Ils ont dit…(12) Au sujet des émotions et des sentiments.


Réhabilitation des émotions et des sentiments. Leur rôle dans l’évolution.

Antonio Damasio
António Damásio


Une passion et une idée…

        Ma passion : les affects — le monde de nos émotions, de nos sentiments. Je l’explore depuis de nombreuses années. pourquoi et comment exprimons-nous, ressentons-nous, utilisons-nous nos émotions pour bâtir notre soi ? Dans quelle mesure les sentiments peuvent-ils renforcer ou contrecarrer nos meilleures intentions ? Quelles interactions entre le corps et le cerveau rendent possibles de telles fonctions, et dans quel but ? Sur toutes ces questions, je souhaite faire part de nouveaux faits et de nouvelles interprétations.
        Quant à mon idée, elle est très simple : j’estime que les sentiments propulsent, évaluent, négocient nos activités et nos productions culturelles, et que leur rôle n’a pas été jusqu’ici reconnu à sa juste valeur. Les humains se sont distingués du reste du monde vivant en élaborant une incroyable collection d’objets, de pratiques et d’idées — collectivement nommée « culture ». Cette collection renferme les arts, la philosophie, la morale et la religion, la justice, la gouvernance, les institutions économiques, la technologie et la science. Pourquoi ce processus a-t-il vu le jour — et quand ? Vaste question. La réponse la plus fréquente évoque une importante faculté de l’esprit humain (le langage verbal) ainsi que des traits distinctifs (socialité intense; intellect supérieur). Pour les personnes intéressées par la biologie, la réponse passe également par la sélection naturelle — qui fonctionne au niveau génétique. De fait, l’intellect, la socialité et le langage ont sans doute joué un rôle de première importance dans ce processus; et il va sans dire que nous disposons d’organismes et de facultés permettant l’invention et la création culturelle, par la grâce de la sélection naturelle et de la transmission génétique. Mon idée centrale ne conteste pas ces faits; elle postule toutefois que la grande épopée culturelle de l’humanité a été activée par un éléments supplémentaire. Un élément moteur ; un facteur de motivation. Je veux parler des sentiments — depuis la douleur et la souffrance jusqu’au bien-être et au plaisir.

António Damásio, L’Ordre étrange des choses, La vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017 –  p.1-2


Un changement de paradigme

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       C’est à une réhabilitation des émotions, des sentiments et du corps dans le processus évolutif des hominidés qui a conduit à l’émergence de l’Homo sapiens que se livre le neuroscientifique portugais António Damásio dans son nouvel ouvrage, L’Ordre étrange des choses, paru en 2017. Dans le passé, les chercheurs ont surtout privilégié dans ce processus évolutif les facultés cognitives spécifiques de l’homme et négligé l’apport des émotions et des sentiments, ceux-ci étant accusés, en tant que pulsions incontrôlées, d’agir à l’encontre de la raison cognitive. Pour António Damásio le vivant tout entier porte en lui une tension interne qui vise non seulement à préserver l’intégrité et le fonctionnement des organismes mais à assurer grâce à des stratégies chimiques, biologiques et pour les organismes évolués, mentales, leur renforcement par mutation et évolution. Ce processus qui anime l’ensemble du vivant depuis les organismes cellulaires les plus primitifs jusqu’aux plus complexes dont fait partie l’homme moderne, c’est le processus d’homéostasie. Le corps par ses manifestations mentales sous la forme d’émotions génératrices de sentiments joue un rôle fondamental dans cette évolution.

Enki sigle


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Une idée simple : le rôle majeur des sentiments.

        Lorsque l’être humain est confronté à la douleur, quelles que soient l’origine de cette blessure et la nature de la douleur, il peut agir pour remédier à la situation. L’éventail des situations potentiellement douloureuses ne se limite pas aux blessures physiques; il inclut également la peine causée par la perte d’un être cher ou la douleur de l’humiliation. Les souvenirs liés à cet événement nous reviennent sans cesse, ce qui entretient et amplifie la souffrance. Qui plus est, la mémoire nous aide à projeter une situation dans le futur  tel que nous l’imaginons et nous permet d’envisager ses conséquences probables
   Je fais l’hypothèse que la souffrance a conduit les humains à l’introspection et que ces derniers disposaient des outils permettant cette introspection; selon moi, ils ont essayés de comprendre leur propre détresse et ils ont fini par inventer des compensations, des correctifs ou des solutions incroyablement efficaces. Les humains se sont également avérés capables d’éprouver le contraire de la douleur — le plaisir et l’enthousiasme — dans des conditions extrêmement diverses, du futile au sublime : les plaisirs que constituent les réactions aux goûts et aux odeurs; la nourriture, le vin, le sexe et le confort physique; la magie du jeu; l’émerveillement et l’épanouissement qui peuvent naître de la contemplation d’un paysage; l’admiration et la profonde affection que nous inspire une personne. Ils ont également découvert que le fait d’exercer leur puissance, de dominer et même de détruire leurs semblables, de piller et de semer le chaos ne leur offrait pas uniquement d’importants avantages stratégiques : ces activités pouvaient également leur procurer du plaisir. (…) 
        Pourquoi les sentiments parviennent-ils finalement à inciter l’esprit à se comporter de manière si avantageuse ? Lorsqu’on observe ce que les sentiments accomplissent dans l’esprit et ce qu’ils font à l’esprit, un premier élément se dessine. En temps normal, les sentiments tiennent l’esprit informé  — sans prononcer le moindre mot  — de la bonne ou de la mauvaise gestion du processus vital, à tout moment, au sein du corps concerné. Ce faisant, ils définissent le processus vital comme étant propice ou non au bien-être et au développement du corps.

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     Charles Darwin se mettant en scène pour illustrer le lien entre posture et émotion (1872). Dans la seconde moitié du XXe siècle, Paul Ekman, un psychologue américain, étudie les liens entre les émotions, les expressions faciales et les postures. Grâce à ses observations en Papouasie-Nouvelle-Guinée d’une tribu d’aborigènes isolés du monde, il confirme la thèse du français Duchenne de Boulogne et de Darwin sur l’universalité de la représentation corporelle des émotions et définit six émotions de base : tristesse, joie, colère, peur, dégoût, surprise. À chaque émotion et ses variantes ou déclinaisons correspond une configuration des muscles sous-jacents du visage qui s’élargit à l’ensemble des muscles du corps dans la mise en œuvre d’une « posture » d’expression et de préparation à l’action.  –    (ajouté par nous)

        Un deuxième élément permet d’expliquer pourquoi les sentiments réussissent là ou les simples idées échouent : il tient à leur nature véritablement unique. Les sentiments ne sont pas élaborés par le cerveau en toute indépendance. ils sont le fruit d’un partenariat, d’une coopération entre le corps et le cerveau, qui interagissent via des voies nerveuses et des molécules chimiques circulant librement. Cet arrangement particulier (et peu exploré) est agencé de telle manière que les sentiments viennent systématiquement perturber ce qui aurait pu être un flux mental complètement indifférent. Les sentiments naissent quand la vie est sur la corde raide : l’épanouissement d’un côté, de l’autre, la mort. Ils sont donc des secousses mentales, perturbantes ou merveilleuses, douces ou intenses. Ils peuvent nous stimuler subtilement, en nous permettant d’intellectualiser la chose ; ou alors de manière intense ou manifeste, en attirant avec fermeté notre attention. Et même lorsqu’ils sont positifs, ils ne font généralement qu’une bouchée de notre paix et de notre tranquillité.
      Telle est mon idée simple : les sentiments de douleur et de plaisir, depuis le bien-être (et ses différents degrés), jusqu’au malaise et à la maladie, ont peut-être été les éléments déclencheurs des processus de questionnement, de compréhension et de résolution des problèmes   — caractéristiques distinguant le plus nettement l’esprit humain de celui des autres espèces. Le questionnement, la compréhension et la résolution des problèmes auraient donc permis aux humains de développer de fascinantes solutions pour s’adapter aux situations difficiles et leur auraient également permis d’élaborer des moyens pour s’épanouir durablement.

António Damásio, L’Ordre étrange des choses, La vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017 –  p.21 à 24.
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2 réflexions au sujet de « Ils ont dit…(12) Au sujet des émotions et des sentiments. »

    • Comme l’a écrit Edgar Morin dans son essai « Le paradigme perdu : la nature humaine » édité en 1973 et sur lequel nous avons écrit un article dans ce blog (c’est ICI : https://enkidoublog.com/2013/08/15/lhybris-et-le-concept-dhomo-sapiens-demens-dedgar-morin/ ) le développement des capacités cognitives et de l’imagination s’est effectué au détriment des comportements génétiquement pré-programmés. Ce faisant, Homo sapiens a gagné en liberté mais cette liberté nouvelle a la capacité de s’exercer tous azimuts, sans restriction aucune sauf celles de la raison ou de la morale. Avec la liberté d’échapper aux déterminismes biologiques, la boîtes de Pandore a été ouverte : le nouvel homo n’a pas seulement hérité de la capacité d’être « sapiens », il peut aussi être « demens » :

      Edgar Morin :
       » Le jeu même qui permet souplesse et inventivité implique le risque d’erreurs, et l’homo sapiens est condamné à la méthode dite précisément « d’essais et erreurs », même et surtout s’il est fidèle à la méthode empiro-logique.
      Or, de plus, la zone d’incertitude entre le cerveau et l’environnement est aussi la zone d’incertitude entre la subjectivité et l’objectivité, entre l’imaginaire et le réel, et sa béance est ouverte, entretenue par la brèche anthropologique de la mort et le déferlement de l’imaginaire dans la vie diurne. C’est dans cette zone que se développent le mythe et la magie, c’est dans cette zone que circulent fantasmes et fantômes, que le mot, le signe, la représentation s’imposent avec l’évidence de la chose, que le rite appelle la réponse d’un récepteur-interlocuteur imaginaire. C’est parce qu’il y a cette brèche (qui, nous le verrons, est aussi ouverture) que le règne de sapiens correspond à un massif accroissement de l’erreur au sein du système vivant. Sapiens a inventé l’illusion. (…). L’erreur sévit dans la relation de sapiens avec l’environnement, dans sa relation avec lui-même, avec autrui, dans la relation de groupe à groupe et de société à société. (…)
      (…) Le règne de sapiens correspond à une massive introduction du désordre dans le monde. (…) Tout d’abord, le rêve humain, bien que polarisé et orienté par des obsessions permanents, prolifère de façon buissonnante et désordonnée. Par ailleurs, toutes les sources de dérèglement déjà signalées (régression des programmes génétiques, ambiguïté entre réel et imaginaire, prolifération fantasmatiques, instabilité psycho-affectives, ubris) constituent, en elles-même des sources permanentes de désordres. (…)
      Ainsi, les désordres historiques apparaissent à la fois comme l’expression et la résultante d’un désordre sapiential originaire. Contrairement à la croyance reçue, il y a moins de désordre dans la nature que dans l’humanité. L’ordre naturel est dominé beaucoup plus fortement par l’homéostasie, la régulation, la programmation. C’est l’ordre humain qui se déploie sous le signe du désordre.  »

      Tout est dit dans ce texte d’Edgar Morin, le « quelque chose de plus » auquel vous faites allusion et qui s’exprime dans le rêve, les constructions poétiques, la folie, le délire et le surréalisme (et dans les Chants de Maldoror…) est déjà contenu dans la composante « demens » de l’homme moderne…

      Bien à vous
      Enki

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