Le platane de Barrès ou l’arbre de M. Taine

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Un platane à Paris - Jardin de Bagatelle.png

Un platane à Paris – Jardin de Bagatelle

       Dans le roman de Maurice Barrès Les Déracinés paru en 1897, le jeune Lorrain Rœmerspacher, l’un des sept jeunes Nancéiens installés à Paris, vient d’écrire un article remarqué sur l’œuvre d’Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine. Le grand homme (dans le roman, personne réelle mêlée à des personnages inventés), touché par la pertinence de son propos, lui accorde une visite et le conduit au square des Invalides où il lui désigne un platane avec lequel il entretien une relation toute particulière puisqu’il en a fait à la fois un ami et un modèle : celui d’une vie qui, puisant son énergie dans les profondeurs de la terre qui l’a vu naître, obéit aux lois de son développement naturel, tirant sa force même et son harmonie intérieure de «l’acceptation des nécessités de la vie».

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Maurice Barrès, Les déracinés – Extrait

 hippolyte-taine-1828-1893    Ils étaient arrivés devant le square des Invalides ; M. Taine s’arrêta, mit ses lunettes et, de son honnête parapluie, il indiquait au jeune homme un arbre assez vigoureux, un platane, exactement celui qui se trouve dans la pelouse à la hauteur du trentième barreau de la grille compté depuis l’esplanade. Oui, de son parapluie mal roulé de bourgeois négligent, il désignait le bel être luisant de pluie, inondé de lumière par les destins alternés d’une dernière journée d’avril.

    « Combien je l’aime, cet arbre ! Voyez le grain serré de son tronc, ses nœuds vigoureux ! Je ne me lasse pas de l’admirer et de le comprendre. Pendant les mois que je passe à Paris, puisqu’il me faut un but de promenade, c’est lui que j’ai adopté. Par tous les temps, chaque jour, je le visite. Il sera l’ami et le conseiller de mes dernières années… Il me parle de tout ce que j’ai aimé : les roches pyrénéennes, les chênes d’Italie, les peintres vénitiens. Il m’eût réconcilié avec la vie, si les hommes n’ajoutaient pas aux dures nécessités de leur condition tant d’allégresse dans la méchanceté.
     Sentez-vous sa biographie ? Je la distingue dans son ensemble puissant et dans chacun de ses détails qui s’engendrent. Cet arbre est l’image expressive d’une belle existence. Il ignore l’immobilité. Sa jeune force créatrice dès le début lui fixait sa destinée, et sans cesse elle se meut en lui, Puis-je dire que c’est sa force propre ? Non pas, c’est l’éternelle unité, l’éternelle énigme qui se manifeste dans chaque forme. Ce fut d’abord sous le sol, dans la douce humidité, dans la nuit souterraine, que le germe devint digne de la lumière. Et la lumière alors a permis que la frêle tige se développât, se fortifiât d’états en états. Il n’était pas besoin qu’un maître du dehors intervînt. Le platane allégrement étageait ses membres, élançait ses branches, disposait ses feuilles d’année en année jusqu’à sa perfection. Voyez qu’il est d’une santé pure ! Nulle prévalence de son tronc, de ses branches, de ses feuilles ; il est une fédération bruissante. Lui-même il est sa loi et il l’épanouit… Quelle bonne leçon de rhétorique ; et non seulement de l’art du lettré, mais aussi quel guide pour penser ! Lui, le bel objet, ne nous fait pas voir une symétrie à la française mais la logique d’une âme vivante et ses engendrements. Au terme d’une vie où j’ai tant aimé la logique, il me marque ce que j’eus peut-être de systématique et qui n’exprimait pas toujours ma décision propre, mais une influence extérieure. En éthique surtout je le tiens pour mon maître. Regardez-le bien. Il a eu ses empêchements, lui aussi ; voyez comme il était gêné par les ombres des bâtiments : il a fui vers la droite, s’est orienté vers la liberté, a développé fortement ses branches en éventail sur l’avenue. Cette masse puissante de verdure obéit à une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l’acceptation des nécessités de la vie. Sans se renier, sans s’abandonner, il a tiré des conditions fournies par la réalité le meilleur parti, le plus utile. Depuis les plus grandes branches jusqu’aux plus petites radicelles, tout entier il a opéré le même mouvement… Et maintenant, cet arbre qui, chaque jour avec confiance, accroissait le trésor de ses énergies, il va disparaître parce qu’il a atteint sa perfection. L’activité de la nature, sans cesser de soutenir l’espèce, ne veut pas en faire davantage pour cet individu. Mon beau platane aura vécu. Sa destinée est ainsi bornée par les mêmes lois, qui, ayant assuré sa naissance, amèneront sa mort. Il n’est pas né en un jour, il ne disparaîtra pas non plus en un instant… Déjà en moi des parties se défont et bientôt je m’évanouirai ; ma génération m’accompagnera, et puis un peu plus tard viendra votre tour et celui de vos camarades…»

    M. Taine, quand il était heureux d’une idée, d’un développement d’idées surtout, avait pour conclure un sourire extrêmement doux qui plissait ses paupières et jouait autour des lèvres sans presque remuer les joues. Il regarda un instant avec cette bienveillance son compagnon. […]
     Les paroles de M. Taine, en ce jeune homme qui a des loisirs, épuiseront peu à peu leurs conséquences. Immédiatement ce qu’il entrevoit, c’est la position humble et dépendante de l’individu dans le temps et dans l’espace, dans la collectivité et dans la suite des êtres. Chacun s’efforce de jouer son petit rôle et s’agite comme frissonne cliaque feuille du platane; mais il serait agréable et noble, d’une noblesse et d’un agrément divins, que les feuilles comprissent leur dépendance du platane et comment sa destinée favorise et limite, produit et englobe leurs destinées particulières. Si les hommes connaissaient la force qui sommeillait dans le premier germe et qui successivement les fait apparaître identiques à leurs prédécesseurs et à ceux qui viendront, s’ils pouvaient se confier les lois du vent qui les arrachera de la branche nourricière pour les disperser, quelle conversation d’amour vaudrait l’échange et la contemplation de ces vérités?… D’avoir approché, à côté de M. Taine, en union avec M. Taine, et d’un cœur modeste mais ému, ces problèmes de l’universel et de l’unité, naît pour Rœmerspacher un contentement joyeux et d’une qualité apaisante et religieuse. Il voudrait être relié avec tous ses semblables, leur communiquer et s’approprier dans l’allégresse, cette curiosité que ne peuvent manquer d’inspirer les lois de la nature, et en même temps cette soumission à laquelle elles ont droit.

Maurice Barrès, « Les Déracinés », dans Romans et voyages, tome I, Robert Laffont, collection Bouquins, 1994, p. 596-597.

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Platane d’Orient (Platanus orientalis) planté par Buffon en 1785 au Jardin des plantes à Paris.

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      Dans une étude comparative entre entre le platane de Taine dans Les Déracinés de Barrès et le marronnier de Sartre dans La Nausée, l’universitaire Philippe Zard  présente le platane, à l’époque où Barrès écrit son roman, comme se situant au « croisement d’une symbolique archétype (l’arbre étant le symbole par excellence) et d’une détermination historique et politique ». L’arbre est d’abord symbole de vie et métaphore organiciste par sa « logique d’âme vivante et de ses engendrements » qui répète le cycle de la naissance, de la vie et de la mort et par ses capacités de lutte et d’adaptation aux contraintes du milieu qui le font obéir à « une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l’acceptation des nécessités de la vie ». En même temps, pour l’idéologie conservatrice et nationaliste, l’arbre, avec sa sève et ses racines s’enfonçant profondément dans la terre nourricière est une métaphore du sang et des liens qui unissent l’homme à sa terre natale. La symbolique de l’arbre s’étend à la société toute entière : il s’apparente alors à une « fédération bruissante » dont « l’éternelle unité, l’éternelle énigme […] se manifeste dans chaque forme ». Dans son roman, Barrès fait jouer à Taine un rôle de sage et de conseiller pour le jeune déraciné Rœmerspacher qui a du quitter sa patrie soumise au joug prussien en lui offrant l’exemple de l’arbre capable de s’épanouir de manière harmonieuse jusqu’à la perfection et d’accomplir avant de mourir son devoir de renouvellement et perpétuation de l’espèce. Ainsi, comme « symbole individuel, l’arbre renvoie implicitement à une pensée du collectif (et) peut devenir la représentation par excellence du corps de la nation ».

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