Et si René Girard avait raison ? – les neurones miroirs


Et si René Girard avait raison ?

René Girard

René Girard (1923-2015)

       René Girard est un anthropologue et philosophe français qui a effectué toute sa carrière aux Etats-Unis et dans les dernières années, à l’université de Standford en Californie au cœur de la Silicon Valley. Il a découvert à l’orée des années soixante le principe du « caractère mimétique du désir » qui défend l’idée que tout désir est l’imitation du désir d’un autre que l’on érige en modèle à imiter.  Ce concept a été exposé dans son premier ouvrage publié en 1961 : Mensonge romantique et Vérité romanesque. Il prolongera sa réflexion dans le domaine cette fois de l’anthropologie en expliquant l’origine de la violence dans les sociétés par la rivalité mimétique qui s’instaure entre ses membres pour la possession des objets, rivalité qui risque dans son développement paroxysmique de détruire l’ensemble de la société. René Girard appelle cet antagonisme généralisé qu’Hobbes dans son temps avait appelé « la guerre de tous contre tous », la « crise mimétique ». Celle-ci, pour être désamorcée nécessitera, si le groupe ne veut pas être détruit, et de manière presque mécanique, un report de la violence de l’ensemble des membres du groupe contre un seul individu qui focalisera sur lui la totalité de la violence et permettra à celle-ci de se décharger en limitant les dommages. La guerre de « tous contre tous » est devenue de ce fait la guerre de « tous contre un ». L’éthologie a montré que déjà, chez les chimpanzés, la réconciliation à l’intérieur de la communauté peut être facilitée par la projection de l’agressivité sur un ennemi extérieur et l’instinct de réconciliation est dans ce cas utilisé dans une démarche belliciste. Chez l’homme, la victime émissaire qui a été sacrifiée pour le bien commun a sauvé le groupe  et va alors endosser de la part de la communauté un statut spécial de caractère «sacré» car elle a montré dans l’épreuve qu’elle disposait d’un pouvoir transcendant et surnaturel qui lui a permis de sauver le groupe. René Girard voit dans ce sacrifice qui a longtemps accompagné les pratiques religieuses l’origine du phénomène religieux archaïque. Il a exposé cette thèse dans un second ouvrage, La violence et le sacré paru en 1972. Dans son troisième ouvrage, Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, il va s’intéresser cette fois au processus d’humanisation par lequel l’homme a émergé de l’animalité. Constatant chez les primates anthropoïdes un fort degré de mimétisme et une régulation de la violence résultant du désir d’appropriation par la soumission au mâle dominant, René Girard imagine que pour maintenir la paix et la stabilité, après le sacrifice de la première victime émissaire, un processus de reconduction du sacrifice aurait été enclenché par le groupe instaurant par ce fait un mécanisme de gestion et de prévention de la violence. Ce sont les interdits et les pratiques rituelles en rupture avec les manifestations instinctives innées qui accompagnaient ce processus qui seraient à l’origine de la religion, de la culture et de la pensée symbolique en accompagnement de l’augmentation du volume du cerveau.

    Il manquait à cette hypothèse développée par René Girard la caution biologique et celle des neurosciences, la découverte récente des neurones miroir qui gèrent des relations de caractère mimétique entre les individus et le fonctionnement de processus cognitifs fondamentaux a apporté de l’eau au moulin du philosophe et conforte l’ensemble de ses théories.


La découverte des neurones miroir

architectures du cerveau et du neurone

    Dans les années 1990, les chercheurs d’une équipe de scientifiques italiens de la faculté de médecine de Parme, l’équipe du médecin et biologiste Giacomo Rizolatti, qui menaient des expériences sur l’activité cérébrale chez le singe, ont fait une découverte majeure dans le domaine des neurosciences. Ils ont découvert que certains neurones occupant des aires fonctionnelles bien déterminées du cerveau d’un singe macaque rhésus (cortex prémoteur ventral et partie rostrale du lobule pariétal inférieur) qui étaient activés (potentiels d’action) au moment de l’exécution d’un mouvement l’étaient également lorsque le singe était immobile mais qu’il voyait ou entendait un autre individu réaliser une action similaire ou même simplement se préparer à l’accomplir. Ainsi, il apparaît que ce sont les mêmes aires fonctionnelles du cerveau qui sont activées durant l’exécution d’une action que lors de son imagination par le sujet. C’est la raison pour laquelle, ces neurones ont été appelés «neurones miroirs». Certains spécialistes préfèrent par précaution employer les termes de «système miroir» ou «système de neurones miroirs». Ces neurones miroirs existent chez les humains, dans des configurations bien plus complexes et avec des capacités bien plus sophistiquées. Chez l’homme, ces neurones miroirs joueraient un rôle essentiel dans le fonctionnement des processus cognitifs (perception, mémorisation, raisonnement, émotions) impliqués dans les relations et activités sociales, en particulier dans les processus d’apprentissage par imitation, le langage, l’art et les relations affectives telles l’empathie et la compréhension d’autrui.

    Certains chercheurs se sont attachés à établir un lien entre les neurones miroirs et la théorie visionnaire anthropologique développée par René Girard du désir mimétique. C’est le cas  en particulier du neuropsychiatre et écrivain Jean-Michel Oughourlian, l’un des plus anciens collaborateurs d’André Girard.


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Regard & regards


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    Deux regards intenses captés sur Internet dont je ne connais ni les auteurs ni les circonstances de prises de vue, mais je devrais plutôt dire quatre regards car aux regards des personnages captés par le photographe s’ajoute notre propre regard de spectateur qui détermine l’interprétation que nous faisons de ces photographies.

    Le premier regard fixe quelque chose ou quelqu’un par l’anfractuosité d’une paroi de planches. J’avoue avoir hésité sur l’interprétation de ce regard : influencé dans un premier temps par les conditions matérielles de la vue, je l’ai appréhendé comme un regard caché, un regard de voyeuse et j’ai imaginé que les yeux de cette femme fixaient une scène où figuraient une ou plusieurs personnes. Dans la suite logique de cette interprétation, j’ai cru discerner dans ce regard l’expression mélangée d’un intérêt marqué et d’un sentiment d’expectative, d’inquiétude et peut-être même de réprobation. En même temps je percevais bien, et de manière paradoxale, que ce regard exprimait également, de par son caractère pensif, une certaine distanciation de la voyeuse par rapport à la scène. C’est ce contraste et même cette opposition entre l’intérêt qui aurait du être porté à la vision qui est celui de la voyeuse et ce regard évasif qui a fait évoluer mon interprétation. On peut en effet également imaginer que la vision de la femme par l’ouverture étroite de la paroi de planches ne se portait à priori sur aucun objet particulier. La femme regarderait alors le paysage sans le voir et son regard traverserait celui-ci sans s’y poser, comme face à un écran transparent dont on oblitère totalement l’existence et seules seraient alors présentes dans sa conscience les pensées du moment qui la préoccupent, ce qui expliquerait son regard vide et perdu. Ces hésitations sont une nouvelle fois la preuve que l’interprétation d’une œuvre d’art est fonction de la personnalité du spectateur, de son état d’âme et de sa culture et qu’en livrant son interprétation de l’œuvre, le spectateur se dévoile plus qu’il ne la dévoile.

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en contrepoint, un autre regard pensif, celui de l’acteur Bengt Ekerot dans le rôle de la Mort dans le film de Bergman, Le Septième sceau.

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      Le second regard, celui d’une vieille femme portant un voile ou une capuche, répond au regard ou à l’objectif du photographe qui la fixe. Celui-ci grâce à la technique de la prise de vue a choisi de mettre en valeur par la maîtrise de l’éclairage une partie limitée du visage qui semble émerger ainsi  d’un fond d’obscurité. De ce fait, un seul œil apparaît visible qui porte l’ensemble du regard. Ce n’est pas un regard chargé d’hostilité mais plutôt de réserve et d’absence totale d’empathie. Le regard d’un être tapi derrière son couvre-chef qui à la fois le protège et le coupe du monde, un être avec lequel le visage fermé aux traits tirés et la froideur du regard bloque toute velléité de communication.


L’Être et le Paraître ou la ronde des masques


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Granville – Balzac et les personnages de la Comédie humaine

Capture d’écran 2016-12-30 à 11.15.37.png      Cette description au vitriol des parisiens de l’époque de la Monarchie de Juillet est tiré du roman de Balzac, La Fille aux yeux d’or, paru en 1835. L’écrivain l’avait dédié au peintre Eugène Delacroix qu’il admirait, voulant rivaliser avec ce dernier en « exprimant par le moyen du langage ce que les peintres disent au moyen des couleurs ».
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Quand Balzac se fait anatomiste et dissèque le peuple parisien

     « Un des spectacles où se rencontre le plus d’épouvantement est certes l’aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir, hâve, jaune, tanné. Paris n’est-il pas un vaste champ incessamment remué par une tempête d’intérêts sous laquelle tourbillonne une moisson d’hommes que la mort fauche plus souvent qu’ailleurs et qui renaissent toujours aussi serrés, dont les visages contournés, tordus, rendent par tous les pores l’esprit, les désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux; non pas des visages, mais bien des masques : masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques de joie, masques d’hypocrisie; tous exténués, tous empreints des signes ineffaçables d’une haletante avidité ?

      Que veulent-ils ? De l’or, ou du plaisir ?

capture-decran-2016-12-30-a-09-32-51    Quelques observations sur l’âme de Paris peuvent expliquer les causes de sa physionomie cadavéreuse qui n’a que deux âges, ou la jeunesse ou la caducité: jeunesse blafarde et sans couleur, caducité fardée qui veut paraître jeune. En voyant ce peuple exhumé, les étrangers, qui ne sont pas tenus de réfléchir, éprouvent tout d’abord un mouvement de dégoût pour cette capitale, vaste atelier de jouissance, d’où bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sortir et, restent à s’y déformer volontiers. Peu de mots suffiront pour justifier physiologiquement la teinte presque infernale des figures parisiennes, car ce n’est pas seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après chaque oeuvre finie: – A une autre ! comme se le dit la nature elle-même. Comme la nature, cette nature sociale s’occupe d’insectes, de fleurs d’un jour, de bagatelles, d’éphémères, et jette aussi feu et flamme par son éternel cratère. Peut-être avant d’analyser les causes qui font une physionomie spéciale à chaque tribu de cette nation intelligente et mouvante, doit-on signaler la cause générale qui en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins les individus.

Boulevards, Paris 1835 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851

J. M. William Turner – Boulevards à Paris, 1835

boulevardier300       A force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme 1e plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance ; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu’elle soit de bronze ou de verre ; comme il jette ses bas, ses chapeaux et sa fortune. A Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions: l’amour y est un désir, et la haine une velléité: il n’y a là de vrai parent que le billet de mille francs, d’autre ami que le Mont-de-Piété. Ce laissez-aller général porte ses fruits; et, dans le salon, comme dans la rue personne n’y est de trop, personne n’y est absolument utile, ni absolument nuisible: les sots et les fripons comme les gens d’esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et la guillotine, la religion et le choléra. Vous convenez toujours à ce monde, vous n’y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans moeurs, sans croyance, sans aucun sentiment; mais d’où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les moeurs ?

       L’or et le plaisir. »

Honoré de Balzac, La fille aux yeux d’or – chap. I : Physionomies parisiennes (Extrait)


Et si vous voulez lire la suite de cette description truculente du marigot parisien…