«Glossolalie» par André Biely


Article publié pour la première fois le 6 septembre 2013 et remanié

biely1939nappelbaum

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                        .

.      Il crut trop à l’éclat de l’or
.     et périt des flèches solaires.
.     Sa pensée mesura les siècles
.     Mais vivre sa vie – il ne sut.

                      (Biély, aux Amis)

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Biographie

     Boris Nikolaïevitch Bougaïev, connu sous le pseudonyme d’Andreï Biély ou André Bély, né le 26 octobre 1880 à Moscou et mort le 8 janvier 1934, est considéré comme l’un des plus grands écrivains russes du XXe siècle. Il a eu une forte influence sur la langue russe moderne, un peu comme James Joyce sur l’anglais, et Goethe sur l’allemand. Avec son ami, Alexandre Blok, il fut un des chefs de file de la seconde génération symboliste en Russie. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était également poète, musicien et dessinateur.
     Pendant son enfance à Moscou où son père était professeur de mathématiques, il est marqué par Goethe, Frédéric Chopin et Ludwig van Beethoven, puis par Nicolas Gogol et Charles DickensSes influences s’étendent en 1896 par ses lectures d’Arthur Schopenhauer, en 1897 par celles de Dostoïevski et d’Ibsen ; ensuite en 1899 par sa découverte de Nietzsche et du philosophe russe Vladimir Soloviev, de Wagner ainsi que par Emmanuel Kant. Il lit les Vedas, et les « auteurs modernes français ». En 1899, il entre à l’université de Moscou, où il s’inscrit d’abord en sciences naturelles, puis en lettres. Il fréquente le salon moscovite de Margarita Morozova à partir de 1905. En 1905, il séjourne à Saint-Pétersbourg, où il assiste au début de la révolution. À Moscou il prend part à des manifestations. En 1907, il séjourne à Munich et à Paris, où il rencontre Jean Jaurès, pour y tenir des conférences. Son premier roman La Colombe d’argent est publié dans une revue en 1909, année où il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne. Ils visitent ensemble la Sicile, l’Égypte, la Tunisie et la Palestine. En 1912, il part pour Bruxelles, pour Bergen en Norvège puis pour Leipzig, où il fait la rencontre de Rudolf Steiner. Subjugué par ce dernier, il le suit à Dornach, où il s’installe en 1914. Il fait partie de la communauté qui construit le Johannes Bau qui fut dénommé ultérieurement Goetheanum. Assia et sa sœur Nathalie participent activement à l’entreprise (Assia dirige l’équipe de sculpteurs). Biély, peu habile de ses mains, n’est pas vraiment utile, aussi il sillonne l’Europe suivant Steiner dans ses tournées de conférences, Stuttgart, Munich, Vienne, Prague. En 1916, il répond à l’appel de mobilisation et rentre en Russie en passant par l’Angleterre, mais il est réformé. Assia refuse de quitter Dornach et son travail au Goetheanum en construction. Il vit alors dans un monde obsessionnel et grotesque qu’il décrit minutieusement dans les Carnets d’un toqué. L’année suivante, il fonde le groupe anthroposophique de Moscou avec l’anthroposophe T. Trapeznikov. Il rencontre pour la première fois celle qui sera sa seconde épouse en 1925, Klavdia Nikolaïevna Vassilieva

     Comme Alexandre Blok, Biély soutient par utopie la Révolution russe. Cependant, en 1919, déçu par la révolution bolchévique, il constate qu’il n’y aura pas de « révolution de l’esprit ». En 1920, il fonde avec le critique Ivanov Razoumnik la VOL-FILA (Association libre de Philosophie) dont il présida la branche moscovite. Il éprouve des doutes sur l’anthroposophie. Très vite, son indépendance à l’égard de la stricte doctrine marxiste avait été mal tolérée du pouvoir. Plusieurs membres de l’association avaient été arrêtés puis relâchés, le groupe était de plus en plus surveillé par la Tcheka, et fut finalement interdit à Moscou au début de 1921. Cependant, Lénine accepte de laisser partir Biély pour l’étranger. En 1921, il s’installe à Berlin, où se trouvent de très nombreux intellectuels russes. Assia lui signifie leur séparation définitive. Ils se rencontreront encore à Berlin en 1922 puis à Stuttgart en1923 pour le constat de séparation. Klavdia Nikolaïevna Vassilieva le rejoint alors à Berlin. Ils rentrent ensemble à Moscou, en URSS, où Léon Trotski condamne avec mépris l’écrivain Biély dans son ouvrage Littérature et RévolutionEn 1931, le couple s’installe près de Léningrad. Le 15 juin 1933, Andreï Biély subit une première crise cardiaque ; il meurt à Moscou le 8 janvier 1934, à l’âge de 54 ans. À sa mort, son œuvre comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses. (crédit Wikipedia)

     Son nom a été donné à l’un des principaux prix littéraires russes, le prix Andreï Biély.
Pour plus d’information sur la vie et l’œuvre d’Andreï Biély, lire le blog « Esprits Nomades », c’est ICI.


portrait de Andreï Biely par Petrov Vodkin

Andreï Biely par Petrov Vodkin

Je rentre dans ma bouche pour y épier la création du langage.
J’ai à dire une histoire en laquelle je crois comme en ce qui fut.
L’histoire des sons.
Si elle n’est pour vous qu’une légende, elle est pour moi la vérité.
J’ai à dire la vérité sauvage du son.

     En 1917, André Biely publie Glossolalie, un essai de poésie critique sur l’origine du langage, la manière dont les mots naissent dans la bouche, la conformité du son et du sens que la présentation de son éditeur français (édit. NOUS, 2002 – trad. Christian Prigent) qualifiera de « poème sur le son, une genèse hallucinée des significations syllabiques. Logogonie emportée par la passion cratylienne, elle rapproche Biély du Rimbaud des Voyelles, du Mallarmé des Mots anglais, du Brisset de La Science de Dieu ou du Khlebnikov de La Création verbale.»

Glossolalie (extrait)

     » De profonds mystères gisent dans la langue, dans les grondements des parlers gisent les sens d’un verbe énorme. Mais les grondements des parlers et les instants d’éclair des sens sont occultés par le nuage métaphorique d’où pleuvent dans les flots du temps des traits de concepts solidifiés. Et comme dissemblent l’averse, le tonnerre, les nuages, ainsi dissemblent les sens des sonorités et les images des mots, dont diffère le sens sec et plat du concept.
      Qu’est-ce que la Terre ? La Terre est lave. Seule l’écorce des cristaux (des pierres) emprisonne la flamme ; et la lave rugissante frappe aux cratères volcaniques. La première couche (de terre) est si mince ! Seule l’herbe la recouvre.
     Ainsi le mot : ouragan de rythmes en fusion, rythmes des sens sonores. Ces rythmes sont pris dans l’étau des racines de silex. Le sens rétif est occulté. La couche supérieure est le mot-image (la métaphore). Sa sonorité, comme nous le dit l’histoire de la langue, n’est qu’un collage de sons rongés, érodés. L’image est le procès de destruction du mot. Les sens du mot familier – l’herbe ! – se mettent à pousser hors de lui. Ainsi le déclin de la pureté phonétique précède la pléthore dialectale et le déclin de la pléthore dialectale est le terme, l’automne de la pensée.
     La flamme folle, le granit, l’argile, l’herbe dissemblent. Et dissemblent pour nous les sens : ceux des concepts, des métaphores, des racines et des mouvements de la colonne d’air sculptant les sons de l’énorme Cosmos (la cavité buccale).

     Il fut un temps où il n’y avait ni plantes ni « terres » ni silex ni granits. Il y avait l’incandescent. Les pales d’un gaz volatil tournaient dans le Cosmos. La terre clapotait, fleur ignée ; elle enflait, s’épandait de la sphère cosmique. Et ces gestes ignés se redirent plus tard dans les pétales des fleurs. Ainsi la lumière (svet) cosmique est-elle la couleur (cvet) des champs. Toutes les fleurs sont souvenirs des feux d’une sphère cosmique sans limites, tous les mots sont souvenirs du son d’un sens ancien.
     Il fut un temps où il n’y avait nul concept dans notre acception : l’écorce conceptuelle proliféra autour de l’image du mot. Il fut un temps où il n’y avait pas même d’image du mot : les images proliférèrent plus tard autour d’un racine amorphe. Avant, il n’y avait nulle racine. Toutes les racines sont des peaux de serpent ; le serpent vivant est la langue. Il fut un temps où ce serpent était flux, où le palais était voile des rythmes emportés dans leur mouvement. Le Cosmos en durcissant devint la cavité buccale. La colonne d’air, danseuse du monde, devint notre langue.
     Avant les sons distincts dans leur sphère refermée, le langue dansait. Toutes ses positions, ses courbures, ses effleurements du palais et ses jeux avec la colonne d’air (la chaleur interne respirée) créèrent dans le temps des signes sonores : spirantes, sonantes. Ils prenaient corps de consonnes et rassemblaient des massifs d’explosives : sourdes (p t k) et sonores (b d g)

     Les jeux de la danseuse avec la colonne d’air légère, telle une écharpe de gaze, nous sont désormais incompréhensibles.
     Les alliances de sons, de collusions en dispersions et en dessications, ont alourdi les parlers. Les dictionnaires de sons-images chargent notre mémoire, mais la clarté de leur ancien geste n’atteint plus notre âme. Ainsi la clarté du sens sonore est-elle dans cette faculté de voir les danses de la danseuse à l’écharpe, à la colonne d’air. La nuit du sens sonore gît dans les dictionnaires dont l’humanité a bâti ses temples de langage.
     L’alliance du i supérieur au u inférieur ne signifie plus pour nous alliances, fusions. Nous ne comprenons plus : le son w est le son u. En i il y a n : iun-iuw-iun(go)-iuv(enes) court à travers notre histoire et signifie slijanie (fusion), junost’ (jeunesse). Nous ne comprenons plus l’ancien w prononcé dans la glotte, nous ne comprenons plus comment naît ensuite le son v qui atteint les lèvres. L’expression de l’entrée de l’air dans la glotte est hah !, d’où ah – étonnement, ivresse d’air -, Ha ! – don, émanation, chaleur de l’âme. Le son hauch exprime par la valeur du sens la valeur du son. La semi-voyelle h (ou, plus exactement, a aspiré) est le premier souffle d’air du son hors de la chaleur, hors de la glotte.
     La genèse des spirantes est genèse de nébuleuses de gaz brûlantes : la matière subtile des sons. En w-v-r-h et s, nous avons le partage en chaleur (w), énergie (r), air froid (v), air chaud (h), en lumière et feu (s et r). Et dans la série sonnante u-w-r-l-n, il y a for- mation de l’air. L-m-n sont, bien sûr, liquides. Les trois explosives g-d-b sont presque dures : b est visqueux, d sonore, g poreux-friable. K-t-p (série des sourdes, sourdes-explosives) sont dures. Je dirais qu’elles sont de pierre si p n’était le symbole de l’animalité solide, t celui du tissu végétal. K est le son de pierre, le son minéral, inerte. Voici donc les trois règnes : animal (p, b), végétal (t, d), cristallin (k) et celui des terres amorphes (g).
    Tous les mouvements de la langue dans notre cavité buccale sont gestes de la danseuse-tronc enroulant l’air telle une écharpe de gaze. L’écharpe s’éploie en tous sens, ses pointes chatouillent le larynx et un h sec s’émet, aérien, soudain, prononcé comme le kh russe. H, c’est le geste des bras ouvert (écartés vers le haut, cf. dessin 1).
 Capture d’écran 2013-09-06 à 23.55.28    Les gestes des bras reflètent tous les gestes de la danseuse-tronc dansant dans sa prison obscure, sous les voûtes du palais. Le mouvement des bras évoque la gesticulation sans bras. Ces mouvements sont les titans du monde énorme, invisible, du son. Ainsi la langue dirige-t-elle, du fond de sa caverne, la masse, le corps, et le corps dessine les gestes qui recouvrent les tempêtes du sens.
     Notre langue-tronc a surpris le geste des bras et l’a redit en sons. Les sons savent les mystères des très anciens mouvements de l’âme. De la même façon que nous prononçons les sens sonores des mots, ainsi l’on nous créa jadis, on nous prononça avec du sens : nos sons – nos mots – deviendront un monde. Nous créons l’homme depuis les mots et les mots sont des actes.
     Les sons sont d’anciens gestes dans les millénaires du sens. Dans les millénaires de mon existence à venir, le bras me chantera la pensée cosmique. Les gestes sont les sons juvéniles de pensées encore embryonnaires contenues dans mon corps. Dans tout mon corps se produira avec le temps ce qui se produit aujourd’hui en un seul lieu du corps : sous l’os frontal.
     Tout mon corps s’emplira de pensée. 

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2 réflexions au sujet de « «Glossolalie» par André Biely »

    • C’est vrai que ce texte est magnifique et nous parle des mots et du langage d’une manière si singulière que je la qualifierais d’onirique ou d’hallucinée… Je vous invite à lire d’autres textes de ce grand poète qu’est Andreï Biely sur le site « Esprits Nomades »

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