Les mots et les images d’un paysage sublime : les Chutes du Rhin à Schaffhausen vues par Victor Hugo et les peintres romantiques.

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      Des rochers audacieusement suspendus au-dessus de nous et faisant peser comme une menace, des nuages orageux s’accumulant dans le ciel et s’avançant dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans dans toute leur puissance destructrice, des ouragans auxquels succède la dévastation, l’océan immense soulevé de fureur, la cascade gigantesque d’un fleuve puissant, etc., réduisent notre pouvoir de résister à une petitesse insignifiante en comparaison de la force dont ces phénomènes font preuve. Mais, plus leur spectacle est effrayant, plus il ne fait qu’attirer davantage, pourvu que nous nous trouvions en sécurité; et nous nommons volontiers sublimes ces objets, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de leur moyenne habituelle et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’une tout autre sorte, qui nous donne le courage d’être capables de nous mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature.

Kant, Livre II Analytique du sublime– § 28 De la nature comme force

     C’est dans les années soixante dix que j’ai découvert les Chutes du Rhin en traversant ce fleuve dans la petite ville frontière de Schaffhausen pour me rendre en Souabe allemande. J’jgnorais alors l’importance de ce site dans l‘imaginaire européen de la fin du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe siècle lorsqu’il faisait partie des lieux incontournables que tout européen cultivé (et fortuné) devait avoir visité lors de sa tournée des Alpes Suisses. Habitué des fortes crues printanières des torrents et rivières des Alpes et des cascades de grande hauteur, je dois dire que je n’avais pas été vivement impressionné par cette chute d’eau mais pour la plupart des étrangers qui découvraient la Suisse et les Alpes, celle-ci était la première qu’ils rencontraient de leur existence et elle devait à ce titre les impressionner profondément. Les journaux et compte-rendus de voyage en témoignent. La mode était alors à l’exploitation du sentiment du « sublime » dans les Alpes et il m’a semblé intéressant, en relation avec le travail en cours dans ce blog sur l’éclosion de ce sentiment de présenter quelques textes, illustrations et photographies propres à ce site.

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Vue de la Chute du Rhin à Lauffen près de Schaffhouse en Suisse

Gmelin, Wilhelm Friedrich – Vue de la Chute du Rhin à Lauffen près de Schaffhouse en Suisse, 1783

Du « Grand Tour » au tourisme européen

Victor Hugo en 1848 par Lafosse       Victor Hugo aura été un grand voyageur. De chacun de ses voyages il rapporte dessins, peintures et notes. Elle lui serviront  à composer des récits de voyages : Le Rhin (1842) qui décrit trois de ces précédents voyages en Allemagne, sur le Rhin réalisés en 1838, 1839 et 1840 en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet, France et Belgique (1892), Alpes et Pyrénées (1890) et enfin Choses vues, publiées en 1887 et 1900, quelques années années après sa mort survenue en 1885. Il retournera sur le Rhin à cinq reprises, en 1862 (après Bruxelles, visite de Trêves et de Cologne, 1863 (après Dinant et Luxembourg, visite de Trêves, Bingen, Heidelberg, les rives du Neckar, Sarrebrück et la Sarre), 1864 (Après la Belgique et le Luxembourg, Trêves, Francfort-sur-le-Main, Heidelberg, Karsrühe, Mannheim, Mayence, Bingen, Cologne et Aix-la-Chapelle puis la Belgique  et 1865 (Après Bruxelles, Aix-la-Chapelle, Mayence, Heidelberg, Bade, Karlsrühe, Antweiler, Vianden) et en septembre 1869 à l’occasion de son voyage en Suisse pour se rendre à l’invitation de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté à son congrès de Lausanne. La publication « Le Rhin, lettres à un ami » publié une première fois en 1842 et rééditée en version élargie en 1845 est une fiction littéraire puisque seulement cinq des lettres sur les trois cent présentées sont réelles, les autres ayant été composées à partir de son journal ou d’ajouts écrits ultérieurement. Elle concerne principalement le voyage de 1839 réalisé à partir de septembre avec Juliette Drouet au cours duquel le couple visitera Zurich et Lucerne (8 et 10 septembre) avec entre-temps un crochet par Constance et la chute du Rhin. Ce sera ensuite de nouveau Lucerne, l’ascension du Rigi, Thoune, Berne, Fribourg, Bulle, Vevey, Chinon, Lausanne et Genève le 23 septembre et le retour en France.

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Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812)     Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812) peintre anglais d’origine française est né à Strasbourg, ancienne ville d’Empire rattachée au Royaume de France depuis 1685. Son père pratiquait l’art du portrait miniature et était également graveur. Installé à Paris dés 1755, le jeune homme engagea des études artistiques auprès du portraitiste Charles-André van Loo, du peintre italien de marine et de guerre Francesco Giuseppe Casanova ainsi qu’à l’académie Jean-Georges Wille. Adoubé par Diderot, il fut élu à l’Académie Royale française et nommé peintre de Louis XV en 1766 mais à l’invitation de l’acteur et dramaturge britannique David Garrick, il gagne Londres en 1771 pour devenir responsable de la scène du Théâtre Royal de Drury Lane. La carrière de Loutherbourg sera éclectique, avant-tout peintre de paysage, il sera également peintre d’histoire, décorateur de théâtre, l’inventeur d’un spectacle de théâtre miniature, l’Eidophysikon qui préfigure les Dioramas, mais également un homme passionné par l’occultisme et le mysticisme, qui abandonnera pour un temps la peinture afin de devenir guérisseur. Il traînait partout une réputation sulfureuse. Il a été ainsi un moment lié au mage Cagliostro qu’il a suivi en Suisse où il aurait tenté de l’assassiner. Sa production artistique est inégale et reflète la fluctuation de ses états d’âme; en dehors des scènes de batailles qu’il a peint à la fin de sa vie, elle va de la représentation de scènes champêtres plates et ennuyeuses à des toiles puissantes inspirées de scènes apocalyptiques tirées de la Bible ou de la Nature montrant incendie, avalanche, inondation, foudre, etc., bien en rapport avec le désir de « sublime » qui caractérise l’époque. En dehors de l’emblématique «Avalanche dans les Alpes» exposé à la Tate Galerie, les œuvres présentées ci-après concernent «Les Chutes de Rhin»

An Avalanche in the Alps 1803 Philip James De Loutherbourg 1740-1812 Presented by the Friends of the Tate Gallery 1965 http://www.tate.org.uk/art/work/T00772

Philippe Jacques de Loutherbourg – Avalanche dans les Alpes, 1803

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william-henry-bartlett-1809-1854      William Henry Bartlett (1809-1854) est un illustrateur anglais né à Londres. Mis en apprentissage en 1822  chez John Britton, un architecte et antiquaire, en 1822, il y reçut une éducation à la fois théorique et pratique en étudiant et copiant des dessins architecturaux du passé et en visitant, avec Britton, des ruines anglaises célèbres ; il en fit des dessins détaillés qui devaient être gravés et devaient orner les propres publications de Britton. Au début, ces dessins étaient purement architecturaux, comme en témoignent ceux qui furent publiés dans le dernier tome de l’ouvrage en cinq volumes de Britton, The architectural antiquities of Great Britain [], paru à Londres en 1826 mais plus tard, la qualité des dessins de Bartlett et son intérêt pour les paysages poussèrent Britton à publier en 1836 Picturesque antiquities of the English cities []. Bartlett se serait rendu à quatre reprises en Amérique du Nord : en 1836–1837 aux États-Unis pour réaliser des illustrations destinées au livre de Nathaniel Parker Willis intitulé American scenery […] , en 1838 au Canada afin d’exécuter des dessins pour un autre livre de Willis, Canadian scenery illustrated […], puis en 1841 et en 1852Il a également illustré de ses nombreux dessins le livre de William Beattie The Danube, its history, scenery, and topographie paru à Londres en 1844. (Une version en langue française a été publiée en 1849 sous le titre Le Danube illustré, Paris, Mandeville, en 2 tomes reliés en un volume ( 102 pp.) avec 64 gravures hors-texte). Son apprentissage terminé, Bartlett a continué à travailler comme compagnon pour Britton, tout en exécutant des dessins pour d’autres éditeurs londoniens, c’est ainsi qu’il a réalisé les illustrations pour le livre de William Beattie (1793-1875), physicien et poète écossais,  Switzerland illustrated, publié en 1836 par George VirtueBartlett a envoyé 108 dessins à la plume, au crayon et à la sépia à des graveurs, formés par l’artiste Joseph Mallord William Turner, qui les gravèrent à l’eau-forte sur des planches en acier pour le compte de Virtue. Les milliers de reproductions qu’on en a tiré témoignent de la réussite de Bartlett à satisfaire le goût populaire pour les sites pittoresques et le sublime des paysages de montagnes. Dans la dernière partie de sa vie, Bartlett a fait, sans interruption, d’importants voyages pour illustrer des œuvres sur la Syrie, la Terre sainte et l’Asie Mineure, la côte méditerranéenne, le nord de l’Italie, les Pays-Bas et la Belgique, l’Écosse, l’Irlande, les régions côtières de la Grande-Bretagne, le Bosphore, le Danube, les États-Unis et le Canada. Son travail présente un grand intérêt tant du point de vue de l’extraordinaire sens de la mise en scène de l’artiste que par la précision de son trait en particulier pour les embarcations sur le Danube. Il est mort au cours d’une traversée en mer au large de Malte et a été immergé.

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William Henry Barlett – Les Portes de fer (Le Danube illustré), 1844-1849

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La cataracte du Rhin à  Schaffhouse (Schaffhausen)

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Schmidt, Friedrich August – La Chute du Rhin près de Schaffhouse, vers 1810 

     Voici la représentation type des nombreux tableaux et gravures réalisées à la fin du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe siècle de ce que l’on appelait alors la chute ou la cataracte du Rhin de Schaffouse en Suisse. Une vue d’ensemble du site prise à une distance moyenne avec un premier plan bucolique de bergers, de pêcheurs ou de marins affairés au transbordement des marchandises contrastant avec la violence dégagée par les remous de la chute d’eau d’où émergent cinq rochers aux formes étranges que Victor Hugo va comparer « aux anciennes piles rongées d’un pont de titans ». On distingue de droite à gauche pour suivre le périple emprunté par l’écrivain :  le château de Laufen perché sur une  éminence dominant le fleuve, la pente boisée et le jardin où serpente le sentier qui conduit à la galerie de bois  aménagée sur un rocher escarpé surplombant la chute où les visiteurs se situent au plus près  de celle-ci et où ils se voient « entièrement percé des eaux réduites en poussière » pour reprendre l’expression d’un guide publié à cette époque. Enfin sur l’autre rive,   le bâtiments industriels dits « des Usines ». C’est en aval de la chute que s’effectuait le débarquement ou l’embarquement des marchandises qui empruntaient la voie navale du Rhin, un service permettait de traverser le fleuve en nacelle au plus près de la chute mais il ne semble pas d’après son récit que Victor Hugo l’ait emprunté.

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Victor Hugo, Le Rhin, lettres à un ami, Lettre XIV – Saint-Goar, 17 août.

     Vous savez, je vous l’ai dit souvent, j’aime les fleuves. Les fleuves charrient les idées aussi bien que les marchandises. Tout a son rôle magnifique dans la création. Les fleuves, comme d’immenses clairons, chantent à l’océan la beauté de la terre, la culture des champs, la splendeur des villes et la gloire des hommes.
     Et, je vous l’ai dit aussi, entre tous les fleuves, j’aime le Rhin. La première fois que j’ai vu le Rhin, c’était il y a un an, à Kehl, en passant le pont de bateaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas. Je me souviens que j’éprouvai alors un certain respect en traversant le vieux fleuve…
     …Ce soir-là… je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. ïl était enflé et magnifique au moment où je le traversais. Il essuyait aux bateaux du pont sa crinière fauve, sa barbe limoneuse, comme dit Boileau. Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.
     Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne.

La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse au clair de la Lune prise au-dessus des Usines et du Village de Neuhauss sur la rive droite de ce fleuve

Philippe Jacques de Louthertbourg – La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse au clair de la Lune prise au-dessus des Usines et du village de Neuhauss sur la rive droite de ce fleuve, 1797

Loutherbourg-Les Chutes du Rhin à Schaffhausen, 1788

Philippe Jacques de Loutherbourg (graveur Chr. de Mechel) – Les Chutes du Rhin à Schaffhausen, 1788, 

La cataracte du Rhin 

      Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant, rapidité terrible. Poussière d’eau, tout à la fois fumée et pluie. à travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement. Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d’aspects divers et de grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d’un pont de titans. L’hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées noires.
     Le plus rapproché de ces rochers est d’une forme étrange ; il semble voir sortir de l’eau pleine de rage la tête hideuse et impassible d’une idole hindoue, à trompe d’éléphant. Des arbres et des broussailles qui s’entremêlent à son sommet lui font des cheveux hérissés et horribles
     À l’endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher disparaît et reparaît sous l’écume comme le crâne d’un géant englouti, battu depuis six mille ans de cette douche effroyable
     Le guide continue son monologue. — la chute du Rhin est à une lieue de Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d’une hauteur de  » septante pieds « .
     L’âpre sentier qui descend du château de Laufen à l’abîme traverse un jardin. Au moment où je passais, assourdi par la formidable cataracte, un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde, jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans des gueules-de-loup roses. 
     Ce sentier a des stations variées, où l’on paie un peu de temps en temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la peine qu’elle se donne. Il faut bien qu’avec toute cette écume qu’elle jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu’un. C’est bien le moins. 

La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse, au moment du lever du Soleil prise .

Philippe Jacques de Loutherbourg – La cataracte du Rhin près de Schaffhouse au moment du lever du soleil au-dessous de la Tour du Péage, à l’endroit où l’on décharge les marchandises pour descendre le fleuve, 1797

Loutherbourg (graveur Chr. de Mechel) - La cataracte du Rhin près de Schaffhouse au moment du lever du soleil au-dessous de la Tour du Péage, à l'endroit où l'on décharge les marchandises pour descendre le fleuve, 1797

La même vue du même peintre gravée en 1797 par le graveur Chr. de Mechel

     Je suis parvenu par ce sentier jusqu’à une façon de balcon branlant pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre
     Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. On s’appuie à une barrière de bois qui tremble. Des arbres jaunis, – c’est l’automne, – des sorbiers rouges entourent un petit pavillon dans le style du café turc, d’où l’on observe l’horreur de la chose. Les femmes se couvrent d’un collet de toile cirée (un franc par personne). On est enveloppé d’une effroyable averse tonnante
     De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est au milieu de la cataracte, se dresse un chevalier troubadour en bois peint appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû risquer sa vie pour aller planter ce décor de l’ambigu au milieu de la grande et éternelle poésie de Jéhovah
      Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix. Au-dessus d’une épouvantable croupe d’écume, on aperçoit une maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette douce et heureuse cabane. 
      Je suis allé jusqu’à l’extrémité du balcon ; je me suis adossé au rocher. 
       L’aspect devient encore plus terrible. C’est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de si près. C’est admirable. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête
       Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc, j’ai remarqué une petite touffe d’herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse ! Dans ce déluge, une goutte d’eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d’herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas ! C’est qu’il leur a manqué cette goutte d’eau qui ne sort pas de la terre, mais qui tombe du ciel, l’amour !

            Victor Hugo, Lettre XXXVIII 

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Un dessinateur de génie : William Henry Bartlett

William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von W. Hill. - Der Rheinfall..

William Henry Bartlett (1809-1854), La chute du Rhin vue du Fischetz (ci-dessus) et en amont de la chute (ci-dessous), 1836. On distingue la galerie de bois qui décrite par Hugo qui s’avance vers le gouffre.

William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von James Charles Armytage (um 1820-1897) - Der Rheinfall.

        Le dessinateur de talent William Henry Bartlett est l’un des seuls illustrateurs à avoir dérogé à la traditionnelle présentation paysagère d’ensemble du site et à avoir cherché à représenter au plus près la force violente et bouillonnante des eaux. En cela, ses dessins se rapprochent des prises de vue de photographes contemporains présentées ci-après.

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Rheinfall – Photoglob

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Rheinfall Schaffhausen – Gerig, Uwe (Fotograf), 2008

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La Suisse pittoresque ornée de vues dessinées spécialement pour cet ouvrage par W. H. BARTLETT, Esq. – Texte de William Beattie traduit de l’anglais par L. de Bauclas.

Extrait du volume II, chapitre relatif aux Chutes du Rhin

     Mais, quittant ces scènes d’une vie tranquille et privée, nous allons nous occuper d’un des tableaux les plus admirables qu’offre la nature, de la chute de Schaffhouse, qui, depuis si longtemps, a attiré et attire encore tant de milliers de voyageurs.
     Cette grande interruption de la navigation du Rhin a donné naissance à la ville de Schaffhouse. Construite dans l’origine pour servir d’entrepôt aux marchandises qu’il était nécessaire de débarquer à ce point, elle fut successivement embellie sous les auspices du couvent de Tous les Saints. Pendant l’espace d’une lieu au-dessus de Laufen, où commence la cataracte, le fleuve bouillonne dans un lit d’écueils, et forme ce qu’on peut appeler une succession de rapides. À mesure qu’il descend, il prend de la force et de la rapidité, et forme une large nappe azurée, jusqu’à ce que, se couvrant d’une blanchissante écume, il se précipite en trois branches séparées, d’une hauteur de quatre-vingt pieds environ, présentant le tableau le plus magnifique que l’on voit en Suisse. Le moment le plus favorable pour ne rien perdre de la grandeur de cette chute est vers le coucher du soleil au mois de juillet. Les eaux sont alors à leur plus haut degré d’élévation; et la tranquillité qui règne en ce moment, ainsi que la demi-teinte de lumière qui se reflète sur la cascade, contribue puissamment à augmenter l’effet qu’elle produit. Celle-ci semble alors descendre avec l’impétuosité d’une avalanche, remplissant l’air d’un nuage de vapeurs, et du fracas étourdissant de sa chute. À cette heure, l’écume est d’une blancheur éblouissante; des nuages d’une pluie fine se forment et s’évanouissent successivement; et enfin le gouffre dans lequel se précipite cette masse d’eau offre l’image d’un orage en miniature. Les arbres et les rocs, agités par le choc continuel imprimé à l’atmosphère, le rugissement dont rien n’amortit l’effet, et au milieu une voix de stentor ne s’entendrait pas plus que celle d’une jeune fille respirant à peine, tout cet ensemble produit une impression qu’il est aussi difficile de rendre qu’oublier. Si la pleine lune vient éclairer cette scène, alors tout change, et, sous sa magique influence, prend encore un caractère plus imposant et plus majestueux qui se renouvelle d’heure en heure, et se présente successivement sous des aspects différents. Le moment peut-être où tout se réunit pour donner à ce tableau la grandiose magnificence dont il est susceptible, est un peu après minuit. A cette heure, la nature ne paraît avoir qu’une voix, à laquelle l’homme, dans un silence respectueux, prête une oreille attentive, tandis que l’écume bouillonnante couvre de son brûlant reflet tous le objets environnants.
     Au lever du soleil, la scène change également; mais sans perdre de sa magnificence, elle prend alors une teinte différente. Alors…

« But on the verge,                                                                     Mais à l’aube,
From side to side, beneath the glittering morn,         D’un côté à l’autre, sous le matin étincelant,
An Iris sits, amidst the infernal surge,                        L’Iris est là, au milieu de la montée infernale,
Like hope upon a death-bed, (…) »                               comme l’espoir sur un lit de mort, (…)

Byron, Childe Harold’s Pilgrimage,  LXXII                 (traduction Enki)

     Les masses de rochers isolés, qui forcent le fleuve à se précipiter par trois points séparés n’ont pas plus de communication avec les deux rives que si celles-ci formaient quelque point inaccessible des Alpes. Ils sont couverts de quelques arbrisseaux verts, et quelquefois même on y a placé des alpins, qui certainement n’avaient rien à craindre de l’extérieure et qui trouvaient à s’y nourrir; mais la population ne pouvait pas outre-passer le territoire. Ces rochers s’élèvent à une hauteur considérable, et isolément semblent des écluses par lesquelles le fleuve, se divisant en trois branches, s’élance avec une inconcevable impétuosité. Le contraste qui se remarque dans cet ensemble n’est pas moins frappant. Avec ces arbrisseaux, ces plantes, ces fleurs, la colonie dont nous venons de parler, ces rocs sont là comme l’arche du déluge destinée à préserver de la destruction les plantes et les animaux, mais d’un déluge dont les eaux ne s’écoulent jamais. (…)
     L’effet de la chute ne tient pas seulement à sa hauteur, car, sous ce rapport, elle est inférieure à beaucoup d’autres en Suisse; mais il est produit principalement par l’énorme masse d’eau qui se précipite avec un fracas assourdissant, et par une rapidité que n’offre aucune autre cascade en Europe. Celle de Terni, qu’on lui a souvent comparée, a un aspect tout-à-fait différent. Soit par le volume des eaux, soit par le paysage et les objets qui l’environnent, elle a un caractère entièrement distinct de celui de la cascade de Lauffen, dans laquelle se montrent principalement la grandeur et la sublimité.
     En descendant le rocher escarpé qui domine la cataracte, le sentier conduit à un échafaudage, d’où le visiteur peut, avec moins de danger d’y être étouffé par la violence de l’air qu’il y en a à Niagara, s’avancer jusqu’à une certaine distance au-dessus de la chute, et jouir de l’effrayant plaisir de s’arrêter sur une planche glissante suspendue entre lui et l’éternité.

     Si le principe de vie qui anime tous les objets environnants est, comme le D. Macculoch l’a très bien observé, une des causes de l’effet que la cataracte produit sur l’esprit, cet effet est aussi dû en grande partie à cette image de l’éternité qu’entraîne avec lui ce flux sans commencement ni fin. Ce n’est pas l’éternité seule du fleuve qui coule et coulera jusqu’à ce que les temps ne soient plus; mais chaque moment est un moment de puissance et d’effort, et chacun de ces efforts, pareil à celui qui l’a précédé, est violent et infatigable comme lui. L’orageuse furie de la chute ne s’apaise jamais. Les guerres que se livrent le autres éléments ne sont que passagères : les vagues de l’océan courroucé se calment, les roulement de foudre cessent de se faire entendre, et le feuillage qu’agite l’orage étale bientôt le reflet brillant des gouttes d’eau qui le couvrent, lorsque les rayons du soleil viennent de nouveau animer la nature. Mais ici chaque instant est une tempête, et cette tempête se fera entendre pendant l’éternité.

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