Quand sur les lieux les mémoires s’empilent : au sujet des « Wandrers Nachtlied » de Gœthe

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Goethe à 79 ans par Josef Karl Stieler en 1828.

      Gœthe a écrit plusieurs poèmes sur le thème de la nuit et de la quête de l’harmonie avec le monde. Deux de ces poèmes font partie des « Wandrers Nachtlied »  (Chants nocturnes du voyageur) et chacun a été mis en musique par des compositeurs célèbres. Ces deux poèmes forment une paire; dans le premier, intitulé «Der vom Himmel du bits», le poète en proie au tourment se décrit recherchant la paix de l’âme qu’il n’a pas encore trouvé. Le second poème intitulé «Über allen Gipfeln» ou encore «Ein gleiches»considéré comme l’un des poèmes les plus adulés de la littérature allemande suggère que l’état de repos est inévitable puisque faisant partie de l’ordre naturel de la Nature. 

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la maison de Gœthe à Weimar

     Si l’on s’intéresse aux conditions dans lesquelles le premier de ces deux poèmes a été écrit en 1776 et en particulier du lieu qui inspira son auteur, on apprend que ce lieu, une clairière perdue dans une forêt de hêtres au milieu de laquelle se dressait un chêne vénérable, était proche de la ville de Weimar, alors surnommée l’Athènes du Nord parce s’y était épanoui avec bonheur les idées de l’humanisme et du classicisme allemand. Après la mort du poète, le chêne sous lequel le poème avait été rédigé et qui portait, gravé sur son écorce, les initiales de son nom jointes à celles de son amour platonique, Charlotte von Stein,  était devenu un arbre sacré au pied duquel les allemands allaient se promener et se recueillir.  par quelle ironie cynique de l’histoire, ce lieu sacré agit pu devenir, 161 années plus tard en 1937, un lieu d’inhumanité et de mort où l’on enfermait des personnes contraintes au travail forcé, pour de simples délits d’opinions ou pour des raisons raciales… Forêt de hêtres en allemand se dit Buckenwald et c’est effectivement du tristement célèbre camp de concentration de Buckenwald auquel nous faisons allusion maintenant. Les nazis n’avaient en effet pas hésité à bâtir ce camp, expression à jamais de la barbarie et de l’horreur, tout autour du « Gœthe Eiche », le chêne de Gœthe, jusque là symbole respecté de culture et d’humanisme. Pour le poète israélien Amos Oz, le choix de cet emplacement qui aurait du être considéré comme sacré et dans ce cas protégé était la preuve que les nazis avaient la volonté de de construire une nouvelle Allemagne en faisant table rase d’une partie de leur passé et de leur patrimoine. À l’inverse, l’écrivain allemand Ernst Wiechert qui a été enfermé un court moment dans ce camp pour hostilité au régime se souvient du symbole de « Januskopfes Deutschland », de cette Allemagne-Janus au double visage que représentait ce chêne pour certains prisonniers du camp. Pour eux, l’Allemagne ancienne, la « vraie Allemagne » restait toujours vivante et cet arbre en était le symbole. Cet arbre dont il ne reste aujourd’hui que la souche calcinée est donc aujourd’hui à double mémoire mais la question se pose de savoir si deux mémoires aussi antinomiques peuvent coexister sur un même lieu et si le fait qu’une barbarie aussi monstrueuse ait pu exister n’est pas en définitive la preuve de l’insignifiance des idées humanistes qui avaient prévalues au temps de Gœthe. La venue des nazis serait alors la matérialisation dans la réalité du pacte faustien passé par l’Allemagne et ses élites avec le mal. Aujourd’hui, une nouvelle mémoire se superpose aux deux autres : en 2015, des migrants ont été logés dans des baraques de l’ancien camp : «C’est une solution d’urgence, mais c’est inévitable», avait expliqué Christian Hanke, maire du quartier berlinois de Mitte, en précisant qu’ «il y avait beaucoup de place dans les hangars».

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Eugène Delacroix – la chevauchée de Faust et Méphistophélès°°°

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Wandrers Nachtlied I  (Chant nocturne du voyageur) – 1776

Der du von dem Himmel bist,
Alles Leid und Schmerzen stillest,
Den, der doppelt elend ist,
Doppelt mit Erquickung füllest,
Ach, ich bin des Treibens müde!
Was soll all der Schmerz und Lust ?
Süßer Friede,
Komm, ach komm en meine Brust !

Johann Heinrich Wilhelm Tischbein - Goethe in the Roman Campagna (détail), 1786:1787 .png

Cette première version du poème a été écrite par Goethe le 12 février 1776  sur les pentes de l’Ettersberg et publié en 1780.

Toi qui viens du ciel
Tu apaises toutes les peines et toutes les souffrances,
Celui qui est deux fois plus misérable,
Tu le réconfortes doublement,
Ah, je suis fatigué de toute cette agitation !
À quoi bon tous ces tourments et plaisirs ?
Douce paix,
Viens, ah viens en mon cœur !

Franz Liszt en 1858.png

Le compositeur hongrois Franz Liszt a mis en musique ce poème en reprenant pour le titre le premier vers du poème « Der du von dem Himmel bits ». La version présentée ci-après, la S.279 (3 ème version de 1860), est chantée magnifiquement par le baryton Dietrich Fischer-Dieskau.

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Theobald Freiherr von Oer – La cour des muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

« Gœthe Eiche » (le chêne de Gœthe)

    L’Ettersberg est une montagne de Thuringe, ancien lieu de chasse préféré des ducs de Saxe-Weimar, située à une dizaine de km de la ville de Weimar, capitale du duché de Saxe-WeimarGœthe y habita de 1775 à 1832 avec d’autres membres éminents de la culture allemande tels que Schiller et Herder, plus tard Nietzsche y séjourna à son tour. Sur les pentes nord de la montagne se trouvait le château de chasse Ettersburg qui était devenu, à la fin du XVIIIe siècle, la résidence estivale de la veuve duchesse Anna Amalia et était l’un des lieux favoris de rencontre de l’élite des salons weimariens. C’est là que le jeune Goethe, alors âgé de moins de 30 ans, a réalisé ses premières pièces de théâtre sur une scène provisoire. Par la suite, devenu conseiller de la cour et ministre ducal responsable de la construction des routes, Goethe obtint la permission de visiter les parcs ducaux. Il avait coutume de d’effectuer de longues promenades sur l’Ettersberg en compagnie de son secrétaire Johann Peter Eckermann et de nombreux lieux portent la trace de ses pas.  Au pied du mont se trouvait le château de Charlotte von Stein l’amie intime et grand amour du poète à laquelle il écrivit 1.700 lettres et sur la pente nord, au milieu d’une forêt de hêtre (Buchenwald en allemand) se trouvait un chêne monumental nommé par la suite « Gœthe-Eiche » (le chêne de Gœthe) car il avait la réputation d’avoir abrité le poète lors de la rédaction du poème Wandrers Nachtlied I (Der vom Himmel du bits) ainsi que certains passages de son célèbre Faust dont la danse des sorcières de la nuit de Walpurgis. Eckermann, dans son livre « Entretiens avec Goethe dans les dernières années de sa vie », présente en date du 26 septembre 1827 le récit d’une promenade idyllique sur l’Ettersberg avec Gœthe où, assis, le dos tourné vers le chêne et dégustant un petit-déjeuner raffiné, le poète aurait dit : « Je venais souvent en ce lieu. Ici l’homme se sent comme la grande nature qui s’étend devant nos yeux – grand et libre – ce qu’il devrait toujours être ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après la mort de Goethe, la forêt entourant le château d’Ettenburg devint pour les habitants de Weimar l’un des lieux favoris de leurs promenades du dimanche. Ils se reposaient dans le parc établi par le grand-duc Carl Alexander et, depuis 1901, pouvaient admirer la vue sur Weimar depuis la hauteur de la Bismarckturm (tour de Bismarck). De même, il leur était permis de déjeuner au restaurant forestier. Le chêne de Gœthe situé non loin de là était également un lieu de promenade très fréquenté par les habitants de Weimar, qui s’amusaient à rechercher sur le tronc de l’arbre les initiales que le poète et Charlotte von Stein avaient gravés sur l’écorce.

*Tableau ci-dessus de Theobald Freiherr von Oer – la cour des Muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

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« Jedem das seine » (à chacun son du) : devise trônant à l’entrée du camp de Buchenwald

b4_4571_goetheoak44       Malheureusement ce haut lieu de la culture et de l’humanisme allemands, de l’esprit de tolérance et du raffinement intellectuel devait être souillé par la construction par les nazis à la fin de 1937 du camp de concentration de Buchenwald, à l’emplacement même du chêne sous lequel selon la légende Gœthe avait l’habitude de se reposer, de méditer et de travailler. C’est ainsi que ce chêne, symbole de l’humanisme le plus élevé, fut le témoin, durant huit années, de la barbarie la plus abjecte. Quelle ironie amère que ce poème Wandrers Nachtlied I de Gœthe qui prônait l’espérance de la venue d’une douce paix après les peines et les souffrances et l’inutilité des tourments et des plaisirs ait été écrits dans ce lieu devenu maudit où 250.000 prisonniers vécurent l’enfer et près de 50.000 y laissèrent la vie.  Une rumeur avait cours parmi les déportés selon laquelle l’Allemagne nazie disparaîtrait quand le chêne de Goethe serait abattu. Effectivement, le 24 août 1944, un bombardement allié du camp le réduisit en cendre. Il ne reste aujourd’hui que la souche du chêne pieusement conservé.

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Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté.

    Le cynisme et la perversité des nazis se révèlent dans le soin et « l’humanité » qu’ils prodiguaient aux animaux du jardin zoologique, créé pour l’agrément des gardiens. Certains, parmi les SS, osaient appliquer aux animaux (dans une moindre mesure cependant que ceux appliqués aux hommes) de mauvais traitements. Ils sont alors rappelés à l’ordre par leur commandant qui fait preuve à l’égard des animaux du zoo de « l’humanité » qu’il n’éprouvait pas le besoin de dispenser aux prisonniers du camp .
    Voici un extrait  de l’ordre n° 56 du 8 septembre 1938 qu’il a adressé aux gardiens du camp :

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        Le jardin zoologique de Buchenwald a été créé afin d’offrir aux hommes l’occasion de se divertir et de s’amuser dans leurs loisirs et de présenter quelques animaux dans leur beauté et leur caractère particulier, animaux qu’ils auront rarement l’occasion d’observer et de connaître dans leur environnement naturel.
    L’on est cependant en droit d’attendre et d’exiger de chaque visiteur qu’il fasse preuve de raison et d’amour envers les animaux et qu’il s’abstienne de tout acte qui ne serait pas convenable pour les animaux ou qui pourrait même compromettre leur santé ou leurs habitudes. (…) Entre-temps, l’on m’a signalé à maintes reprises que des hommes de la SS ont attaché la ramure du cerf à la clôture et ne l’ont coupé de ce lien qu’après un bon moment. En plus, l’on a constaté que le cerf a été attiré à la clôture et qu’on lui a mis de la feuille d’étain dans le museau. A l’avenir, je ferai identifier les auteurs de telles grossièretés et je les signalerai au chef de la SS du Reich pour qu’ils soient punis pour cruauté envers les animaux.
    Le commandant du camp de concentration de Buchenwald signé par Karl Koch SS-Standartenfüher

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Delarbre Léon, déporté – Le four crématoire à Buchenwald et ci-dessous à gauche : Le « chêne de Gœthe », 1944

Delarbre Léon, déporté - Le chêne de Gœthe à Buchenwald, 1944.png

     En écoutant la musique que Franz Liszt a créé sur le poème que Gœthe aurait rédigé sous le chêne de la forêt de hêtre de l’Ettersberg, comment ne pas penser aux prisonniers musiciens livrés de manière perverses par leurs bourreaux au ridicule et à l’autodérision. C’est ainsi que les SS avaient fait composer par les prisonniers un hymne spécifique au camp et formés un orchestre avec les meilleurs musiciens en les faisant se vêtir d’uniformes de cirque, orchestre qui devaient jouer au départ et au retour des kommandos de travail dont nombreux étaient ceux qui ne revenaient pas par suite des conditions de travail inhumaines qui leur étaient imposées.

Texte de Marco Valdo sur le « Chant de buchenwald », tiré de son blog

     À la fin de 1938, le directeur du camp de concentration de Buchenwald, édifié au milieu d’une forêt de de hêtres à quelques kilomètres de Weimar, se lamentait car tous les camps avaient leur hymne, excepté Buchenwald ; ce fut ainsi qu’il donna l’ordre aux prisonniers d’en composer un. Aucune des propositions ne rencontra la faveur de la direction, jusqu’à ce qu’en accord avec les prisonniers, le chef du bureau de poste, bien vu des SS du camp, se présenta comme l’auteur du texte et d’une musique qui deviendra « La Chanson de Buchenwald ». L’histoire des répétitions de ce morceau dans le gel hivernal allemand, à la fin décembre, a été racontée, entre autres, par un nommé Stefan Heymann, originaire de Mannheim, la ville de la première des « Brigands », la grande tragédie contre la tyrannie de Friedrich Schiller. Chaque bloc avait comme consigne de répéter durant les heures de liberté, jusqu’à un soir où il faisait « un froid de canard et tout lourdement enneigé », quand le directeur du camp « bourré à mort » donna l’ordre que les sept mille prisonniers exécutent le chant après l’appel du soir. Comme tout n’alla pas immédiatement, il exigea qu’il rechantent tous ensemble jusqu’à ce que fonctionne ; « le concert infernal »qui s’ensuivit, le convainquit dans les fumées de l’alcool, qu’il valait mieux faire répéter strophe par strophe. Et il en fut ainsi pendant quatre longues heures. Après quoi, Arthur Rödl, c’est le nom de ce directeur, commanda que les prisonniers retournent à leurs baraques, en chantant en rang de dix devant la tour de garde, où il se tenait avec d’autres SS « bourrés ». Les rangs qui ne chantaient pas correctement ou qui ne marchaient pas les épaules bien droites, devaient « impitoyablement » répéter tout le trajet ; ce ne fut que vers dix heures que « morts de faim et raides de froid » qu’ils rentrèrent tous à leurs baraques. « Cette scène dans l’hiver le plus profond, où des hommes affamés et sous la lumière glacée des projecteurs et dans la neige d’un blanc éblouissant furent sur l’esplanade d’appel à chanter, s’est enfoncée durablement dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé ». Qui étaient les deux prisonniers auteurs des vers et des notes ? La musique avait été composée par Hermann Leopoldi, un cabarettiste de Vienne, et les paroles étaient d’un artiste, mort le 4 décembre 1942 à Auschwitz-Monowitz, après avoir été sauvagement battu par une sentinelle. Son nom était Fritz Löhner-Beda, et il avait été le librettiste de Franz Lehar, le prince de l’opérette.

Le « chant de Buchenwald »

Quand le jour s’éveille, que le soleil rit,
Les colonnes partent aux travaux du jour
Dans le petit matin.
Le bois est noir, le ciel est rouge,
Nous emmenons dans notre sac un morceau de pain
Et dans le cœur, dans le cœur nos peines.

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

Notre sang est chaud et la fille est lointaine,
Le vent chante doucement et je l’aime tant,
Tant elle me reste, reste fidèle !
Les pierres sont dures, mais ferme est notre pas
Et nous emportons pics et pelles
Et dans le cœur, dans le cour l’amour !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

La nuit est si courte et le jour si long,
Pourtant un chant s’élève, qui chante la patrie,
Nous ne nous laissons prendre notre courage !
Halte au pas, camarade, et ne perds pas courage,
Car nous portons la volonté de vivre dans notre sang,
Et au cœur, au cœur la foi !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

  * photo 1 : Le chêne de Gœthe au milieu des baraquements du camp  – photo 2 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté – photo 3 : – Jardin zoologique de Buchenwald  – photo 4 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Léon Delarbre, déporté

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Les restes du Chêne de Goethe dans l’ancien camp de concentration de Buchenwald

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Wandrers Nachtlied II : p
oème « Über allen Gipfeln »  ou « Ein gleiches »

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Über allen Gipfeln

Über allen Gipfeln
Ist Ruh,
In allen Wipfeln
Spürest du
Kaum einen Hauch;
Die Vögelein schweigen im Walde.
Warte nur, balde
Ruhest du auch.
°°°

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Selon la légende, Gœthe aurait écrit ce second poème des  « Wanderers Nachtlied » intitulé « Über allen Gipfeln »  le 6 Septembre 1780 sur le mur de la cabane en bois des garde-chasses du Kickelhahn, une montagne boisée de 861 m de hauteur située tout près de la ville de Ilmenau en Thuringe dans laquelle le poète séjourna à plusieurs reprises entre 1775 et 1832 pour échapper à l’agitation et l’agitation quotidienne de Weimar où il habitait à l’époque. Ce poème suit donc de quatre années la rédaction du premier poème écrit lui aussi sur les pentes d’une montagne, l’Ettersberg, le 12 février 1776. Repéré et déchiffré par les promeneurs, il a été publié en 1800 par Joseph Rückert sans la permission de Goethe.  En 1815, Goethe avait fait éditer un livre de poèmes lyriques qui comprenait ce poème. Quelques mois avant sa mort en 1832, on le vit à la cabane du Kickelhahn pleurer en relisant son poème. La cabane a été détruite par un incendie en 1870 mais reconstruite et un circuit pédestre a été aménagé qui reproduit le texte du poème en quinze langues.

 * Photographies ci-dessus : texte original et cabane du Kickelhahn

vue-de-ilmenau-et-du-mont-kickelhahn-en-1900         vue de Ilmenau et du mont Kickelhahn en 1900

Quelques traductions en français du poème.

Sur toutes les cimes                    Le calme règne                                    Sur tous les sommets
La paix.                                           sur tous les sommets,                       est le repos
Au faîte des arbres                      sur toutes les cimes                            dans tous les feuillages
Tu saisiras                                      tu ressens                                            tu sens un souffle à peine;
Un souffle à peine.                       à peine un souffle
Au bois se taisent                         les petits oiseaux se taisent             les oiselets se taisent
les oiseaux                                     dans la forêt                                        dans le bois;
Attends ! Bientôt                          attends un peu, bientôt                    attends un peu, bientôt
Toi-même aussi                             te reposeras à ton tour                    Tu reposeras aussi.
Reposeras.

Traduction de Jean Tardieu. 
Gallimard, 1993

    « Über allen Gipfeln » est considéré par certains comme le plus beau des poèmes lyriques de Goethe. Ce lied, comme l’écrit le poète et traducteur du poème Jean Tardieu, prend l’aspect d’une plainte tranquille et résignée d’un cœur blessé qui a tout vécu, tout subi et qui est désormais en paix avec le monde.  : « Ce qui frappe, c’est que, dans une langue aussi riche que l’allemand en consonnes très sonores, c’est la mélodie de ses voyelles qui domine, avec une simplicité et une économie de moyens qui en font un chant inspiré, ou plutôt une plainte, mais une plainte tranquille et résignée, où la mort (sans que le mot soit prononcé) est quand même présente. Non pas dans son horreur, mais au contraire comme un fait naturel, une nécessité biologique. Une plante qui se fane et qui tombe… » Pour l’universitaire anglaise Elisabeth M. Wilkinson, spécialiste de la culture allemande, ce poème évoque un état d’âme, non pas comme une première lecture pourrait le laisser penser, en évoquant le silence de la soirée, mais en devenant le silence lui-même et toute la structure interne du poème renforce l’idée que l’état de repos est l’aboutissement inévitable de la vie en décrivant le cheminement vertical de la paix et du silence à travers l’espace, depuis le sommet des collines à la cime des arbres et des oiseaux qui y nichent pour atteindre finalement le voyageur situé au pied de l’arbre. Le poème se déplace simultanément de haut en bas suivant les ordres de la nature : du minéral au végétal, de l’animal à l’homme. La fusion du poète voyageur avec la Nature qui marque la fin du processus ne s’apparente pas à l’habituelle ouverture vers la Nature du poète romantique, c’est le poète qui au final  est embrassé par la nature, « accueilli en son sein, comme le dernier maillon de l’échelle organique de l’ être. »

Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » D 768 : version de Franz Schubert créée en 1823 chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau. À écouter également la très belle interprétation de Mattias Goerne, c’est  ICI. Pour une analyse historique et musicale (en anglais) du poème et de la composition de Schubert, c’est  ICI

°°°

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Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » S 306 : cette version de Franz Liszt créée en 1848 est l’interprétation musicale que je préfère et de loin… Elle est chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau.

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2 réflexions au sujet de « Quand sur les lieux les mémoires s’empilent : au sujet des « Wandrers Nachtlied » de Gœthe »

  1. Un ami, écrivain et germaniste, m’a envoyé ce courrier suite à quelques questions sur le camp de Buchenwald; je souhaitais vous le transmettre :

    ……..Allemagne encore : on s’indigne aujourd’hui encore que les habitants de Weimar aient fait semblant de ne pas savoir ce qui se passait à Buchenwald, à 6 ou 7 km.
    C’est ne rien comprendre à une dictature, à sa capacité à faire taire, à terroriser au point de ne même plus s’interroger.
    Et de plus : un vieux camp militaire transformé en camp d’internement, de travail forcé où l’on meurt facilement par mauvais traitements et malnutrition ( si même nutrition il y a) ( mais sans extermination délibérée, sans disparitions excessives), quoi de plus facile à dissimuler aux curieux, sans même la menace de les y enfermer ? On y est transféré dans des camions bâchés, pourquoi pas la nuit ? Qui sait ce qui se passe dans une caserne si les soldats n’ont pas de permissions de sortie ?
    Je n’ai jamais rien su du camp de La Courtine aux fins fonds de la Creuse quand j’étais à Aubusson quand j’étais là-bas et je suis passé pourtant plusieurs fois devant en voiture en allant vers la Corrèze.
    Si l’on en savait plus sur les camps de Beaune-la-Rolande, de Rivesaltes, des Mille, qui n’étaient pas brillants en France, c’est que ce n’était pas encore la dictature.
    J’imagine sans peine que s’il y avait eu un camp à Chalon à 10 km, même moins, dans la forêt de la Ferté, personne n’aurait su ce qui s’y passait exactement. Il y a déjà en temps de paix tellement peu de gens qui vont par là.
    Alors en temps de dictature, il suffit d’écrire : terrain interdit d’accès pour que personne n’ose s’aventurer.
    Tristes considérations, mais nécessaires si l’on veut comprendre que l’Allemagne ne porte pas plus le nazisme en elle que les autres nations. Des circonstances extérieures l’ont rendu plus dévastateur parce qu’il était « allemand », c’est-à-dire : trop bien organisé. Sans échappatoire…..

  2. Pour moi, admiratif et amoureux d’une certaine culture allemande, celle du sturm and drang, de la naturphilosophie et du romantisme, le problème que vous posez est un problème essentiel qui me tracasse beaucoup. Les habitants de Weimar, située à quelques kilomètres du camp de Buchenwald, savaient-ils ? et, s’ils ne savaient pas, serait-ce qu’ils n’ont pas voulu savoir ?

    Lorsqu’à la libération du camp un certain nombre d’habitants de Weimar furent contraints de le visiter, des femmes s’évanouirent notamment à la vue des objets en peau humaine tannée que collectionnaient la femme du commandant du camp et tous dirent « nous ne savions pas » mais on doit considérer qu’une partie d’entre eux au moins devaient savoir car à proximité immédiate du camp se trouvaient des fermes et des villages et l’odeur de chair brûlée provenant des crématoires était prégnante. Chaque jour des milliers de kommandos sortaient du camp pour aller travailler sur les routes et les usines où ils étaient en contact avec des employés civils et les trains qui amenaient les déportés ne roulaient pas tout seuls… Dans le cas particulier des femmes que l’on pourrait imaginer comme moins sujettes à la compromission que les hommes (???), rappelons qu’un tiers de la population féminine allemande soit 13 millions de femmes, était engagé activement dans une organisation du parti nazi et parmi elles, plus de 500.000 ont été envoyées dans l’Europe de l’Est occupée où il était impossible de ne pas assister aux exécutions de masse de l’armée d’occupation et des SS qui avaient pour mission de « nettoyer » le territoire au bénéfice des futurs colons allemands (« l’espace vital »). La plupart de ces femmes étaient des civiles qui revenaient régulièrement dans leur ville ou leur village. On sait aussi grâce à des témoignages que nombre de ces femmes ont participé aux exactions.

    Admettons cependant que ceux qui savaient étaient une minorité muette et que la majorité des habitants ne « savaient pas ». Le premier problème qui se pose est celui du libre arbitre et de la capacité et la volonté des gens à user de ce libre arbitre. On sait qu’il existe un certain esprit allemand fait de conformisme, de respect de l’autorité et d’amour de l’ordre qui induit une tendance « à rentrer dans le rang » et exécuter consciencieusement et avec efficacité sans se poser de questions ce que le système ou la hiérachie impose (voir les travaux d’Hannah Arendt). L’héritage prussien y est certainement pour quelque chose. Il y avait aussi le confort moral et la satisfaction des premières années du nazisme où les allemands voyaient leur pays se redresser et accumuler les succès économiques et militaires. Ces succès, joints au sentiment d’injustice éprouvés par les allemands sur les conséquences de la première guerre mondiale, généraient un certain orgueil national et développait un esprit de supériorité. Enfin, il y avait l’idéologie ambiante, notamment anti-juive, qui avait fortement marquée les consciences, qu’elle résulte du nazisme ou des idéologies qui l’avaient précédé ou accompagné comme l’idéologie identitaire et passéiste völkisch et puis il y avait bien sûr les mesures répressives contre les opposants qui dissuadaient les velléités de curiosité et d’action. Tous cela a fait que les habitants de Weimar qui déclaraient « ne pas avoir su », à mon avis, ne savaient peut-être pas MAIS parce qu’ils n’avaient PAS VOULU SAVOIR, qu’ils s’interdisaient de se renseigner, de poser des questions et s’étaient installés dans un déni confortable et protecteur. Votre ami déclare avoir ignoré les activités du camp de la Courtine « malgré le fait d’être passé devant plusieurs fois en voiture mais il n’y avait aucune raison à cette époque qu’il s’inquiéte et que s’éveille sa curiosité à l’occasion de ces rares passages, ce qui n‘était pas le cas des habitants de Weimar qui étaient en permanence au contact du camp situé à quelques kilomètres de leur ville et qui savaient tous que celui-ci abritait des prisonniers astreints au travail forcé. Comment auraient-ils pu, durant plus de 11 longues années de cohabitation, ne pas se poser de questions sur ce qui pouvait se passer dans ce camp, sinon en ayant choisi, de manière consciente ou inconsciente, de ne pas s’en poser. Ailleurs en Allemagne, dans le Wurtemberg et le pays de Bade, régions occupées par l’armée française après la défaite, plutôt que de grands camps comme Dachau ou Buchenwald, les nazis avaient privilégié la réalisation de petits camps de concentration disséminés sur tout le territoire à proximité desquels on a retrouvé nombre de cimetières et des fosses communes. Dans ce cas également, comment la population pouvait-elle ignorer tout ce qui s’y passait ? Enfin certains opposants qui savaient et qui n’avaient pas choisi le chemin de l’exil, s’étaient réfugiés, selon l’expression de l’écrivain allemand Frank Thiess, dans une émigration intérieure (« Innere Emigration ») qui était une forme de résistance passive inactive : on prenait ses distances à l’égard du national-socialisme mais on ne menait aucune action à son encontre. Cette attitude a été sévèrement jugée après la guerre par Thomas Mann.

    Quand bien même, le comportement d’une population ou d’une armée s’expliquerait-elle par des « circonstances objectives » induites par la dissimulation, la terreur ou à la discipline, devraient-elles être en conséquence exonérées de toute responsabilité ? Cela serait à désespérer de la nature humaine et priverait les victimes et les complices des crimes par passivité du devoir de reconnaissance et de réparation. Si la nature humaine est capable du pire, elle est aussi capable, heureusement, du meilleur par l’exercice de son libre arbitre qui peut aller à la résistance jusqu’au sacrifice de soi. On a appellé ces résistants, les « Justes ». Aujourd’hui dans nos sociétés occidentales, les « lanceurs d’alertes » jouent un rôle identique à un degré moindre bien sûr, encore que dans certains pays ils risquent également leur vie. Facile à dire, me direz-vous, mais plus difficile à faire car tout le monde n’a pas l’étoffe d’un héros, mais c’est justement cette difficulté et les risques encourus qui valorise cette résistance. Des allemands ont menés cette résistance dans les pires conditions. Je pense à Sophie Scholl et aux jeunes gens de « Die Weisse Rose » ( voir mon article à ce sujet : https://enkidoublog.com/2016/07/04/sophie-sholl-pour-lhonneur-du-peuple-allemand/ ). On sait que l’Allemagne, au lendemain de la guerre a été très peu dénazifiée (Guerre froide obligeait) et que beaucoup de responsables de crimes ont retrouvés de grandes responsabilités économiques ou politiques. L’opposition d’une partie de la jeunesse allemande dans les années soixante résultait pour une partie d’une révolte contre la compromission des pères.

    Mais, au-delà de cette question qui relève de la psychologie personnelle et des masses, les deux questions qui m’intéresse plus particulièrement sont d’ordre culturel et idéologique :
    • Comment se fait-il que le pays le plus avancé sur le plan philosophique et culturel d’Europe, le pays de Gœthe, de Schiller et de Novalis, de Kant et d’Hegel soit devenu le creuset de la barbarie la plus abjecte et pour quelles raisons cette culture étendue et raffinée n’a pu jouer le rôle de garde-fou pour la société allemande. Dans ces conditions, sommes-nous, nous aussi, susceptibles de rejeter nos principes et nous laisser séduire par les sirènes de l’hubris.
    • La naturphilosophie et l’idéologie romantique, par leur anti-rationalisme déclaré et leur lutte contre l’esprit des lumières, portent-elles une responsabilité dans l’avènement de cette barbarie ?

    Dans son livre « Description d’un paysage » paru à l’automne 1946, Hermann Hesse, qu’on ne peut soupçonner de sympathie pour le nazisme, après une critique de la société machiniste et mercantile et une profession de foi romantique exaltée fait l’apologie de l’écrivain norvégien Knut Hamsen, lauréat du pris Nobel de littérature en 1920, lui-même pourfendeur de la société moderne et apôtre du retour à la nature et à la vie traditionnelle norvégienne, thèmes constitutifs du mouvement et de l’attitude romantique, or Knut Hamsen était devenu alors que son cher pays était occupé l’un des plus fervents défenseur norvégiens du nazisme allant jusqu’à offrir sa médaille de son prix Nobel à Gœbbels et, une semaine après la mort d’Hitler, de rendre hommage à celui-ci en le qualifiant de « guerrier pour l’humanité », or, rien dans son œuvre ne fait l’apologie de l’idéologie nazie… Son allégeance au nazisme apparaît alors comme une « conséquence » de ses idées anti-rationnelles, passéistes et identitaires.

    Heidegger s’est compromis avec les nazis, Gœthe aurait-il pu faire de même ? Question absurde s’il en est…

    Ceci dit, je pense que la barbarie n’est pas l’apanage d’un peuple en particulier mais peut toucher n’importe quel peuple. L’histoire de ce dernier siècle est malheureusement là pour le prouver et nous français n’en sommes pas exempts. Depuis le Ravage du Palatinat sous Louis XIV qui a marqué le début du contentieux franco-allemand alors que jusque là les allemands avaient une vision positive de la France jusqu’aux atrocités de la conquête de l’Algérie et de sa Guerre d’indépendance en passant par la répression à Madagascar et la collaboration avec l’occupant allemand, nous avons démontré que nous étions nous aussi capables du pire.

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