« Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour » – Le condamné à mort de Jean Genet


Le condamné à mort, poème de Jean Genet interprété par Jacques Douai

    C’est le chanteur trop méconnu Jacques Douai (1920-2004) qui interprète les quatrains 34 à 40 de ce sublime très long poème de Jean Genet, long comme ces nuits interminables qui précèdent les petits matins blêmes des mises à mort. Dans le poème présenté ci après les quatrains chantés ont été représentés en brun pour pouvoir les distinguer du reste du texte. Le poème a été enregistré, lu par Mouloudji, sur une musique d’André Almuro. Il a été ensuite mis en musique par Hélène Martin qui en a chanté quelques extraits dès 1961. Le chanteur Marc Ogeret l’a interprété à son tour en 1970 mais de toutes les interprétations qui en ont été faites, c’est celle de Jacques Douai, chanteur à la voix profonde et  grave, vibrante d’une émotion intense qui devient paroxysmique au fur et à mesure que s’écoule le poème qui m’apparaît la plus bouleversante jusqu’à nous mener au bord des larmes.


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«Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour» – Journal l’Œuvre, du 5 février 1939.

Exécution de Maurice Pilorge : Transcription du journal L’Ouest-Éclair, du 5 février 1939

Justice est faite !
        Samedi matin, à 6h.46, exactement, Maurice Pilorge, le bandit qui, à l’aube du 5 août 1938, à Dinard, tua Escudero, en lui tranchant la gorge d’un coup de rasoir, a expié son crime.
       « La société s’est défendue… » C’est une phrase que le jeune bandit prononçait lui-même, il y a quelques jours, en faisant comprendre qu’il était prêt à supporter, sans faiblir, le châtiment suprême qui lui avait été infligé…
      Qui pourra définir les sentiments de ce dévoyé qui, samedi matin, a marché au supplice, sans défaillance, des mots pleins de « gouaille » sur les lèvres, avec une déconcertante désinvolture ?
      Du moins est-il mort chrétiennement. Depuis son arrivée à Rennes, quelques jours avant sa comparution devant les assises, et depuis sa condamnation à la peine capitale, Maurice Pilorge prenait plaisir à recevoir les visites de l’aumônier de la prison, M. l’abbé Cognard, qui se montrait à son égard d’une généreuse bonté…

Préparatifs
     La ville s’est endormie, enveloppée dans un épais manteau de brouillard. A dix mètres, on n’y voit pas devant soi. Et pourtant, à la sortie des spectacles, des groupes se pressent déjà vers le boulevard Jacques Cartier, dans l’espoir que le service d’ordre qui n’est pas encore en place oubliera leur présence au moment de la constitution des barrages.
     Trois heures du matin. La police municipale occupe les lieux de l’exécution. Cinq minutes plus tard, arrivent M. Martin, commissaire central, responsable du service d’ordre, et M. le commissaire Buchet, chef de la sûreté.
     3h.15. Un peloton du 41ème R.I, puis un groupe d’artilleurs du 10ème, vont, tour à tour, occuper les emplacements qui leur ont été désignés. Les gendarmes de Rennes sont également arrivés, et les gardes mobiles. Les barrages sont immédiatement constitués : à 100 mètres de chaque coté de la maison d’arrêt, boulevard Jacques Cartier. A 100 mètres également, face à porte de la prison, dans la rue Alain-Bouchard. Les titulaires de « laissez-passer » — il ne sont du reste que peu nombreux — pourront seuls franchir ces premiers barrages pour accéder à une vingtaine de mètres environ du lieu même de l’exécution.
     Déjà, les conversations ne se font plus qu’à voix basse… Et les ordres sont transmis sur un ton qui s’atténue dans la ouate brumeuse.
On apprend que Maurice Pilorge qui, durant une grande partie de l’après-midi, s’est amusé à danser la « rumba » en s’accompagnant lui-même sur les airs qu’il fredonnait, s’est endormi très tard, à 1h30. Il a refusé de faire une partie de cartes avec le gardien qui, chaque nuit, depuis sa condamnation, veille sur son sommeil, pour s’adonner à la lecture d’un livre de piété que lui a prêté M. l’abbé Cognard. Il s’est endormi en lisant.
     4 heures. Sur ordre de M. Martin, des agents visitent le chantier d’un industriel dont les murs, peu élevés, ne forment qu’un écran facilement franchissable aux regards indiscrets, sur le lieu de l’exécution. Et les resquilleurs qui s’étaient dissimulés derrière les tas de bois d’être obligés de quitter leur cachette et de se retirer derrière les lointains barrages de première ligne. L’un d’eux, pourtant, est tenace. Il s’est endormi dans la petite cabane qu’il avait confectionné avec des planches qui le protégeaient de la bise.
     4 h.16. Le tintement d’un grelot dans le lointain accompagne le roulement sourd d’une voiture qui arrive au petit trot d’un cheval qui hennit bruyamment. Et passe le fourgon tragiquement célèbre que depuis près d’un siècle, les Deibler, ont promené dans la plupart des villes où siège une cours d’assises. Le fourgon est conduit par un employé de la maison Métraille. Derrière lui en descendent, d’abord, M. Desfourneaux, l’aide n°1 de feu M. de Paris, qui le suppléera aujourd’hui et qui opérera, comme si M. Deibler était présent, puis les deux aides, deux homme vêtus de bleus de chauffe et coiffés d’un béret basque qui, à peine descendus de voiture, se portent à l’arrière du véhicule dont les portes sont immédiatement ouvertes par leur troisième compagnon, demeuré à l’intérieur. Cependant que M. Desfourneaux, sexagénaire robuste et simple, frileusement enveloppé dans un ample raglan gris, coiffé d’un feutre sombre sous lequel tranche la blancheur des cheveux, repère l’emplacement où il va installer « ses bois », les aides déchargent une à une les pièces de la sinistre machine.

On monte la guillotine…
     Et dans la nuit les corps se meuvent, telles des ombres muettes et irréelles… A la lueur tamisée des lampadaires électriques, utilisant, pour y voir de plus près, car le montage de la guillotine est un travail des plus méticuleux, des lampes tempêtes à pétrole. Les aides procèdent, sous la surveillance de celui qui, pour aujourd’hui, est le « maître » de l’installation de l’instrument de supplice. Ils placent d’abord les planches d’assises qui se montent en croix et dont l’aplomb est vérifié à différentes reprises et assuré par la pose de nombreuses cales qu’on enfonce à coups de maillet. Ce bruit sourd ! Comme il résonne dans le silence de la nuit si calme. Là-bas, à l’extrémité de la prison, dans sa cellule, Maurice Pilorge ne va-t-il pas se réveiller et comprendre, avant l’heure, qu’il ne tardera pas à expier.
      Assez rapidement, le montage s’effectue. On vient de dresser le montant gauche de la machine et après avoir procédé à la pose du « mouton » — cette lourde pièce de bois qui donne du poids au couperet et à l’intérieur de laquelle se trouve le mécanisme qui permet le déclenchement de l’appareil — on dresse maintenant le montant droit. Déjà, se découpe sur le fond éclairé de la porte ouverte de la prison, la silhouette de la sinistre machine. Il reste à boulonner le couperet au « mouton », à monter tout en haut des 4m. 50 de l’échafaud pour poser le « chapeau » surmonté d’une poulie qui soutient « mouton » et couperet, à placer la lunette, à installer le déclic, à monter en place « mouton » et couperet. Toutes ces opérations effectuées avec une lente minutie, cependant que, au fur et à mesure que s’écoulent les minutes, une angoisse plus grande envahit les témoins de cette scène.
     5h.15. Voici M. Lorieux, greffier en chef de la Cour d’appel, qui, avec M. Lambert, greffier de la cour d’assises, doit accompagner les magistrats pour enregistrer les suprêmes déclarations du condamné dans la cas où celui-ci aurait à faire des révélations.
Dix minutes plus tard, un taxi s’arrête devant la maison d’arrêt et M. l’abbé Cognard en descend. Puis voici M. Mousset, juge d’instruction. Tous deux pénètrent aussitôt à l’intérieur de la prison, où les rejoignent maître Bourdon, qui se dévoua avec tant de cœur à la cause difficile de Pilorge, le docteur Lamache, médecin de la prison, le docteur Baderot qui assista Lagadec * au moment de son exécution, membre du conseil de surveillance de la maison d’arrêt, M. Malleau, directeur de la circonscription pénitentiaire, M. Guillou, sous-directeur, et enfin M. l’avocat général Gillot, à qui revient la mission délicate de réveiller le condamné et de lui annoncer en même temps que le rejet de sa grâce, que l’heure du châtiment a sonné.
     Les magistrats et les personnalités habilitées pénètrent dans la prison, au seuil de laquelle les reçoit le gardien chef, M. Lizoire.

Le réveil du condamné
     6 heures. L’angélus sonne aux Sacrés-Cœurs. Devant nous, le bourreau vient de monter jusqu’au sommet des montants de la guillotine la lourde masse de 32 kilos que forme l’ensemble du « mouton » et du couperet. Il a, auparavant, procédé à un essai de déclenchement qui lui a donné satisfaction. Maintenant, le triangle d’acier du couteau attire les regards. Le bourreau lui même a franchi, suivi de ses aides, le seuil de la prison.
     6h. 20. C’est l’heure fixée pour le réveil. Conduit par le gardien-chef, M. l’avocat général Gillot, Maître Bourdon et l’aumônier gagnent la cellule du condamné. Maurice Pilorge dort à poings fermés et il faut le secouer pour qu’il se réveille. Mais sitôt qu’il a ouvert les yeux, il comprend. Avec beaucoup de tact, M. l’avocat général Gillot accomplit sa délicate mission. Maître Bourdon et l’aumônier interviennent…
     Apparemment, Pilorge ne s’émeut pas :
     « C’est bon, dit-il. Après tout, on ne meurt qu’une fois et il faut bien que cela arrive un jour ».
     Puis, tandis qu’il fait une minutieuse toilette :
      « C’est égal, jamais je n’aurais pensé voir tant de monde assister à mon petit lever ».
     Puis, toujours gouaillant et désinvolte, il se coiffe d’un chapeau pointu de clown qu’il a fabriqué la veille avec du papier et, saluant à la ronde :
— Messieurs, je suis prêt
     Mais il redevient soudain sérieux : l’aumônier est près de lui et lui parle et lui parle doucement. Pilorge demande à être entendu en confession, à assiste à la messe et à communier. Durant l’office, agenouillé sur un prie-Dieu, il se montre d’une attention soutenue, encore qu’il trahisse une certaine nervosité en faisant craquer les os de ses doigts. Puis, ayant communié, il est emmené au greffe et livré au bourreau. Mais auparavant — il reprend sa gouaille — il demande du lait. On lui en apporte dans une gamelle et comme il est très chaud, malgré la rasade de rhum qui y a été ajoutée, il prend son temps pour le boire…
      Le bourreau manifeste une certaine impatience…
— Dites-donc, l’apostrophe Pilorgeje comprend que vous soyez pressé, pas moi
    Et cependant que les aides taillent l’encolure de sa chemise et lui entravent bras et jambes, il allume une cigarette, la dernière.
— Surtout, ne serrez pas trop fort, dit-il aux aides de M. Desfourneauxvous me faites mal
    Enfin, Pilorge est conduit vers la sortie de la prison. Sur le seuil, il arrête le convoi et rappelle au gardien-chef qu’il fait don de sa montre à Maître Bourdon, son défenseur.
— Vous savez, Maître, ajoute-t-il, elle est neuve, et surtout n’ayez pas peur de vous contaminer

Justice est faite
    Mais la porte vient d’être brusquement ouverte toute grande. Pilorge apparaît, maintenu par les aides qui le poussent rapidement.. Il a encore aux lèvres sa dernière cigarette, dont il crache le bout au pied de l’échafaud. Sa poitrine parait brune sous la blancheur de sa chemise. La veille, se sentant grippé, il avait demandé qu’on lui fasse un badigeonnage de teinture d’iode. Il relève la tête, mais sans doute n’a-t-il pas le temps d’apercevoir, dans son ensemble, la machine du supplice. Déjà son corps est couché sur la bascule et sa tête apparait encastrée dans la lunette… Enfin le couperet s’abat… Maurice Pilorge a expié…
     Les troupes présentent les armes cependant que les têtes se découvrent. Quelques minutes plus tard le fourgon encadré par une escorte de gendarmes emporte vers le cimetière de l’Est le panier dans lequel repose le corps du supplicié.
      La famille n’ayant pas réclamé le corps, le cadavre a été livré à l’école de Médecine.
     A 9h. 30, M. Desfourneaux et ses aides prenaient le train pour Paris. Dans l’après-midi, le fourgon contenant la guillotine quittait Rennes. Qu’on nous permette d’exprimer le vœu qu’il n’ y revienne jamais.


À la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil

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      Le Condamné à mort est un poème écrit en 1942 par Jean Genet, alors qu’il était interné à la prison de Fresnes pour vol. Il est dédié à un jeune assassin, Maurice Pilorge, mauvais garçon et dandy provocateur plein de charme, doué pour la danse (c’était un as de la rumba) et ayant un sens de la répartie bien affuté qui avait été guillotiné le 4 février 1939 à Rennes pour avoir égorgé d’un coup de rasoir dans une chambre d’hôtel de Dinard son amant mexicain, Nestor Mendizabal, un prostitué homosexuel et proxénète. Genet développe dans son poème les thèmes de l’amour homosexuel entre prisonniers, de la fascination que le beau voyou exerçait sur lui, du nihilisme et du mépris de la vie que professait cet être d’exception qu’était, selon lui, Pilorge. Bien que dans le poème, il déclare avoir côtoyé Pilorge, il semble qu’il n’ait jamais eu l’occasion de le rencontrer.
à gauche photographie de Jean Genet en 1947 par Brassai

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A la mémoire
de Maurice PILORGE
assassin de vingt ans 

«

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup. 

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

O traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort. 

«

      J’ai dédié ce poème à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil. En esprit je revis avec lui les quarante derniers jours qu’il passa, les chaînes aux pieds et parfois aux poignets, dans la cellule des condamnés à mort de la prison de Saint-Brieux. Les journaux manquent d’à propos. Ils commirent d’imbéciles articles ponr illustrer sa mort qui coïncidait avec l’entrée en fonction du bourreau Desfourneaux. Commentant l’attitude de Maurice devant la Mort le journal l’Œuvre dit . Bref on le ravala. Pour moi, qui l’ai connu et qui l’ai aimé, je veux ici, le plus doucement possible, tendrement, affirmer qu’il fut digne, par la double et unique splendeur de son âme et de son corps, d’avoir le bénifice d’une telle mort. Chaque matin, quand j’allais, grâce à la complicité d’un gardien ensorcelé, par sa beauté, sa jeunesse et son agonie d’Appollon, de ma cellule à la sienne pour lui porter quelques cigarettes, levé tôt il fredonnait et me saluait ainsi, en souriant: Originaire du Puy de Dôme il avait un peu l’accent d’Auvergne. Les jurés, offensés par tant de grâce, stupides mais pourtant prestigieux dans leur rôle de Parques le condamnèrent à 20 ans de travaux forcés pour cambriolage de villas sur la côte, et le lendemain, parce qu’il avait tué son amant Escudero pour lui voler moins de mille francs, cette même Cour d’assises condamnait mon ami Maurice Pilorge à avoir la tête tranchée. Il fut exécuté le 17 mars 1939 à Saint-Brieux.

Jean Genet


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Poème complet (les quatrains chantés figurent dans le texte en brun)

Le Condamné à mort

Le vent qui roule un cœur sur le pavé des cours,
Un ange qui sanglotte accroché dans un arbre,
La colonne d’azur qu’entortille le marbre
Font ouvrir dans ma nuit des portes de secours. 

Un pauvre oiseau qui tombe et le goût de la cendre,
Le souvenir d’un œil endormi sur le mur,
Et ce poing douloureux qui menace l’azur
Font au creux de ma main ton visage descendre. 

Ce visage plus dur et plus léger qu’un masque,
Et plus lourd à ma main qu’aux doigts du réceleur
Le joyau qu’il convoite ; il est noyé de pleurs.
Il est sombre et féroce, un bouquet vert le casque. 

Ton visage est sévère : il est d’un pâtre grec.
Il reste frémissant aux creux de mes mains closes.
Ta bouche est d’une morte et tes yeux sont des roses,
Et ton nez d’un archange est peut-être le bec. 

Le gel étincelant de ta pudeur méchante
Qui poudrait tes cheveux de clairs astres d’acier,
Qui couronnait ton front des pines du rosier
Quel haut-mal l’a fondu si ton visage chante ? 

Dis-moi quel malheur fou fait éclater ton œil
D’un désespoir si haut que la douleur farouche,
Affolée, en personne, orne ta ronde bouche
Malgré tes pleurs glacés, d’un sourire de deuil ?

Ne chante pas ce soir les «Costauds de la Lune»*
Gamin d’or sois plutôt princesse d’une tour
Rêvant mélancolique à notre pauvre amour ;
Ou sois le mousse blond qui veille à la grand’hune. 

Et descend vers le soir pour chanter sur le pont
Parmi les matelots à genoux et nus tête
L’ave maris stella. Chaque marin tient prête
Sa verge qui bondit dans sa main de fripon. 

Et c’est pour t’emmancher, beau mousse d’aventure
Qu’ils bandent sous leur froc les matelots musclés.
Mon Amour, mon Amour, voleras-tu les clés
Qui m’ouvriront ce ciel où tremble la mature 

D’où tu sèmes, royal, les blancs enchantements
Qui neigent sur mon page, en ma prison muette:
L’épouvante, les morts dans les fleurs de violette….
La mort avec ses coqs; Ses fantômes d’amants… 

Sur ses pieds de velours passe un garde qui rôde.
Repose en mes yeux creux le souvenir de toi.
Il se peut qu’on s’évade en passant par le toit.
On dit que la Guyane est une terre chaude. 

Ô la douceur du bagne impossible et lointain!
Ô le ciel de la Belle, ô la mer et les palmes,
Les matins transparents, les soirs fous, les nuits calmes,
Ô les cheveux tondus et les Peaux-de-Satin ! 

Rêvons ensemble, Amour, à quelque dur amant
Grand comme l’Univers mais le corps taché d’ombres
Qui nous bouclera nus dans ces auberges sombres,
Entre ses cuisses d’or, sur son ventre fumant, 

Un mac éblouissant taillé dans un archange
Bandant sur les bouquets d’œillets et de jasmins
Que porteront tremblants tes lumineuses mains
Sur son auguste flanc que ton baiser dérange. 

Tristesse dans ma bouche ! Amertune gonflant
Gonflant mon pauuvre cœur! Mes amours parfumées
Adieu vont s’en aller ! Adieu couilles aimées !
O sur ma voix coupée adieu chibre insolent ! 

Gamin ne chantez pas, posez votre air d’apache !
Soyez la jeune fille au pur cou radieux,
Ou si tu n’as de peur l’enfant mystérieux
Mort en moi bien avant que me tranche la hache. 

Enfant d’honneur si beau couronné de lilas !
Penche-toi sur mon lit, laisse ma queue qui monte
Frapper ta joue dorée. Écoute il te raconte,
Ton amant l’assassin sa geste en mille éclats. 

Il chante qu’il avait ton corps et ton visage,
Ton cœur que n’ouvriront jamais les éperons
D’un cavalier massif. Avoir tes genoux ronds !
Ton cou frais, ta main douce, ô môme avoir ton âge !

Voler voler ton ciel éclaboussé de sang
Et faire un seul chef d’œuvre avec les morts cueillies
Ça et là dans les prés, les haies, morts éblouies
De préparer sa mort, son ciel adolescent… 

Les matins solennels, le rhum, la cigarette…
Les ombres du tabac, du bagne et des marins
Visitent ma cellule où me roule et m’étreint
Le spectre d’un tueur à la lourde braguette. 

«

La chanson qui traverse un monde ténébreux
C’est le cri d’un marlou porté par la musique.
C’est le chant d’un pendu raidi comme une trique.
C’est l’appel enchanté d’un voleur amoureux. 

Un dormeur de seize ans appelle de bouées
Que nul marin ne lance au dormeur affolé.
Un enfant reste droit contre le mur collé.
Un autre dort bouclé dans ses jambes noués. 

« 

J’ai tué pour les yeux bleus d’un bel indifférent
Qui jamais ne comprit mon amour contenue,
Dans sa gondole noire une amante inconnue,
Belle comme un navire et morte en m’adorant. 

Toi quand tu seras prêt, en arme pour le crime,
Masqué de cruauté, casqué de cheveux blonds,
Sur la cadence folle et brève des violons
Égorge une rentière en amour pour ta frime. 

Apparaîtra sur terre un chevalier de fer,
Impassible et cruel, visible malgré l’heure
Dans le geste imprécis d’une vieille qui pleure.
Ne tremble pas surtout, devant son regard clair. 

Cette apparition vient du ciel redoutable
Des crimes de l’amour. Enfant des profondeurs
Il naîtra de son corps d’étonnantes splendeurs,
Du foutre parfumé de sa queue adorable.

Rocher de granit noir sur le tapis de laine
Une main sur sa hanche, écoute-le marcher.
Marche vers le soleil de son corps sans péché,
Et t’allonge tranquille au bord de sa fontaine. 

Chaque fête du sang délègue un beau garçon
Pour soutenir l’enfant dans sa première épreuve.
Apaise ta frayeur et ton angoisse neuve,
Suce son membre dur comme on suce un glaçon. 

Mordille tendrement le paf qui bat ta joue,
Baise sa tête enflée, enfonce dans ton cou
Le paquet de ma bite avalé d’un seul coup.
Ètrangle-toi d’amour, dégorge, et fais ta moue ! 

Adore à deux genoux, comme un poteau sacré
Mon torse tatoué, adore jusqu’aux larmes
Mon sexe qui te romp, te frappe mieux qu’une arme,
Adore mon bàton qui va te pénétrer.

Il bondit sur tes yeux; il enfile ton âme
Penches un peu la tête et le vois se dresser.
L’apercevant si noble et si propre à baiser
Tu t’inclines très bas en lui disant: « Madame » ! 

Madame écoutez-moi ! Madame on meurt ici !
Le manoir est hanté ! La prison vole et tremble !
Au secours, nous bougeons ! Emportez-nous ensemble,
Dans votre chambre au Ciel, Dame de la merci !

Appelez le soleil, qu’il vienne et me console.
Étranglez tous ces coqs ! Endormez le bourreau !
Le jour sourit mauvais derrière mon carreau.
La prison pour mourir est une fade école. 

«

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup. 

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

O traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort. 

« 

Les assassins du mur s’enveloppent d’aurore
Dans ma cellule ouverte au chant des hauts sapins,
Qui la berce, accrochée à des cordages fins
Noués par des marins que le clair matin dore.

Qui grava dans le plâtre une Rose des Vents ?
Qui songe à ma maison, du fond de sa Hongrie ?
Quel enfant s’est roulé sur ma paille pourrie
A l’instant du réveil d’amis se souvenant ?

Divague ma Folie, enfante pour ma joie
Un consolant enfer peuplé de beaux soldats,
Nus jusqu’à la ceinture, et des frocs résédas
Tire d’étranges fleurs dont l’odeur me foudroie.

Arrache on ne sait d’où les gestes les plus fous.
Dérobe des enfants, invente des tortures,
Mutile la beauté, travaille les figures,
Et donne la Guyane aux gars, pour rendez-vous. 

O mon vieux Maroni, ô Cayenne la douce !
Je vois les corps penchés de quinze à vingt fagots
Autour du mino blond qui fume les mégots
Crachés par les gardiens dans les fleurs et la mousse. 

Un clop mouillé suffit à nous désoler tous.
Dressé seul au dessus des rigides fougères
Le plus jeune est posé sur ses hanches légères
Immobile, attendant d’être sacré l’époux. 

Et les vieux assassins se pressant pour le rite
Accroupis dans le soir tirent d’un bâton sec
Un peu de feu que vole, actif, le petit mec
Plus élégant et pur qu’une émouvante bite. 

Le bandit le plus dur, dans ses muscles polis
Se courbe de respect devant ce gamin frêle.
Monte la lune au ciel. S’apaise une querelle.
Bougent du drapeau noir les mystérieux plis. 

T’enveloppent si fin, tes gestes de dentelle !
Une épaule appuyée au palmier rougissant
Tu fumes. La fumée en ta gorge descend
Tandis que les bagnards, en danse solennelle, 

Graves, silencieux, à tour de rôle, enfant,
Vont prendre sur ta bouche une goutte embaumée,
Une goutte, pas deux, de la ronde fumée
Que leur coule ta langue. O frangin triomphant,

Divinité terrible, invisible et méchante,
Tu restes impassible, aigu, de clair métal,
Attentif à toi seul, distributeur fatal
Enlevé sur le fil de ton hamac qui chante. 

Ton âme délicate est par de là les monts
Accompagnant encor la fuite ensorcelée
D’un évadé du bagne, au fond d’une vallée
Mort, sans penser à toi, d’une balle aux poumons. 

Élève-toi dans l’air de la lune ô ma gosse.
Viens couler dans ma bouche un peu du sperme lourd
Qui roule de ta gorge à tes dents, mon Amour,
Pour féconder enfin nos adorables noces. 

Colle ton corps ravi contre le mien qui meurt
D’enculer la plus tendre et douce des fripouilles.
En soupesant charmé tes rondes, blondes couilles,
Mon vit de marbre noir t’enfile jusqu’au cœur. 

Oh vise-le dressé dans son couchant qui brûle
Et va me consumer ! J’en ai pour peu de temps,
Si vous l’osez, venez, sortez de vos étangs,
Vos marais, votre boue où vous faites des bulles 

Ames de mes tués ! Tuez-moi! Brûlez-moi! 
Michel-Ange exténué, j’ai taillé dans la vie
Mais la beauté Seigneur, toujours je l’ai servie,
Mon ventre, mes genoux, mes mains roses d’émoi. 

Les coqs du poulailler, l’alouette gauloise,
Les boîtes du laitier, une cloche dans l’air,
Un pas sur le gravier, mon carreau blanc et clair,
C’est le luisant joyeux sur la prison d’ardoise. 

Messieurs je n’ai pas peur ! Si ma tête roulait
Dans le son du panier avec ta tête blanche,
La mienne par bonheur sur ta gracile hanche
Ou pour plus de beauté, sur ton cou mon poulet…. 

Attention ! Roi tragique à la bouche entr’ouverte
J’accède à tes jardins de sable, désolés,
Où tu bandes, figé, seul, et deux doigts levés,
D’un voile de lin bleu ta tête recouverte. 

Par mon délire idiot je vois ton double pur !
Amour ! Chanson ! Ma reine! Est-ce ton spectre mâle
Entrevu lors des jeux dans ta prunelle pâle
Qui m’examine ainsi sur le plâtre du mur ? 

Ne sois pas rigoureux, laisse chanter matine
A ton cœur bohémien ; m’accorde un seul baiser…
Mon Dieu je vais claquer sans te pouvoir presser
Dans ma vie une fois sur mon cœur et ma pine ! 

« 

Pardonnez-moi mon Dieu parce que j’ai péché !
Les larmes de ma voix, ma fièvre, ma souffrance,
Le mal de m’envoler du beau pays de France,
N’est-ce pas assez monseigneur pour aller me coucher
Trébuchant d’espérance.

Dans vos bras embaumés, dans vos châteaux de neige !
Seigneur des lieux obcurs, je sais encore prier.
C’est moi mon père, un jour, qui me suis écrié :
Gloire au plus haut du ciel, au dieu qui me protège
Hermès au tendre piéd! 

Je demande à la mort la paix, les longs sommeils,
Les chants des Séraphins, leurs parfums, leurs guirlandes,
Les angelots de laine en chaudes houppelandes,
Et j’espère des nuits sans lunes ni soleils
Sur d’immobiles landes. 

Ce n’est pas ce matin que l’on me guillottine.
Je peux dormir tranquille. A l’étage au dessus
Mon mignon paresseux, ma perle, mon jésus,
S’éveille. Il va cogner de sa dure bottine
A mon crane tondu. 

«

Il paraît qu’à côté vit un épilectique.
La prison dort debout au noir d’un chant des morts.
Si des marins sur l’eau voient s’avancer les ports
Mes dormeurs vont s’enfuir vers une autre Amérique. 

«

°°°

 * Les Auvergnats de Paris sont notamment renommés pour avoir créé le bal musette, qui a fait danser des générations. Ce nom vient de celui de la cornemuse, que les Auvergnats préfèrent appeler cabrette. Née à Paris après la Révolution, elle a été ensuite rejointe par l’accordéon, apporté par les immigrés italiens. « Les Costauds de la Lune » tirent leur nom des mauvais garçons qui hantaient le quartier de la Bastille.  (crédit akhaba store – Musiques d’Auvergne)


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