la nuit fait de la résistance

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l’aube naissante

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30 juillet 2016, 5h 32 – photo Enki

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L’aube, la montagne, les 2 corbeaux et l’albizzia

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28 juillet 2016, 7h 45 – photo Enki

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Un peintre américain du Grand Nord : Eustace Paul Ziegler (1881-1969)

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Contemplation

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Eustace Paul Ziegler (1881-1969) – Three Wise men

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Eustace Paul Ziegler (1881-1969) – Mt. McKinley

Ziegler Eustace Paul - Ziggy and Ted

Eustace Paul Ziegler (1881-1969) – Ziggy and Ted

Ziegler Eustace Paul - Mount McKinley

Ziegler Eustace Paul – Mount Mc Kinley

2226_Eustace_Paul_Ziegler_bio     Eustace Paul Ziegler a été l’un des peintres le plus éminents de l’Alaska et des régions bordant la cote Nord-Ouest du Pacifique depuis les années de la Ruée vers l’or jusqu’à 1959. Il a pu ainsi dresser par ses tableaux un témoignage précieux du « Old Alaska » et des pionniers qui bâtirent cet état. Né à Detroit dans le Michigan et fils de pasteur, il commença sa vie comme pasteur avant de se vouer entièrement à la peinture pour laquelle il avait manifesté des dons très tôt. Ses thèmes de prédilection sont les paysages de montagnes dans lesquels sont souvent représentés en premier plan des personnages en contemplation, les activités des hommes en lutte avec la nature et des portraits d’autochtones.

Action

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Ziegler Eustace Paul – Dog’s team devant le Mt McKinley

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Portraits

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Eustace Paul Ziegler (1881-1969) – Cordova Mother, 1919

Ziegler Eustace Paul - Eighty Winters

Ziegler Eustace Paul – Eighty Winters

Ziegler Eustace Paul - A young Eskimoo

Ziegler Eustace Paul – A young Eskimoo

Ziegler Eustace Paul - Russian Priest

Ziegler Eustace Paul – Russian Priest

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Une maladie sournoise : la cogitation incontrôlée

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le fleuve Alphée.

      C’est en lisant un livre de Roger Caillois, le fleuve Alphée, dans lequel cet auteur déclarait être atteint d’une pathologie mentale particulièrement vicieuse que j’ai découvert avec effroi que les symptômes de cette affection qu’il décrivait étaient en tous points semblables à ceux que j’éprouvais moi-même depuis de longues années. Sachez que cette maladie se caractérise par un emballement de la pensée qui se met soudain à fonctionner de manière indépendante, « à l’insu de notre plein gré  », comme le formulait si joliment un coureur du Tour de France et fait que les idées se multiplient et foisonnent de manière anarchique, chaque idée née dans le cerveau donnant elle même naissance à de nouvelles idées qui se multiplient à leur tour de manière exponentielle. Le résultat ?   Il est facile à deviner : le volume de la boîte crânienne étant de fait limité par les impositions fixées par Dame Nature, il se produit un effet d’engorgement, de confinement et de fermentation, sources de graves dommages pour l’exercice de la pensée positive qui est littéralement asphyxiée par la présence de ces éléments perturbateurs. Le pire est que cette maladie semble inguérissable compte tenu de l’invisibilité de ses agents propagateurs que rien ne permet de distinguer des pensées correctes et de leur nombre qui croit sans cesse. Les individus atteints ne pourront donc échapper au destin funeste d’être  submergés et terrassés par le pullulement de pensées et d’idées parasites. La médecine a longtemps expliqué l’état de ces malades par un affaiblissement des facultés cognitives (le gagatisme…) mais c’est en fait l’augmentation incontrôlée de ces facultés qui en est la cause. À vous de tenter de faire le tri dans vos pensées. Si vous le pouvez…

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Vous trouvez ça joli ?
Essayez donc un peu de faire là-dedans la part des bonnes et des mauvaises herbes

Le fleuve Alphée, Extrait 

Un bourdonnement mental…

       « Je cherchais, pour définir ce bourdonnement mental, analogue pour mon amertume d’alors à celui que produisait un essaim d’insectes émus, le mot le plus péjoratif. Je m’arrêtai à cogitation, n’en découvrant pas de pire et pour ce qu’il évoque à la fois de mécanique, de stérile et d’inachevé. Je désignai donc par-là la prolifération anarchique des idées : un pullulement que nulle régulation ne vient tempérer. Elle me parut dans l’univers mental l’équivalent de la multiplication cancéreuse des cellules à laquelle, passé un certain seuil, aucun remède connu ne saurait mettre un terme. Alors triomphe un certain mode de reproduction microbien, exponentiel, incontrôlable, le contraire, me semblait-il, de la pensée véritable, qui place dans sa rigueur son honneur. Je n’hésitais pas à y reconnaître la maladie spécifique de l’univers des idées. Mais ferais-je en la dénonçant autre chose qu’y céder? Je choisis de me taire.

Un bouillon de culture originel

       Je n’en pensais pas moins que prospérait ici la même monstrueuse alliance qu’entre chlorophylle et pollution, dont j’avais constaté plus d’une fois la redoutable conjugaison dans la fange tropicale. L’humidité y aide l’infection à l’égal de la fertilité, le soleil accélère la fermentation; la photo-synthèse multiplie le miasme et la bactérie. Tout concourt à augmenter la nocivité de l’immense bouillon de culture originel.
        Dans la sphère mentale, je redoute fort que la luxuriance ne soit tout aussi irrésistible, et encore plus indifférente à produire le baume ou le venin, le remède et la nuisance. Je ne vois pas pourquoi l’homme, qui fait partie de la nature, aurait seul le privilège de ne pas se tromper dans l’unique domaine où une prodigalité illimitée lui est consentie. Dans le monde des idées, il n’est ni asepsie ni hygiène; et elles y seraient sans doute pires que le mal. L’effervescence spéculative se développe sans l’amorce d’une responsabilité ni la crainte de la moindre sanction. Ai-je besoin de souligner que je ne m’élève nullement contre le caractère éventuellement subversif des idées? Il ne m’intéresse pas. C’est leur pullulement qui m’inquiète. Je n’aperçois aucun moyen d’en freiner la progression. En nommant cogitation l’ébriété, le remue-ménage de la pensée, j’entends marquer le danger d’un foisonnement qui constitue une menace croissante d’asphyxie, à la manière des herbes sauvages dans un jardin abandonné : elles étouffent vite de leurs racines et de leurs broussailles les fleurs et les plantes cultivées, qui exigent, elles, protection et soins.

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Une invisible présence

         Le péril est plus alarmant dans le domaine des idées, où l’ivraie, la ronce et l’ortie ne se distinguent guère de la plante la plus délicate. Comme les idées n’ont pas de volume et n’occupent aucun espace, on imagine mal que leur fourmillement tire à conséquence. Pourtant leur invisible présence flottante parvient très bien à paralyser la pensée la plus vigoureuse, à l’égarer, à la coudre comme ferait une multitude de Lilliputiens vrombissants, à l’ensevelir sous une végétation parasite, dont la force est seulement d’être innombrable et de paraître inoffensive. La condition de la pensée l’appareille à la condition végétale. Dans l’immense vasière de la forêt vierge, au moins la pléthore porte-t-elle en soi son châtiment. Chacun peut voir que les grands arbres y sont rares. On les remarque aussitôt par l’ivoire et par le poli de la mort. Ils restent debout, soutenus par les autres. De même encore qu’en économie, la mauvaise monnaie chasse inexorablement la bonne, et justement par son abondance, de même qu’en biologie les cellules cancéreuses éliminent les cellules saines, la croissance déréglée de la cogitation, par ses mille subtilités, distinctions et arguties vient à bout de la pensée sévère. Elle l’affaiblit, en détend la cohérence, en effrite la syntaxe. Je ne vois rien qui puisse arrêter la marée montante de la pensée, je ne dis même pas non vérifiable, mais non analysable. Tout échange, toute controverse lui profite. La combattre revient à y ajouter. Je me souviens de la maxime de Confucius, selon laquelle le sage s’interdit de parler des émeutes. Je suppose : même pour les condamner. »


Roger Caillois, « La bulle », Le fleuve Alphée, Gallimard, 1978.

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Crédit photographique : images du film Avatar

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Un exemple affligeant dans le cinéma américain des pires effets du développement d’idées parasites : Le pullulement des Triffides.

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French bashing

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Pourquoi ils nous détestent…

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Fragment

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Fragment

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Douce France, doux pays de mon enfance…

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Une image, une chanson…

Curemonte en Corrèze - crédit photo J.F. Amelot

Curemonte en Corrèze – crédit photo J.F. Amelot

Douce France
Cher pays de mon enfance
Bercée de tendre insouciance
Je t´ai gardée dans mon cœur!
Mon village au clocher aux maisons sages
Où les enfants de mon âge
Ont partagé mon bonheur
Oui je t´aime
Et je te donne ce poème
Oui je t´aime
Dans la joie ou la douleur
Douce France
Cher pays de mon enfance
Bercée de tendre insouciance
Je t´ai gardée dans mon cœur…

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L’envers du sentiment océanique : l’expérience du vide chez Jean Grenier

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JeanGrenierwiki

Jean Grenier (1898-1971)

Landscape - Photography by Cy Twombly

     « Les grandes révélations qu’un homme reçoit dans sa vie sont rares, une ou deux le plus souvent. Mais elles transfigurent, comme la chance. A l’être passionné de vivre et de connaître, ce livre offre, je le sais, au tournant de ses pages, une révélation semblable. Il est temps que de nouveaux lecteurs viennent à lui. Je voudrais être encore parmi eux, je voudrais revenir à ce soir où, après avoir ouvert ce petit volume dans la rue, je le refermerai aux premières lignes que j’en lus, le serrai contre moi, et courus jusqu’à ma chambre pour le dévorer enfin sans témoins. Et j’envie, sans amertume, j’envie, si j’ose dire, avec chaleur, le jeune homme inconnu qui, aujourd’hui, aborde ces îles pour la première fois… »          Albert Camus

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front_cover_large     Jean Grenier a fait paraître pour la première fois son essai Les Îles en 1933 et l’a réédité dans une version augmentée de plusieurs chapitres en 1959. Il y décrit sa relation avec son chat Mouloud et son errance réelle ou imaginaire dans diverses îles (îles Kerguelen, Fortunées, de Pâques et Borromées) et autres lieux auxquels l’auteur confère le statut d’«îles». S’y ajoute un chapitre sur l’Inde, pays dont il s’était épris de la culture et de la philosophie (il lisait le sanskrit). Pour Grenier, le voyage devait s’entreprendre « non (pas) pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver » et s’effectuait dans le domaine de l’imaginaire et de l’invisible plutôt que dans celui du réel car ce n’est pas par la dialectique que l’esprit peut espérer atteindre l’Absolu et la connaissance mais par l’intuition et par la révélation. Le voyage de Jean Grenier s’apparentera à une quête métaphysique qui révélera la solitude profonde de l’homme en ce monde dans la mesure où, dans son « impatience d’absolu »,  il apparait écartelé entre entre l’amour de soi et le désespoir. Cette vision pessimiste du monde a été relevée par son ami Albert Camus qui avait été son élève en cours de philosophie au lycée d’Alger lorsqu’il écrira : « Jean Grenier n’est pas un humaniste  » et opposera au pessimisme de son ami sa propre conception de la révolte et l’espoir.

Intensification de la vie et élargissement du champ des possibles

     Mais Jean Grenier rejoint Camus lorsque, face à son insatisfaction il  manifeste sa volonté de vouloir faire de sa vie quelque chose de différent  et de plus élevé que ce qui nous était proposé et pour cela de la placer sous les signes de la philosophie et de l’art : « La philosophie peut, lorsqu’elle est prise au sérieux, mettre à nu cette blessure qui est celle de la condition humaine, elle laisse souvent à l’art ou à la religion, ou aux deux à la fois, le soin de la guérir ».  Il s’agit pour chaque homme de se bâtir un lieu où il pourra élargir le champ des possibles et intensifier sa vie pour en faire une source de promesses et de réjouissance sans fin. Pour atteindre ce but, il s’appuiera sur les trois expériences fondatrices qui caractérisent sa pensée :

  • les expériences quasi mystiques d’extase ou de suspension de la conscience où le temps « semblait n’avoir ni origine, ni fin »)
  • ses attaches spirituelles chrétiennes et liées à l’Inde et à la Chine incluant le concept de vide.
  • le problème de la liberté et du choix et de leurs conséquences.

    Mais ce faisant, l’homme dérange l’ordre du monde et se trouve confronté  à son hostilité : « une fois que l’Être nécessaire est atteint, le monde ne voit pas seulement mise en jeu sa contingence, mais son existence; et la liberté du de l’homme… devient un scandale ». C’est dans cette opposition irréductible entre le monde et les désirs de l’homme expressions de « l’amour de soi » que réside le pessimisme fondamental de Jean Grenier.

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Expériences du vide

    Les textes qui suivent décrivent plusieurs expériences mystiques que Jean Grenier déclare avoir éprouvé. Sont-elles à ranger dans la catégorie des expériences spirituelles relevant du « sentiment océanique » défini par Romain Rolland et Sigmund Freud que nous avons présenté dans un article précédent (c’est ICI) ? Non, assurément, car alors que le sentiment océanique est décrit par ces deux auteurs comme un sentiment symbiotique d’intégration au Grand Tout représenté par la Nature et l’Univers, les expériences décrites par Grenier sont le plus souvent des expériences traumatisantes de rupture, de confusion et de chaos dans lesquelles se révèle le néant (5) & (6) ou de révélation de son propre Être (1). Même quand l’une des ces expériences fait référence à la vision harmonieuse et paradisiaque (7), cette vision est présentée alors comme le pendant d’une vision pessimiste abyssale où le sujet risque de s’engloutir.

Cy Twombly, Hero and Leander (To Christopher Marlowe) [Rome], 1985

Cy Twombly, Hero and Leander (To Christopher Marlowe) [Rome], 1985

Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » Pourquoi voyager « 

       (1) – On vous demande pourquoi vous voyagez.
Le voyage peut être, pour les esprits qui manquent d’une force toujours intacte, le stimulant nécessaire pour réveiller des sentiments qui, dans la vie quotidienne, sommeillaient. On voyage alors pour recueillir en un mois, en un an, une douzaine de sensations rares, j’entends celles qui peuvent susciter en vous ce chant intérieur faute duquel rien de ce qu’on ressent ne vaut.
(… )
     On peut donc voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver. Le voyage devient alors un moyen, comme les Jésuites emploient les exercices corporels, les bouddhistes l’opium et les peintres l’alcool. Une fois qu’on s’en est servi et qu’on touche au but, on repousse du pied l’échelle qui vous a servi à monter. On oublie les journées écoeurantes du voyage en mer et les insomnies du train quand on est parvenu à se reconnaître (et par-delà soi-même autre chose sans doute), et cette « reconnaissance » n’est pas toujours au terme du voyage qu’on fait : à vrai dire, lorsqu’elle a eu lieu, le voyage est achevé.
     Il est donc bien vrai que dans ces immenses solitudes que doit traverser un homme de la naissance à la mort, il existe quelques lieux, quelques moments privilégiés où la vue d’un pays agit sur nous, comme un grand musicien sur un instrument banal qu’il révèle, à proprement parler, à lui-même. La fausse reconnaissance, c’est la plus vraie de toutes : on se reconnaît soi-même : et quand devant une ville inconnue on s’étonne comme devant un ami qu’on avait oublié, c’est l’image la plus véridique de soi-même que l’on contemple.

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La vie quotidienne (Jean Grenier) –  » L’évasion « 

     (2) – N’y a-t-il pas une porte dérobée par laquelle nous puissions nous enfuir ?
     Telle est l’interrogation que se posent tous les hommes, volontairement ou malgré eux.
     Quelle que soit la confiance que nous mettions dans la progression, elle ne remplace pas l’évasion. 

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre Les Îles Kerguelen : « le secret »

     (3) – A côté de Venise qui s’ouvre sur la mer et s’étale au soleil, voici Vérone, fermée et impénétrable.
      Il y a toutes sortes de raisons pour que Roméo et Juliette se passe à Vérone plutôt qu’à Venise. Je ne veux retenir que celle-là .
       Quand j’habitais aux environs d’une vieille ville italienne, je suivais pour rentrer chez moi une ruelle étroite et mal dallée, resserrée entre deux murs très hauts . (On n’imagine pas la hauteur de ces murs en pleine campagne). C’était en avril ou en mai. A un endroit où la ruelle faisait  coude, une odeur puissante de jasmins et de lilas tombait sur moi . Je ne voyais pas les fleurs cachées qu’elles étaient par la muraille. Mais je m’arrêtais longuement pour les respirer et ma nuit en était embaumée. Comme je comprenais ceux-là qui enfermaient si jalousement ces fleurs qu’ils aimaient !
     Une passion veut des forteresses autour d’elle, et à cette minute j’adorais le secret qui faisait toute chose belle, le secret sans lequel il n’est pas de bonheur.

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » L’attrait du vide « 

       (4) – La perfection, je le sais, n’est pas de ce monde, mais dès qu’on entre dans ce monde, dès qu’on accepte d’y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l’oreille :
       Puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ?
       Alors ce sont les courses, les voyages…
       Mais quels beaux instants que ceux où le désir est près d’être satisfait.
       Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course, et que l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. La peur et l’attrait se mêlent, on avance et on fuit à la fois; rester sur place est impossible. Cependant un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé:
        la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir.
        Au vide se substitue immédiatement le plein.
      Quand je revois ma vie passée il me semble qu’elle n’a été qu’un effort pour arriver à ces instants divins...

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » L’attrait du vide « 

     (5) – Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout. Cet instant est difficile à retrouver ; il est enseveli sous l’accumulation des minutes qui sont passées par millions par-dessus lui et dont le néant effraie. Cet instant n’est toujours pas un éclair. Il peut durer tout l’espace de l’enfance ou de la jeunesse et colorer d’une irisation particulière les années en apparence les plus banales. La révélation d’un être peut être progressive. Certains enfants sont si ensevelis en eux-mêmes que l’aube ne paraît jamais se lever sur eux, et l’on est tout surpris de les voir se dresser comme Lazare, secouant leur linceul qui n’était que des langes. C’est ce qui m’est arrivé : mon premier souvenir est un souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité.
        Je n’ai pas connu d’instant privilégié à partir duquel mon être aurait pris un sens, un de ces instants auxquels par la suite j’aurais rapporté ce qui m’avait été révélé de moi-même. Mais dès l’enfance j’ai connu beaucoup d’états singuliers qui n’étaient, pour aucun d’entre eux, des prémonitions mais des monitions. Dans chacun, il me semblait ( car peut-on employer d’autre mot que celui-là) toucher quelque chose situé en dehors du temps. Ma grande affaire aurait dû être de me demander ce que signifiaient exactement ces contacts, d’opérer un liaison entre eux, bref de faire comme tous les hommes qui veulent se rendre compte de ce qui se passe en eux, et le confronter avec le monde, transformer mes intuitions en système – un système assez souple pour ne pas stériliser ces intuitions. Mais au contraire j’ai laissé ces fleurs se faner l’une après l’autre. J’ai couru de l’une à l’autre – dans des voyages qui n’avaient guère d’autre but.

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Cy Twombly – composition

       Quel âge avais-je ? Six ou sept ans, je crois. Allongé à l’ombre d’un tilleul, contemplant un ciel presque sans nuages, j’ai vu ce ciel basculer et s’engloutir dans le vide : ç’a été ma première impression du néant, et d’autant plus vive qu’elle succédait à celle d’une existence riche et pleine. Depuis, j’ai cherché pourquoi l’un pouvait succéder à l’autre, et, par suite d’une méprise commune à tous ceux qui cherchent avec leur intelligence au lieu de chercher avec leur corps et leur âme, j’ai pensé qu’il s’agissait de ce que les philosophes appelent le « problème du mal ».
       Or, c’était bien plus profond et bien plus grave. Je n’avais pas devant moi une faillite mais une lacune. Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s’engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses. Je ne devrais pas dire « de cette date » puisque je suis convaincu que les événements de notre vie – en tout cas les événements intérieurs – ne sont que les révélations successives du plus profond de nous-mêmes. Alors les questions de date importent peu. J’étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu’à vivre. En tout cas, à vivre plutôt en marge.
       Le caractère illusoire des choses fut encore confirmé en moi par le voisinage et la fréquentation assidue de la mer. Une mer qui avait un flux et un reflux, toujours mobile comme elle l’est en Bretagne où elle découvre dans certaines baies une étendue que l’oeil a peine à embrasser. Quel vide ! Des rochers, de la boue, de l’eau… Puisque tout est remis en question chaque jour, rien n’existe. Je m’imaginais la nuit sur une barque. Aucun point de repère. Perdu, irrémédiablement perdu ; et je n’avais pas d’étoiles.

Cy Twombly, Treatise on the Veil (Second Version), 1970, Oil-based house paint and wax crayon on canva,

Cy Twombly, Treatise on the Veil (Second Version), 1970
Oil-based house paint and wax crayon on canva

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Les Îles  (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » Le chat Mouloud »

     (6) – « J’évoquais cette fin d’après- midi lointaine où, adossé contre un mur, je vis l’arbre que je regardais fixement (un pommier) disparaître comme une tache qu’on enlève, m’entraîner avec lui et m’engloutir. »

Cy Twombly, Sans titre (Sperlonga), 1959 - peinture industrielle, pastel à l'huile et crayon sur papier

Cy Twombly, Sans titre (Sperlonga), 1959
peinture industrielle, pastel à l’huile et crayon sur papier.

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Les Grèves  (Jean Grenier) – Extrait de  » Jacques »; page 437

    (7) –  « Je retrouvais tout à coup en lui un certain accord entre une vision globale, un sentiment de l’immensité dans lequel je me sentais absorbé et perdu, et une harmonie qui me rendait la nature familière et accueillante, bref entre une sorte d’abîme qui risquait de m’engloutir et une sorte de paradis qui me réconciliait avec l’ensemble des choses et sauvegardait mon humanité .»

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Inspirations méditerranéennes (Jean Grenier) – Extrait 1

     (8) – « Il existe je ne sais quel composé de ciel, de terre et d’eau, variable avec chacun, qui fait notre climat. En approchant de lui, le pas devient moins lourd, le cœur s’épanouit. Il semble que la Nature silencieuse se mette tout d’un coup à chanter. Nous reconnaissons les choses. On parle du coup de foudre des amants, il est des paysages qui donnent des battements de cœur, des angoisses délicieuses, de longues voluptés. Il est des amitiés avec les pierres des quais, le clapotis de l’eau, la tiédeur des labours, les nuages du couchant.
     Pour moi, ces paysages furent ceux de la Méditerranée. »

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Cy Twombly (Am. 1928-2011), Trees, 1994

Cy Twombly – Trees, 1994

Inspirations méditerranéennes (Jean Grenier) – Extrait 2

      (9) – N’est-ce pas la définition de la Méditerranée : une brièveté qui suggère l’infini, comme un enfant d’une seule image fait un monde ?
     Et cette côte blanche qui s’étire sous nos yeux ajoute à cette pureté un charme un peu trop féminin, une odeur de miel qui sent l’Orient…
     …Quelque chose s’exhalait de ce paysage qui a pris toutes les formes dans les yeux et dans les cœurs.
      Mais qu’est-ce que ce « quelque chose » ? Je n’ose lui donner de nom.
      Est-ce après tant de siècles une voix que personne n’a entendue ?
      Qu’est-ce que j’aime donc tant ce paysage et dans quelques autres qui lui ressemblent ?
La majesté, la sérénité, l’harmonie ? Peut-être.
      Mais alors pourquoi aussi ce désir de jouissance, cette soif ? L’indifférence ?
      Mais pourquoi cette inquiétude comme une main qui s’agite  au moment du départ ?
       Et pourquoi tout cela compose-t-il ma félicité ?
      Peut-être est-ce justement le poids de toutes les formes passées, le contour de tous les désirs éteints qui errent sur ces terrasses. Cet absolu du sentiment, cette plénitude de vie auquel nous croyons toucher parfois n’est sans doute que le parfum d’un vase vide longuement caressé.
      Non pas des formes, mais des ombres.
      Non pas des voix, mais des échos.
Ce qui donne ici un certain vertige cérébral, c’est la cendre, tant de cendre accumulée et si fine sous une lumière impalpable.
    Le puits du passé est si profond que nous avons beau nous pencher, nous n’entendons pas résonner la pierre que nous avons jetée et nous restons là incertains, songeant aux étranges végétations agrippées aux parois, aux diverses fraîcheurs des terrains,  à l’eau qui peut être au fond…que sais-je ? peut-être attendant un appel.
     Un appel peut donc surgir de choses si différentes, si mortes irrévocablement l’une après l’autre et se confondre en une seule voix ?

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Extrait du livre d’Yves Millet, Jean Grenier, Une philosophie du vide

Yves Millet ) Jean Grenier, la philosophie du vide       « … mon premier souvenir est un souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité » [L.Î., 24]. Ce sentiment du vide, reconnu très tôt chez Grenier, évoluera. On peut en effet dire que selon les différents témoignages qu’il donne, ce sentiment passera d’un vide ressenti comme angoissant, dont l’analyse fera souvent référence aux textes de la métaphysique indienne, à un « vide-plénitude » dont la référence, exemplaire pour lui, est celle exprimée par les textes de la tradition taoïste. Ce passage, de la vastitude au vide, de l’étendue à la vacuité, connaîtra une étape intermédiaire : son séjour méditerranéen. Lorsque Grenier, « élevé dans un pays brumeux et froid », se reconnaît dans les paysages de la Méditerranée [I.M., 88], il y reconnaît un pays pour l’homme, fait à sa mesure, et peut ainsi croire pouvoir oublier ou fuir celui d’indifférence qui le façonna : cet Océan générateur d’inquiétude. Le jeune Grenier, presque à son insu, a comme subi la patiente et longue érosion des vagues, la limpidité des horizons disparaissants, celle du ciel regardé des heures durant dans l’insouciance et qui soudain s’efface. Lentement y ont cédé les certitudes et la volonté d’action. Lentement s’est creusé un vide à l’aune duquel chaque chose était mesurée et retombait dans l’indifférence, auprès duquel toute valeur ne pouvait s’entendre que dans sa pure relativité. L’in-quiétude répond à l’in-différence, de quotidienne elle devient métaphysique et les grandes questions s’y engouffrent sans trouver d’assises sur lesquelles échafauder une résistance, un choix, un parti pris. Grenier choisira l’exil. Plus exactement, Grenier concède qu’il n’a pas opté pour le départ mais que le sentiment du vide l’y a conduit naturellement, comme si ce manque avait ouvert une dynamique, comme si le vide obligeait au mouvement, à la recherche d’une plénitude : « Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course (…) La peur et l’attrait se mêlent – on avance et on fuit à la fois ; rester sur place est impossible. » Les séjours entrepris seront donc aussi bien d’ordre géographique que d’ordre intellectuel, par l’intermédiaire de paysages aussi bien que par celui d’horizons philosophiques jusqu’au jour où, ajoute-t-il, « (…) ce mouvement perpétuel est récompensé : la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche du désir. Au vide se substitue immédiatement le plein » [L.Î., 29]. L’épreuve du vide est une épreuve physique, elle est le vécu d’un sentiment profondément concret qui délie chaque instance sur un fond d’indifférence, voue l’initiative à un suspens parfois tragique, parfois résigné, où une sensibilité détachée se partage entre scepticisme et déréliction. Ce déliement n’aboutirait qu’à un silence prostré si elle n’était en même temps – du moins est-ce le cas pour Grenier – le signe d’une ouverture. Il crée un appel et la distance que cette ouverture instaure au sein de l’œuvre qui s’écrit apparaît comme le résultat d’une soustraction laissant place à autre chose dont l’énigme suscite parfois la nostalgie.

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     Parmi les nombreux intellectuels occidentaux qui ont marqué un intérêt pour l’Extrême-Orient, le philosophe et écrivain Jean Grenier (1898-1971), offre un modèle qui ne ressort ni de l’exotisme littéraire ni de la recherche scientifique mais de l’expérience : celle du Vide. Multipliant les genres et les lectures, les voyages et les essais, il n’aura de cesse de répondre à cette expérience inaugurale. 
      Yves Millet est professeur au département d’études françaises, Hankuk University of Foreign Studies (Corée du Sud). Il est chercheur au CNRS, Architecture. Milieu. Paysage (AMP)/UMR 7218 CNRS LAVUE, France dans le domaine de la philosophie de l’art et de l’esthétique de l’environnement.

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Documentation et textes liés

  • Extrait de l’essai Les Îles (22 pages)  : c’est ICI

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Paul Léautaud et ses chats

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Robert Doisneau Paul Léautaud et ses chats, vers 1950

Robert Doisneau – Paul Léautaud et ses chats, vers 1950

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Lettre à un ennemi des chats

Paris, le 29 avril 1936

Monsieur,

Je lis dans les journaux l’«accident» qui vient de vous arriver. En voulant tuer un chat, vous avez tué votre enfant. J’en suis ravi. je suis enchanté. Je trouve cela parfait. Cela vous apprendra à être à ce point cruel à l’égard d’une malheureuse bête.

Encore tous mes compliments

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Lettre à Céline

    Peu avant son départ pour le Danemark, en 1944, Céline aurait reçu un mot de Paul Léautaud concernant son chat Bébert. Lettre détruite dans l’incendie du pavillon de Meudon en 1968, et que Frédéric Vitoux rapporte dans : «Bébert le chat de Louis-Ferdinand Céline» Grasset 1976 P.32.

Vous allez sans doute être liquidé à la libération, lui dit en substance le solitaire de Fontenay-aux-Roses, et vous l’aurez bien cherché et je ne verserai pas une larme, mais vous pouvez mourir en paix, sachez que je suis prêt à recueillir Bébert, qui seul m’importe.

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