Teilhard de Chardin : Réflexion sur le bonheur

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   Afin de mieux comprendre comment se pose à nous le problème du bonheur, et pourquoi, devant lui, nous sommes amenés à hésiter, il est indispensable, pour commencer, de faire un tour d’horizon, c’est-à-dire de distinguer trois attitudes initiales, fondamentales, adoptées en fait par les hommes en face de la Vie. 
  Guidons-nous, si vous le voulez bien, par une comparaison. Supposons des excursionnistes partis pour l’escalade d’un sommet difficile ; et considérons leur groupe quelques heures avant le départ. A ce moment on peut imaginer que l’équipe se divise en trois sortes d’éléments :

1) Les uns regrettent d’avoir quitté l’auberge. La fatigue, les dangers leur paraissent disproportionnés avec l’intérêt dusuccès. Ils décident de revenir en arrière.
2) Les autres ne sont pas fâchés d’être partis. Le soleil brille, la vue est belle. Mais pourquoi monter plus haut ? Ne vaut il pas mieux jouir de la montagne là où on se trouve, en pleine prairie ou en plein bois ? Et ils s’étendent sur l’herbe ou explorent les environs, en attendant l’heure du pique-nique.
3) D’autres enfin, les vrais alpinistes, ne détachent pas leurs yeux des cimes qu’ils se sont juré d’atteindre. Et ils repartent en avant.

     Des fatigués, des bons vivants, des ardents. Trois types d’Homme que nous portons en germe, chacun au fond de nous-mêmes, et entre lesquels, en fait, se divise depuis toujours l’Humanité autour de nous.

1) Des fatigués (ou des pessimistes), d’abord.
     Pour cette première catégorie d’hommes, l’existence est une erreur ou un raté. Nous sommes mal engagés, et par conséquent il s’agit, le plus habilement possible, de quitter le jeu. Portée à l’extrême, et systématisée en doctrine savante, cette attitude aboutit à la sagesse hindoue, pour qui l’Univers est une illusion et une chaîne, ou à un pessimisme « schopenhauerien ». Mais, sous une forme atténuée et commune, la même disposition apparaît et se trahit dans une foule de jugements pratiques que vous connaissez bien. « A quoi bon chercher ?… Pourquoi ne pas laisser les sauvages à leur sauvagerie, et les ignorants à leur ignorance ? Pourquoi la Science et pourquoi la Machine ? N’est-on pas mieux étendu que debout ? mort que couché ? ». Tout ceci revient à dire, au moins implicitement, qu’il vaut mieux être moins qu’être plus, et que le mieux serait de ne pas être du tout.

2) Des bons vivants (ou des jouisseurs) ensuite.
     Pour les hommes de cette deuxième espèce, il vaut mieux certainement être que ne pas être. Mais « être », prenons y garde, prend alors un sens tout particulier. Être, vivre, pour les disciples de cette école, ce n’est pas agir, mais c’est se remplir de l’instant présent. Jouir de chaque moment et de chaque chose, jalousement, sans en rien laisser perdre, et surtout sans se préoccuper de changer de plan : en ceci consiste la sagesse. Que la satiété vienne, on se retournera sur l’herbe, on se dégourdira les jambes, on changera de point de vue ; et ce faisant, du reste, on ne se privera pas de descendre. Mais, pour et sur l’avenir on ne risque rien, à moins que, par un excès de raffinement, on s’intoxique à jouir du risque pour lui-même, que ce soit pour goûter le frémissement d’oser ou pour sentir le frisson d’avoir peur.
     Tel nous représentons-nous, sous une forme simpliste, l’ancien hédonisme païen, de l’école d’Épicure. Telle était en tout cas, il n’y a pas longtemps, dans les cercles littéraires, la tendance d’un Paul Morand, ou celle d’un Montherlant ou, beaucoup plus subtile, celle d’un Gide (celui des Nourritures Terrestres), pour qui l’idéal de la vie est de boire sans jamais étancher (mais plutôt de façon à augmenter) sa soif nullement avec l’idée de reprendre des forces, mais par souci de rester prêt à se pencher, toujours plus avidement, sur toute source nouvelle.

3) Et des ardents, enfin.
     Ceux-là, veux-je dire, pour qui vivre est une ascension et une découverte. Non seulement, pour les hommes formant cette troisième catégorie, il vaut mieux être que ne pas être, mais encore il est toujours possible, et uniquement intéressant, de devenir plus. Aux yeux de ces conquérants épris d’aventures, l’être est inépuisable, non pas à la manière gidienne, comme un joyau à facettes innombrables, qu’on peut tourner en tous sens sans se lasser, mais comme un foyer de chaleur et de lumière dont il est possible de se rapprocher toujours plus. On peut plaisanter ces hommes, les traiter de naïfs, ou les trouver gênants. Mais en attendant ce sont eux qui nous ont faits, et c’est d’eux que s’apprête à sortir la Terre de demain.

     Pessimisme et retour au Passé ; jouissance du moment présent ; élan vers l’Avenir. Trois attitudes fondamentales, je disais bien, en face de la Vie. Et par suite, inévitablement, voilà qui nous replace au coeur même de notre sujet-trois formes opposées de bonheur en présence :

1) Bonheur de tranquillité, d’abord. Pas d’ennuis, pas de risques, pas d’efforts. Diminuons les contacts-restreignons nos besoins-baissons nos lumières-durcissons notre épiderme-rentrons dans notre coquille. — L’homme heureux est celui qui pensera, sentira et désirera le moins.

2) Bonheur de plaisir, ensuite, — plaisir immobile, ou, mieux encore, plaisir incessamment renouvelé. Le but de la vie n’est pas d’agir et de créer, mais de profiter. Donc, moindre effort encore, ou juste l’effort nécessaire pour changer de coupe et de liqueur. S’étaler le plus possible, comme la feuille aux rayons du soleil-varier à chaque instant sa position pour mieux sentir : voilà la recette du bonheur.- L’homme heureux est celui qui saura savourer le plus complètement l’instant qu’il tient entre les mains.

3) Bonheur de croissance, enfin. — De ce troisième point de vue, le bonheur n’existe pas ni ne vaut par lui-même, comme un objet que nous puissions poursuivre et saisir en soi ; mais il n’est que le signe, l’effet, et comme la récompense de l’action convenablement dirigée. « Un sous-produit de l’effort », dit quelque part A. Huxley. Ce n’est donc pas assez, comme le suggère l’hédonisme moderne, de se renouveler n’importe comment pour être heureux. Nul changement ne béatifie, à moins qu’il ne s’opère en montant. — L’homme heureux est donc celui qui, sans chercher directement le bonheur, trouve inévitablement la joie, par surcroît, dans l’acte de parvenir à la plénitude et au bout de lui-même, en avant.

Bonheur de tranquillité, bonheur de plaisir, bonheur de développement.
     Entre ces trois lignes de marche, la Vie, au niveau de l’Homme, hésite et divise son courant, sous nos yeux. Pour motiver notre choix, n’y aurait-il vraiment, comme on le répète, qu’une préférence individuelle de goût et de tempérament ?
      Ou bien pouvons-nous trouver quelque part une raison, indiscutable parce que objective, de décider qu’une des trois voies est absolument la meilleure, et par conséquent la seule qui puisse authentiquement nous béatifier ?

Teilhard de Chardin : Réflexions sur le bonheur

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« j’exerce mon droit à la paresse ! »

Sérénité, plaisir, dépassement de soi = équilibre
     Pourquoi avoir à choisir entre ces trois attitudes ? Pourquoi ce que Teilhard de Chardin appelle le « bonheur » et que pour ma part je préfère appeler équilibre ou harmonie de vie ne serait-il pas composé d’un mélange de « tranquillité » que je préfère appeler sérénité si cela correspond au sentiment légitime d’un état de repos mérité, de « plaisir » et de « croissance » que je préfère appeler dépassement de soi si ce dépassement et la lutte qu’il impose est  rendu nécessaire par des raisons légitimes. Être « surhomme » à la manière nietzschéenne de temps en temps est bien assez… En tant que randonneur, puisque Teilhard de Chardin prend comme exemple pour appuyer son propos les excursionnistes, j’avoue avoir à diverses reprises renoncé à une sortie programmée, par paresse ou parce que je considérais avoir mieux affaire de même que j’ai pu persévérer stupidement dans la réalisation d’une course en montagne dans de mauvaises conditions atmosphériques ou techniques par bravade. La personnalité des êtres humains est comme la vie : multiforme, évolutive et possède une histoire. Pourquoi vouloir ranger absolument les êtres dans des catégories strictes et figées ? Les comportements sont sans doute catégoriels mais un individu peut avoir de multiples comportements en fonction du contexte, des circonstances et de ses besoins propres. C’est cette multiplicité et variété des comportements qui fait la richesse d’un être et d’une vie et leur permet de s’adapter au monde et d’évoluer. À l’inverse, c’est la stricte référence à un comportement unique qui l’appauvrit. Quant à la « béatification », suprême récompense de ceux qui ont tout sacrifié, je la laisse aux maniaques, aux fanatiques et aux saints

Enki sigle

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