Regards croisés : l’attrait du vide


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 Hannaka – Landscape, 2014                     

Vertige

       Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout. Cet instant est difficile à retrouver; il est enseveli sous l’accumulation des minutes qui sont passées par millions par-dessus lui et dont le néant effraie. Cet instant n’est pas toujours un éclair. Il peut durer tout l’espace de l’enfance ou de la jeunesse et colorer d’une irisation particulière les années en apparences les plus banales. la révélation d’un être peut être progressive. Certains enfants sont si ensevelis en eux-mêmes que l’aube ne paraît jamais se lever sur eux, et l’on est surpris de les voir se dresser comme Lazare, secouant leur linceul qui n’était que des langes. C’est ce qui m’est arrivé : mon premier souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité.
     Je n’ai pas connu d’instant privilégié à partir duquel mon être aurait pris un sens, un de ces instants auxquels par la suite j’aurais rapporté ce qui m’avait été révélé à moi-même. Mais dés l’enfance j’ai connu beaucoup d’états singuliers qui n’étaient, pour aucun d’entre eux, des prémonitions mais des monitions. Dans chacun, il me semblait (car peut-on employer d’autre mot que celui-là) toucher quelque chose situé en dehors du temps. Ma grande affaire aurait dû être de me demander ce que signifiaient exactement ces contacts, d’opérer une liaison entre eux, bref de faire comme tous les hommes qui veulent se rendre compte de ce qui se passe en eux et le confronter avec le monde, transformer mes intuitions en système  —  un système assez souple pour ne pas stériliser ces intuitions. Mais au contraire j’ai laissé ces fleurs se faner l’une après l’autre. J’ai couru de l’une à l’autre — dans des voyages qui n’avaient guère d’autre but.

    Quel âge avais-je ? Six ou sept ans, je crois. Allongé à l’ombre d’un tilleul, contemplant un ciel sans nuages, j’ai vu ce ciel basculer et s’engloutir dans le vide : ç’a été ma première impression du néant, et d’autant plus vive qu’elle succédait à celle d’une existence riche et pleine. depuis, j’ai cherché pourquoi l’un pouvait succéder à l’autre, et, par suite d’une méprise commune à tous ceux qui cherchent avec leur intelligence au lieu de chercher avec leur corps et leur âme, j’ai pensé qu’il s’agissait de ce que les philosophes appellent « le problème du mal ». Or, c’était bien plus profond, et bien plus grave. je n’avais pas devant moi une faille mais une lacune. Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s’engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses. Je ne devrais pas dire « de cette date » puisque je suis convaincu que les évènements de notre vie — en tout cas les évènements intérieurs  —  ne sont que les révélations successives du plus profond de nous-mêmes. Alors les questions de date importent peu. J’étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu’à vivre. En tout cas, à vivre plutôt en marge.

Jean Grenier, Les Îles – collection L’Imaginaire, Gallimard (1959) – pp.23-25

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 Hannaka – Coulures, 2016                     

Entends-tu dans la forêt son cœur se battre
Parfois mes yeux dans le ciel se noient
Et le ciel et la terre tournoient
Comme un manège s’emballant,
la terre se fond dans le ciel à l’envers
Et nous suivons ce mouvement incessant,
Essayant en vain d’attraper des chimères

Hannaka


5 réflexions au sujet de « Regards croisés : l’attrait du vide »

  1. Oh ! Jean Grenier, dont je découvris le premier écrit, publié sous le titre « Mémoires de X », et, sous cet X, prémonitoire du « je » de Jean, je me mis à aimer, inconditionnellement, l’auteur,
    rejoignant ainsi, de loin mais au plus proche, l’attitude de Camus lorsqu’il se hâtait de regagner sa chambre d’étudiant à Alger, assidu à l’enseignement de son professeur de lettres ou philo (Je ne me souviens plus ; il faudrait que je retrouve l’éloge de Camus à J. Grenier) un texte de Jean Grenier sous le bras et se déclarant « chanceux », comme nous le serions un jour.

    • C’est la lecture de Camus qui m’a conduit tardivement à Jean Grenier. Quelle chance d’avoir pu comme Camus, à la croisée des chemins de l’adolescence, de rencontrer un mentor qui éclaire et guide vos premiers pas… Je ne connais pas « Mémoires de X », je n’ai lu pour le moment que « Les Îles » et « Inspirations méditerranéennes » qui sont des hymnes bouleversants à la relation intime et essentielle que l’on peut entretenir avec la nature…

  2. On doit à Robert Morel, me semble-t-il, d’avoir publié cet ensemble de réflexions de Jean Grenier, sous le titre exact de Mémoires intimes de X., en 1971, année de la mort de l’écrivain.
    Remarquable témoignage sur une vie difficile faite de conflits intérieurs et d’angoisses à surmonter, toujours dans la réflexion et la discrétion, voire le secret. Le livre se trouve aujourd’hui sur Amazone, à très bas prix. Bonne lecture.

    • Merci, mais c’est quoi, Amazone ? je m’oblige à chaque fois que je commande un livre à me rendre dans des petites librairies aux noms évocateurs de « La librairie imaginaire » ou « La Procure », ce qui fait, qu’après avoir effectué ma commande je repars, pour tuer le temps qui précède l’arrivée de ma commande, avec quatre nouveaux livres qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de commander… Bref, j’achète plus de livres que je ne suis capable de les lire… Pour rattraper mon retard j’ai essayé diverses méthodes : lire une page sur deux, lire en diagonale, ne lire que les têtes et les fins de chapitres… Mais rien n’y fait, je reste débordé !

  3. Notez, cher ami, que j’ai fauté lamentablement en voulant vous conseiller Amazon, qui, bien évidemment, dans la langue du réseau, ne prend pas de e ; les amazones ne m’en tiendront pas rigueur, je l’espère. Et que vous soyez débordé ne m’étonne guère ! Comment pourriez-vous ne pas l’être ? Le fait est d’actualité, et lire en diagonale supposerait que vous ayez le profil oblique ce que ne me semble pas vous correspondre, une page sur deux vous ferait peut-être manquer le meilleur. En ce qui regarde tête et fins de chapitre, c’est un peu comme se présenter à table quand le couvert est mis sans la nourriture ou s’en aller quand la table est desservie sans avoir goûté au menu; en clair, aucune meilleure solution que la pratique; continuer à lire et à être débordé pour notre bien et le vôtre… Amitiés.

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