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Visiteur du soir

Aenne Biermann : quatre portraits de sa fille Helga


Aenne Biermann - Helga

Aenne Biermann – Betrachtung (contemplation), 1930

      Ces quatre portraits de sa fille Helga sont caractéristiques du style photographique d’Aenne Biermann pour le portrait. Cadrage au plus près qui privilégie le sujet et nous projette au plus près de son intimité profonde. Savant dosage des ombres et de la lumière dont le contraste fait vivre le visage. Choix du moment qui dans le déroulé temporel des attitudes et des apparences fait ressortir celle qui sera la plus expressive du cheminement de la pensée ou d’un état d’âme. C’est le désir de fixer sur la pellicule la vie de ses enfants qui a amener Aenne à la photographie et la volonté à cette occasion de capturer en plein vol « le bon moment » et la représentation la plus vraie qui a éveillé son esprit à la technique photographique et a forgé son style. Sa mort précoce lui a épargné les persécutions nazies mais, malheureusement pour nous, pas son œuvre dont la plus grande partie a ensuite été détruite.

65dced537351ec038561b89698319a57    aenne-biermann-mein-kind-(helga-biermann,-la-fille-du-photographe, vers 1931)

My Child 1931 by Aenne Biermann 1893-1933


aenne-biermann-untitled-(self-portrait), vers 1931

    Aenne Biermann est née Anna Sibilla Sternfeld en 1898 dans une famille juive allemande aisée de la ville de Goch près de Clèves à deux pas de la frontière néerlandaise. En 1920 elle épouse Herbert Biermann un marchand de textile grand amateur d’art. Le couple s’installe à Gera, une petite ville de Thuringe qui possède des manufactures de textile et cultive une sensibilité artistique de modernité. De belles villas sont construites pour les entrepreneurs de la ville par des architectes renommés dont Van de Velde et elle est la ville natale du peintre et graveur expressionniste Otto Dix, l’un des fondateurs du courant artistique de la Nouvelle Objectivité. Deux enfants naîtront à Gera de cette union, Helga en 1921 et Gershon en 1923. Autodidacte, c’est en photographiant ses enfants que la jeune femme va développer une passion pour la photographie, rompant avec le style conventionnel du portrait et, influencée par la « Nouvelle Objectivité », un mouvement artistique d’avant-garde de la République de Weimar,  va porter son intérêt sur la représentation d’architectures géométriques et de natures mortes : minéraux, matériaux, plantes, objets du quotidien. À partir de 1926, elle va connaître une certaine notoriété; ses œuvres sont exposées dans plusieurs manifestations en Allemagne, en Suisse et en Belgique et des publications lui seront dédiées. Aenne Biermann ne connaîtra pas les exactions nazies contre les juifs; elle décède des suites d’une maladie du foi en janvier 1933 quelques jours avant la prise de pouvoir d’Hitler. Quelques mois plus tard, son mari et ses deux enfants émigreront en Palestine emportant avec eux 3.000 négatifs de ces œuvres qui seront malheureusement confisqués lors du passage de la frontière à Trieste et renvoyés en Allemagne. On ne retrouvera jamais leur trace.

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Aenne Biermann – autoportrait avec monocle


Petrarque : Sonnets à Laure


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   Laura de Sade, l’amour platonique de Pétrarque

« Quand d’une aube d’amour mon âme se colore,
Quand je sens ma pensée, ô chaste amant de Laure,
Loin du souffle glacé d’un vulgaire moqueur,
Éclore feuille à feuille au plus profond du cœur,
Je prends ton livre saint qu’un feu céleste embrase,
Où si souvent murmure à côté de l’extase.

                                     Victor Hugo.


    C’est le 6 avril 1327 que le poète italien Francesco Pétrarca, en français Pétrarque, qui a alors 23 ans, le temps comme il le décrit de sa « jeunesse en fleur » aperçoit une belle jeune femme à la sortie de la messe de l’église Sainte Claire d’Avignon et en devient immédiatement sans lui avoir adressé la parole éperdument amoureux. Mais cette amour ne pourra être pour le poète que platonique, la belle inconnue née Laura de Noves alors âgée de 17 ans a épousé 2 années plus tôt un noble provençal Hugues de Sade, l’un des ancêtres du célèbre Marquis de Sade. Ce coup de foudre ne devait rien au hasard puisque le poète se décrivit plus tard avoir été à cette époque porteur de « l’étincelle amoureuse ». Dans ces conditions, cet amour impossible ne pouvait être que sublimé et la jeune femme désirée et imaginée fut parée des qualités et des vertus les plus élevées. La réalité de l’existence de Laure a été mise en doute par certains historiens qui considéraient qu’elle n’était qu’un mythe poétique pourtant son existence semble corroborée par une lettre de Pétrarque à son ami Giacomo Colonna en 1338 dans laquelle il écrivait : « Il est dans mon passé une femme à l’âme remarquable, connue des siens par sa vertu et sa lignée ancienne et dont l’éclat fut souligné et le nom colporté au loin par mes vers. Sa séduction naturelle dépourvue d’artifices et le charme de sa rare beauté lui avaient jadis livré mon âme. Dix années durant j’avais supporté le poids harassant de ses chaînes sur ma nuque, trouvant indigne qu’un joug féminin ait pu m’imposer si longtemps une telle contrainte ».

     Le poète célébrera cette passion et la dame de son cœur dans cent quinze sonnets en langue italienne connus sous l’appellation Sonnets à Laure rédigés dans le style raffiné et savant en vogue à l’époque dans toute l’Europe qu’on nomme aujourd’hui dolce stil nuovo apparut dans un premier temps à Bologne avec le poète Guido Guinizelli qui s’épanouira par la suite à Florence avec Dante Alighierie dont les thèmes les plus souvent traités sont, dans la tradition de l’amour courtois des troubadours, l’amour (l’amore) et la courtoisie (gentilezza) et où l’accent est mis sur la souffrance de l’amant et la femme aimée parée de toutes les vertus et  idéalisée au point qu’elle est comparée à un ange offrant un chemin vers Dieu.

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Sonnets à Laure (sonnets 12, 15, 16 et 20)

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    L’historien en littérature française Henri Weber cite dans un article compte-rendu consacré à un ouvrage écrit par Pierre Blanc consacré à Pétrarque : Canzonière, Le Chansonnier (c’est  ICI ) l’explication psychanalytique donnée par cet auteur aux attitudes narcissique et de refoulement de Pétrarque et ses rapports avec les langues qu’il utilisait (latin, toscan et occitan) par la mort de sa mère lorsqu’il avait 14 ans à l’occasion de laquelle il avait composé écrire ses premiers vers, une élégie de trente-huit hexamètres latins  : 

   « Tout d’abord P. Blanc souligne le paradoxe de mépris apparent de Pétrarque pour son œuvre en langue vulgaire qu’il veut faire passer pour une œuvre de jeunesse, alors qu’il la poursuit, en remanie la disposition et la corrige presque jusqu’à la veille de sa mort. C’est qu’il accorde la priorité au latin, en voulant ressusciter la gloire de Rome à travers l’élégance de sa langue, c’est qu’il réserve le toscan à son intimité. D’ailleurs latin et toscan ne sont pas les seules langues pratiquées par Pétrarque, près d’Avignon, il ne pouvait que parler occitan et lisait avec admiration les troubadours. Allant plus loin, P. Blanc cherche à expliquer ce refoulement et ce narcissisme par une audacieuse construction psychanalytique qui a pour fondement l’importance que la critique récente attache au poème latin que Pétrarque composa à l’âge de 14 ans lorsque sa mère mourut. il y exprimait à la fois le désir de la rejoindre dans la tombe et celui de lui consacrer toute son œuvre future. Tout le psychisme de Pétrarque dépendrait de cette fixation amoureuse sur l’image de la mère morte. Aussi, lorsqu’il rencontre Laure, en 1327, son amour sera marqué par la castration de ce premier deuil, Laure apparaîtra aussi inaccessible que la morte et comme elle sera une incitation à écrire...»    –   Henri Weber.


    Les quatre sonnets présentés ci-dessus tirés d’une édition originale par Les Editions des Mille de l’ouvrage de Pétrarque publiée en 1913 et réimprimée à la demande par Hachette Livre, dans le cadre d’un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France. Cette édition a été numérisée par la BnF et accessible sur sa bibliothèque numérique Gallica. Pour avoir accès aux 146 sonnets c’est ICI : 

   Les quatre pages suivantes présentent le frontispice de l’édition et le sommaire des 146 sonnets classés en 2 catégories : Sonnets à Laure vivante et Sonnets à Laure Morte.

***


articles et vidéos liés

  • Pétrarque – Le temps vécu en flammes (émission de France Culture, 1979)


Oser traverser le miroir…


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     « Une chose est sûre : Antony a bu le lait des ténèbres comme un contrepoison définitif. Venant de l’autre versant, il a surgi à découvert. D’être redevable à une telle géographie lui donne de l’envergure et une certaine aptitude à l’accolade transfrontalière. »    Jérôme Solal, La voix d’Antony.

Quatre chansons d’Antony and the Johnsons.

Rapture

Eyes are falling
Lips are falling
Hair is falling to the ground
Slowly, softly
Falling, falling
Down in silence to the ground
All the world is falling, falling
All the blue
From me and you
Tear drops falling to the ground
Tear drops
I’m talkin’ ’bout your tear drops
For instance
Oh my mama
She’s been falling
Falling down for quite some time
And oh my papa
He’s been falling
Falling down for quite some time
Oh my friends
I’ve watched them falling
Falling softly to the ground
Oh the leaves
The Leaves are falling
Down in silence to the ground
Is this the rapture?
Is this the rapture?
Why don’t you tell me
Is this the rapture?
Is this the rapture?
Our father who art in heaven
For the kingdom, the power, the glory, yours
Now and forever

 * Rapture : extase, ravissement


Another world

I need another place
Will there be peace
I need another world
This one’s nearly gone
Still have to many dreams
Never seen the light
I need another world
A place where I can go
I’m gonna miss the sea
I’m gonna miss the snow
I’m gonna miss the bees
I miss the things that grow
I’m gonna miss the trees
I’m gonna miss the sun
I miss the animals
I’m gonna miss you all
I need another place
Will there be peace
I need another world
This one’s nearly gone
I’m gonna miss the birds
Singing all there songs
I’m gonna miss the wind
Been kissing me so long
Another world
Another world
Another world
Another world


Bird Gehrl

I am a bird girl
I am a bird girl
I am a bird girl
I am a bird girl now
I’ve got my heart
Here in my hands
I’ve got my heart
Here in my hands now
I’ve been searching
For my wings
I’ve been searching
For my wings some time
I’m gonna be born
Gonna be born
Into soon the sky
I’m gonna be born
Into soon the sky
Cause I’m a bird girl
And the bird girls go to heaven
I’m a bird girl
And the bird girls can fly
Bird girls can fly
Bird girls can fly
Bird girls can fly


 

L’une des chansons accompagnant le film « Les Petits mouchoirs » de Guillaume Canet 

Fistful of love

I was lying in my bed last night
Staring at a ceiling full of stars
When it suddenly hit me
I just have to let you know how I feel

We live together in a photograph of time
I look into your eyes
And the seas open up to me
I tell you I love you
And I always will

And I know that you can’t tell me
And I know that you can’t tell me
I was lying in my bed last night
Staring at a ceiling full of stars
When it suddenly hit me
I just have to let you know how I feel

We live together in a photograph of time
I look into your eyes
And the seas open up to me
I tell you I love you
And I always will

And I know that you can’t tell me
And I know that you can’t tell me

So I’m left to pick up
The hints, the little symbols of your devotion
So I’m left to pick up
The hints, the little symbols of your devotion

I feel your fists
And I know it’s out of love
And I feel the whip
And I know it’s out of love
I feel your burning eyes burning holes
Straight through my heart

It’s out of love
It’s out of love

I accept and I collect upon my body
The memories of your devotion

I accept and I collect upon my body
The memories of your devotion

 * fistful of love : poignées d’amour, poings rempli d’amour.


Femme sauvage


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    Dans l’article précédent consacré à la Calabre, j’évoquais une danseuse au physique et à la gestuelle impressionnants et débordante de sensualité, Anna Dego. Bien que la tarentella présentée et chantée par le ténor Marco Beasley soit de qualité, elle ne permettait pas à mon avis à Anna Dego d’exprimer le meilleur de sa technique chorégraphique et son talent. C’est donc une pizzica endiablée, danse de la région de Salento dérivée de la tarentelle, que je vous présente aujourd’hui, l’une des plus célèbre, la Pizzica di san Vito dei Normanni, dans laquelle la danseuse semble être la proie d’une possession. Rappelons que cette danse qu’est la tarentelle était considérée dans la croyance populaire causée par le morsure d’une araignée locale, la tarentule. Pour chasser « les dangers de l’âme », la tarantata (celle qui a été mordue) doit danser avec l’araignée, se faire elle-même araignée pour livrer un affrontement contre les puissances du mal, affrontement contrôlé par la danse et la musique. Les scientifiques ont révélés que cette araignée était en fait inoffensive. La fable du délire causé par la tarentule n’était en fait que le prétexte trouvé pour justifier et rendre acceptable par la société les manifestations d’hystérie et de libération des pulsions sexuelles exprimées par des femmes dont les aspirations intimes étaient étouffées par les contraintes d’une morale religieuse et sociale répressive. De là les attitudes provocantes arborées lors de la danse. Certains chercheurs rattachent cette pratique aux Dionysies, ces festivités religieuses annuelles dédiées au dieu Dionysos dans la Grèce antique qui auraient été importées par les Grecs lors de leur colonisation d’une grande partie de la Calabre.

Extrait d’un documentaire de 1962 de Gian Franco Mingozzi sur le Tarentisme

Pizzica di san Vito dei Normanni

     La musique est toujours jouée par l’ensemble L’ Arpeggiata de Christina Pluhar mais cette fois en Grèce à l’Athens Concert Hall en novembre 2013 et le chanteur est Vincenzo Capezzuto

     La vidéo suivante présente Anna Dego interpréter l’une de ses performance intitulée  « les dangers de l’âme » sur font musical de l’artiste Daniel Sepe (Titre Sovietica vesuvianità, album Vite Perdite)

***


Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

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     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

Enki sigle


    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

***


sublime arabesque musicale pour l’amour d’un arbre


Ombra mai fù, Largo from the Serse (Xerxes) de George Friedrich Händel, 1738.

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Capture d’écran 2019-09-12 à 09.24.10.pngchanté magnifiquement par le contre-ténor Philippe Jaroussky
accompagné du Konzerthausorchester de Berlin dirigé par Vasily Petrenko.

Frondi tenere e belle
del mio platano amato
per voi risplenda il fato.
Tuoni, lampi, e procelle
non v’oltraggino mai la cara pace,
nè giunga a profanarvi austro rapace.

Ombra mai fu
di vegetabile,
cara ed amabile,
soave più.


Douces et belles branches
de mon platane bien-aimé
qui donne à resplendir la destinée.
Tonnerre, éclairs et tempêtes,
Ne venez jamais offenser 
cette paix si précieuse,
et que le rapace venu du sud
n’ose le profaner !

Jamais l’ombre d’un arbre
ne fut plus douce, bienfaisante
et plus suave.

Essai de traduction, Enki

     L’une des dernières compositions de Haendel dans le domaine de l’opéra, Serse est considéré comme le plus « mozartien » et l’un des meilleurs qu’il ait composés. La passion s’y mêle à la farce et à la satire. Classé parmi les opéras bouffe ou même désigné comme une farce, cet opéra en 3 actes s’éloigne de l’opera seria traditionnel et a été mal accueilli par le public lors de sa création en 1738 bien que la folie de la nature humaine y soit présentée sans être ridiculisée. L’action se passe dans l’Empire Perse en 480 av. J.C. et fait référence avec une grande liberté à l’empereur Xerxès Ier (Serse), fils de Darius le Grand, connu dans l’histoire pour avoir tenté de soumettre vainement la Grèce et d’avoir fait fouetter la mer coupable d’avoir détruit ses vaisseaux lors d’une tempête. Le rôle-titre Serse était chanté à l’origine par un soprano castrat, il est aujourd’hui interprété par un rôle masculin chanté par une femme à la tessiture de soprano ou par par un contreténor, un contralto ou un mezzo-soprano. Dans le bel aria d’amour « Ombra mai fù », le roi Serse déclame son admiration sans bornes pour l’ombre bienfaisante d’un platane qu’il avait pour le récompenser couvert d’or et de bijoux. Cet aria a souvent été arrangé pour d’autres types de voix et instruments, notamment l’orgue solo, le piano solo, le violon et d’autres instruments,  piano et ensembles à cordes, souvent sous le titre « Largo from Xerxes », bien que le tempo initial soit larghetto. (sources Wikipedia et diverses)


Vous préférerez peut-être pour Ombra mai fù la belle interprétation de Cécilia Bartoli qui suit mais pour ma part je suis un inconditionnel de la version éthérée de Philippe Jaroussky


    Dans le très beau film Une femme fantastique réalisé par le chilien Sebastian Lelio, cet aria est interprété au final par l’héroïne du film interprétée par l’actrice et chanteuse lyrique transgenre Daniela Vega.


Le platane dans l’antiquité et la légende du platane de Xerxès Ier

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Le Spectateur Belge par L. de Foere (1820), extrait


      Dans le texte ci-dessus, il est fait allusion à un « superbe groupe de platanes de la prairie de Bujukdéré, dignes rejetons d’une noble tige, qui paraissent en s’entrelaçant comme un temple de verdure consacré à Pales, et surmonté d’un dôme prêt à toucher la nue… ». J’ai pu retrouver sur internet des traces de cette prairie et de l’un de ces platanes si particuliers dans une gravure réalisée aux alentours de 1840 par Cholet d’après Danvin dont le titre est : Prairie de Buiuk Dere, les 40 arbres ou le Platane de Godefroy de Bouillon (a special olantene tree in Turkey) et publié en 1847 dans l’ouvrage L’Univers consacré à la Turquie. Une autre gravure de cet arbre a été réalisée en 1880.

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     L’historien, écrivain et pamphlétaire savoyard Joseph-François Michaud dans son ouvrage Correspondances d’Orient (1830-1831) fait référence au passage de Godefroy de Bouillon lors de la Première Croisade dans la vallée de Buyuk-Déré en actuelle Turquie.

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     L’écrivain Théophile Gautier, quant à lui,  dans son récit de voyage Constantinople publié en 1899 décrit lui aussi le platane de Godefroy de Bouillon à Buyuk-Déré mais met en doute la véracité de la légende attachée à cet arbre :

     « L’hôtel nouvellement fondé à Buyuk-Déré, et rendu nécessaire par l’affluence des voyageurs qui ne savaient où passer la nuit ou ne voulaient pas abuser de l’hospitalité de leurs amis de Constantinople, est fort bien tenu ; il a un grand jardin où s’épanouit un superbe platane dans les branches duquel on a établi un cabinet où je déjeunais abrité par un parasol de feuilles dentelées et soyeuses. — Comme je m’extasiais sur la grosseur de cet arbre, on me dit que dans une prairie, au bout de la grande rue de Buyuk-Déré, il en existait un bien plus énorme, connu sous le nom de platane de Godefroy de Bouillon.
     J’allai le visiter, et, au premier abord, je crus voir une forêt plutôt qu’un arbre : le tronc, composé d’une agglomération de sept ou huit fûts soudés ensemble, ressemblait à une tour effondrée par places ; d’énormes racines, pareilles à des serpents boas à moitié rentrés dans leurs repaires, l’accrochaient au sol ; les rameaux qui s’y implantaient avaient plutôt l’air d’arbres horizontaux que de simples branches ; dans ses flancs bayaient de noires cavernes, formées par la putréfaction du bois tombé en poudre sous l’écorce. Les pâtres s’y abritent comme dans une grotte et y font du feu sans que le géant végétal y prenne garde plus qu’aux fourmis qui circulent sur sa peau rugueuse et soulevée par lames. Rien n’est plus majestueusement pittoresque que cette monstrueuse masse de feuillages sur laquelle les siècles ont glissé comme des gouttes de pluie, et qui a vu se dresser à son ombre les tentes des héros chantés par le Tasse dans la Jérusalem délivrée. Mais ne nous abandonnons pas à la poésie ; voici l’histoire qui vient, comme d’habitude, contredire la tradition ; les savants prétendent que Godefroy de Bouillon n’a jamais campé sous ce platane, et ils apportent pour preuve un passage d’Anne Comnène, une contemporaine des faits, qui dément la légende. « Alors le comte Godefroy de Bouillon, ayant fait la traversée avec d’autres comtes et une armée composée de dix mille hommes de cavalerie et de soixante-dix mille d’infanterie, arriva à la grande ville et rangea ses troupes aux environs de la Propontide, depuis le pont Cosmidion jusqu’à Saint-Phocas. » Voilà qui est clair et décisif ; mais, comme la légende, malgré les textes des érudits, ne saurait avoir tort, le comte Raoul établit son champ à Buyuk-Déré avec les autres croisés latins, en attendant qu’il pût passer en Asie ; et, la mémoire précise de l’événement s’étant perdue, le platane séculaire a été baptisé du nom plus connu de Godefroy de Bouillon, qui, pour le peuple, résume plus particulièrement l’idée des croisades.
   Quoi qu’il en soit, l’arbre millénaire est là toujours debout, plein de nids et de rayons de soleil, voyant les années tomber à ses pieds comme des feuilles, de siècle en siècle plus colossal et plus robuste. Le vent du désert a depuis longtemps dispersé dans les sables de la Palestine les ossements réduits en poudre des croisés.
     Lorsque je visitai le platane de Godefroy ou de Raoul, un araba dételé était arrêté sous ses branches. Les bœufs, délivré du joug, s’étaient agenouillés dans l’herbe, et ruminaient gravement avec un air de béatitude sereine, secouant de temps à autre les filaments de bave argentée de leur mufle noir.
      Leurs conducteurs cuisinaient leur frugale pitance dans une des fissures de l’arbre, espèce de cheminée naturelle au foyer fait de deux pierres ; c’était un tableau charmant, tout groupé et tout composé. J’avais envie d’aller chercher Théodore Frère à son atelier de Buyuk-Déré pour en faire une pochade peinte ; mais l’araba se serait remis en route, ou le rayon qui éclairait si pittoresquement la scène se serait éteint avant que l’artiste fût arrivé. D’ailleurs, Frère a dans ses cartons des milliers de scènes analogues qui se reproduisent fréquemment dans la vie orientale. »

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Platane de Buyuk-Déré :  photographie Daguerreotype réalisée en 1842
par le photographe Joseph-Philibert Girault de Prangey.

***


Erika Pluhar – Hotel zur Einsamkeit, 1976


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   Chère Erika Pluhar, actrice et chanteuse autrichienne, vamp et femme fatale à ses débuts, devenue l’une des égéries des années soixante dix lorsqu’elle soutenait la révolution des œillets du Portugal et chantait de sa voix suave les chansons de Wolf Bierman, ce chanteur contestataire d’Allemagne de l’Est écartelé entre sa foi dans l’idéal communiste et la réalité tragique de ce qu’était alors la RDA et dont le moindre défaut est d’avoir eu comme belle-fille la chanteuse punk Nina Hagen. C’est aujourd’hui devenue une vieille dame de plus de quatre-vingt années, encore vive et alerte. La chanson d’Erika Pluhar  que j’ai choisi de vous présenter est Hotel zur Einsamkeit (Hôtel sur solitude), une interprétation de 1976 de la chanson française Hôtel des voyageurs crée en 1972 par le compositeur français Jacques Datin pour Serge Reggiani.

Hotel zur Einsamkeit

Auf den Stühlen welken unsere Kleider
Und der Morgen, dieser Ehrabschneider
Steht vor dem Fenster wie ein Baum
Und füllt mit Vogellärm den Raum
Die frischen Narben deiner Haut
Sind Schatten die die Sonne baut

Du träumst deinen Traum noch zu Ende
Mir zittert schon die Hand
Oh wie du lügst, wenn du schläfst
Geliebter, du mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad
Blick auf den Park, und jede Nacht
Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, hier war es früher
Einmal schön, ich hasse die Erinnerung und den Selbstbetrug

Ein paar Mücken stoßen an die Decke. Plötzlich friert
Mich so, dass ich erschrecke. Die Worte möchte ich zurück,
Von gestern Abend, Stück für Stück, als ich dich bat
Nicht fortzugehen, jetzt, jetzt schäm’ ich mich so für
Mein Flehen.

Ich kann auch ohne dich leben, ich weiß bloß noch
Nicht wie. Mit der Zeit wird es sich geben
Glaub’ mir, Geliebter mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park,
Und jede Nacht Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, mein Gott, es ist wirklich wahr
Es ist das letzte Atemholen vor der Gleichgültigkeit

Die Komödie bricht hier ab. Die Helden bleiben beieinander
Und man applaudiert nicht. Ein lächerliches Wunder, so wie
Die Schauspieler nach Hause gehen, obwohl sie gerade eben
Gestorben sind
Ich bin deine Gewohnheit, bald wirst du meine Gewohnheit
Sein. Wenn ich die Koffer packe, wirst du mir auftragen
Auch deine Hemden hineinzugeben. Nie
Nie werden wir uns auf einem Bahnsteig trennen,
Einfach in verschiedene Züge einsteigen, wir sind erbärmlich
Mein Geliebter, mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park, es
Ist doch alles nicht mehr wahr, ich lieb’ dich nicht
Ich lieb’ dich doch, was ist denn noch wahr
Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Block auf den Park
Und jede Nacht Herr sowieso, der seine Polonaise spielt.

Musique :  Jacques Datin


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