Walkürenritt


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Carl Engel – Walkürenritt (actif vers 1850)

      Enfin un peintre qui nous représente les Walkyries de manière non académique et échappe à l’art «pompier». Assez des mégères cuirassées aux fortes hanches et aux larges épaules coiffées de casques à cornes ou ailés qui chevauchent des montures essoufflées ployant sous leur charge ! 


Regards croisés : rêve de pierre…


Je suis beau, ô mortels ! comme un rêve de pierre…

      Pourquoi ce portrait de Jim Morrison m’a-t-il fait penser irrésistiblement au David de Michel-Ange ? Sans doute par le fait que la Beauté, lorsqu’elle atteint un tel degré de perfection et de rayonnement, se désincarne et se détachant de la réalité finit par revêtir l’apparence d’un rêve, un rêve de pierre


The End


    The End est une chanson du groupe The Doors, chanté par Jim Morrison, parue en 1967 sur leur premier album The Doors, elle a été utilisée au cinéma dans les films « Who’s that knocking at my door  » de Martin Scorcese en 1967 et « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola en 1979.

The End

This is the end, beautiful friend
This is the end, my only friend, the end
Of our elaborate plans, the end
Of everything that stands, the end
No safety or surprise, the end
I’ll never look into your eyes, again

Can you picture what will be, so limitless and free
Desperately in need, of some, stranger’s hand
In a, desperate land

Lost in a Roman wilderness of pain
And all the children are insane, all the children are insane
Waiting for the summer rain, yeah
There’s danger on the edge of town
Ride the King’s highway, baby
Weird scenes inside the gold mine
Ride the highway west, baby
Ride the snake, ride the snake
To the lake, the ancient lake, baby
The snake is long, seven miles

Ride the snake, he’s old, and his skin is cold
The west is the best, the west is the best
Get here, and we’ll do the rest
The blue bus is callin’ us, the blue bus is callin’ us
Driver, where you taken us

The killer awoke before dawn, he put his boots on
He took a face from the ancient gallery
And he walked on down the hall

He went into the room where his sister lived, and, then he
Paid a visit to his brother, and then he
He walked on down the hall, and
And he came to a door, and he looked inside
Father, yes son, I want to kill you
Mother, I want to, fuck you

C’mon baby, take a chance with us
C’mon baby, take a chance with us
C’mon baby, take a chance with us

And meet me at the back of the blue bus
Doin’ a blue rock, on a blue bus
Doin’ a blue rock, c’mon, yeah
Kill, kill, kill, kill, kill, kill
This is the end, beautiful friend

This is the end, my only friend, the end
It hurts to set you free
But you’ll never follow me
The end of laughter and soft lies
The end of nights we tried to die
This is the end

La version de 1967 de la chanson dans le film « Who’s that knocking at my door  » de Martin Scorcese avec Harvey Keitel et la célèbre scène finale du jet de cartes qui tue.


The Hollow Men


Le temps venu des hommes creux

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        T. S. Eliot, de son nom complet Thomas Stearns Eliot (1888-1965) est un poète, dramaturge et critique littéraire américain qui a émigré en Grande-Bretagne. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1948. C’est en 1922 qu’il publie son célèbre poème The Waste Land (La Terre vaine ou La Terre Gaste) dans la revue The Criterion qu’il vient de fonder. Ce poème qui va devenir un modèle pour la nouvelle poésie britannique reflète son état d’esprit de l’époque lié à sa situation personnelle avec l’échec de son mariage et le traumatisme encore présent de la génération qui a souffert de la Première Guerre mondiale. En ce qui concerne son premier mariage contracté en 1914 avec Vivienne Haigh-Wood, il écrira plus tard : « Je me suis convaincu d’être amoureux de Vivienne simplement parce que je voulais rester en Angleterre et me forcer à rester en Angleterre. Et elle s’est convaincue (…) qu’elle pourrait sauver un poète en le forçant à rester en Angleterre. Le mariage ne lui a apporté aucun bonheur… À moi, il m’a mis dans un état d’esprit qui aboutira à The Waste Land. ». The Waste land est un long poème sombre et désespéré de 433 vers qui mêle imagerie et symboles dans un style nouveau pour l’époque fait de changements brusques de narrateur, de temps et de lieu. Il sera suivi quelques années plus tard, en 1925, de la parution de The Hollow Men (Les hommes creux) qui apparaît comme une continuité de Waste Land par son utilisation des mêmes procédés stylistiques et sur les thèmes traités qui sont l’Europe après la Première Guerre mondiale et le Traité de Versailles, la difficulté de l’espérance et la conversion religieuse et son mariage raté. Le poème est divisé en cinq parties et se compose de 98 lignes dont les quatre dernières figurent parmi le plus citées de la poésie britannique. Les deux épigrammes qui précédent le poème, « Mistah Kurtz – il est mort » et « Un penny pour le vieil homme» sont des allusions au chef-d’œuvre de Joseph Conrad, Heart of Darkness (Cœur des ténèbres), et à la coutume traditionnelle des gamins anglais qui, le 5 novembre, anniversaire du Complot des Poudres de 1605, promènent des effigies en paille de l’incendiaire Guy Fawkes avant de les brûler en place publique. La suite du poème est une description pessimiste des entreprises humaines vouées à l’échec et qui conduisent à la solitude et au vide en référence ou allusions à des  personnages ou des situations tirées des grandes œuvres de la littérature mondiale.  Ce poème célèbre a servi de référence dans des films comme « Apocalypse Now » de Coppola où Kurtz (joué par Marlon Brando) lit à voix haute le texte du poème. (voir vidéo ci-dessous) 



The Hollow Men (T.S. Eliot), 1925

Mistah Kurtz- he dead.
A penny for the Old Guy

Pour les références littéraires du poème, cliquer sur le textes marqués en bleu (en anglais)

 I
We are the hollow men Nous sommes les hommes creux
We are the stuffed men Les hommes empaillés
Leaning together Cherchant appui ensemble
Headpiece filled with straw. Alas! La caboche pleine de bourre, Hélas !
Our dried voices, when
Nos voix desséchées, quand                       
We whisper together Nous chuchotons ensemble
Are quiet and meaningless Sont sourdes, sont inanes
As wind in dry grass Comme le souffle du vent parmi le chaume sec
Or rats’ feet over broken glass
Comme le frottis des rats sur les tessons brisés
In our dry cellar Dans notre cave sèche.
Shape without form, shade without colour, Silhouette sans forme, ombre décolorée, 
Paralysed force, gesture without motion; Geste sans mouvement, force paralysée;
Those who have crossed Ceux qui s’en furent
With direct eyes, to death’s other Kingdom Le regard droit, vers l’autre royaume de la mor
Remember us – if at all – not as lost
Gardent mémoire de nous – S’ils en gardent – non pas
Violent souls, but only Comme de violentes âmes perdues, mais seulement
As the hollow men Comme d’hommes creux
The stuffed men. D’hommes empaillés
 II
Eyes I dare not meet in dreams Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
In death’s dream kingdom
Au royaume de rêve de la mort
These do not appear: Eux n’apparaissent pas :
There, the eyes are Là, les yeux sont
Sunlight on a broken column Du soleil sur un fût de colonne brisé
There, is a tree swinging Là, un arbre se balance
And voices are
Et les voix sont
In the wind’s singing Dans le vent qui chante
More distant and more solemn Plus lointaines, plus solennelles 
Than a fading star. Qu’une étoile pâlissante.
Let me be no nearer Que je ne sois pas plus proche
In death’s dream kingdom
Au royaume de rêve de la mort
Let me also wear Qu’encore je porte 
Such deliberate disguises Pareils francs déguisements : 
Rat’s coat, crowskin, crossed staves Robe de rat, peau de corbeau, bâtons en croix
In a field Dans un champ 
Behaving as the wind behaves
Me comportant selon le vent
No nearer – Pas plus proche
Not that final meeting Pas cette rencontre finale 
In the twilight kingdom Au royaume crépusculaire 
 III
This is the dead land C’est ici la terre morte
This is cactus land
Une terre à cactus
Here the stone images Ici les images de pierre 
Are raised, here they receive Sont dressées, ici elles reçoivent
The supplication of a dead man’s hand La supplication d’une main de mort 
Under the twinkle of a fading star. Sous le clignotement d’une étoile pâlissante. 
Is it like this
Est-ce ainsi
In death’s other kingdom Dans l’autre royaume de la mort :
Waking alone Veillant seuls
At the hour when we are A l’heure où nous sommes 
Trembling with tenderness Tremblants de tendresse 
Lips that would kiss
Les lèvres qui voudraient baiser
Form prayers to broken stone. Esquissent des prières à la pierre brisée. 
 IV
The eyes are not here Les yeux ne sont pas ici
There are no eyes here Il n’y a pas d’yeux ici
In this valley of dying stars Dans cette vallée d’étoiles mourantes
In this hollow valley
Dans cette vallée creuse
This broken jaw of our lost kingdoms Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus 
In this last of meeting places En cet ultime lieu de rencontre
We grope together Nous tâtonnons ensemble 
And avoid speech Evitant de parler 
Gathered on this beach of the tumid river 
Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé
Sightless, unless Sans regard, à moins que 
The eyes reappear Les yeux ne reparaissent
As the perpetual star Telle l’étoile perpétuelle 
Multifoliate rose La rose aux maints pétales 
Of death’s twilight kingdom
Du royaume crépusculaire de la mort
The hope only Le seul espoir 
Of empty men. D’hommes vides.
 V
Here we go round the prickly pear Tournons autour du figuier 
Prickly pear prickly pear De Barbarie, de Barbarie
Here we go round the prickly pear
Tournons autour du figuier
At five o’clock in the morning. Avant qu’le jour se soit levé 
Between the idea Entre l’idée 
And the reality Et la réalité 
Between the motion Entre le mouvement 
And the act
Et l’acte
Falls the Shadow Tombe l’ombre 
For Thine is the Kingdom Car Tien est le Royaume
Between the conception Entre la conception
And the creation Et la création
Between the emotion
Entre l’émotion
And the response Et la réponse 
Falls the Shadow Tombe l’ombre 
Life is very long La vie est très longue 
Between the desire Entre le désir
And the spasm
Et le spasme
Between the potency Entre la puissance 
And the existence Et l’existence 
Between the essence Entre l’essence 
And the descent Et la descente 
Falls the Shadow
Tombe l’ombre
For Thine is the Kingdom Car Tien est le Royaume 
For Thine is Car Tien est 
Life is La vie est 
For Thine is the  Car Tien est 
This is the way the world ends
C’est ainsi que finit le monde
This is the way the world ends C’est ainsi que finit le monde 
This is the way the world ends C’est ainsi que finit le monde 
Not with a bang but a whimper. Pas sur un boum, sur un murmure 
 

Thomas Stearns Eliot, La Terre vaine et autres poèmes [1922; 1976 pour la traduction française], Éditions du Seuil, Collection Points Poésie, 2006. Traduction de Pierre Leyris.


Winter 1946 par Andrew Newell Wyeth.


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        C’est l’un des tableaux d’Andrew Wyeth que je préfère et qui m’a ému avant même que je connaisse son histoire. Cette colline arrondie à l’herbe rase qui semble mouvante sous les pas incertains du personnage happé par la pente, ce teint blême et ce regard dur qui se perd dans des pensées pesantes, ce bras et cette main raides en suspension dans l’air, cette ombre figée qui semble se refuser d’accompagner le personnage dans sa marche erratique, tout cela créait une atmosphère troublante qui me mettait mal à l’aise. La concision et la précision du titre : Winter 1946, renforçait encore le caractère mystérieux du tableau car il semblait faire référence à une situation ou à un événement particulier qui s’était produit cet hiver là. J’ai appris depuis que ce tableau reflétait l’état d’esprit du peintre durant cet hiver particulier où il s’était retrouvé seul avec lui-même après la mort de son père, le peintre Newell Convers Wyeth, mort accidentellement en octobre de l’année précédente avec son petit-fils (le fils de Nathaniel, l’un des frères d’Andrew), sa voiture ayant été heurtée par un train de marchandise au passage à niveau situé tout près de leur maison de Chadds FordNewell Convers Wyeth travaillait alors à l’exécution d’une fresque pour la Metropolitan Life Insurance Company et ce sera son fils Andrew avec l’aide du peintre John McCoy qui achèvera cette fresque. Andrew Wyeth a passé tout l’hiver 1946 à peindre cette toile. Il dira à son sujet : « C’était moi, en perdition — Cette main flottant dans l’air, c’était mon âme errante, tâtonnante ». L’endroit où son père et son neveu étaient morts se situe juste derrière la colline. Wyeth n’avait jamais peint le portrait de son père et disait le regretter. Pour lui « la colline était finalement devenue le portrait de son père ».

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Consommation ostentatoire et rivalité mimétique


Les riches se jalousent et détruisent la planète

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     Cet article est né de la relecture d’un livre paru il y bientôt 10 années : Comment les riches détruisent le monde (Seuil, 2007). Son auteur, Hervé Kempf, est un ancien journaliste de Courrier international, de La Recherche et du Monde, écrivain et militant écologiste (il est l’actuel rédacteur en chef de Reporterre). Dans cet ouvrage, l’auteur expliquait l’articulation entre l’actuelle crise sociale et la crise écologique en s’appuyant sur la théorie de la rivalité ostentatoire de l’économiste et sociologue américain d’origine norvégienne Thorstein Veble. Selon lui, l’absence de réelle solution à la crise écologique découle de la profonde inégalité qui règne dans la période actuelle, et du comportement de la classe oligarchique.


Histoire d’un yacht ou exemple de consommation ostentatoire et de rivalité mimétique

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Le yacht Eco au temps où il appartenait à Emilio Azcarraga – photo Bugsy Gedlek

     Le yacht Eco a été construit par les chantiers navals allemands Blom & Voss et lancé en 1991. Son propriétaire d’origine était le magnat des médias mexicains Emilio Azcarraga, fondateur et ancien PDG du conglomérat de TV et médias Televisa qui avait alors payé environ 350 millions de francs pour sa construction. Long de 244 pieds (75 m) et pesant 1.100 tonnes, c’était l’un des plus grands Yachts du monde. Il possédait deux moteurs diesel Deutz AG BV16M628 de 5.000 chevaux chacun et une turbine à gaz GE LM1600 produisant 18 500 chevaux qui lui permettait d’atteindre la vitesse de 35 nœuds (64,8 km/h) ce qui en faisait l’un des yachts les plus rapides du monde. Sa vitesse de croisière était de 28 nœuds (51,8 km/h) pour une autonomie de 4 000 milles nautiques.  Sa coque était en acier et le pont couvert de teck.
     Une fois lancé, Eco adopta le rythme habituel des grands yachts : l’hiver en Caraïbe, l’été en Méditerranée. Il devait donc traverser chaque année l’Atlantique à deux reprises. Un tel monstre avait un appétit féroce en carburant et sa gourmandise l’empêchait de traverser d’une seule traite. Il devait donc à chaque traversée se faire accompagner par un pétrolier ravitailleur pour refaire le plein au milieu de l’Atlantique. Hélas ! le remplissage prenait un temps fou et ruinait les nerfs de l’impatient Emilio Azcarraga. Qu’à cela ne tienne, aussitôt arrivé en Méditerranée, le navire fut confié à un chantier de Marseille pour l’équiper d’un système de remplissage performant et rapide. Le coût ? une peccadille… juste 1,5 million de francs. Est-ce la faute au stress accumulé lors des opérations de remplissage de carburant ? C’est sur son yacht que Emilio Azcarraga mourut en 1998 au large de Miami.

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le yacht Katana (ex Eco) lorsqu’il appartenait à Larry Ellison

     Eco fut alors racheté aux héritiers Azcarraga par Larry Ellison, le flamboyant président d’Oracle Corporation, une société américaine de technologie de l’information basée à Silicon Valley pour un montant de 52 millions de dollars. Larry Ellison avait largement les moyens de l’acquérir car il est classé par le magazine Forbes le septième individu le plus riche du monde avec une fortune estimée à 49,3 milliards de dollars américains. Changement de propriétaire a pour conséquence changement de nom, le yacht Eco fut rebaptisé par son nouveau propriétaire  Katana qui signifie « épée » en japonais et il reçut un « lifting » aux chantiers Lürssen en Allemagne afin de procéder à une modification complète de la partie arrière, en abaissant le pont arrière de 60 cm, ainsi qu’à une rénovation de l’intérieur. Le yacht comportait neuf suites luxueuses et le pont arrière a été conçu à l’origine pour porter un hydravion à turbopropulseurs Maule Air.  Mais Katana, comparé à certains autres yachts de milliardaires, avec ses petits 75 m, était pitoyable n’occupant que la 6e place parmi les grands yachts privés du monde… Larry Ellison le revendit donc quatre ans plus tard pour 68 millions de dollars (les yachts de luxe sont comme les grands vins, avec le temps ils se bonifient) à  Aidan Barclay, le fils du magnat des médias britannique Sir David Barclay qui gère les affaires de la famille au Royaume-Uni et le remplaça par un navire plus grand, le Rising Sun qui, avec ses 137 m de long, est presque deux fois plus grand que le Katana. Les Barclay Brothers, père et oncle d’Aidan l’acheteur du Katana ont aussi les moyens, ils sont propriétaires des sociétés Press Holdings et May Corporation Limited enregistrées à Jersey qui contrôlent les journaux le Daily Telegraph et le Sunday Telegraphles magazines le Business et le SpectatorLa famille est également propriétaire des hôtels The Ritz et Cavendish et possède 64% du Maybourne Hôtel Group. Comme Larry Ellison, son prédécesseur, Aidan Barclay rebaptisa le Katana et le nomma Enigma.

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L’Enigma d’Aidan Barclay à Majorque en 2006

     La suite de la saga ? Finalement Larry Ellison a trouvé que son nouveau joujou, le Rising Sun était tout compte fait, avec ses 137 m de long, un tantinet encombrant, il l’a donc vendu à David Geffen, un grand producteur de musique pour acheter un navire plus modeste de seulement 87 m de long; quant à Aidan Barclay, le propriétaire de l’Enigma, il semblerait qu’en 2016 il ait décidé de le mettre à son tour en vente pour environ 51 millions de dollars. On se lasse de tout, tels des enfants gâtés, chez les riches…

Ad nauseum : les Gigayachts

    Vous n’en pouvez plus ? Et bien sachez  selon le Daily Mail que le yacht le plus grand et le plus cher du monde, le « Double Century », acheté par le président des Emirats arabes unis, coûte 770 millions de dollars. Le palace flottant, qui sera commercialisé par la société 4 Yacht, basée à Fort Lauderdale, en Floride, est long de 200 mètres – soit l’équivalent de deux terrains de football. Il s’élève à 27 mètres au-dessus des flots, dispose de neuf ponts, de plusieurs piscines et deux héliports. Il rassemble en outre trois petits bateaux et un mini-sous-marin. Il nécessite 70 membres d’équipage pour voguer, jusqu’à 30 noeuds, grâce à ses 94.000 chevaux. Ce yacht détrône d’une quarantaine de mètres le yacht «Eclipse » détenu par le milliardaire russe Roman Abramovitch, propriétaire, entre autres, du Chelsea FC. Mais le temps de « Double Century » pourrait être limité, un nouveau navire nommé « Triple Deuce », de 221 mètres de long, est attendu pour 2018.

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La rivalité mimétique des riches

   Le yacht de prestige est avec la villa de luxe, l’avion privé, l’île privée, l’art, la manifestation festive, l’un des domaines où la rivalité des riches se déploie sans mesure, chacun devant être le premier sur le registre choisi par ses concurrents. Cette confrontation des égos est une lutte sans fin dans laquelle des sommes colossales non productives se perdent dans des gouffres sans fond. Les riches croient se racheter une bonne conscience en défendant l’idée que ces dépenses font marcher le commerce et l’industrie et créent des emplois mais ces dépenses sont stériles et seraient beaucoup mieux employées si elles étaient investies dans des projets utiles pour l’ensemble de la société et d’avenir. À l’époque de la Renaissance italienne, les riches familles vénitiennes qui avaient fait fortune dans le commerce ont investi dans de somptueuses villas à l’intérieur des terres qui étaient en même temps des fermes agricoles modèles. Ces investissements étaient utiles pour la société vénitienne car ils permettaient de nourrir la ville et créaient des emplois pérennes. Que rapportent aux pays qui les accueillent les luxueuses propriétés ou les îles aménagées appartenant aux milliardaires sinon quelques emplois limités de personnel de service. Il est intéressant de constater que les propriétaires successifs du yacht Eco étaient en majorité d’extraction modeste, Larry Ellison était le fils d’une jeune femme non mariée et avait été élevé dans le ghetto juif de Chicago par sa tante et son oncle Louis, un émigrant russe. Les frères jumeaux Barclay sont nés à Londres de parents écossais, au sein d’une famille de 10 enfants. Leur père est décédé alors qu’ils n’avaient que 12 ans et ils ont du quitter l’école à l’âge de 16 ans pour exercer divers petits métiers. Les parents de David Geffen étaient deux juifs immigrés aux Etats-Unis qui s’étaient rencontrés en Palestine sous le mandat britannique. Il a abandonné ses études à l’Université du Texas à Austin. Roman Abramovitch, né dans une famille juive est devenu orphelin à l’âge de 4 ans et a été élevé par deux oncles successifs loin de Moscou. Il a commencé sa carrière comme mécanicien. Il semble que ces «self made men» ressentent le besoin d’exposer leur réussite de manière ostentatoire. À qui ? certainement pas aux pauvres et aux exclus de la société mais plutôt à ceux de l’establishment qui sont nés avec une cuillère en or dans la bouche et qu’ils s’étaient jurés de rejoindre et dépasser.  Prendre leur revanche sur la vie et en mettre plein la vue semble être leur credo.  Le personnage romanesque qui les représente le mieux, c’est Gatsby le Magnifique du roman éponyme  de Fitzgerald. C’est la raison pour laquelle nous avons présenté des extraits d’un essai portant sur ce personnage.

Que peut-on faire avec le coût d’un yacht (source Million Dollar Blog, c’est ICI)

  • Pour 35.000 $, le coût d’un petit yacht, on peut sauver la vie de plus de 6.000 enfants et les nourrir pendant un mois.
  • Avec le coût d’un yacht de 250.000 $, on peut sauver plus de 40.000 enfants
  • Avec le coût d’un yacht de 1 million $, on peut sauver plus de 160.000 enfants
  • Avec le coût du Gigayacht « Double Century » de 770 millions $, on peut sauver plus de 123 millions d’enfants ou construire 18 hôpitaux de 200 lits en Afrique.

    Selon le dernier rapport d’Oxfam International, huit hommes possèdent autant de richesse que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité : « Le rapport d’Oxfam montre que nos économies canalisent les richesses vers une élite fortunée aux dépens des couches les plus pauvres de la société, et majoritairement des femmes. Les plus fortunés accumulent les richesses à un tel rythme que le premier « super-milliardaire » du monde pourrait voir son patrimoine dépasser le millier de milliards dans 25 ans à peine. Pour mettre ce chiffre en perspective, sachez qu’il faudrait débourser un million de dollars par jour pendant 2 738 ans pour dépenser 1 000 milliards de dollars. » Ce rapport met en lumière la façon dont les plus fortunés recourent à un réseau de paradis fiscaux pour éviter de payer leur part d’impôt et à une armée de gestionnaires de patrimoine pour obtenir des retours sur investissement inaccessibles à l’épargnant moyen. Contrairement aux idées reçues, nombre de ces personnes ne doivent pas leur fortune à leur propre mérite. L’analyse d’Oxfam montre que plus de la moitié des milliardaires du monde ont hérité de leur fortune ou l’ont accumulée dans des secteurs d’activité où la corruption et le copinage sont monnaie courante. (lire le compte-rendu du rapport d’Oxfam dont ce texte est extrait, c’est  ICI )


La parabole de l’abeille et des frelons de Saint-Simon 

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      Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825) qui a participé à la guerre d’indépendance américaine et a été fasciné par l’économie du nouveau monde comprend que la révolution américaine aura des conséquences qui déborderont le cadre politique. Une nouvelle civilisation est en train d’émerger : celle de l’industrie et de la production. Contrairement aux nations de la vieille Europe, les États-Unis d’alors ignorent les privilèges de classe et l’oppression et l’exploitation du plus grand nombre par une classe d’oisifs. De ce fait, l’État qui en Europe représente les oisifs et les improductifs et est de ce ait un outil d’oppression sur les citoyens y est moins puissant et la société plus libre, égalitaire et responsable.

           Saint-Simon, en temps que digne héritier des Lumières, va alors imaginer une société parfaite fondée sur la valorisation des compétences et du travail qui exclura les parasites de son sein. « l’homme doit travailler » et une élite scientifique et artistique doit prendre les rênes de la société pour la diriger. Mais avec le développement de l’industrialisation, sa pensée évoluera sur ce point et ce sera bientôt l’industriel qui sera promu comme l’élément déterminant pour guider et diriger la société. Pour Saint-Simon cette évolution de la société devrait s’effectuer sans violence : le « gouvernement des choses » sera le produit du discours et de la persuasion et la société libre s’imposera d’elle-même. C’est en cela que sa pensée apparaît utopiste.

       La parabole des abeilles et des frelons pose le principe de la lutte des classes. La classe des oisifs, par la ruse et la violence, prive la masse des créateurs, inventeurs, travailleurs d’une partie du fruit de leur travail et gaspille la richesse produite par une consommation intempestive et inutile. La classe des oisifs est néfaste et la société est comparée à un ruche où cohabitent abeilles travailleuses et frelons parasites  : «  supposons que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers physiologistes… et les cent autres personnes de divers états non désignés, les plus capables dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et métiers (…), la nation deviendrait un corps sans âme, à l’instant où elle les perdrait et il faudrait au moins une génération entière pour réparer ce malheur » Par contre si la France perdait le même jour la classe irriguante des oisifs : officiers, ministres, conseillers d’États, nobles et autres parasites, « cette perte des trente mille individus réputés les plus importants de l’État ne causerait aux français de chagrin que sous un rapport purement sentimental car il n’en résulterait aucun mal politique pour l’État ».

       Si Saint-Simon a posé le principe de la lutte des classes, il n’envisage comme classe agissante destinée à renverser le pouvoir des oisifs que la classe formée par l’élite industrielle qui deviendra la future classe dirigeante. Le prolétariat naissant reste maintenu dans un rapport de subordination avec les industriels qui le dirigent et l’égalité ne l’atteint pas : « Vous êtes riches et nous sommes pauvres. Vous travaillez de la tête et nous des bras. Il résulte de ces deux différences fondamentales que nous sommes et devons être subordonnés » (Lettre à messieurs des ouvriers).  Dans la vision utopiste de Saint-Simon l’amélioration de la condition de vie des ouvriers s’effectuera sous l’action de la raison et la compassion de leurs maîtres dans un esprit religieux.


Critique de la consommation ostentatoire par Thorstein Veblen

thorstein-bunde-veblen-1857-1929-vers-1910     L’économiste et sociologue américain d’origine norvégienne Thorstein Veblen (1857-1929), injustement oublié aujourd’hui, s’était intéressé aux motivations des acheteurs et avait déjà en 1899 dans son ouvrage « The theory of the leisure class » (publié en français sous le titre Théorie de la classe de loisir) expliqué que les membres de la classe supérieure qui est à l’abri des besoins matériels et qui n’a pas l’obligation absolue de travailler (ses membres ne travaillent alors que s’ils le souhaitent) et à laquelle il avait donné le nom de «classe de loisir» manifestait par esprit de vanité le désir impérieux de se démarquer de leur voisin et de lui montrer leur supériorité par une consommation ostentatoire (conspicuous consomption) que l’on peut analyser comme une émission de signifiants de puissance. Pour Veblen, cette sur-consommation non motivée par les besoins essentiels de l’individu est source de gaspillage de temps et de moyens au détriment de la société toute entière. On constatera que cette analyse est très proche de celle professée par Saint-Simon un siècle plus tôt lorsqu’il opposait oisifs et classes laborieuses et promouvait une société dirigée par une classe d’industriels mais contrairement à l’utopiste français, Veblen ne promeut pas la bourgeoisie industrielle comme classe dirigeante souhaitée, il oppose à celle-ci la classe des experts et des ingénieurs. Il est vrai qu’entre temps, la bourgeoisie industrielle avait montré qu’elle pouvait adopter les comportements des anciens oisifs de la noblesse. L’absurdité qui préside au comportement de consommation ostentatoire prend toute son ampleur dans l’«effet Veblen» qui fait que plus la valeur d’un produit désiré augmente, plus sa consommation augmente également car sa cherté est interprétée pour les consommateurs comme une valorisation de la représentation de ce produit. La recherche de produits de marque coûteux par les jeunes appartenant aux classes défavorisées est un exemple de ce processus. On pourrait croire que par ce raisonnement, Veblen s’inscrit dans une vision marxiste des relations sociales et de l’histoire mais il n’en ait rien, Veblen se place, et c’est en cela que sa vision anticipe d’une certaine manière la vision qui sera plus tard celle de René Girard, dans une optique anthropologique et évolutionniste de type darwiniste. Pour lui, la tendance à rivaliser est inhérente à la nature humaine et ce sont les instincts qui conditionnent les relations humaines et parmi ceux-ci l’instinct prédateur par lequel les hommes veulent se déposséder mutuellement de leurs biens et du résultat de leur travail.


Gatsby le magnifique : réification et consommation ostentatoire (par Robert Sayre et Michael Lowy dans le Club de Mediapart) – Extraits.

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Film Gatsby le Magnifique : la fête ostentatoire

« Pour s’attirer et conserver l’estime des Hommes, il ne suffit pas de posséder simplement richesse ou pouvoir : il faut encore les mettre en évidence, car c’est à l’évidence seule que va l’estime. En mettant sa richesse bien en vue, non seulement on fait sentir son importance aux autres, non seulement on aiguise et tient en éveil le sentiment qu’ils ont de cette importance, mais encore, chose à peine moins utile, on affermit et préserve toutes raisons d’être satisfait de soi. » (Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, 1899).

     Pour illustrer le propos de  Thorstein Veblen, nous présentons l’analyse qu’a faite du roman de Francis Scott Fitzgerald Gatsby le magnifique, le sociologue et philosophe franco-brésilien Michael Löwy et le chercheur américain Robert Sayre dans un article présenté sur Internet par le Club Mediapart. Michael Löwy qui est marxiste voit dans la consommation ostentatoire des classes supérieures oisives décrite en son temps par Thorstein Veblen, l’une des formes prise par la réification au sens de « magie du fétichisme de la marchandise ». Rappelons que chez Marx et Lukács, la réification est la transformation de l’activité humaine en marchandise qui aboutit dans l’économie capitaliste à une véritable fétichisation de l’objet en tant que valeur d’échange dominant complètement la valeur d’usage. Dans le Capital (1867), Marx avait défendu l’idée que dans la société capitaliste développée, toute chose — matérielle ou immatérielle — tend à devenir marchandise et valeur d’échange, représentée par l’argent. La marchandise, de simple produit du travail humain devient une entité autonome sur le marché et revêt de ce fait un caractère « mystique » et « fantastique ». En conséquence, le champ social est « chosifié » et les rapports humains « déshumanisés ». À la suite de MarxLukàcs a travaillé sur le phénomène de réification qui selon lui touche de plus en plus profondément les rapports sociaux au fur et à mesure du développement de la société capitaliste. Dans le roman de Fitzgerald, l’univers de Gatsby le Magnifique est régi par la réification au sens donné par Marx et Lukàcs et le pouvoir de l’argent par sa déshumanisation a transformé le paysage des êtres et des relations humaines en « wasteland » (terre stérile) en référence au célèbre poème écrit par T.S. Eliot en 1922.

Extraits du texte de Robert Sayre et Michael Löwy sur Gatsby le Magnifique

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     Un des aspects les plus intéressants du roman de Francis Scott Fitzgerald Gatsby le magnifique est sa mise en scène du phénomène de la consommation ostentatoire,  expression frappante de la réification * dans la vie sociale des classes oisives.  (…) On peut considérer la consommation ostentatoire comme étant, jusqu’à un certain point,  une des formes que prend la réification dans une société hiérarchique.  Il s’agit,  là encore, de la domination des « choses » sur l’être social des individus et de la dégradation-chosification des rapports sociaux.

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      Pour mieux faire ressortir l’originalité et la puissance cognitive du roman de Fitzgerald, nous allons le confronter avec le célèbre livre du sociologue et économiste Thorstein VeblenLa Théorie de la classe de loisir .   Cette confrontation est possible parce qu’ils observent tous les deux le même phénomène:  les moeurs, le style de vie, la culture – au sens anthropologique – des classes oisives,  notamment aux USA.  Ils partagent tous les deux un regard critique,  non dépourvu d’ironie et même de sarcasme, sur l’éclat superficiel et « magnifique », le luxe tapageur de cette élite parasitaire et rapace.  (…)

    Regardons de ce point de vue la consommation ostentatoire,  thème central de la Théorie de la classe de loisir :  la consommation improductive de biens et de services comme preuve de la capacité pécuniaire à s’offrir une vie d’oisiveté.  Il s’agit, par un étalage permanent du superflu et de l’inutile, d’afficher perpétuellement sa richesse et tracer la signature de sa puissance monétaire en grosses lettres. Dans le roman,  ce besoin d’étalage est particulièrement frappant chez le personnage de Gatsby, le nouveau riche — « sorti de rien, tout droit du caniveau » par le spéculateur/escroc juif Wolfshiemqui a besoin de forcer la note,  d’exagérer dans le gaspillage pour pouvoir affronter son rival, Tom Buchanan, l’homme de la richesse héréditaire.

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Leonardo di Caprio dans le film Gatsby le Magnifique

    Sa voiture « monstrueuse« ,  gonflée de multiples réceptacles « triomphants« , et ornée d’un « labyrinthe de vitres réfléchissant une douzaine de soleils » est un bel exemple de cette surenchère.  Le même vaut pour sa maison,  « une affaire colossale,  de tous les points de vue« ,  un faux château de Normandie, avec sa tour, son jardin immense et sa piscine de marbre;  ou pour ses somptueuses réceptions mondaines,  dont les participants étaient « anxieusement conscients de l’argent facile dans le voisinage« . Le riche héréditaire ne fait pas moins l’ostentation de sa puissance pécuniaire –  « J’ai une belle demeure ici« ,  se vante-t-il au narrateur en  embrassant d’un vaste geste la maison sophistiquée (elaborate),  le demi-kilomètre de gazon,  le jardin italien et le bateau à moteur – mais il dépense avec plus de naturel:  issu d’une famille  « immensément riche« ,  il gaspille avec une aisance « à vous couper le souffle« . Tous les deux utilisent le gaspillage ostentatoire comme un instrument dans ce que Veblen appelle « la comparaison provocante« :  la rivalité pécuniaire, la dispute pour écraser l’adversaire par la demonstration visible de sa supériorité monétaire.

        Parmi les formes de consommation ostentatoire les plus importantes Veblen cite l’habitude de « donner à grands frais festins et divertissements« .  Mais il n’analyse pas le contenu social de ce rituel et quelle forme spécifique il prend dans les sociétés capitalistes modernes (en contraste notable avec les festins aristocratiques anciens). Dans un des passages les plus impressionants de son roman, Fitzgerald nous montre,  par petites touches successives, « l’esprit » d’une telle fête tapageuse et clinquante:  une foule de gens – pour la plupart non invités – dont  « les règles de comportement étaient celles associées aux parcs d’amusements« ,   dansent dans des « cercles éternels disgracieux« ,  tandis que le champagne coule à flots et que des « éclats de rire vides montent vers le ciel d’été« .  Ce qui frappe le plus dans ces manifestations éclatantes et « joyeuses » de richesse, c’est la solitude  des individus au milieu de la foule – à commencer par celle de Gatsby lui-même,  l’hôte des réjouissances, que la plupart des fêtards ne connaît pas et ne désire pas connaître.  L’alcool, même en grandes quantités,  n’arrive pas à remplir le vide sidéral  de cet « événément social » et de sa « convivialité » factice.

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Film Gatsby le Magnifique : la fête ostentatoire

« Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire…» (Anna Karina sur la Côte d’Azur dans le film Pierrot le Fou de Godard)

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        On trouve ici une autre caractéristique fondamentale du style de vie  des classes oisives qui est absente chez Veblen :  l’ennui.  Jordan Baker, l’amie de Daisy, personnage jeune/sportif/arrogant,  ne cesse de bailler tout au long de l’histoire.  Quant à Daisy elle-même, voici son cri du coeur :  « Que ferons-nous de nous-mêmes cet après-midi? Et le jour suivant et les prochaines trente années ?« .  Cet aveu résume, mieux que tout discours sociologique,  l’acedia*  – au triple sens de paresse,  ennui et mélancolie – qui frappe de son sceau les interminables journées d’oisiveté des happy few .  C’est pour échapper à l’ennui que Daisy a voyagé avec son mari Tom Buchanan en France et partout dans le monde  « où les gens jouent au polo et sont riches ensemble« .  Mais cette fuite en avant aboutit à une impasse :  « J’ai été partout, j’ai tout vu et tout fait.  Je suis blasée ! « .  C’est l’éternelle répétition du même — polo,  fêtes,  voyages,  voitures de sport,  chevaux de course,  polo à nouveau et ainsi de suite,  ad aeternam — qui rend la vie de l’élite pécuniaire si vide et si ennuyeuse.

        Selon Walter Benjamin,  le pire des enfers est celui des grecs anciens,  où les damnés – Sysiphe,  les Danaïdes – sont voués à l’éternelle répétition des mêmes gestes, à l’infini.  Si l’on accepte cette prémisse, il n’y a pas de doute que le paradis artificiel des richissimes oisifs a quelque chose d’une descente aux enfers.  Nous ne sommes pas loin de l’atmosphère de Gatsby le magnifique

Gatsby le magnifique : réification et consommation ostentatoire par Michael Lowy dans le Club de Mediapart (Extraits). Pour l’article complet, c’est ICI. Les titres et les  illustrations sont de nous.


 *acedia : Étymologiquement, ἀϰήδεια (akêdéia) signifie en grec ancien : négligence, indifférence, ne pas prendre soin de. La conséquence de cette négligence est un mal de l’âme qui s’exprime par l’ennui, une torpeur spirituelle et un repli sur soi.


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