Du vol de l’oie au pas de l’oie

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vols d’oies sauvages en migration

vol_oies

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anthropocentrisme

    L’homme est-il capable de voir la Nature pour elle-même sans vouloir y retrouver sa propre image, nourrir ses états d’âme et conforter ses croyances et préjugés ? Dans un article précédent, Maurice Barrès, à travers le regard d’un Taine réinterprété (Les Déracinés), voyait dans la puissance et la beauté d’un platane majestueux du jardin des Invalides à Paris, le symbole de la vie et une métaphore de l’épanouissement de l’homme enraciné dans sa patrie (c’est  ICI). Dans le texte présenté ci-après, c’est le philosophe Alain qui, à la vue d’une formation en triangle d’oies dans le ciel dans lequel chaque individu se glisse dans le sillage de son double, trouve une correspondance de structure avec le chant humain pratiqué à l’unisson dans lequel chaque voix s’appuie sur les autres voix et s’en trouve fortifiée. Le philosophe rebondit ensuite par la pensée sur la marche cadencée d’un groupe d’hommes au rythme de la musique et du chant et finalement au rythme du simple bruit des bottes à partir duquel les hommes disparaissent en tant qu’individus, s’agglomèrent et fusionnent dans une masse uniforme qui va s’énivrer de son unicité et de sa puissance et se mettre au service d’une idée, d’une religion.

 la fée Carabosse du logis

   Dés lors la déshumanisation, le fanatisme, puis la barbarie ne sont pas loin et le groupe peut sombrer dans l’Ubris entraînant malheur, mort et destruction. À partir d’une fusion des âmes et du mouvement des corps, c’est un processus mécanique infernal de projection de l’esprit en dehors du réel qui s’est mis en branle en complète autonomie par rapport à la conscience et la raison humaine. Ce processus est spécifique à l’homme; on a jamais vu en effet des formations volantes d’oies s’énivrer de leur puissance, devenir folles et attaquer en piqué d’autres formations ou d’autres espèces de rencontre. Seul l’homme est capable de voir naître en lui une telle folie et se laisser entraîner à de telles extrémités. L’animal a toujours limité ses actions et réactions au champs du possible que la nature lui avait fixé et économisé ses forces au strict nécessaire, seul l’homme a la faculté d’être en proie à de tels accès de folie collective où il met en œuvre une puissance et une violence dévastatrice. On est en droit de se demander si ce n’est pas pour cette raison que l’espèce humaine a pu conquérir dans la nature la place qu’elle occupe aujourd’hui. Le monde en déséquilibre que nous occupons aujourd’hui serait alors le résultat de l’Ubris et porterait en lui la faute originelle qui a prévalu à sa création. Alain nous met en garde contre les processus fusionnels qui s’emparent des foules sous l’action de la manipulation et du conditionnement et rend l’intelligence de l’homme responsable de cette situation mais l’intelligence n’est que l’outil qui permet le règne de l’Ubris. Le véritable coupable ne serait-il pas plutôt l’imagination ?

Enki sigle

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Alain – Propos sur la nature, Ve partie : La Nature dans l’Homme, chap. 62

emile-auguste-chartier-dit-alain-1868-1951      Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel, et voici la saison des changements qui va nous ramener cette géométrie volante. Le beau est que ces triangles ondulent comme des banderoles, ce qui rend sensible, la lutte des forces, D’un côté le vent coule comme l’eau, mêlant et démêlant ses filets et tourbillons ; de l’autre la foule des formes invariables s’ordonne dans le mouvement même, chacun des individus se glissant dans le sillage du voisin et y trouvant avec bonheur sa forme encore dessinée. Quant au détail de cette mécanique volante, nous aurions grand besoin de quelque mémoire écrit par une oie géomètre ; mais ces puissants voiliers n’en pensent pas si long.

     L’homme chante à peu près comme les oies volent ; car chanter c’est lancer un son dans le sillage d’un autre de façon à profiter d’un pli d’air favorable ; et chanter faux, au contraire, c’est se heurter à ce qui devrait porter. Encore bien plus évidemment, si une foule d’hommes chante, chaque voix s’appuie sur les autres et s’en trouve fortifiée. C’est ainsi que le puissant signal s’envole, et revient à l’oreille comme un témoin de force. Aussi le bonheur de chanter en cœur n’a point de limites ; il ouvre absolument le ciel.

     Ce genre de perfection immobile concerne nos pensées ; il les accorde, les purifie et les délivre. Mais il est clair que le bonheur de chanter fut joint d’abord au bonheur de marcher en cadence, comme le rappellent les instru­ments qui imitent la marche d’une troupe d’hommes, et qui font tant dans nos musiques. Seulement ce chant de marche est toujours un peu barbare. Il a fallu choisir. Le musicien a choisi de s’arrêter. Le marcheur s’est contenté du bruit des pas, qui est un terrible signe, ou bien il a répété un même cri. Par ce moyen la masse des hommes est présente en chacun ; la délibération est terminée, car le rythme annonce l’action prochaine ; chacun imite les autres et la troupe s’imite elle-même. Cet ordre est enivrant il est par lui-même vic­toire ; il exclut l’obstacle d’avance il l’écrase. Ainsi la pensée, par elle-même défiante et soupçonneuse, se trouve apaisée. Vous demandez quelles sont les opinions, ou les intentions, ou les amours, ou les haines de ces hommes qui marchent ; simplement ils sont heureux, ils aiment leur propre marche, ils se sentent forts, invincibles, immortels. On voit naître ici toute la religion, soit contemplative, soit active, et le fanatisme si naturel à des hommes qui ont une opinion, mais sans savoir laquelle. La dissidence et la critique, toujours persécutées par l’homme qui marche, sont odieuses parce qu’elles obligent à savoir ce qu’on pense ; souvent le fanatisme s’irrite même d’être approuvé et d’être expliqué. Le vrai croyant refuse les preuves. Très prudemment il les refuse, car une preuve est une grande aventure. Que va-t-on trouver dans la preuve ?

       On se demande comment la pensée, le doute, l’examen sont venus au monde. Je suppose que l’ordre fanatique, par sa perfection même, s’est trouvé la source des plus grands maux. Et pourquoi ? C’est que la seule idée qu’il y a des dissidents quelque part, la seule idée que le monde entier des hommes n’est pas encore converti, jette aussitôt le fanatisme en la plus folle des entre­prises, la guerre. Un fanatisme en rencontre un autre. Et il ne s’agit plus alors de chasse, ni de pêche, ni d’industrie ; on n’y pense même plus. Il s’agit d’exterminer les schismatiques et hérétiques, lesquels forment aussi leurs bataillons chantants. Sans chercher d’où provient l’empire de l’homme sur les bêtes, je remarque que c’est cette perfection même, que l’on nomme intelli­gence, qui jette l’homme contre l’homme. Et certes, les choses étant comme nous les voyons, il n’y a que l’homme qui soit capable d’exterminer l’homme. Vainement les religions vieillissent, car cette religion des religions, qui n’est autre que l’union sacrée ne vieillit point. La religion serait aisément séraphique, par une contemplation musicienne ; elle meurt alors de faim. Mais la sanglante religion, celle qui marche et persécute, ne peut mourir que de fureur. Cette suite de maux sans mesure, humains et inhumains, doit être considérée sans cesse à sa naissance, en ses honorables motifs, en ses affreuses consé­quences, comme pire que toute peste. Et la science qui y a trouvé remède se nomme la politique. Cette science ne plaît point, car elle divise ; et elle a nécessairement contre elle tous les partis, qui sont des triangles d’oies.

1er octobre 1934.

AlainPropos sur la nature, Ve partie : La Nature dans l’Homme, chap. 62 – éd. Folio Essai / Gallimard, pp 191-194

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Soldats de la Reichswehr marchants au pas de l’oie

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     Celui qui défile joyeusement au pas cadencé a déjà gagné mon mépris. C’est par erreur qu’on lui a donné un grand cerveau puisque la moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait éliminer sans délai cette honte de la civilisation. L’héroïsme sur commande, la brutalité stupide, cette lamentable attitude de patriotisme, quelle haine j’ai pour tout cela.

Combien méprisable et vile est la guerre.           Albert Einstein

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article lié

  • « Borné par tes 5 sens, ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l’air est un immense monde de délices ? », c’est  ICI.

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