Jean-Marie Guyau (1854-1888) – Non, pas un de mes rêves peut-être ne sera perdu…

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Jean-Marie Guyau (1854-1888)

Ce qui a vraiment vécu une fois revivra, ce qui semble mourir ne fait que se préparer à renaître. Concevoir et vouloir le mieux, tenter la belle entreprise de l’idéal, c’est y convier, c’est y entraîner toutes les générations qui viendront après nous. Nos plus hautes aspirations, qui semblent précisément les plus vaines, sont comme des ondes qui, ayant pu venir jusqu’à nous, iront plus loin que nous, et peut-être, en se réunissant, en s’amplifiant, ébranleront le monde. Je suis bien sûr que ce que j’ai de meilleur en moi me survivra. Non, pas un de mes rêves peut-être ne sera perdu ; d’autres les reprendront, les rêveront après moi, jusqu’à ce qu’ils s’achèvent un jour. C’est à force de vagues mourantes que la mer réussit à façonner sa grève, à dessiner le lit immense où elle se meut.”

      Philosophe et poète libertaire français, Jean-Marie Guyau (1854-1888) est le fils d’Augustine Tuillerie, auteur du Tour de la France par deux enfants, publié en 1877 sous le pseudonyme de G. Bruno (en référence à Giordano Bruno) et remariée au philosophe Alfred Fouillée. Atteint de phtisie (tuberculose), sa vie sera courte puisqu’il décédera à Menton où il était venu se soigner en 1888, à l’âge de trente-trois ans, après avoir eu le temps de publier plusieurs ouvrages pédagogiques et philosophiques et des recueils de poésie. D’autres seront publiés à titre posthume par son beau-père Alfred Fouillée, lui-même philosophe. Ses ouvrages les plus importants sont l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction et  L’Irréligion de l’avenir qui avaient suscité l’admiration de Nietzsche. Ses idées inspirèrent également Henri Bergson qui, selon Vladimir Jankélévitch, reprit en partie les intuitions de Guyau en ce qui concerne le concept de Principe de Vie, le théoricien russe de l’anarchisme Pierre Kropotkine qui considéra Guyau comme le « jeune fondateur de l’éthique anarchiste » et le penseur japonais matérialiste et athée Nakae Chômin.

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Sur la Mort

Guyau_-_L’Irréligion_de_l’avenir.djvu       «  Si quelqu’un qui a déjà senti les « affres de la mort » se moque de notre prétendue assurance en face d’elle, nous lui répondrons que nous ne parlons pas nous-même en pur ignorant de la perspective du « moment suprême ». Nous avons eu l’occasion de voir plus d’une fois, et pour notre propre compte, la mort de très près, – moins souvent sans doute qu’un soldat; mais nous avons eu plus le temps de la considérer tout à notre aise, et nous n’avons jamais eu à souhaiter que le voile d’une croyance irrationnelle vînt s’interposer entre elle et nous. Mieux vaut voir et savoir jusqu’au bout, ne pas descendre les yeux bandés les degrés de la vie. Il nous a semblé que le phénomène de la mort ne valait pas la peine d’une atténuation, d’un mensonge. (…)

       C’est une loi de la nature que la diminution de l’être amène une diminution proportionnée dans tous les désirs, et qu’on aspire moins vivement à ce dont on se sent moins capable: la maladie et la vieillesse commencent toujours par déprécier plus ou moins à nos propres yeux les jouissances qu’elles nous ôtent, et qu’elles ont rendues amères avant de les rendre impossibles . La dernière jouissance, celle de l’existence nue pour ainsi dire, peut être aussi graduellement diminuée par l’approche de la mort. L’impuissance de vivre, lorsqu’on en a bien conscience, amène l’impuissance de vouloir vivre. Respirer seulement devient douloureux. On se sent soi-même se disperser, se fragmenter, tomber en une poussière d’êtres, et l’on n’a plus la force de se reprendre. L’intelligence commence du reste à sortir du pauvre moi meurtri, à pouvoir mieux s’objectiver, à mesurer du dehors notre peu de valeur, à comprendre que dans la nature la fleur fanée n’a plus le droit de vivre, que l’olive mûre, comme disait Marc-Aurèle, doit se détacher de l’arbre. Dans tout ce qui nous reste de sensation ou de pensée domine un seul sentiment, celui d’être las, très las. On voudrait apaiser, relâcher toute tension de la vie, s’étendre, se dissoudre. Oh ! Ne plus être debout ! Comme les mourants comprennent cette joie suprême et se sentent bien faits pour le repos du dernier lit humain, la terre ! Ils n’envient même plus la file interminable des vivants qu’ils entrevoient dans un rêve se déroulant à l’infini et marchant sur ce sol où ils dormiront. Ils sont résignés à la solitude de la mort, à l’abandon. Ils sont comme le voyageur qui, pris du mal des terres vierges et des déserts, rongé de cette grande fièvre des pays chauds qui épuise avant de tuer, refuse un jour d’avancer, s’arrête tout à coup, se couche: il n’a plus le courage des horizons inconnus, il ne peut plus supporter toutes les petites secousses de la marche et de la vie, il demande lui-même à ses compagnons qu’ils le délaissent, qu’ils aillent sans lui au but lointain, et alors, allongé sur le sable, il contemple amicalement, sans une larme, sans un désir, avec le regard fixe de la fièvre, l’ondulante caravane de frères qui s’enfonce dans l’horizon démesuré, vers l’inconnu qu’il ne verra pas.

         Assurément quelques uns d’entre nous auront toujours de la peur et des frissons en face de la mort, ils prendront des mines désespérées et se tordront les mains. Il est des tempéraments sujets au vertige, qui ont l’horreur des abîmes, et qui voudraient éviter celui-là surtout à qui tous les chemins aboutissent. A ces hommes Montaigne conseillera de se jeter dans le trou noir « tête baissée », en aveugles; d’autres pourront les engager à regarder jusqu’au dernier moment, pour oublier le précipice, quelque petite fleur de montagne croissant à leurs pieds sur le bord; les plus forts contempleront tout l’espace et tout le ciel, rempliront leur coeur d’immensité, tâcheront de faire leur âme aussi large que l’abîme, s’efforceront de tuer d’avance en eux l’individu, et ils sentiront à peine la dernière secousse qui brise définitivement le moi. La mort d’ailleurs, pour le philosophe, cet ami de tout inconnu, offre encore l’attrait de quelque chose à connaître; c’est, après la naissance, la nouveauté la plus mystérieuse de la vie individuelle. La mort a son secret, son énigme, et on garde qu’elle vous en dira le mot par une dernière ironie en vous broyant, que les mourants, suivant la croyance antique, devinent, et que leurs yeux ne se ferment que sous l’éblouissement d’un éclair. Notre dernière douleur reste aussi notre dernière curiosité. »

Jean-Marie Guyau : extrait de l’Irreligion de l’Avenir

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  • L’Irréligion de l’avenir sur Wikisource en lecture libre, c’est  ICI

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2 réflexions au sujet de « Jean-Marie Guyau (1854-1888) – Non, pas un de mes rêves peut-être ne sera perdu… »

  1. Par quel chemin tombe-t-on sur Jean-Marie Guyau ? Je serais bien curieuse de consulter quelques historiques de vos parcours sur l’internet.
    Je n’aurais pas pensé que G. Bruno était une femme. J’ai sous les yeux un exemplaire de 1926 du « Tour de France par deux enfants; livre de lecture courante avec 212 gravures instructives pour les leçons de choses et 19 cartes géographiques » pas encore lu; rapporté de chez le bouquiniste érudit de Sainte Foy la grande, un des ouvrages offerts lors d’une visite au cours de l’année.
    Est-ce votre mal de tête qui suscite cette citation d’un jean Marie funèbre et jaculatoire ? Je vous souhaite une nuit apaisée.

    • J’ignorais l’existence de J-M Guyau jusqu’à ce que je m’intéresse à Camus et à sa relation hédoniste avec le monde (à la recherche du fameux « sentiment océanique » de Romain Rolland et de « l’âme du Monde ») pour laquelle je prépare un prochain article. Camus a été influencé dans son évolution intellectuelle par Jean Grenier, son professeur de philosophie à Alger, qui lui a fait découvrir Nietzsche et une vision contemplative du monde. Or Nietzsche a lui même été influencé par J-M. Guyau qui professait des idées philosophiques très proches des siennes (on l’a surnommé le « Nietzsche français »). On le sait car il a été abondamment cité par Nietzsche et on a retrouvé dans la bibliothèque de ce dernier après sa mort 2 livres de Guyau annotés positivement de sa main. Ils étaient d’ailleurs tous les deux sur la Riviera au même moment, l’un à Nice, l’autre à Menton (où Guyau est mort à 33 ans) mais il ne semblent pas s’être rencontrés bien que fréquentant la même librairie de Nice. En dehors d’une attitude épicurienne vis à vis de la vie, Guyau et Camus possèdent de nombreux points communs : ils étaient tous les deux tuberculeux et sont morts jeunes et il semble que cette attitude de « vouloir mordre la vie à pleine dents » et leur réflexion sur leur rapport au monde soient aussi liés à la maladie qui en faisait des humains en souffrance et en sursis… Le fait qu’un penseur aussi important que Guyau ait été « mis au placard » par l’historiographie officielle de la philosophie (ce n’est pas le seul) est un exemple de plus qui démontre que cette discipline est fortement marquée par des choix idéologiques. J’ai appris que Michel Onfray a traité de ce philosophe dans son essai « La construction du surhomme » paru en 2011 (que je n’ai pas lu), traitement qui comme d’habitude recueille certaines critiques. Les ouvrages principaux de Guyau ont été réédités, plusieurs ouvrages analytiques de sa pensée ont été récemment publiés et il y a de nombreux articles sur Internet…

      Pour ce qui est du nom d’emprunt utilisé par Augustine Fouillée la mère de J-M Guyau pour écrire « Tour de la France par deux enfants », il faut savoir qu’à l’époque (en 1877), les femmes écrivains n’étaient pas prises au sérieux et qu’il valait mieux pour elles pour des raisons commerciales se cacher derrière un nom masculin; c’est ainsi que les premiers ouvrages de Colette ont été publiés sous le nom de son mari Willy (outre le fait que celui-ci était un escroc). Le fait que le pseudonyme utilisé ait été celui du moine italien Giordano Bruno brûlé par l’Inquisition en 1600 est un signe de l’état d’esprit progressiste de la mère de J-M Guyau et qui a du régner plus tard dans la famille Guyau-Fouillée (Alfred Fouillée, lui-même philosophe, avec qui Augustine Guyau s’était remariée était le beau-père de J-M Guyau). Au total, jusqu’au 1914, l’ouvrage aura été vendu à 7 millions exemplaires. 1,4 million d’exemplaires seront vendus par la suite jusqu’en 1976. Il est donc normal de trouver aujourd’hui certains de ces exemplaires, j’en ai également un en ma possession, déniché dans une brocante.

      Quant au choix du thème de la mort pour cet extrait publié de J-M Guyau, je l’ai choisi pour le détachement et le stoïcisme qu’il exprime vis à vis de la Grande Faucheuse et je terminerais par quelques vers du poète suédois Tomas Tranströmer :

      Il arrive au milieu de la vie
      que la mort vienne prendre nos mesures.
      Cette visite s’oublie et la vie continue.
      Mais le costume se coud à notre insu.

      Bonnes lectures

      Enki

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