un homme ordinaire – Johann Reichhart, bourreau sous le IIIe Reich

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Profession  ? — Bourreau…

Johann-Reichhart1

Johann Reichhart (1893-1972)

      Johann Reichhart avait de qui tenir, il descendait en effet d’une lignée de bourreaux bavarois qui remontait jusqu’au milieu du XVIII e siècle. Il a servi en Allemagne sous divers régimes. Depuis 1924, pendant la république de Weimar jusqu’à la fin du IIIe Reich,dont il était l’un des quatre principaux bourreaux. Le nombre important d’exécutions dont il eut la charge lui a permit d’acquérir en 1942 une maison dans la vallée de Gleisse, près de Munich.  Après la guerre, les américains continuèrent à utiliser ses services jusqu’à fin mai 1946. C’est ainsi qu’il pendit 156 dignitaires nazis. Il fut certainement le recordman mondial des mises à mort puisqu’il exécuta au total 3.165 sentences de mort soit en moyenne 137 exécutions par an. Parmi les méthodes d’exécution utilisées par Reichhart figuraient  la décapitation à la hache ou à la guillotine, la pendaison. Les guillotinages étaient néanmoins majoritaires avec 2.948 exécutions. Parmi les personnes qu’il a exécuté figuraient les membres du réseau de La Rose Blanche à Munich (voir article précédent). Peux-t-on imaginer l’état psychologique d’un homme qui durant deux décennies a procédé tous les trois jours en moyenne à une exécution ?

Tuer mais en respectant l’étiquette…
    Johann Reichhart était un bourreau méticuleux qui avait le sens du travail bien fait. Il perfectionna la guillotine pour rendre l’exécution la plus rapide possible et donc la moins pénible pour le condamné. Il était attaché au respect d’un strict protocole, s’habillant avec ses assistants d’un ample manteau noir avec haut de forme et nœud de papillon noir et portait chemise et gants blancs.

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Johann Reichhart (au centre) en 1924 au cours de l’une de ses premières exécutions

Weiss-Execution-Landsberg

Johann Reichhart ajuste la corde du condamné Martin Weiss, ancien commandant des camps de concentration de Dachau et Neuengamme à la prison Landsberg, Landsberg am Lech

    Son travail pour les autorités d’occupation terminé, il a été arrêté en mai 1947, jugé et condamné en 1949 à deux ans de camp de travail et confiscation de 50 % de ses biens avec interdiction d’exercer un profession publique et de conduire un véhicule. Financièrement ruiné, séparé de son épouse, il eut à subir en 1950 le suicide de son fils Hans, détruit psychologiquement par  cette situation. Est-ce Hans ou son autre frère qui l’aurait assisté comme des témoins l’ont rapporté pour certaines exécutions ? Il a survécu en fabriquant des lotions capillaires et des parfums, en gérant un élevage de chiens et avec l’aide financière de sa famille et de sa maîtresse.

La « banalité du mal »

     C’est Hannah Arendt qui utilisa pour la première fois cette expression à l’occasion du procès Eichmann à Jérusalem. Alors qu’elle s’attendait à rencontrer dans le box des accusés un criminel monstrueux, cynique et cruel, elle découvrit un homme « ordinaire »,  médiocre, préoccupé par sa carrière. Il aurait été plus facile pour les juges et plus réconfortant pour l’opinion publique qu’Eichman soit un monstre mais à l’instar de beaucoup de responsables nazis, il n’était « ni pervers, ni sadique » mais « effroyablement normal ». Cette découverte d’Hannah Arendt posait le problème de la possibilité de l’apparition de « l’inhumain » chez chacun de nous lorsqu’il est généré par les idéologies des systèmes totalitaires qui manipulent les consciences et détruisent la personnalité morale au point que les individus ne sont plus capables de faire la différence entre le bien et le mal. Pour les acteurs de ce processus de déshumanisation, les condamnés ou ceux appelés à le devenir n’étaient plus des êtres humains, ils étaient devenus une abstraction. C’est ce qu’a admirablement traduit Primo Levi dans Si c’est un homme, le récit de son séjour dans un camp de concentration, en parlant de l’un de ses bourreaux : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. ». Et Primo Levi de rejoindre le point de vue d’Hannah Arendt sur la banalité du mal : « ils étaient faits de la  même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »
 Dans ces conditions, pour Hannah Arendt, ces artisans du mal commettaient des crimes sans en avoir conscience. Ils avaient au contraire la conviction qu’ils avaient fait le bien en obéissant à la loi. C’est ainsi que se défendit Eichmann à Jérusalem : il ne pouvait être coupable puisqu’il avait obéit aux ordres.

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     de gauche à droite : Alexander Schmorell, Hans et Sophie  Scholl, Christoph Probst, Willi Graf et le professeur Kurt Huber. Six des membres du réseau La Rose Blanche exécutés.

    Jacob Schmidt, le gardien de l’université qui découvrit Sophie et Hans Scholl du réseau La Rose Blanche, jeter des tracts antinazis dans la cour de l’université de Munich et les retint jusqu’à l’arrivée de la Gestapo était un bureaucrate ordinaire qui obéissait aux ordres,  Johann Reichhart, le bourreau méticuleux qui faisait méticuleusement son travail quelques soient les régimes était aussi un homme ordinaire qui obéissait aux ordres mais que dire des jeunes membres du réseau la Rose Blanche qui avaient conservés leur esprit critique et leur humanité et osé s’élever malgré les risques encourus contre le système totalitaire ? Eux aussi étaient des êtres ordinaires qui avaient été enrôlés dans un premier temps dans les jeunesses hitlériennes. C’est peut-être sur ce point que pêche le raisonnement d’Hannah Arendt qui peut induire le concept d’irresponsabilité : n’y a t’il pas au moins un moment où les « meurtriers ordinaires » prennent conscience de l’horreur de leurs actes et par lâcheté choisissent le déni et la compromission avec l’excuse facile de l’obligation morale de l’obéissance aux ordres. Les résistants de La Rose Blanche ont, à ce moment crucial,  pris leur responsabilité et choisis de rester humains.

      C’est lors de la distribution du 6ème tract que Sophie et Hans Scholl furent découverts. Voici un extrait du 2ème tract qui traite justement de cette prise de responsabilité nécessaire : « On ne peut pas discuter du nazisme, ni s’opposer à lui par une démarche de l’esprit, car il n’a rien d’une doctrine spirituelle. Il est faux de parler d’une conception du monde nationale-socialiste parce que, si une telle conception existait, on devrait essayer de l’établir par des moyens d’ordre intellectuel. La réalité est différente. Cette doctrine, et le mouvement qu’elle suscita, étaient, dès leurs prémices, basés avant tout sur une duperie collective, et donc pourris de l’intérieur ; seul le mensonge permanent en assurait la durée. C’est ainsi que Hitler, dans une ancienne édition de « son » livre, – l’ouvrage écrit en allemand le plus laid qu’on puisse lire, et qu’un peuple dit de poètes et de penseurs a pris pour bible ! – définit en ces termes sa règle de conduite : « On ne peut pas s’imaginer à quel point il faut tromper un peuple pour le gouverner. » Cette gangrène, qui allait atteindre toute la nation, n’a pas été totalement décelée dès son apparition, les meilleures forces du pays s’employant alors à la limiter. Mais bientôt elle s’amplifia et finalement, par l’effet d’une corruption générale, triompha. L’abcès creva, empuantissant le corps entier. Les anciens opposants se cachèrent, l’élite allemande se tint dans l’ombre.
      Et maintenant, la fin est proche. Il s’agit de se reconnaître les uns les autres, de s’expliquer clairement d’hommes à hommes ; d’avoir ce seul impératif présent à l’esprit ; de ne s’accorder aucun repos avant que tout Allemand ne soit persuadé de l’absolue nécessité de la lutte contre ce régime. »

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