît savamment cadrée et composée donne une impression de naturel et réussit admirablement à assimiler le corps de la femme à l’élément aquatique et à la vague. Il s’en dégage un sensualité saine et exacerbée.

Paul Gauguin -

Paul Gauguin – la Vague, 1888

Paul Gauguin - Dans les vagues ou Ondine, 1889

Paul Gauguin – Dans les Vagues ou Ondine, 1889

     Ce tableau peint en Bretagne par Gauguin en 1889 soit huit ans avant que Signac ait peint son tableau La Vague, est une éclatante démonstration de la supériorité de la peinture Nabi sur la peinture académique. Le mouvement de la jeune femme fait à la fois de déséquilibre et de résistance contrôlée face à l’assaut mené par les vagues à son encontre est expression de vitalité et de passion et est admirablement représenté et mis en valeur par une technique et une esthétique simplifiées inspirées des estampes japonaises que les peintres français viennent tout juste de découvrir : le cadrage privilégie l’essentiel de la scène, la représentation est ébauchée et simplifiée et les tons chauds tirant sur le jaune et le rouge du corps et l’orange éclatant de la chevelure contrastent violemment avec le vert sombre des vagues et le blanc de leurs écrêtements et annoncent le symbolisme. La scène toute entière exprime la sensualité, le mouvement et la vitalité. L’hstorien d’art Vojtech Jirat-Wasiutynski évoquait à propos de cette jeune femme « sa sexualité offerte aux vagues » et « une étreinte dramatique avec la nature »

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        Je ne sais pas si il faut aller jusque là dans l’interprétation de cette peinture mais je m’étonnais de la posture un peu étrange de la baigneuse qui me rappelait pourtant vaguement quelque chose. Ce quelque chose m’est plus tard revenu à l’esprit : il s’agissait de la photo d’une jeune femme nue piochée sur la toile qui la montrait dans la posture caractéristique des baigneurs qui veulent éviter le choc d’une vague; les jambes et le bassin maintiennent leur position dans l’eau mais les bras se lèvent vers le ciel et le buste tout entier est soumis à une torsion pour le soustraire à l’action de la vague. Paul Gauguin a magistralement saisi le mouvement dans son tableau. Nous voyons souvent cette scène, l’été sur les plages de l’Atlantique où l’eau est fraiche et les vagues puissantes. Est-ce le signe que les baigneurs offrent ainsi « leur sexualité aux vagues » et « s’étreignent dramatiquement avec la nature » ? Peut-être…

Maillol

Aristide Maillol – la Vague, 1898

        On connait surtout Aristide Maillol comme sculpteur et on ignore souvent qu’il fut également un peintre de talent. Il se destinait d’ailleurs primitivement à la peinture. On ne sera pas surpris des correspondances qui existent entre cette toile et celle de Gauguin présentée ci-dessus, peinte neuf années plus tôt, quand on saura que Maillol appartenait lui aussi au groupe des Nabis et que sa découverte en 1889 de la technique utilisée par Gauguin de simplification des formes, de mise à-plat des couleurs et de rejet de la perspective  fut décisive pour la suite de son œuvre. Dans cette composition, l’esthétique japonisante n’est également pas absente, au-delà des principes de simplification du dessin et de l’absence de perspective, elle se reconnait également à certains détails comme les volutes des écrêtements des vagues. Par contre le cadrage rigoureux de la scène au centre d’un format presque carré tranche avec le traitement décentré et réducteur choisi par Gauguin pour l’Ondine. On a également vu dans cette toile une référence à la très sensuelle Femme à la Vague peinte par Courbet en 1868 et présentée en tête de cet article.

František Drtikol - Vina, vague, 1926-1927

À la photographie du tchèque František DrtikolVina, vague, 1926-1927 (ci-dessus), on rattachera celle de Lucien ClergueQuatre nus à New York, 1983

Lucien Clergue - Quatre nus à New York, 1983

Et on se doit évidemment de présenter de ce photographe la célèbre série des « Nus de la mer ».

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le paysage, miroir de l’âme : (2) – vague à l’âme avec la femme-vague

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Paysage surfique

Surf en Australie

« (…) un paysage, pour être perçu, doit être vécu : une belle vague n’est belle que si elle a, ou si elle peut être, éprouvée. Enfin, que le corps est bien au centre du paysage, a un tel point dans le surf que l’on peut se demander si ces pratiquants font réellement une distanciation entre eux-mêmes et la nature. L’homme est, ici, dans la nature. » – Anne-Sophie Sayeux.

    Dans un article précédent intitulé « Le paysage, miroir de l’âme : (1) contemplation et interactivité » ( c’est ICI ) nous avions passé en revue les différents types de relations que l’homme entretient avec le paysage, de la contemplation plus ou moins passive à l’interactivité dans laquelle peut intervenir une relation «physique» qui peut aller jusqu’à engager le corps. Citant Bachelard dans L’Eau et les Rêves, nous avions terminé l’article sur le cas du poète anglais Swinburne, qualifié par le philosophe de « héros des eaux violentes » qui entretenait une relation que l’on peut qualifier de type sadomasochiste avec la pratique de la nage. Le hasard a fait que j’ai été récemment mis en présence d’un article lié à ce sujet que la chercheuse en anthropologie sociale et culturelle Anne-Sophie Sayeux avait publié sur le Net. Cet article intitulé « Les paysages vagues » traitait de la pratique du surf et mettait l’accent sur la féminisation de la vague pratiquée par le surfeur et l’appréhension du paysage qu’il faisait passer, au delà de l’utilisation de ses cinq sens, par l’action de son corps tout entier, ce qui avait pour effet de le transformer physiquement et lui faire porter les stigmates de ce que l’on pouvait alors considérer comme un « corps à corps » avec la femme-océan que représentait la vague. Je vous en propose ci-après un cours extrait et vous invite à prendre connaissance de l’ensemble du texte.

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« L’idée est que, de toutes les forces qui mettent l’homme en mouvement et lui font inventer de nouvelles formes de société, la plus profonde est sa capacité de transformer ses relations avec la nature en transformant la nature elle-même »  – Godelier M., La production des grands hommes, 1984

Un texte de Anne-Sophie Sayeux, « Les paysages vagues » (Extrait)

Sayeux_Anne-Sophie-78352   Les surfeurs ont construit leurs représentations du paysage sur une histoire sociale collective du rapport à la mer. Ce qui fait paysage, c’est la vague, sublime, celle-là même qui constitue les hauts lieux. Mais c’est aussi la belle vague, celle qui est éprouvée dans la chair, et qui engendre une certaine érotisation du paysage. Il est ainsi porteur d’une mémoire surfique collective et d’identités individuelles. (…)
        Une belle vague est tout d’abord celle que l’on peut pratiquer. Mais elle est bien d’autres choses encore. Les surfeurs parlent de l’onde comme d’une femme, et sont proches d’un transport amoureux extrêmement sensuel lorsqu’ils mettent en mots leur paysage. Ces paysages surfiques sont leurs territoires, leurs histoires, leurs identités. Mais ils montrent aussi un rapport à la nature qui ne semble pas séparer l’homme de son environnement.

L’océan femme et l’homme paysage

       Une belle épaule, un ventre lisse, une lèvre bien formée – « la bouche, les lèvres, voilà le terrain du premier bonheur positif et précis, le terrain de la sensualité permise » (Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942), et une superbe chevelure déclenchent une jouissance certaine chez le surfeur. Le lien entre vague et femme est évident. L’homme entretient avant tout un rapport sensuel avec l’élément aquatique. Il ne s’y trompe pas, ce qui lui donne autant de plaisir ne peut être que féminin. C’est un océan-femme dans les bras duquel il se jette éperdument, et dont il peut même devenir dépendant (Sayeux, Surfeurs, l’être au monde, 2008). Ce n’est pas l’océan mère décrit par Baudrillard (op. cit.), même si le bercement accompagnant la contemplation du surfeur, lorsque, assis sur sa planche, il attend les vagues, pourrait suggérer ce rapprochement. Il faudrait plutôt voir dans ce va-et-vient une certaine érotisation physique : « la perception érotique n’est pas une cogitatio qui vise uncogitatum ; à travers un corps elle vise un autre corps, elle se fait dans le monde et non pas dans une conscience » (Merleau-Ponty, 1945, p. 183). Bachelard, analysant Novalis, montre en quoi la matière aquatique est féminine et « voluptueuse » (1942, p. 145). « Une vague qu’on « serre » avec un amour si chaud contre sa poitrine n’est pas loin d’un sein palpitant » écrit-il encore. C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains même parlent de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs « tromperies océaniques » régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives (Sayeux, 2006, 2008) : un besoin constant d’être à proximité de cet élément.

František Drtikol - Vina, vague, 1926-1927

František Drtikol – Vina, vague, 1926-1927 
(les illustrations qui accompagnent le texte ont été choisies par Enki)

    « (La vague) doit avoir une forme et une ampleur particulière, selon le niveau du surf, afin d’offrir le plus de plaisir possible à celui qui la prendra. (…) Celle-ci, pour être belle, doit dérouler régulièrement et avoir une épaule conséquente. sa surface intérieure : le ventre, est tenu d’être lisse et sans clapit, laissant la planche caresser l’eau sans à-coup. (…) Enfin, la chevelure, nuage d’embruns accompagnant la vague, coiffe la lèvre pour rendre le tableau idéal. (…)
    C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains parlent même de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs tromperies océaniques régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives.»  – (Extraits du texte d’Anne-Sophie Sayeux)

František Drtikol - Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939,

František Drtikol – Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939

       Cette érotisation du paysage est fréquente, comme le note Alain Roger, citant les « croupes et mamelons » des montagnes et plaines (1997, p. 166). Toutefois, ce qui nous intéresse dans cette humanisation de l’océan est la terminologie utilisée, qui met en jeu la chair. Le paysage passe par le corps, il se voit, s’entend, se goûte, et se sent. L’humanisation de cette nature immaitrisable et effrayante permet de rassurer : « le corps humain fournit un patron, un modèle qui ordonne et organise l’espace ; il permet de décrypter le monde environnant » (Blanc-Pamard, 1998, p. 124). À la « femme-paysage » (Roger, 1997) nous préférons utiliser « l’océan femme », qui admet de garder une certaine idée de puissance contenue dans les représentations de l’océan, mais qui offre aussi la possibilité de parler de l’homme-paysage. Si la terminologie utilisée pour décrire la vague est bien féminine, comme nous l’avons détaillé, nous postulons que le corps des surfeurs est paysage. Cette pratique marque plus ou moins profondément l’anatomie. Atlas de l’intime, la peau porte les marques des voyages et parties de surf. Cicatrices dues aux fonds rocheux ou au corail, corps malmenés dans les rouleaux marins, musculature supérieure développée, cambrure dorsale accentuée, cette pratique de nature transforme corporellement les individus. Nombre de ces traces sont le souvenir d’un paysage éphémère remarquable. L’imaginaire de l’homme-poisson est fréquent chez les pratiquants.

Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109) , p. 91-103
URL : www.cairn.info/revue-societes-2010-3-page-91.htm.
DOI : 10.3917/soc.109.0091.

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Scène de surf à Hawaï interprétée au XVIIIe siècle (le dessinateur a mal positionné la planche par rapport à la vague)

    En conclusion de son article, Anne-Sophie Sayeux se pose le problème que nous avions abordé dans notre précédent article au sujet de la distanciation du touriste et de l’homme occidental moderne avec la nature et le paysage qu’il contemple à la manière d’un décor ou d’un tableau alors que le paysan, le pêcheur ou le sauvage des temps passés se sentaient faire partie intégrante de cette nature. Elle se demande si la pratique de ce sport extrême qu’est le surf n’est pas un moyen pour ses adeptes de renouer avec la part de son humanité qu’il a perdu en rompant ses liens avec la nature et de retrouver ainsi l’unité primordiale de ses origines. La féminisation de la vague, plus qu’une sublimation de la libido selon le sens freudien, serait alors un moyen de communiquer avec les élément naturels en leur conférant des qualités humaines. Elle s’appuie pour cela sur les travaux de l’anthropologue Philippe Descola dans son interprétation des thèses du géographe Augustin Berque sur le Japon : « De même qu’en Nouvelle-Calédonie, l’environnement est perçu comme fondamentalement indistinct de soi, comme une ambiance où s’épanouit l’identité collective. (…) Le caractère le plus répandu consiste à traiter certains éléments de l’environnement comme des personnes, dotées de qualités cognitives, morales et sociales analogues à celles des humains, rendant ainsi possible la communication et l’interaction entre des classes d’être à première vue forts différents » (Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard, 2005. Mais à l’instar de certains rites des sociétés sauvages, cet  « entremettement » avec les forces vives de la nature imposerait en retour un sacrifice. Anne-Sophie Sayeux se demande alors si la pratique extrême du surf qu’elle qualifie de «fougue païenne» ne s’apparenterait pas de nos jours à un retour à une forme de rite sauvage révélatrice d’une «sensibilité paganiste retrouvée». Le risque encouru et les blessures provoquées seraient alors le prix nécessaire à payer pour mériter l’accession à l’état de grâce qu’offre ce sport.

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Le surf comme si vous y étiez (ou presque)

Des plaies et des bosses…

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article de ce blog liés

Articles sur le Net et bibliographie

  • Bachelard G. (1942). L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Livre de poche, édition 1998.
  • Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109)
  • Sayeux Anne-Sophie (2008). Surfeurs, l’être au monde. Une analyse socio-anthropologique. Rennes, PUR.

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les jeux dans l’eau de David Konigsberg

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David Konigsberg    David Konigsberg.

Dive

David Konigsberg - Surf (Solo)

David Konigsberg - Suf (Duo)

David Konigsberg - Surf (Trio)

la série Surf 

David Konigsberg - 1

David Konigsberg - Pool

Pool

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article lié

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le paysage, miroir de l’âme : (1) – contemplation et interactivité

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Caspar David Friedrich - Lever de lune sur la mer, vers 1822

Caspar David Friedrich – Lever de lune sur la mer, vers 1822

Vision contemplative du paysage

    De nos jours la relation entre le touriste et le paysage s’effectue le plus souvent sur un mode contemplatif et la narration de cette rencontre est descriptive : on regarde, on écoute, on ressent, on prend des photos pour capitaliser un souvenir et par la suite on s’attachera à décrire ce que l’on a vu ou plutôt ce que l’on pense avoir vu ou encore plus précisément ce que l’on désirait voir… Il y a là une relation que l’on pourrait dans un premier temps qualifier de passive entre le spectateur et l’objet de sa contemplation puisqu’elle ne s’appuie sur aucune pratique qui les relierait de manière concrète et matérielle. En réalité cette relation est empreinte d’une certaine interactivité puisque le spectateur contemple le paysage à l’aulne de ses connaissances culturelles et de sa personnalité et projette ainsi sur celui-ci une vision prédéterminée. C’est ce qu’exprimait l’écrivain et philosophe genevois Amiel, l’introducteur en 1860 dans la langue française du terme d’inconscient, avec sa formule  : « Chaque paysage est un état d’âme ».

Relation physique interactive avec le paysage

Jean-Jacques Rousseau herborisant - © Collection Jean-Jacques Monney, Genève     Il y a de nombreuses manières d’entrer en contact concret et direct avec son environnement : l’exploration et l’étude du milieu naturel dans un but de connaissance comme peuvent l’exercer le botaniste ou le géologue en est un tout comme les pratiques de son exploitation dans un but utilitaire de subsistance telles la chasse ou la pêche et le travail de la terre. Il est certain que l’agriculteur qui chaque jour doit composer avec la nature qui l’entoure et qu’il modèle patiemment pour qu’elle réponde à ses besoins perçoit le paysage d’une tout autre manière que le touriste de passage. pour lui, le paysage n’est pas une construction abstraite extérieure à sa vie, en tant que l’un de ses éléments constitutifs essentiel qui le façonne il fait partie intégrante du paysage, il EST le paysage… Parmi les autres manières d’entrer en contact concret et direct que nous n’avons pas encore citées figurent également les activités sportives et ludiques telles la marche, l’alpinisme, la spéléologie, les sports de l’air et l’ensemble des sports aquatiques et de glisse qui utilisent le milieu naturel comme support de leur pratique. Pour ces activités, le monde naturel ne se réduit plus à une image extérieure qui compte comme un décor statique mais va interagir de manière dynamique à nos actions. Le marcheur et l’alpiniste vont se trouver confrontés à la rudesse de la pente, à la difficultés de progression dans des parcours rocheux ou glaciaires et devront affronter le vide et les dangers inhérents à l’altitude avec les orages, les chûtes de pierres ou les avalanches. Les amoureux de l’air devront composer avec les courants aériens, leur brusques variations de direction et de puissance. Les amoureux de l’eau, marins, nageurs ou surfeurs devront affronter eux aussi des courants violents qui risquent de les emporter, des tempêtes monstrueuses qui feront déferler sur eux des vagues gigantesques. Ces activités prennent alors l’aspect d’une lutte, d’un combat au corps à corps entre les individus qui les pratiquent et les éléments naturels, combat au cours duquel tous les sens et tous les organes de leur corps sont en éveil réactif et participent de manière exacerbée à l’action engagée. Leur victoire et souvent même leur survie dépend alors de la bonne connaissance du milieu naturel qu’ils affrontent, des réflexes qu’une longue pratique leur a fait acquérir et de leur compréhension du point limite qu’ils ne doivent en aucun cas dépasser.

David Konigsberg - Suf (Duo)

David Konigsberg – Surf (Duo)

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Digression : petit détour par le tableau « la Chute d’Icare » de Pieter Brueghel l’Ancien

Pieter Bruegel l'ancien - Paysage avec la chute d'Icare, 1558.

Pieter Brueghel l’Ancien – Paysage avec la chute d’Icare, 1558.

     Ce célèbre tableau de Brueghel l’Ancien qui est en fait une copie puisque l’original a été perdu est emblématique du problème que nous voulons traiter dans cet article qui est celui des différents types de relations qui unissent l’homme au paysage. Il représente en vue plongeante un paysage apaisé de terre et de mer où les hommes apparaissent affairés à de multiples activités. Le spectateur du tableau s’imagine sans peine à la place du personnage debout sur un point surélevé qui contemple la scène. Au premier plan apparaît un paysan qui laboure son champs à l’aide d’une charrue tirée par un cheval. Les sillons du champ sont parfaitement dessinés et des arbres qui ressemblent à des arbres fruitiers bordent le champs.  Au second plan, sont représentés deux personnages : au milieu de ses moutons et son chien à ses côtés, se tient un berger appuyé sur son bâton, le regard perdu vers le ciel et un peu en contrebas on distingue un pêcheur assis sur le rivage. en arrière plan a été peint un paysage maritime aux côtes rocheuses parsemé de navires où apparait dans un lointain irradié par une pâle lumière rose, un port. Il semble que la peintre ait voulu attirer l’attention des spectateurs sur ces premiers plans par le traitement en rouge vif de la blouse du laboureur et de l’écharpe du pêcheur : La vue se porte ensuite naturellement sur le berger et son troupeau de mouton puis sur l’imposant galion qui navigue à proximité et dans les haubans duquel s’activent des marins. Là, elle ne pourra éviter de se poser sur un oiseau posé sur une branche et sur les remous de la mer au milieu desquels les jambes d’un personnage qui est tombé ou a été précipité dans les eaux semblent s’agiter.

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Le tableau illustre l’un des passages des Métamorphoses d’Ovidé  qui décrit la chute d’Icare, mort d’avoir voulu voler trop près du soleil alors qu’il s’échappait du labyrinthe du roi Minos où il était retenu prisonnier avec son père Dédale, à l’aide d’ailes constituées de plumes maintenues par de la cire créées par ce dernier. Brueghel l’Ancien s’est néanmoins différencié du texte d’Ovide sur un point. Alors que dans Le texte d’Ovide le laboureur, le berger et le pêcheur sont décris scrutant le ciel, fascinés par le vol des deux hommes-oiseaux et les prenant pour des dieux, dans le tableau de Brughuel ceux-ci sont au contraire représentés indifférents, accaparés par leurs activités terrestres. 

      Belle parabole que constitue le message délivré par ce tableau : Brughuel l’Ancien (1525-1569) est un peintre qui se situe à la charnière du Moyen-Âge et de la Renaissance qui professe une vision stoïcienne de l’existence et il est un des premiers peintre à avoir représenté le peuple paysan de manière humanisée et objective. Ses toiles montrent un monde ordonné soumis à la fatalité des cycles naturels dans lequel les hommes apparaissent soumis à leur destin. Il ne sert à rien de s’opposer par orgueil à l’ordre de la création et de se rebeller. La vaine tentative d’Icare de déroger à l’ordre naturel des choses et de tendre au surhumain est là pour l’illustrer : il faut savoir accepter la place qui nous a été attribué par la Providence et nous contenter de cultiver notre jardin comme le font tous les autres personnages qui vaquent à leurs travaux sans se laisser distraire par des occupations futiles. Ce raisonnement était encore celui de la plupart des paysans au XXe siècle.

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Le désir de confrontation avec les éléments naturels : le désir et la volonté de puissance.

      De tous temps, les hommes ont ressenti le besoin de dépasser leurs limites et de se confronter de manière gratuite aux éléments naturels. Dans L’Eau et les Rêves, au chapitre « L’Eau violente »  Gaston Bachelard postule, en référence aux concepts de volonté de vie de Schopenhauer et de volonté de puissance professée par Nietzsche, d’un désir de confrontation de l’homme à l’encontre du monde   : 

     « Le monde est aussi bien le miroir de notre ère que la réaction de nos forces. Si le monde est ma volonté, il est aussi mon adversaire. Plus grande est la volonté, plus grand est l’adversaire. Pour bien comprendre la philosophie de Schopenhauer, il faut garder à la volonté humaine son caractère initial. dans la bataille de l’homme et du monde, ce n’est pas le monde qui commence. (…) Je comprends le monde parce que je le surprends avec mes forces incisives, avec mes forces dirigées, dans la juste hiérarchie de mes offenses, comme des réalisations de ma joyeuse colère, de ma colère toujours victorieuse, toujours conquérante. En tant que source d’énergie, l’être est une colère a priori. (…) On ne connait pas le monde dans une connaissance placide, passive, quiète. Toutes les rêveries constructives — et il n’est rien de plus essentiellement constructeur que la rêverie de puissance — s’animent devant la vision d’un adversaire vaincu. (…) C’est l’orgueil qui donne l’unité dynamique à l’être, c’est lui qui crée et allonge la fibre nerveuse. C’est l’orgueil qui donne à l’élan vital ses trajets rectilignes, c’est-à-dire son succès absolu. »

Culver Cliff, Isle of Wight - chromolithograph published by T. Nelson and Sons in 1892

Culver Cliff, Isle of Wight – chromolithograph, 1892

Le complexe de Swinburne

Dante_Gabriel_Rossetti_-_Algernon_Charles_Swinburne     Gaston Bachelard établit un parallèle entre Nietzsche qui a instruit patiemment sa volonté de puissance par ses longues marches vers les sommets et le poète anglais Swinburne, fou de natation, qu’il qualifie de « héros des eaux violentes ». Swinburne relie son attirance des flots tumultueux à la scène primordiale au cours de laquelle son père, un amiral, le projeta dans les flots sans doute pour lui apprendre à nager : « Quant à la mer, son sel doit avoir été dans mon sang dés avant ma naissance. Je ne puis me rappeler de jouissance antérieure à celle d’être tenu au bout des bras de mon père et brandi entre ses mains, puis jeté comme la pierre d’une fronde à travers les airs, criant et riant de bonheur, tête la première dans les vagues avançantes — plaisir qui ne peut avoir été ressenti que par un bien petit personnage. »  Bachelard doute  du sentiment de plaisir que déclare avoir éprouvé le poète lors de ce « saut initiatique dans l’inconnu » qui avait du être traumatisant mais le succès qui aura résulté de ce traumatisme premier aura forgé chez l’enfant confiance en soi et volonté de se confronter aux éléments naturels. C’est ainsi qu’il sera le premier à escalader Culver Cliff dans l’île de Wight où ses grands-parents et ses parents possédaient des résidences et où il passa la majeure partie de son enfance et multiplia les traversées dangereuses. Les freudiens verraient dans cette expérience initiatique du jet de l’enfant par le père dans les flots tumultueux et de la victoire que représentait pour l’enfant le fait de s’en être sorti grandi, une dimension œdipienne dans la mesure où la victoire sur les flots signifiait également pour l’enfant une victoire sur le père qui en tant qu’amiral de la Royal Navy pouvait être perçu par lui comme le maître des flots. Mais c’est un autre complexe que Bachelard attribuera à Swinburne, celui qui découle de l’attitude ambivalente du poète à l’égard de la nage et de l’élément liquide puisqu’il éprouve vis à vis d’eux à la fois du plaisir et de la douleur. Face aux flots, le nageur n’est pas toujours vainqueur et la peine succède souvent à la joie. C’est ainsi qu’à Etretat Swinburne sera sauvé in extremis de la noyade  par Guy de MaupassantÉtait-ce cette expérience traumatisante dans sa petite enfance de la précipitation dans les flots glacés suivie immédiatement après d’un sentiment de jouissance induit par la fierté et le plaisir de la réussite qui sont à l’origine de ses penchants avérés pour le sadomasochisme et plus particulièrement pour la flagellation ? On ne peut élaborer que des conjectures sur ce sujet mais il est vrai que la pratique des sports extrêmes comporte souvent chez ceux qui les pratiquent une part de sadomasochisme. Dans son roman inachevé Lesbia Brandon voici comment Swinburne décrit l’action des flots sur les corps : « chaque vague fait souffrir, chaque flot cingle comme une lanière », « la flagellation de la houle le marqua des épaules aux genoux et l’envoya sur le rivage, avec la peau rougie par le fouet de la mer ». On retrouve chez d’autres auteurs les signes que la nage est interprétée comme une lutte, un combat contre l’élément liquide en mouvement. Dans son drame Les Deux Foscari (1821), Byron décrit ainsi l’action d’un nageur : « Que de fois, d’un bras robuste, j’ai fendu ces flots, en opposant à leur résistance un sein audacieux. D’un geste rapide, je rejetais en arrière ma chevelure humide… J’écartais l’écume avec dédain » et dans son recueil de poème Childe Harold : « Les vagues reconnaissaient leur maître ».

Enki sigle

le plongeur de Paestum, fresque mortuaire.png

le saut dans l’inconnu : fresque mortuaire de Paestum, 480-470 avant J.C.

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les paysages sous tension de David Konigsberg

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David Konigsberg

       Je viens de découvrir un peintre américain qui m’a fait grande impression. Il a pour nom David Konigsberg et après avoir vécu à Brooklyn dans les quartiers de Gowanus et de Red Hook, il s’est installé avec sa famille dans le lieu mythique de la peinture américaine qu’est la vallée de l’Hudson dont il peint les paysages de collines et de plaines que surplombent les lourdes formations nuageuses venues de l’océan. C’est le peintre des transitions saisonnières et du moment fugace des changements climatiques quand le ciel se couvre de masses sombres menaçantes et des illuminations soudaines qui suivent leur débâcle après l’orage. Ses peintures dont les couleurs chaudes et contrastées éclatent de luminosité et de puissance sont comme chargées de la tension extrême qui précède et annonce les déferlements orageux.

David Konigsberg - Headland, 2015

Headland, 2015

David Konigsberg - Thunderhead, 2015

Thunderhead, 2015

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Cumulus, Penobscot

David Konigsberg _ painting  (2)

Glideppath, 2011

David Konigsberg - Bed of Pinks, 2016

Bed of Pinks, 2016

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Winter Tree

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Winter Field

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Watermark Dusk Germantown 

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Field, Late Summer

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Churchtown Road

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High Diver, 2015

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article lié

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Dérision

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le Coq gaulois, aujourd’hui, a perdu de sa superbe…

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Vous chantiez ?
J’en suis fort aise…
Eh bien, dansez, maintenant !

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Prise de tête

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Chez le coiffeur : massage du cuir chevelu.

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Vous aviez quelques pellicules, j’ai utilisé un shampooing spécial antipelliculaire…

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