visages


Rainer Maria Rilke (1875-1926)Rainer Maria Rilke (1875-1926)

      Le roman Les cahiers de Malte Laurids Brigge du poète autrichien Rainer Maria Rilke, commence par la description sans concessions et presque surréaliste, d’une ville, Paris, que l’auteur connait bien puisqu’il y a séjourné plusieurs années de sa vie. Dans le roman, c’est le personnage principal, le jeune Malte, qui décrit de cette manière cette ville dans laquelle il vient de s’installer après avoir subi un bouleversement intérieur qui a totalement modifié la manière dont il percevait habituellement les choses en les lui faisant ressentir de manière plus intense : « J’apprends à voir. Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément, et ne demeure pas où, jusqu’ici, cela prenait toujours fin. J’ai un intérieur que j’ignorais. Tout y va désormais. Je ne sais pas ce qui s’y passe ». S’arrêter et s’appesantir sur les faits quotidiens, même les plus anodins, là où le regard ne faisait jusque là que glisser, obligent à faire travailler l’imagination, cette « folle du logis » qui vous entraîne, lorsque l’on est poète, par le biais des analogies et des métaphores à des interprétations d’apparence délirante. C’était déjà le cas dans un paragraphe précédent du livre où le fait pour le personnage de laisser la fenêtre de sa chambre ouverte sur la rue, lui donnait l’impression que les tramways roulaient en sonnant à travers celle-ci et que les automobiles lui passaient sur le corps… Dans le paragraphe qui suit c’est la nouveauté du regard que porte désormais le poète sur les visages arborés par la foule qui lui fait assimiler ces visages à des masques interchangeables. Ce qui nous surprend dans cette description métaphorique c’est que malgré la fausseté de son interprétation, elle exprime parfaitement la réalité des choses, à savoir que nos visages ne sont jamais les mêmes mais varient selon nos états d’âme et se modifient sous l’usure du temps.

Enki sigle


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Un nouveau regard sur les visages

      L’ai-je déjà dit ! J’apprends à voir. Oui, je commence. Cela va encore mal. Mais je veux employer mon temps.
    Je songe par exemple que jamais encore je n’avais pris conscience du nombre de visages qu’il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement, se salit, éclate, se ride, s’élargit comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n’en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu’ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu’ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage.
    D’autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l’un après l’autre, et les usent. Il leur semble qu’ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier. Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui.

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge ( Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge) – Trad. Maurice Betz – Edit. du Seuil, 1966, pp.13-14.


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