« Il faut imaginer Sisyphe heureux » selon Kuki Shuzo et Albert Camus

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Sisyphus_by_von_Stuck

Franz von Stuck – Sisyphe, 1920

Le mythe de Sisyphe 

    Condamné par les dieux à pousser pour l’éternité au sommet d’une montagne un rocher, qui au moment où il atteignait son but dévalait inéluctablement vers son point de départ sous l’effet de son propre poids, le héros grec Sisyphe, « le plus astucieux des hommes », était confronté à une situation qui apparaissait au premier abord absurde. C’est bien ce qu’avaient recherché les dieux qui avaient sans doute pensé qu’il n’existait pas de punition plus terrible que l’accomplissement répété d’un travail inutile et sans  espoir. Il est vrai que par ses nombreuses frasques, le héros l’avait bien cherché : il avait méprisé les dieux et n’avait pas hésité à livrer leurs secrets; haïssant la Mort, il avait réussi à l’enchaîner et avait en conséquence vidé les enfers; enfin, il aimait tellement la vie, le monde, l’eau, le soleil, la mer qu’à l’occasion d’une sortie par ruse de l’Hadès, il était resté chez les vivants et on avait dut l’y reconduire de force. Certains ont vu dans ce mythe, le châtiment d’un humain qui avait eu la volonté folle de s’affranchir de la Mort et d’atteindre ainsi l’immortalité. La pierre gigantesque qui monte et qui descend de manière répétée la montagne serait une métaphore du cycle annuel des saisons et de la succession des solstice d’hiver et d’été.

Capture d’écran 2016-07-24 à 15.13.35     Dans son essai Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus fait de Sisyphe un  héros absurde. À l’encontre de Pascal pour qui le caractère infini et silencieux du monde était une source d’angoisse et d’effroi et qui préconisait à l’homme d’accepter sa condition misérable, de tourner le dos au monde et de se vouer de manière exclusive à Dieu, Albert Camus, bien que interpellé lui aussi par le silence d’un monde absurde qui se montrait imperméable aux tentatives légitimes des hommes d’en comprendre le sens (« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde »), invitait tout au contraire ceux-ci à refuser le suicide et à assumer leur présence au monde par la prise de conscience de leur aliénation et par le choix d’une attitude de défi et de révolte fondatrice de liberté et de dignité et qui seule pourra permettre une exaltation de la vie (« dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi »). Ainsi l’absurdité qui s’attache à l’antinomie de l’homme et du monde peut déboucher sur une notion positive car l’homme, en prenant conscience de sa condition misérable va conquérir sa liberté. Comme le répète Camus « être privé d’espoir, ce n’est pas désespérer ». L’homme absurde, par sa prise de conscience « a désappris d’espérer » et sachant que sa situation ne pourra changer de manière fondamentale, il va s’attacher à apprécier le plus intensément possible le peu qui lui est malgré tout donné. Il faut donc continuer à vivre avec « la passion d’épuiser tout ce qui est donné ». Malgré les contradictions, le bonheur reste dans ce monde et il est vain de vouloir le trouver comme le propose Pascal, après la mort, dans un monde idéal et irréel situé dans l’au-delà.

     C’est donc à un hédonisme raisonné (Michel Onfray parle d’hédonisme tragique et rattache Camus à la gauche dionysienne) que nous invite Camus. En dépit et à cause de son absurdité, Il faut multiplier les expériences de vie et « être en face du monde le plus souvent possible ».

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Titien – Sisyphe, 1548-1549

Le Mythe de Sisyphe, extrait

le Mythe de Sisyphe      « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime . Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale , la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend vers la plaine.
     C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des Dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.
     Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches, et ce destin n’en est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des Dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devrait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas destin qui ne se surmonte par le mépris.
     (….)  Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit , à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »   –   Albert Camus, Le mythe de Sisyphe , publié en 1942.

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Gustave Doré - Avares et prodigues - illustration de pour L’Enfer de Dante, 1861

Gustave Doré – Avares et prodigues – illustration pour  L’Enfer de Dante, 1861

 « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Kuki Shuzo (1888-1941)     Cette phrase identifie Sisyphe à une action à accomplir qui lui est imposée mais à laquelle il parvient tout de même à trouver du bonheur en la considérant comme une fin en soi. Camus l’aurait emprunté au philosophe japonais Kuki Shuzo, spécialiste de Bergson et de Heidegger dont il fut l’élève en 1927 à Fribourg. Dans son essai Propos sur le temps publié en 1928, ce philosophe avait manifesté son étonnement devant l’interprétation qui était généralement faite en occident de la damnation de Sisyphe et de l’état de malheur que l’on prêtait au héros grec  : « Y a-t-il du malheur, y-a-t-il de la punition dans ce fait ? Je ne crois pas. Sisyphe devrait être heureux, étant capable de la répétition perpétuelle de l’insatisfaction. C’est un homme passionné par le sentiment moral. ». Évoquant la reconstruction de Tokyo après le tremblement de terre de 1923, il avait à cette occasion revisité le Mythe de Sisyphe qu’il considérait comme « un homme passionné par le sentiment moral. Il n’est pas dans l’enfer, il est au ciel » car « sa bonne volonté, la volonté ferme et sûre de se renouveler toujours, de toujours rouler le roc, trouve dans cette répétition même toute la morale, en conséquence tout son bonheur ». À la vision négative d’un Sisyphe vaincu et irrémédiablement malheureux, Kuki Shuzo oppose une attitude qui s’apparente au Bushido, cet idéal moral des samouraïs qui choisissaient de vivre selon des règles très strictes où étaient magnifiées l’endurance stoïque, l’acceptation et le respect du danger et de la mort, le culte religieux de la Patrie et de l’Empereur, l’attachement et la fidélité à la famille et au clan.        

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4 réflexions au sujet de « « Il faut imaginer Sisyphe heureux » selon Kuki Shuzo et Albert Camus »

  1. félicitations ! Je prépare un article pour mon blog qui s’intitule Sisyphe au Japon. J’avais commencé cet article inspiré par la mythologie et l’oeuvre de Camus. Lors de mes recherches j’ai trouvé cette relation nouvelle entre Sisyphe et le Japon. Tout simplement incroyable ! Merci à vous !

  2. Ping : Sisyphe au Japon. – Derrière la colline

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