Edith Södergran, poétesse finlandaise (1892-1923) : sous le signe de l’entropie

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Entropie, du grec entropia,  ἐντροπία « transformation ». Il caractérise l’état de désorganisation d’un système, du passage de l’ordre au désordre de manière irréversible jusqu’à sa destruction finale.

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   Cette photographie du lac Onkamo en Carélie du Nord prise vers 1900, victime des atteintes du temps sous l’effet d’un lent processus chimique qui altère  formes et couleurs est un bon exemple de ce qu’est le phénomène d’entropie qui est une des lois fondamentales de fonctionnement de l’univers. Entropie, que la décomposition de l’Europe en ce début du XXe siècle dans le sillage de la Ière guerre mondiale et des bouleversements socio-politiques qui suivront. Enfin entropie  également que cette lente destruction d’un corps de femme par la maladie, celui de la poétesse finlandaise Edith Södergran, atteinte de tuberculose, qui ne dépassera pas le cap de ses trente-un printemps.

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Vue du lac Onkamo en Carélie du Nord (Finlande) – Crédit Société littéraire suédoise en Finlande.

Tout au fond de mon jardin se trouve un lac somnolent
Moi qui aime la terre ne connait rien de mieux que l’eau

Edith Irène Södergran (1892-1923)

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    La photo ci-dessus est l’une des premières photos en couleur réalisées dans les années vingt avec le procédé Autochrome mis au point par les frères Lumières. Elle représente le lac Onkamo en Karélie du Nord, à la frontière russo-finlandaise au cœur d’une région réputée bénéficier d’un micro climat et qui servait de lieu de villégiature en été pour les bourgeoisies russe et finlandaise. La petite fille à gauche s’appelle Edith Irène Södergran, nous sommes en 1897, elle a 5 ans et elle coule alors des jours heureux et insouciants dans la petite ville de Raivola sur l’isthme de Carélie dans une maison de bois spacieuse donnant sur un grand jardin avec beaucoup d’animaux. Le région faisait alors partie du Grand duché de Finlande intégré à l’Empire russe mais qui jouissait d’un statut d’autonomie.

la grande maison de Raivola (vues du haut) et la petite maison près de l’église, domaine du père. Il existait également une annexe comportant un sauna

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      En 1904, son père Mats Södergran, ingénieur en machines à bois,  est diagnostiqué tuberculeux et malgré un séjour en sanatorium voit son état empirer. Jugé incurable, il est renvoyé dans son foyer où il décèdera en octobre 1907. Edith a alors 12 ans et suit des cours à l’école allemande « Die deutsche Hauptschule » de Saint-Pétersbourg où elle apprendra l’allemand, le français, l’anglais et le russe, se révélant une élève extrêmement douée. Sa famille possède une maison d’hiver où Edith et sa mère habiteront lors des périodes scolaires.  C’est à cette époque qu’elle commence à écrire ses premiers poèmes en allemand avant de choisir finalement le suédois comme langue d’écriture. Un jour de novembre 1908, Edith rentra de l’école en disant qu’elle ne se sentait pas bien. Le médecin, appelé par sa mère Héléna, diagnostiqua une inflammation des poumons. Quelque temps plus tard, il fut établi que Edith était atteinte à son tour par la tuberculose et admise au sanatorium de Nummela, le même hôpital où son père avait été soigné avant qu’il ne transmette la maladie à sa fille. À compter de ce moment, la vie de la jeune Edith fut ponctuée de longs séjours en sanatorium; elle avait perdu son insouciance d’enfant car la présence invisible et muette de la mort accompagnait désormais sa vie ; à l’époque, les chances de guérir de la tuberculose était très faibles : dans 70 à 80% des cas, le patient mourrait dans les dix années qui suivaient le diagnostic.

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Edith Södergran – Rafting sur le lac Onkamo

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     Edith était passionnée par la photographie, elle possédait un appareil photo Kodak Brownie et a pris de nombreuses photographies pendant la période 1900-1917 mais après 1917, la situation matérielle catastrophique de la famille ne lui permettait plus d’acheter des pellicules et les faire développer.

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Edith Södergran – vue de Davos, entre 1911 et 1914

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      Edith fera cinq séjours consécutifs au sanatorium de Nummela sans que son état s’améliore. En désespoir de cause, sa mère l’emmène en octobre 1911 dans la station suisse d’Arosa où elle est examinée par trois médecins différents qui émetteront des avis différents pour le traitement de sa maladie.
photo de gauche : le Davos-Dorf sanatorium

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     Mais c’est finalement à Davos, au Davos-Dorf sanatorium, où parait-il le site et les soins prodigués faisaient des miracles, qu’elle sera soignée par le docteur Ludwig von Muralt qui lui a appliqué un traitement ou l’un des poumons était mis pour un temps en repos par un remplissage avec de l’azote gazeux. Elle aurait pu alors rencontrer Thomas Mann, l’auteur de la Montagne Magique, qui faisait en 1911 un séjour dans cette station accompagnant sa femme Katia alors en traitement dans un sanatorium. Thomas Mann fait référence de manière humoristique dans son roman à l’opération subie par Édith en donnant le surnom de « club des demi-poumons » aux malades ayant subi la même opération et qui doivent régulièrement se faire « regonfler » le poumon mis en veille.

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     En mai 1912, son état s’était fortement amélioré bien que la maladie n’ait pas disparu. Ce séjour en Suisse qui a duré jusqu’en 1914 a également eu un effet bénéfique sur le plan intellectuel car elle a été en contact durant cette période avec une société cosmopolite cultivée ouverte sur le monde, ce qu’elle n’avait jusque là jamais encore connue. On peut donc considérer qu’elle a suivi sur le plan des relations humaines et intellectuelles un parcours initiatique voisin que celui suivi par Hans Castorp, le héros de la Montagne Magique.

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groupe de dames à Davos, Edith est à droite

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       Dans le prolongement de la Révolution russe de 1917, une guerre civile déchire le pays entre «blancs» et «rouges» soutenus par la Russie soviétique mais ces derniers sont battus  et   les finlandais conquièrent leur indépendance en 1920. Ces événements vont provoquer la ruine de la mère et sa fille car toute leur fortune avait été placée en obligations russes. Désormais la vie va devenir extrêmement difficile pour les deux femmes qui souffriront de privations diverses dont la faim. Il est certains que ces difficultés auront hâtés la fin d’Edith. Elle décédera à Raivola le 24 juin 1923. Quinze années plus tard, en 1939, l’Union soviétique attaque la Finlande et annexe l’isthme de la Carélie. Au cours des combats la maison des Södergran est incendiée ainsi que l’église orthodoxe et le cimetière est dévasté provoquant la disparition de la tombe de la poétesse. Raivola devient alors une ville russe sous le nom de Roshchino et les derniers finlandais restant seront déportés par Staline. 

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Quelques poèmes d’Edith Södergran

Sources : Essais, Le pays qui n’est pas, Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini Le Pays qui n’existe pas, La Différence, 1992

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°°°

Ne t’approche pas trop de tes rêves :
Ce sont fumée qui peut se disperser –
Ils sont dangereux et peuvent demeurer.
As-tu regardé tes rêves dans les yeux :
ils sont malades et ne comprennent rien –
Ils n’ont que leurs propres pensées.
Ne t’approche pas trop de tes rêves :
Ce sont mensonges, ils devraient s’en aller –
Ce sont folie pour qui veut rester.

(Edith Södergran)

 

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Le pays qui n’est pas

Je languis après le pays qui n’est pas
car tout ce qui est, je suis lasse de le vouloir.
En runes d’argent, la lune
me parle du pays qui n’est pas,
le pays où chacun de nos souhaits
se trouve miraculeusement exaucé,
le pays où tombent nos chaînes,
le pays où nous venons, dans la rosée de la lune,
rafraîchir notre front meurtri.
Ma vie fut une brûlante illusion.
Mais il est une chose que j’ai découverte,
une chose que j’ai vraiment conquise–

le chemin du pays qui n’est pas.
Dans le pays qui n’est pas, mon amour
se promène ceint d’une couronne étincelante
Qui est mon amour ? Noire est la nuit
et les étoiles en réponse frémissent.
Qui est mon amour ? Quel est son nom ?
La voûte du ciel s’élève de plus en plus haute
et dans l’infini des brumes,
ignorant la réponse, un enfant se noie.
Mais l’enfant de l’homme n’est que certitude,
plus haut que les cieux, il élève les bras.
Vient alors une réponse : Je suis
celui que tu aimes et toujours aimeras.

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La sœur de la vie

edith-sodergran-1920La vie ressemble surtout à sa sœur la mort.
La mort n’est pas différente,
tu peux la caresser, tenir sa main, lisser ses cheveux,
elle te tendra une fleur et sourira
Tu peux enfouir ton visage dans son sein
et l’entendre dire : il est temps de partir.
Elle ne te dira pas qu’elle est une autre
La mort ne repose pas, glauque, visage contre terre
ou sur le dos, portée par une civière blanche :
La mort circule, le rose aux joues, parlant à tout venant.
La mort a les traits tendres et les joues amènes,
elle pose sa douce main sur ton cœur.
Qui a senti sur son cœur cette main si douce,
le soleil ne le réchauffe plus,
il est froid comme la glace et n’aime personne.

Le Pays qui n’est pas et Poèmes p.109

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Jours malades

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Mon cœur est gardé à l’étroit dans une mince crevasse,

mon cœur est au loin
dans une île perdue.
Des oiseaux blancs font la navette,
ils m’apportent le message que mon cœur est en vie.
Je sais – comme il vit
de charbon et de sable
sur des pierres tranchantes.

Je reste couchée tout le jour et j’attends la nuit,
je reste couchée toute la nuit et j’attends le jour,
je reste couchée, malade, au jardin du paradis.

Je sais que je ne guérirai pas,
désir et langueur n’en finissent jamais.
J’ai la fièvre comme une fleur des marais,
ma sueur est sucrée comme une plante poisseuse.

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En bas, tout au fond de mon jardin, un lac somnole.
Moi, qui aime la terre,
je ne connais rien de mieux que l’eau.
Dans l’eau s’échouent toutes mes pensées
que personne n’a vues,
mes pensées que je n’ose montrer à personne.
L’eau grouille de secrets !

(Traduction Carl Gustav Bjurström et Lucie Albertini, éditions Orphée La Différence)

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Les arbres de mon enfance

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Les arbres de mon enfance se dressent haut dans l’herbe,
Ils hochent la tête qu’es-tu devenue ?
Leurs colonnades se dressent comme des reproches
tu n’es pas digne de passer à nos pieds
Tu es une enfant, tu dois tout pouvoir,
pourquoi laisses-tu la maladie t’enchaîner ?
Tu es devenue femme, haïssable étrangère.
Enfant, tu tenais avec nous de longues conversations,
ton regard était sage.
Nous voudrions maintenant te dire le secret de ta vie
la clef de tous les secrets se trouve
dans l’herbe de la butte sous les framboisiers.
Endormie, nous voudrions te cogner au front,
morte, nous voudrions te réveiller de ton sommeil.

(Traduction Carl Gustav Bjurström et Lucie Albertini, éditions Orphée La différence)

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La journée fraîchit…

I

Vers le soir, la journée fraîchit…
Bois la chaleur de ma main,
ma main a même sang que le printemps.
Saisis ma main, saisis mon bras blanc,
saisis le désir de mes minces épaules…
Comme il serait étrange de sentir
une nuit, une seule, une nuit pareille
ta lourde tête sur mon sein.

II

Tu as jeté la rose rouge de ton amour
sur mon blanc giron,

entre mes mains brûlantes je serre
la rose rouge de ton amour qui fanera bientôt.
Ô toi, maître aux yeux froids,
j’accepte la couronne que tu me tends,
elle fait ployer ma tête sur mon cœur.

III

J’ai vu mon maître aujourd’hui pour la première fois,
tremblante je l’ai tout de suite reconnu.
Déjà je sens sa lourde main sur mon bras léger…
Où est l’éclat de mon rire de vierge,
ma liberté de femme qui va tête haute ?
Déjà je sens sa poigne sur mon corps frémissant.
Déjà j’entends le choc brutal du réel
sur mes rêves fragiles, fragiles.

IV

Tu cherchais une fleur
et tu trouves un fruit.

Tu cherchais une source
et tu trouves la mer.
Tu cherchais une femme
et tu trouves une âme –
tu es déçu.

Le pays qui n’est pas et Poèmes, Orphée © La Différence 1992, p.43, édition bilingue, traductions de Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini.

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Edith Södergran – Forêt d’hiver à Raivola

à suivre

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Bibliographie et sites et articles liés

  • Poèmes (1916)
  • La Lyre de Septembre (1918)
  • L’Autel de Roses (1919)
  • L’Ombre de l’Avenir (1920 )
  • Réflexions sur la nature 1920 (aphorismes, publiés dans la revue Ultra en 1922)
  • Le Pays qui n’existe pas (1925 édité par Hagar Olsson)
  • Édith Södergran, Poèmes complets, P. J. Oswald, 1973, traduction Régis Boyer
  • Poésies de Finlande, Runoja / Finsk Lyrics, présentation de Lucie Albertini, Le temps parallèle, 1989, traduit du suédois par Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini
  • Le Pays qui n’est pas, et poèmes La Différence, 1992, traduit du suédois par Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini

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