Troublante Barbara Hannigan : « Mais d’où viennent ces voix inhumaines ? »


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Mysteries of the Macabre

     Une catastrophe terrible menace la Terre, Une énorme comète de 500 km de diamètre surgie du fin fond de l’univers se dirige vers notre planète à la vitesse de 100 km par seconde. Elle la percutera dans moins de 2 heures et son impact va ravager et détruire notre monde. L’explosion causée par l’impact va projeter dans l’espace une infinité de fragments de matière et de poussière qui retomberont sur terre ou resteront longtemps en suspension dans l’atmosphère. Une tempête de feu va ravager la surface du globe détruisant toute vie. Les dés sont jetés. Fin de partie ! On va repartir à zéro ou plutôt, « ça » va repartir de zéro car nous, humains orgueilleux et irresponsables qui étions affairés à saccager joyeusement notre planète, ne seront plus là. Peut-être qu’à partir de quelques musaraignes ou mulots survivants qui auront été protégés par leur tanière, la vie pourra repartir et après quelques centaines de millions d’années d’évolution connaître de nouveau le développement merveilleux et foisonnant qui était celui de notre temps. Mais nous ne seront plus là…

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    Comme nous sommes totalement désarmés face à une telle menace, il vaut mieux prendre les choses avec philosophie et pour ceux qui ont encore quelque dignité, ne pas se  perdre en vains gémissements et jérémiades et choisir d’en rire. C’est ce qu’a choisi de faire le compositeur György Sándor Ligeti (1923-2006) en créant en 1977, s’inspirant de la pièce « La Balade du Grand Macabre » de l’auteur belge Michel de Ghelderode, et avec le concours du librettiste et marionnettiste Michael Meschke un opéra désopilant, Mysteries of the Macabre où l’on voit dans un royaume imaginaire appelé Brueghelland, le chef de la police Gepopo (une référence au Guepeou ?) — on dirait aujourd’hui le ministre de l’intérieur —  s’évertuer à vouloir informer le Prince Go-Gode de la catastrophe à venir alors que celui-ci est tout entier affairé à ingurgiter un copieux repas. Hélas, Gepopo, débordé par ses émotions et en proie à une intense panique, ne parvient pas à articuler convenablement et en place de paroles, sa gorge laisse échapper un flux d’éruptions vocales inaudibles et déconcertantes. La musique, si l’on peut appeler musique la cacophonie de sons divers qui l’accompagne est le plus souvent un joyeux pastiche de morceaux musicaux empruntés à Mozart, Monteveredi, Rossini et Verdi. 

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Barbara Hannigan

     L’extrait présenté ci après est la version dirigée et chantée par l’éblouissante soprano solo canadienne Barbara Hannigan avec l’orchestre symphonique de Göteborg. Dans cette version de l’opéra, la soprano officie, façon vamp macabre, en robe de cuir noir, mais dans d’autres versions de l’opéra, on la voit apparaître en écolière sexy à jupe courte et lunette ou en marionnette.


Barbara Hannigan

      Barbara Hannigan est une chanteuse soprano et chef* d’orchestre canadienne atypique. Née en 1971, elle fait des études supérieures à l’Université de Toronto puis poursuit des études artistiques  au Centre pour les arts de Banff (Alberta), à l’Institut pour les jeunes artistes Steans, au Centre d’arts Orford (Québec) et au Conservatoire royal de La Haye.
      Spécialisée dans la musique d’opéra contemporaine, elle a participé depuis le début de sa carrière à plus de quatre-vingts créations, notamment d’œuvres d’Henri Dutilleux (Correspondances, 2002), Louis Andriessen (Writing to Vermeer, 2006), George Benjamin (Written on Skin, 2012) et effectué des interprétation mémorables comme Lulu, La Voix humaine dans les mises en scène de Krzysztof Warlikowski. Son interprétation du Chef de la police dans Mysteries of the Macabre de György Sándor Ligeti  a été unanimement reconnue pour sa performance physique et vocale.
     Mariée en 2009 avec le metteur en scène néerlandais Gils de Lange, elle est depuis 2015 la compagne du comédien-réalisateur français Mathieu Amalric avec qui elle a tourné ou a été le sujet de plusieurs documentaires (Music is Music, Crazy Girl Crazy, etc.)   –   source Wikipedia

* écriture inclusive : on écrirait « cheffe » au Québec et en Suisse. Si on respectait la règle habituelle en français de la formation du féminin à partir des noms masculins qui se terminent par « f« , on devrait remplacer le « f«  par un « v«  (exemple un veuf > une veuve) et on aurait comme féminin de chef , une chève (pas une chèvre…)

°°°

Barbara Hannigan dans quelques unes de ses performances

Le « jeu habité » de Barbara Hannigan

       En me documentant sur cette interprète et en particulier sur le travail de préparation qu’elle a menée en tant que chef d’orchestre et interprète de « Lulu Suite » d’Alban Berg que son compagnon Mathieu Almaric a filmé (c’est ICI ), j’ai été intrigué par l’expression « jeu habité », que le rédacteur de l’article avait utilisé pour qualifier son interprétation :  « La réputation de Barbara Hannigan en tant que chanteuse n’est plus à faire. Depuis plusieurs années déjà, sa maitrise vocale et son jeu habité lui valent d’être applaudie sur les scènes du monde entier. La canadienne n’a pourtant pas fini de nous surprendre puisqu’elle cultive depuis peu un nouveau talent : celui de la direction d’orchestre.» Qu’est-ce qu’un « jeu habité » ? sinon le fait pour l’interprète ou le metteur en scène d’être « habité », à l’instar des  « possédés » des rites chamaniques ou vaudous, par une puissance surnaturelle étrangère qui a pris possession de son corps et de son âme et agit en lieu et place de sa volonté.
     L’universitaire québecquoise Guylaine Massoutre  dans la revue Scènes et cultures (N°72, 1994) fait référence à  « L’instant habité », reprenant ainsi le titre et la thématique d’un essai publié par le critique et homme de théâtre français Georges Banu; voici comment elle définit ce moment particulier au cours duquel l’interprète, mais aussi les spectateurs sont comme emportés par un flux irrésistible de communion collective : « L’instant habité, c’est « le sommet de la présence », c’est-à-dire ce moment de partage où l’événement scénique avec l’identité du spectateur, fulgurance d’énergie qui circule à travers une communauté fugitive de partenaires, observateurs et acteurs. L’instant habité est un centre affectif, un ancrage subjectif pour la vérité. Le spectateur qui « se remémore dans la pénombre les instants habités » est celui qui n’attend pas du théâtre des révélations, mais celui qui, fort de lui-même, a compris que la sauvegarde vient « d’un intérieur réconcilié avec lui-même, résigné à son destin. » Cet « instant prégnant», « instant unique » (Lessing), Georges Banu l’a connu en fréquentant divers metteurs en scène avec amour. » Parmi ces metteurs en scène, Guylaine Massoutre cite Antoine Vitez faisant référence  « au corps fictif qui habite le théâtre de Vitez comme une trame, un dessin, un espace que l’acteur épouse pour s’exprimer et pour séduire l’esprit et le regard qui le dirigent. la disponibilité ludique, moteur capable de déplacer des montagnes, est dans le cœur de Vitez la source des variations infinies de la corporalité, grâce auxquelles l’acteur, comme la marionnette passe de la dimension poétique à la dimension épique du récit. »

     Oui, dans ses performances, Barbara Hannigan apparaît comme « habitée » par quelque chose de différent et de plus grand qu’elle, une altérité qui aurait pris possession de son corps et de son âme et lui insufflerait une nouvelle vie comme un marionnettiste dirige et fait vivre sa marionnette. C’est sans doute dans Mysteries of the Macabre que l’on éprouve le mieux cette instrumentalisation du corps et de la voix qui la fait se comporter et agir comme un automate commandé ou une marionnette. Il est vrai que Ligeti avait bénéficié pour la création du livret cet opéra de l’apport précieux du célèbre marionnettiste Michael Meschke. Mais on retrouve ce même type d’instrumentalisation dans son interprétation du Lulu d’Alban Berg. Ce qui rend si intense le jeu de scène de Barbara Hannigan, c’est la symbiose qu’elle parvient à mettre en œuvre entre les mouvements de son corps, sa voix et la musique de l’orchestre grâce à sa profonde maîtrise du chant, de la danse et de la direction d’orchestre. C’est ainsi que dans Mysteries of the Macabre, les gestes et les mouvements que l’on considérait dans un premier temps comme erratiques et incohérents sont en fait des gestes de direction d’orchestre qui sont en phase avec son chant et la musique.

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Mathieu Almaric et Barbara Hannigan


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