regards croisés sur deux photos d’hommes et de chevaux – Gustave Roud : Trouble dans le canton de Vaud.


Richard Seiler - Der Fuhrmann, 1905 (22).png
Richard Seiler – Der Fuhrmann (le charretier), 1905

     C’est à une photographie de Gustave Roud, le poète vaudois féru de photographie que m’a fait penser ce cliché de 1905 d’un photographe allemand du nom de Richard Seiler sur lequel je n’ai pu recueillir aucune information (il est également l’auteur de la photographie Le Zelandais sur laquelle nous avons il y a peu de temps publié un autre article sur le thème des regards croisés, c’est  ICI). Les deux photographies mettent en scène un cheval et son conducteur et sont surtout intéressante par la qualité de leur composition et leur cadrage. Manifestement elles ont été soigneusement préparées par leurs photographes respectifs.

richard-seiler-der-fuhrmann-1905-22.png     La photographie de Richard Seiler met en scène la relation triangulaire qui se produit entre le photographe, un cheval attelé et son conducteur : le cheval se présente de face et ses oreilles dressées indiquent qu’il est attentif au photographe. Le conducteur se tient de profil et fixe son cheval. Le cheval et le conducteur apparaissent comme deux figures verticales hiératiques reliées virtuellement par le regard univoque du conducteur et physiquement par son bras nu à l’extrémité duquel apparait la main tenant fermement le mors. La composition est ainsi structurée sur la base d’une figure primaire en H avec prédominance de la barre verticale sur laquelle s’inscrit le cheval qui occupe l’espace central de la photo. Cet effet est encore renforcé par le fait que la tête de l’homme est plongée dans l’ombre. Le photographe a pris soin de relier la scène à son environnement naturel en préservant la vision sous forme de bandes parallèles horizontales de parties de champ, de forêt et de ciel.

chevalGustave Roud – série des Fermiers suisses, 1940

« Ce bras nu, ce bras pur qui apaise l’univers d’une seule caresse »   Gustave Roud, Aimé(s)

cheval    Très différente est la photographie de Gustave Roud qui a choisi de faire disparaître dans son cadrage la tête du cheval et le visage de son conducteur, le poète vaudois a manifestement voulu privilégier la représentation du bras nu, musclé et veiné de celui-ci. La composition se structure à partir de la ligne du force horizontale de ce bras qui en se rattachant à la verticale du corps de l’homme et de la diagonale du harnais forme un A renversé. On remarquera qu’à la différence de la photo précédente, la manche de chemise s’est trouvée repliée jusqu’à la partie supérieure du bras pour permettre la visualisation et la mise en valeur du biceps. Gustave Roud qui a souffert toute sa vie d’une homosexualité non assumée a pris de nombreuses photos de paysans de sa région du Jorat dans le canton de Vaud souvent représentés torse nu, vaquant aux travaux des champs. Comme dans la photo précédente, le bras du jeune paysan tient fermement la bride du cheval. Ce bras nu et musclé qui maintient fermement l’animal et qui dégage une troublante sensualité symboliserait-il pour le poète à la fois la l’expression d’un désir trouble et  son implacable répression ?

Enki sigle


Gustave Roud (1887-1976)
Gustave Roud (1897-1976)

Entrer dans l’intimité douloureuse de Gustave Roud

Aimé(s) – Extrait.

Je voyais la douce peau gonflée de muscles encore pâle dans l’ombre de la manche.
Ce bras nu, ce bras pur qui apaise l’univers d’une seule caresse
La faux d’Aimé tranche ce corps qui titube entre nous et s’effondre
sans avoir entendu le nom que je lui rends avec un cri.

Viens ! Aimé. Il y a autre chose que le sommeil pour ton corps rompu par la faux.
Viens ! toutes les cloches jusqu’à l’horizon sonnent l’heure de notre fuite,
Chaque village fleurit comme un bouquet de lampes
Viens ! voici renaître dans le noir tout un après midi de moissons
Dans son odeur de sueur et de paille chaude.

Ton épaule nue
Ta large poitrine nue
trouant le ciel comme un nageur hors de l’eau calme.
La cruche vernissée ruisselante de lumière et d’eau qui descend du ciel à tes lèvres.
Et comme un faucheur, le pied dans le nid,
Pris dans un essaim de guêpes furieuses,

Je ne peux plus leur résister.

Gustave Roud


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