Relire Hannah Arendt – I) Quand l’histoire bégaie…

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donald-trump

Terrifiante solidarité négative

       La montée partout en Occident des mouvements populistes et réactionnaires et l’élection du populiste démagogue Donald Trump comme président des Etats-Unis m’a incité à me replonger dans l’essai qu’a écrit la philosophe allemande juive, élève de  HeideggerHannah Arendt en 1948 sur la genèse du totalitarisme en Europe dans les années trente, « Le système totalitaire – Les origines du totalitarisme » (édit. Essais, Le Seuil/Gallimard, 2002).

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Scène du film de Carmine Gallone, Scipion l’africain, 1937

Le concept de « masses »

    Dans le chapitre Ier de son essai intitulé « Une société sans classe« , Hannah Arendt défini le concept de « masses » qui s’applique à des ensembles disparates d’individus au mieux indifférents, au pire aigris, peu socialisés et abandonnés du fait de leur marginalité par les formations politiques traditionnelles et qui s’opposent aux classes sociales structurées qui sont elles composées en majorité d’individus le plus souvent éduqués, engagés et agissants, liés par la réalisation d’objectifs communs.
     Du fait de leur ignorance et de leur marginalité, les individus composant les masses constituèrent dans la période d’entre-deux guerres des proies faciles pour la propagande des partis extrémistes qui ne cherchaient pas à les convaincre par l’exercice de la raison mais plutôt à les utiliser en flattant leur préjugés et leurs pulsions primaires et en prétendant que les sources des problèmes qu’ils rencontraient résidaient dans des causes profondes, naturelles, sociales, psychologiques ou métaphysique de nature irrationnelle échappant ainsi au contrôle de l’individu et de la raison.
       Il ne s’agissait pas pour ces mouvements manipulateurs d’aider les masses à réfléchir pour trouver les solutions raisonnables, réalistes et consensuelles permettant de résoudre leurs problèmes mais au contraire de tenir à leurs membres le langage que leur désir primaire et leurs pulsions  du moment souhaitaient entendre pour créer un effet fusionnel d’entraînement et d’enthousiasme participatif qui malheureusement n’hésiterait pas à abandonner en cours de route tout ce qui, dans l’esprit humain, avait tendance à freiner ou à s’opposer à son déploiement, en particulier les valeurs morales et d’humanité et parmi elles les plus essentielles comme le respect de la vie humaine, l’acceptation de l’autre et de sa différence, l’esprit d’ouverture et de tolérance, la compassion et de désir de protection du faible et en particulier de l’enfance.
     Dans ces conditions, et avec le renfort de la propagande, les masses pouvaient devenir une force aveugle destructrice se nourrissant de leur propre ivresse de puissance au service de manipulateurs sans scrupules.

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Hannah Arendt (1906, Hanovre-1975, New-York) – Extraits

hannah-arendt-political-philosopher     « Les mouvements totalitaires sont possibles partout où se trouvent des masses qui, pour une raison ou une autre, se sont découvert un appétit d’organisation politique. Les masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, elles n’ont pas cette logique spécifiques des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles. Le terme de masses s’applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul nombre, soit par indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun, (…). Les masses existent en puissance dans tous les pays, et constituent la majorité de ces vastes couches de gens neutres et politiquement indifférents qui n’adhèrent jamais à un parti et votent rarement. » (…)

     « La chute des murs protecteurs des classes transforma les majorités qui somnolaient à l’abri de tous les partis en une seule grande masse inorganisée et déstructurée d’individus furieux. Ils n’avaient rien en commun sinon une vague conscience que les espoirs des adhérents des partis étaient vains, que, par conséquent, les membres les plus respectés, les plus organisés, les plus représentatifs de la communauté étaient des imbéciles, et que toutes les puissances établies étaient moins mauvaises moralement qu’également stupides et frauduleuses. Peu importait, pour la naissance de cette terrifiante  solidarité négative, sous quelle forme étaient haïs le statut quo et les puissances établies : pour le chômeur, c’était le parti socialiste; pour le petit propriétaire exproprié, un parti de centre ou de la droite; et pour les anciennes classes moyennes et supérieures, l’extrême droite traditionnelle. La masse de ces hommes généralement déçus et désespérés augmenta rapidement en Allemagne et en Autriche, après la Première Guerre mondiale, lorsque l’inflation et le chômage aggravèrent la dislocation consécutive à la défaite militaire; il s’en trouva un grande proportion dans les états successeurs, et ils ont soutenu les mouvements extrémistes, en France et en Italie, depuis la Seconde Guerre mondiale.

Annah Arendt, Le système totalitaire – Les origines du totalitarisme (P.  )

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Tout cela ne vous rappelle rien ?

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     Déjà, en décembre 2015, certains tiraient la sonnette d’alarme sur la personnalité du candidat et sur l’état d’esprit qui animait ses partisans :

Trump et ses partisans vus par un psy (article du 21 déc.2015 de R. Hétu du journal « La Presse »de Montréal) 

     (New York) Ça ne va vraiment pas bien dans la tête des électeurs les plus susceptibles d’appuyer Donald Trump. De qui parle-t-on au juste? Des Américains blancs d’âge moyen peu éduqués.
      Depuis 1999, ils meurent en nombre record, selon une étude publiée début novembre par le Prix Nobel d’économie 2015, Angus Deaton, et sa femme Anne Case. La mortalité des Américains blancs âgés de 45 à 54 ans a augmenté de 9% sur une période de 14 ans, et de 22% pour ceux d’entre eux n’ayant pas poursuivi d’études au-delà du secondaire. Tous les autres groupes démographiques, y compris les Noirs et les Hispaniques, ont connu une baisse de mortalité au cours de la même période, et ce, dans toutes les tranches d’âge.

Alcool, drogues, suicides
     Et pourquoi donc la mortalité des 45-54 ans blancs les moins éduqués a-t-elle augmenté de 600 à 734 pour 100 000 individus de 2009 à 2013 aux États-Unis? Les économistes de Princeton invoquent trois maux: alcool, drogues (opiacés), suicides. Et ils établissent un lien entre ce phénomène et «l’insécurité économique» des membres d’une génération qui ont été les premiers à réaliser que le «rêve américain» d’avoir une meilleure vie que celle de leurs parents ne serait pas à leur portée.
      Et le rapport avec les partisans de Trump ? Environ la moitié d’entre eux sont des Blancs âgés de 45 à 65 ans, selon une étude réalisée par deux politologues de Stanford (David Brady et Douglas Rivers). Et une moitié d’entre eux n’ont pas plus qu’un diplôme d’études secondaires. Pour Ben Michaelis, psychologue clinicien à New York, il ne fait pas de doute que l’étude des économistes de Princeton jette un éclairage crucial pour comprendre la popularité du milliardaire auprès de certains électeurs républicains.

L’illusion de certitude
      «Comme le démontrent les recherches et l’histoire, les gens qui ressentent de la peur et de l’incertitude recherchent souvent la certitude afin de les aider à mieux gérer leur anxiété. Et l’une des choses que Trump offre est l’illusion de certitude: des réponses claires et concrètes à une peur diffuse. Pour combattre l’immigration illégale, nous allons bâtir un mur! Pour lutter contre le terrorisme, nous allons stopper l’immigration musulmane!», affirme le psychologue en entrevue.
     Et d’ajouter: «Les déclarations xénophobes de Trump représentent une exploitation éhontée des peurs des gens à l’égard de groupes marginaux afin de gagner des votes. C’est une honte pour notre pays. Cela fait penser à l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. L’économie du pays était décimée et les gens cherchaient des boucs émissaires, une situation que Hitler a exploitée avec les conséquences que l’on sait

      Ben Michaelis est l’un des psychologues cliniciens auxquels le magazine Vanity Fair a fait appel récemment pour dresser le portrait psychologique de Donald Trump. Ceux-ci en sont venus à un verdict unanime.
      «Donald Trump présente des symptômes qui sont absolument liés au trouble de la personnalité narcissique», dit Michaelis à La Presse en évoquant notamment son manque d’empathie et son absence de remords.
     Michaelis revient sur l’épisode où le milliardaire s’est moqué d’un journaliste handicapé qui l’avait pris en flagrant délit de mensonge sur les soi-disant célébrations de milliers de musulmans du New Jersey lors des attentats du 11-Septembre. «Vous devriez voir ce type», avait lancé Trump devant ses partisans en se lançant dans une gesticulation censée imiter Serge Kovaleski, qui souffre d’une maladie qui réduit la mobilité de ses articulations.
      «Quand il a fait ce théâtre pour dénigrer le journaliste handicapé, je pensais vraiment que cela allait faire tourner le vent, dit le psychologue et auteur d’un récent livre (Your Next Big Thing). C’était tellement cruel à mes yeux. Et quand j’ai vu que cela n’avait eu aucun impact auprès des supporteurs, j’ai été secoué. Je crois qu’il n’y a plus rien qu’il puisse dire qui lui ferait perdre des supporteurs.»

      Dans l’épisode évoqué plus haut, Donald Trump a démontré deux autres symptômes du trouble de la personnalité narcissique. Il a d’abord nié s’être moqué du journaliste handicapé et il a réclamé ensuite des excuses à ceux qui prétendaient le contraire.
      «Pour moi, la question la plus impérieuse est l’état psychologique de ses supporteurs, dit Ben Michaelis. Ils sont incapables ou peu disposés à établir un lien entre les défis auxquels fait face tout président et le comportement et la connaissance de Donald Trump. Dans une démocratie, c’est désastreux.»

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2 réflexions au sujet de « Relire Hannah Arendt – I) Quand l’histoire bégaie… »

    • Merci,
      Ce qui est terrible, c’est qu’en osant voter pour un bouffon monstrueux qui a insulté de manière ignoble la moitié de l’Amérique, l’autre moitié a en quelque sorte repris à son compte les injures proférées et les humiliations. Cela fait que cette élection ne peut être une élection comme les autres car il semble qu’un fossé infranchissable s’est creusé entre les deux Amériques et que les rancœurs vont persister. Je ne vois que deux hypothèses pour l’avenir : soit le mouvement populiste et réactionnaire de Trump se délite au rythme de ses échecs à venir, soit les positions se raidissent et risque alors d’apparaître une menace de type ordre moral flirtant avec le fascisme…

      Tristes jours…

      Essayons de ne pas connaître, nous en Europe et en France en particulier, cette situation…

      Enki

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