Poésie – Carnets d’un toqué, André Biély

 


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André Biely (1880-1934)

Mon moi visible est miroir des pulsions,
Diamant taillé par un fantôme
En réfractions entrecroisées :
Scintillant, je me reflète en vous
Comme, inondé d’un trop-plein de destin. (Premier rendez-vous).

     Je n’écrirais rien sur la biographie d’André Biély, de son vrai nom Boris Nikolaïevitch Bougaïev, cet écrivain russe génial, halucciné et prolifique et injustement méconnu qui a révolutionné l’usage de la langue russe en littérature et l’a aidé à entrer dans la modernité. Pour en savoir plus sur sa vie et son œuvre je vous demande de vous reporter au site de poésie « Esprits nomades » qui comme d’habitude a réalisé une monographie très complète et bien documentée sur cet auteur. Je me bornerais à présenter des extraits significatifs de quelques uns de ses écrits.

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Il crut trop à l’éclat de l’or
et périt des flèches solaires.
Sa pensée mesura les siècles
Mais vivre sa vie – il ne sut.  
(Biély, aux Amis)


Poème

(…) « elle a brûlé mon corps ; et mon corps s’est embrasé ;
il est devenu la brillante torche des passions les plus viles ;
et puis il s’est consumé ; à l’endroit où l’homme avait vécu,
il n’est resté qu’une pincée de cendres froides ;
le vent a soufflé : la cendre s’est envolée, s’est dispersée dans l’air.
L’homme n’est plus. »

« Carnets d’un toqué » d’Andréï Biély.


  Mon poème préféré dont je ne peux présenter, vu sa longueur, qu’un court extrait. Présenté un peu plus long sur le site « Esprits nomades« 

Premier rendez-vous (Extrait)

(…)
Mais l’hiver au hurlement de rue…
Silhouette au pied rapide,
S’arrachant aux semelles, l’obscurité
Grandit et chagrine enténèbre
Les immeubles aux flancs blancs ;
Il semblerait que des lémures,
Que les mimes muets de l’hiver
Élaborent des tours, mirés
En paroles écloses :
Toi et nous !
Je vais, docile et déprimé,
Tel un sosie à quatre pieds :
L’esprit biptère se fige en étoile ;
Et l’amas encroûté gèle ;
Givrant et scintillant,
jouant en essaims cristallins,
je verserai du miroir de ma face
Des lys de reflets croisés,
Et sous le masque, criblé de péchés,
je hérisserai ma honte sans issue,
Pour que surgisse de la vie, obscur,
Un temple fou et dépourvu de sens…
(…)

Traduction Christine Zeytounian-Beloüs, copyright édition Anatolia


enterrement en Russie

Oh non ! Ne dites pas que je suis un dérangé ! Laissez-moi bouleverser mes changements jusqu’à l’authenticité ! Laissez-moi la mortelle, la souffrante personne de Biély reposer dans l’éternel repos ; et avant sa mort, écrire son testament, raconter le transport de son Moi en lui-même par une personne morte… (Lettre de Biély)

Requiem – V

On emporte les couronnes.                   Des chevaux piaffent :
On soulève le cercueil.                           Voici les gendarmes.
— Cela, je le sais,
Sans le demander.                                    On chante,
                                                                        Je ne sais quel chant.
Par dessus les têtes
Bercé, je flotte…                                         Je regrette,
On m’emporte.                                           Je regrette,
                                                                        Je regrette,
Là-bas, où la rangée des noirs              La terre.
Cyprès se dresse,
Sous les genièvres je pourrirai.           On chante et l’on chante ;
                                                                       Et, la messe finie,
De ma demeure                                         Vers la dernière
On m’emporte.                                          Demeure, on me conduit.

Un enfant passe                                        Quelqu’un chuchote vaguement :
Et me voyant s’effare.                            Du ciel, l’empire
                                                                       N’est plus à conquérir.
La foule s’arrête.
Le bedeau                                                   C’est elle qui me le chuchote
Titube avec l’icône en tête.                   La pâle, pâle, pâle mort.

Le catafalque flambe, décor                Puis tombent sur ma jaune face
D’argent et d’or.                                       Des taches.

D’eau bénite on me mouille,                Et des fleurs,
et d’encens on m’empeste,                   On en jette…
Cercueil ou maison                                 Et les lèvres,
— tout est prison. 
                                                                       Elles prient…
                                                                       Et les cierges,
                                                                       Ils s’éteignent…

« Requiem » (Панихида), 1907 – V – André Biely – Traduction de J. Chuzewille, Anthologie des poètes russes, Paris, Crès & Cie, 1914.


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Je tisse et fais voler sur mon sentier céleste 
avec ma vaporeuse pourpre
monde après monde, siècle après siècle. (Premier rendez-vous)

Extraits de « Pétersbourg » (1916-1922), roman

       « Sa crise aiguë de folie apparaissait sous un jour nouveau. Il avait maintenant conscience d’être vraiment fou. Sa folie était comme le compte rendu que ses organes sensoriels délabrés faisaient à son moi conscient. Chichnarfné n’était qu’un anagramme mental. Ce n’était pas Chichnarfné qui le poursuivait et le persécutait, mais ses propres organes qui pourchassaient son moi. L’alcool et l’insomnie rongeaient sa complexion corporelle. Le corps était lié aux espaces. Et quand le corps avait commencé à se désagréger, les espaces s’étaient fissurés. Dans les fissures, entre les sensations, les bacilles s’étaient infiltrés; et les espaces s’étaient mis à grouiller de spectres…Qui était « Chichnarfné« ? C’était l’envers d’un rêve abracadabrant, l’envers d’Enfranchiche; c’était un cauchemar né de la vodka. Ainsi Enfranchiche et Chichnarfné n’étaient que deux étapes dans l’étyhlisme. »


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Se perdre dans le cosmos

« Imaginez qu’on vous attache par le milieu du corps à un câble, que l’on fasse tourner ce câble à une vitesse vertigineuse; vous tournerez en cercles de plus en plus vastes, dessinant une spirale dans l’espace, la tête en bas, de plus en plus vite. Et vous volerez dans les immensités cosmiques, vainqueur des espaces, devenu vous-même espace.
Vous serez emporté par cet ouragan, quand votre corps, comme un lest inutile, sera rejeté. »


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    Incroyable description phénoménologique de la ville de Saint-Petersbourg, à la fois littéraire et technique. Biély parvient à mettre à jour et à nous présenter de manière extrêmement vivante la structure urbanistique cachée d’une ville et les principes idéologiques qui ont guidé son développement dans l’histoire, ceci à travers le vécu d’un personnage politique important, le sénateur Apollon Apollonovitch dont les sentiments et les pensées trahissent ses préjugés et son idéologie. N’oublions pas qu’en plus d’être un grand poète, Biély était également féru de mathématiques, sciences naturelles, philosophie, musique et dessin. La dernière phrase du texte qui dévoile les pensées régulatrices destructrices du sénateur m’a fait penser à la politique du baron Haussmann sous le second Empire dont l’un des objectifs en perçant les grandes avenues dans la chair vivante du vieux Paris populaire était de pouvoir faire intervenir la troupe et tirer au canon lors des insurrections. Ce procédé littéraire qui consiste à mêler description technique d’une ville et états d’âme du  narrateur m’a fait également penser à la description de Nantes par Julien Gracq dans « La Forme d’une ville » (1985).


Carrés, parallélépipèdes, cubes.

 « À l’endroit où se balançait seulement une humidité grise, on vit s’efforcer d’apparaître, opaque, puis descendre du ciel sur la terre, sale et noirâtre, la cathédrale Saint-Isaac ; s’efforça d’apparaître et apparut enfin le monument équestre de l’empereur Nicolas 1er ; au pied de sa statue, surgit du brouillard le bonnet poilu d’un grenadier impérial.
    Le coupé volait vers la Perspective Nevski.
   Apollon Apollonovitch Abléoukhov était bercé sur les coussins de satin ; quatre parois perpendiculaires l’isolaient de la fange de la voie publique ; elles le séparaient aussi des gens et des couvertures rouges et humides de ces misérables revues dont les premiers vendeurs étaient postés à ce carrefour.
     La régularité et la symétrie calmèrent les nerfs du sénateur, qu’avaient excités le dérangement de sa vie domestique et la rotation à vide de nos rouages gouvernementaux.
     Simplicité et harmonie marquaient son goût.
   Plus que tout, il aimait cette perspective rectiligne ; elle évoquait pour lui l’écoulement du temps entre deux points de l’existence.
    Les maisons, tels des cubes, s’y fondaient en une fuite rectiligne à cinq étages ; cette ligne se distinguait de celle de l’existence, où ce qui n’était que le point milieu de l’ascension pour le dignitaire portant croix diamantée en sautoir, avait été pour tant d’autres le point final à leur carrière.
   L’inspiration venait au sénateur quand le cube bien laqué de son coupé traversait la ligne de la Nevski : défilait la numération des maisons, se mouvait la circulation ; là-bas, loin, bien loin, par temps clair, on voyait étinceler la flèche dorée de l’Amirauté, les nuages, le rayon pourpre du couchant ; là-bas, par temps de brume, on ne distinguait plus rien, plus personne.
    Or, là-bas, ce n’était que lignes : la Néva, les Îles. Probablement, en ces temps lointains où se levaient des marais moussus les hautes toitures, les mâts, les flèches des clochers perçant de leur dentelure la moisissure verdâtre du brouillard, depuis les espaces de plomb, depuis les mers baltes et allemandes, sur sa voilure d’ombre cingla vers Pétersbourg le Hollandais Volant, afin d’ériger ici le mirage de ses possessions brumeuses et de baptiser îles la vague des nuages qui accouraient, menaçants.
    Apollon Apollonovitch Abléoukhov n’aimait pas les îles ; la population y est manufacturière, grossière ; le grouillant essaim humain s’y écoule chaque matin vers les fabriques hérissées de cheminées ; les habitants des Îles entrent pourtant dans les statistiques de l’Empire ; même eux sont recensés. 
    Apollon Apollonovitch ne voulait pas penser plus loin ; les Îles, les écraser ! Se les assujettir par le métal d’un énorme pont, les transpercer des traits de profondes perspectives !»

Andréi Biély, Pétersbourg [1916-1922], roman, Éditions L’Âge d’Homme, 1967

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