« Trouver l’objet même qui se fait contempler sans fin » – L’Esclave : un conte sensuel de Paul Valéry


Paul Valéry (1871-1945)

   Sète, « l’île singulière » donnerait-elle naissance à des êtres singuliers ? C’est en visitant le musée Paul Valéry, bâti au-dessus du cimetière marin que le poète a immortalisé dans l’un de ses poèmes et où il est enterré que j’ai découvert avec stupéfaction et enthousiasme en lisant son essai la Jeune Parque la singularité poétique de cet auteur complexe et exigeant que j’avais jusque là à peine lu (poèmes Le cimetière marin et quelques autres). L’extrait présenté ci après du conte L’Esclave, inachevé comme le sont plusieurs des écrits de la Jeune Parque, aborde avec sensualité plusieurs des thèmes favoris de l’auteur : les caractères de la nymphe Calypso et de Narcisse, l’amour passion et la fonction et le pouvoir de la parole.


Jean-Auguste-Dominique Ingres, The Grand Odalisque, 1814,

Jean-Auguste-Dominique Ingres – La Grande Odalisque, 1814

L’esclave (La Jeune Parque), extrait.

     J’étais esclave, et le plus heureux des philosophes. On m’avait pris sur la mer, ivre de vent, de fatigue et de veilles; ivre de vide, sourd, et les membres rompus de coups par les bonds et par les écarts innombrables du navire, qui me rendait de tout son poids les durs transports d’une tempête interminable. Je fus recueilli et remis à terre. À peine sur la rive, ceux qui m’ont sauvé m’ont lié sur-le-champ pour être vendu. Mais la reine de leur pays, sur la rumeur qui vint jusqu’à elle que j’étais de Byzance, et le disciple des disciples de Métrodore, m’ayant longuement considéré, me retint pour soi seule. Elle fit mettre à mon col une petite chaine d’or que j’ai sucée bien des fois et mordue. Bientôt je pus douter si j’étais esclave de son sceptre, ou la chose (le captif) de ses regards absolus et des ses membres éclatants. Je ne songeais plus à ma patrie. Lorsqu’un homme intérieur trouve dans le monde sensible l’objet même qui se fait contempler sans fin, il se détache aisément de son histoire antérieure. Mes jours nouveaux croissaient et se multipliaient comme des plantes épaisses, entre ma mémoire et mon cœur.

     La bizarre souveraine n’était jamais lasse de m’entendre. Elle m’ordonnait de parler de toutes choses. Je m’asseyais sur mes talons, sous la domination de son visage. Cette femme couchée était d’une forme longue qui s’allongeait comme une presqu’île jusqu’aux pieds merveilleusement clairs et colorés (coquillages) qui l’achevaient. Parfois je ne savais plus ce que je disais, à cause de ces extrémités délicates. Elle aimait que je me perdisse devant elle dans les raisonnements de mes démons que je faisais battre sur mes lèvres. Ses yeux obscurs buvaient ma bouche fabuleuse, et il arrivait que la sienne tout à coup s’abattît sur le plus beau de mon discours. Elle m’enjoignait sous peine de la vie de ne jamais converser qu’avec soi seule. Même l’idée de mon passé la tourmentait. Elle ne pouvait imaginer sans amertume que j’eusse vécu avant de la connaître. Il lui était odieux de penser que j’eusse montré jadis les éléments de la logique aux Amazones, et enseigné le principes de la lyre aux jeunes oisifs de Phocée. Elle me fit battre de verges pour lui avoir confié avec une certaines complaisance quelques chose de ces époques de ma vie. Ensuite elle baisa mes plaies en murmurant : « J’attacherais ces maux cuisants à tes bons souvenirs »

Paul Valéry, conte L’Esclave – Histoires brisées – La Jeune Parque, édit. nef poésie Gallimard – pp.78-80


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