A propos Enki Dou

Visiteur du soir

Ils ont dit : Montaigne


Sans commentaires…

Michel de Montaigne.pngMichel de Montaigne (1533-1592)

     « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. »

Michel de Montaigne, Essais, III, 2, Du repentir.


Ils ont dit… Roland Gori – La fabrique des imposteurs


220.jpgDessin de Paul Weber

Sociétés de la norme et du contrôle

      Extraits (remaniés) de la conférence « La Fabrique des Imposteurs » prononcée par  le psychanalyste Roland Gori dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes en référence à son ouvrage « La Fabrique des Imposteurs » (Actes sud, 2015)


PENSER : Textes de Roland Gori sur une citation du philosophe Jean-François Léotard…

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut mais incorrigible; c’est d’en faire perdre »   – Jean-François Léotard.

    « Aujourd’hui tous les dispositifs d’initiation sociale, d’éducation, de soins, de travail social ont pour objectif de vous éviter d’avoir à penser, de vous économiser d’avoir à penser.  Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point   Penser n’est pas autant désiré que cela par les individus. Penser, comme décider d’ailleurs, ça mobilise de l’angoisse, l’angoisse de l’imprévu, de l’avenir, de la liberté, de la décision. Décider c’est renoncer et on n’aime pas renoncer et renoncer d’une certaine manière dans culpabilité ; C’est peut-être ce qui fait finalement que l’on se coule  relativement facilement dans tous ces dispositifs de colonisation des mœurs qui sont des espèces de programmes de vie, de modes d’emplois, de protocoles calibrés.
     Cela d’autant plus que les discours de légitimation sociale, les discours dominants qui fondent la fabrique de l’opinion publique et font la pensée du jour, les discours de légitimation sociale de pilotage des individus et des sociétés sont aujourd’hui de plus en plus passés d’un pilotage par de grands récits, récits mythiques, religieux ou politiques, du côté des chiffres et des lettres. Finalement, tous les dispositifs d’évaluation, qu’il s’agisse des agences d’évaluation de la recherche, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture de l’information fonctionnent à peu près sur le modèle des systèmes d’évaluations financières qui déterminent le crédit que l’on peut accorder à une entreprise, à une collectivité territoriale, à un pays, cette pratique a pour effet de limiter la conception de la valeur. La valeur l’est plus que ce qui est soluble dans la pensée du droit des affaires, dans finalement ce qui peut se mesurer, se financiariser, se  monétiser, ou ce qui peut demeurer conforme à des procédure. »


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Aliénation : sur une citation du philosophe Giorgio Agamben.

    « Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques, les nôtres, est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement »  – Giorgio Agamben.

     « Nous sommes pris dans une chaîne de production des comportements, dans un système qui nous assigne à des places qui sont des places fonctionnelles, des places instrumentales qui ne requiert pas d’avoir à penser, d’avoir même un état d’âme. C’est le gros problème de nos sociétés techniques. C’est que l’emprise de la technique est telle que la technique ne requiert pas de penser et n’exige pas de réfléchir, de réflexion morale, elle n’a pas d’état d’âme. La technique exige une exécution et donc même une fonction de commandement est une fonction de servitude. »

    « Proposer pour les sociétés humaines dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond, rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales »  – Georges Canghillem.


L’imposture

    « L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.


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      « Là où le monde se change en simples images, les images deviennent des êtres réels et les motivations d’un comportement hypnotique. Le spectacle est le contraire du dialogue »  – Guy Debord.

     « Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. »  –  Albert Camus.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

     Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. »


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     Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’université d’Aix-Marseille 1. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse. Fils unique d’un père d’origine toscane «hyperdoué», chef des services techniques sur le port de Marseille et communiste militant, et d’une mère catholique dont le cœur penche à droite, il grandit entre crucifix et volonté d’apprendre, heureux et choyé sous l’ombre portée de la guerre, dans une atmosphère à la Cavanna des Ritals. Ses parents sont pourtant tous deux marqués par le deuil, l’un ayant perdu son père à l’âge de neuf ans, l’autre sa sœur jumelle. Leur tristesse laisse sur lui une empreinte qu’il estime bienfaisante . Après une enfance de rêve, les choses se gâtent à l’entrée au lycée où son «étrangeté» de fils du peuple s’affronte aux moqueries de la bourgeoisie. Sauf que Roland, lui, s’en sort en fréquentant des petites bandes de quartier qui renforcent son goût du collectif. Contre son père, qui le rêve ingénieur, il abandonne la filière scientifique et passe un bac philo. Puis il enchaîne les petits boulots, fait des remplacements d’instituteur.
     Monté à Paris il effectue sa première année de thèse avec Didier Anzieu et assiste à Nanterre aux événements de Mai 68. C’est pourtant à cette époque que, psychothérapeute, il entreprend une psychanalyse afin de mieux comprendre ses patients.
     De retour dans le Sud, il enseigne comme assistant puis maître-assistant à Aix et Montpellier et commence une longue carrière d’expert universitaire. Dès 1990, il s’alarme de la « philosophie de la rentabilité » qui, au nom des valeurs perdues, prône l’Evaluation et défigure la science, préparant la descente aux enfers de la psychanalyse. Avec Pierre Fédida et Elisabeth Roudinesco, il organise la riposte et sera très actif lors de l’amendement Accoyer. En 1996, il publie un traité d’épistémologie de la psychanalyse, la Preuve par la parole, et en 2002, Logique des passions, son livre le plus personnel, « la livre de chair » de son parcours existentiel, sans doute induit par sa rencontre avec Marie-José Del Volgo et l’amour.
(Présentation retouchée de Camille Laurent, écrivain, à partir des sources Wikipedia et Libération dans Babelio, citations et extraits, c’est ICI)


hommage à Philippe Jaccottet


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      Découverte d’une vidéo d’Isabelle Françaix (ses productions sont ICI) consacrée à un poème de Philippe Jaccottet, l’humble et immense poète vaudois, ami de Gustave Roud, un autre poète vaudois qui lui fera découvrir avec bonheur les trésors du romantisme allemand, traducteur inspiré de l’Odyssée d’Homère et des œuvres de Goethe, Robert Musil, Höderlin, Thomas Mann et Rainer Maria Rilke, pour qui selon ses propres termes l’effacement était la façon qu’il avait choisi pour resplendir et qui pour cela avait fui Paris et ses trop grandes sollicitations pour s’établir avec son épouse, l’illustratrice et peintre Anne-Marie, dans le village de Grignan dans la Drôme.


Monde

Poids des pierres, des pensées

     Songes et montagnes
     n’ont pas même balance

Nous habitons encore un autre monde

     Peut-être l’intervalle


Aube

On dirait qu’un dieu se réveille, regarde serres et fontaines
             Sa rosée sur nos murmures nos sueurs

J’ai de la peine à renoncer aux images
Il faut que le soc me traverse de l’hiver, de l’âge

             Il faut que le temps m’ensemence


La promenade à la fin de l’été

Nous avançons sur les rochers de coquillages, sur des socles de libellules et de sable, promeneurs amoureux surpris de leur propre voyage, corps provisoires, en ces rencontres périssables.

Repos d’une heure sur les basses tables de la terre.
Paroles sans beaucoup d’écho.
Lueurs de lierre.

Nous marchons entourés des derniers oiseaux de l’automne
et la fable invisible des années bourdonne sur le bois de nos corps
Reconnaissance néanmoins à ce vent dans les chênes qui ne se tait point.

En bas s’amasse l’épaisseur des morts anciens,
la précipitation de la poussière jadis claire,
la pétrification des papillons et des essaims,

en bas le cimetière de la graine et de la pierre,
les assises de nos amours, de nos regards et de nos plaintes,
le lit profond dont s’éloigne au soir toute crainte.

Plus haut tremble ce qui résiste encore à la défaite,
plus haut brillent la feuille et les échos de quelque fête;
avant de s’enfoncer à leur tour dans les fondations,
des martinets fulgurent au-dessus de nos maisons.

Puis vient enfin ce qui pourrait vaincre notre détresse,
        l’air plus léger que l’air
        et sur les cimes la lumière,
peut-être les propos d’un homme évoquant sa jeunesse,
entendus quand la nuit s’approche
        et qu’un vain bruit de guerre
pour la dixième fois vient déranger l’exhalaison des champs.

***


    Suit un documentaire sur ce poète « Philippe Jaccottet en personne »  réalisé en 1975 par la Radio Télévision Suisse.

Pour d’autres vidéos sur ce poète : c’est ICI


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Trouble dans le genre


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     Vu dans le Hall d’entrée d’une officine accueillant du public…  « Ceci n’est pas une poubelle, mais un porte-parapluie ! »
       Bigre ! Pourtant cela ressemble fortement à une poubelle…
     C’est donc un porte parapluie … Soit !  Je pensais jusqu’à présent qu’un porte-parapluie, c’était…

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    Ça,                  ça                      ou ça,                ou ça,         ou même ça…

    Ces objets sur le plan formel répondent parfaitement à leur appellation. Ils sont constitués à leur base d’un bac dont la fonction est de recueillir l’eau qui suinte du parapluie et d’une ossature qui « porte » le parapluie en le maintenant en position verticale. De ce fait  l’objet « porte-parapluie » est réduit formellement à sa plus simple expression avec une économie de matière et de moyens et le parapluie reste visible. On peut ensuite sur le plan décoratif décliner de manière infinie l’expression du support comme le montrent les exemples présentés ci-dessus dont certains sont du plus mauvais goût. Mais tous ses objets ont un dénominateur commun au niveau de leur apparence : ils « portent » et « exposent » le parapluie en laissant visible le récipient qui recueille l’eau, ce qui facilite son vidage et son entretien.

Mimésis

Platon    Dans le Timée, Platon défend l’idée que la beauté d’une œuvre ne résulte pas de son apparence superficielle mais est liée à la reproduction de l’essence et des propriétés intrinsèques de l’objet pur qu’elle représente. Ce qui compte, n’est pas ce que le spectateur perçoit et ressent, mais le souci de vérité, souci qui consiste à dépasser l’apparence sensible : « toute œuvre dont l’ouvrier aura fixé son regard sur ce qui se conserve toujours identique, utilisant un tel objet pour modèle, afin d’en reproduire l’essence et les propriétés, cette œuvre sera belle nécessairement, comme tout ce qui est ainsi accompli ». À travers les variantes formelles multiples des porte-parapluies qui constituent des ressemblances, c’est le respect rigoureux de la structure fonctionnelle de base de l’objet premier, son « essence » qui conditionne la beauté.
     La fonction d’une poubelle est différente d’un porte-parapluie, elle doit recueillir des détritus et en même temps les soustraire à la vue car le « sale » dans notre société est tabou et ne doit pas s’exposer d’où l’utilisation pour répondre à cette fonction de récipients opaques qui rendent invisible leur contenu. Dans ces récipients type poubelles, les parapluies sont « avalés » et ceux repliables de faible longueur littéralement « engloutis » deviennent invisibles. On se demande d’autre part comment le problème de l’eau au fond du récipient est résolu car l’absence de visibilité induit fatalement le manque d’entretien.

Licence contre essence
    Doit-on alors parler alors d’une éthique de l’utilisation des objets, de leur mise en forme et dans le choix formel que l’on effectue lorsqu’on décide de privilégier une apparence plutôt qu’une autre ? La licence dans ce domaine s’oppose à l’essence et ajoute à la confusion ambiante induite par le manque de repères et de sens. Un ami m’avait fait la remarque au sujet de la carrosserie d’une voiture qu’elle ressemblait selon lui plus à un réfrigérateur qu’à une voiture. Au moins il lui restait les roues et les vitres pour pouvoir la distinguer….


Détournements

     Mais peut-être faut-il tout simplement voir dans cet écriteau une manifestation d’humour du genre équivoque ou grivois à la manière de Magritte : « Ceci n’est pas une pipe »

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    Ou bien du genre provocateur et transgressif à la manière de Marcel Duchamp qui en 1917 sous le pseudonyme de «R. Mutt» présenta à une exposition à New York un urinoir en porcelaine fabriqué industriellement par la société J. L. Mott Iron Works comme une œuvre artistique appelée « Fontaine ». Les organisateurs de l’exposition apparemment totalement dénués d’humour avaient refusé, dit-on, cette œuvre pour les motifs suivants :
        . l’objet présenté était considéré comme « immoral et vulgaire ».
    . l’objet résultait d’un plagiat ou n’était qu’une « pièce commerciale pouvant avoir été réalisée par un plombier ».

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    Franchi le vestibule, je pénètre dans la salle d’attente de l’officine où trône un objet de même type que le soi-disant porte-parapluie du Hall d’entrée. Un doute existentiel s’installe alors dans mon esprit : suis-je en présence d’une poubelle ou d’un porte-parapluie ? Je n’ose y déposer le mouchoir en papier que je tiens dans ma main. Peut-être est-ce un porte-parapluie… La légèreté des gestionnaires de l’officine m’irrite au plus haut point. Comment peut-on laisser les gens se débattre ainsi dans l’ignorance et la confusion. En bonne logique, si c’était une poubelle, on aurait du l’affubler d’un panonceau « Ceci n’est pas un porte-parapluie mais une poubelle ! »


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Beauté convulsive


Paul Valery (1871-1945)

  « Invente les effets de quelque créature extrêmement désirée de l’esprit : vu une fois, elle absorberait dans une fixité splendide n’importe quelle pensée pouvant venir après elle.»
                                      Paul Valéry – La Jeune Parque

      Cet article est né de la rencontre entre un texte à la poésie étrange et envoutante tiré de La Jeune Parque de Paul Valéry et de la vidéo d’une créature improbable et merveilleuse qui hante les profondeurs des abysses, l’Architeuthis dux. Avant la vision de cette vidéo, je m’étais efforcé vainement de traduire en sensations et images, les visions ou les pensées oniriques que dans l’attente ou sous l’emprise du sommeil, décrivait avec talent Paul Valéry. Dans la nuit éternelle du plus profond des abysses surgissent soudainement des monstres encore plus terrifiants que ceux qui peuplent les pires cauchemars de Goya et de Füssli. Ils inspirent la terreur mais fascinent aussi parce qu’ils sont tout à la fois puissants et merveilleux, irradiant de la beauté étrange et convulsive qui fascinait André Breton. L’inconscient humain, à l’instar des abysses ténébreuses libère, sous le couvert de l’opacité secrète du sommeil, lui aussi ses monstres et lorsqu’on les désire, ses créatures exquises et fascinantes.

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Beauté convulsive

Paul Valéry, La Jeune Parque (extrait du chapitre « Agathe »)

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                                        Robert Rich Perpetual

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     Plus je pense, plus je pense ; si, peu à peu nouveaux, je vois tous les êtres connus devenir étonnants dans moi-même, et ensuite mieux connus. Tout à coup je les ai conçus lentement ; et, quand ils disparaissent, c’est sans peine.
     Je suis changeant dans l’ombre, dans un lit. Une idée devenue sans commencement, se fait claire, mais fausse, mais pure, puis vide ou immense ou vieille : elle devient même nulle, pour s’élever à l’inattendu et elle amène tout mon esprit
        Mon corps connaît à peine que les masses tranquilles et vagues de ma couche le lèvent : là-dessus ma chair régnant regarde et mélange l’obscurité. Je fixe, j’ébranle, je perd, par le mouvement de mes yeux, quelque centre dans l’espace sans lumière, et rien du groupe noir ne bouge.

      Il en résulte qu’une lueur tout près de moi, paraît.

     Sur le nu ou le velours de l’esprit ou du minuit, elle, de qui je doute, représente pour une faible valeur tardive, toute antérieure clarté; seulement suffisante, elle porte parmi la ténèbre active, un reste léger du jour brillant, pensé, presque pensant. Cette lueur pauvre se transforme en une joue terne et passagère, bientôt physionomie inutile souriant contre moi, prompte, elle-même bue par la noirceur reprenant son éclat.
     C’est mon fond que je touche. A ce nombre de figures spontanées retourne toute invention, soit que recommence, ici, loin de toute grandeur comparable, après un laps indifférent, ayant suivi des chemins toujours perdus, l’être fait pour l’oubli ; ou que reviennent séparés les charmes diurnes et se défasse la constellation de formes du jour général.
       La noirceur imagine encore quelques fragments d’étendue mince, les souffle, et une croupe glaciale de cheval… Ma durée poursuit doucement la destruction d’une suite de semblables foyers, nécessaires dans une région anéantie.

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      Sur cette ombre sans preuve, j’écris comme avec le phosphore, de mourantes formules que je veux; et quand je suis au bout, près de les reprendre, je dois toujours les tracer encore, car elles s’endorment à mesure que je les nourris, avant que je les altère. Si, une fois je les presse et surpasse la mystère de leur mort; que je puisse les retenir en vue suspendues apparentes au-dessus de l’horizon de plusieurs moments, par effort j’ai cru les approfondir, et ne fait que passer enfin à des formes nouvelles dont la liaison avec les premières peut sans cesse être demandée : ce qui mène je ne sais où, infiniment et aussitôt.
     Là, perdu que je suis, mais sans horreur et nouveau mystérieusement, la perte monotone de pensée me prolonge et m’oublie. Ces idoles qui se développent, par une déformation insensible me transportent. Unique, mon étonnement s’éloigne, parmi tant de fantômes qui s’ignorent entre eux.

     A ce moment de moi, je distingue se détruire ce qui pense jusqu’à ce qui pensera. Un rien de temps manque à tous ces instants pour les sauver de la nullité; mais revenant de la profondeur trouvée amère, je m’embarque sur des bois délicieux.
     Alors ressemblerais-je à celui qui dort, si je ne l’imitais point. Je berce ma vérité, je rêve ce que je suis.
     Mes muscles mêlés à leur couche indéfinie, la force paraît une agitation de feuilles par l’air, à peine lue au loin.
     Je commence à appeler « mouvement » tout désir; et uni plus étroitement à l’exécution pure de la pensée, je visite chaque tendance jusqu’à son repos; je ne dessine que ce qui arrive; tout ce que je devine se colore; je suis partout où je serais.

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     Si je veux légèrement, je prononce une action immense, où ne se mélange aucune machine, et qui se déploie sans résistance devant mes moindres inclinations. A cause d’une liberté secrète, qui augmente, telle que je dédaigne la marche, la trace, et le poids particuliers, je délivre en moi-même une source d’agilité fidèle : je ranime toute nuance physique, et je dénoue la nage aux yeux mouillés, l’abondance d’une eau flexible paresse aux pieds fluides dans le plein de l’eau haute… Humain presque debout dans le ressort de la mer; drapé de vaste froid, et que l’entière grandeur presse, jusqu’aux épaules, jusqu’aux oreilles vaines de bruit qui varie; je touche encore l’absence étrange de sol, comme une origine de notions toutes nouvelles; et avec le reste de ma vigueur, je tremble. Ma puissance est désordonnée, ma faiblesse n’est plus la même. Cette facilité incompréhensible qui m’ébranle, me trouble et absorbe les travaux de tout mon corps : une hauteur plus glacée, cachée au-dessous de moi, me cède, et reviendra me boire dans quelque rêve.

     Il ne m’en coûte rien d’appartenir à ces abîmes, assez véritables profondeurs, et assez vains par leur durée, pour que je sente toute leur force, entre deux fois que je connais la mienne. Je réponds à ce grand calme qui m’entoure, par les actes les plus étendus, jusqu’à des monstres de mouvement et de changement. Qu’est-ce qui se renverse avec bonheur, dans le repos, et se détache ? Qui se joue et circule sans habitude, sans origine et sans nom ? QUI interroge ? Le même répond. Le même écrit, efface une même ligne. Ce ne sont que des écritures sous les eaux.
     Une fois que mon pouvoir s’est trompé, je le possède plus que jamais.
     A cette heure qui ne compte pas qu’importe toute mon histoire ? Je la méprise comme un livre. Mais c’est ici l’occasion pure : défaire du souvenir l’ordre mortel, annuler mon expérience, illuminer ce qui fut indifférent, et, par un simple songe nocturne, me déprendre tout à fait, y méconnaître ma propre forme. Tout me semble partiel. Au milieu de cette extension, je gouverne mon esprit vers le hasard, et autre que le dormeur, je m’abandonne clairement.

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                                        Arctica – Annuminas

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   Visibles, déjà, sont toutes transformations, et la certitude infinie, étant infiniment divisée. Les sentiments qui furent graves montrent leur mort uniforme. Absente est l’attente continue de la suite de la connaissance; je n’entends plus le murmure de la profonde, intarissable sibylle qui calcule sans cesse les éléments de l’avenir le plus proche, et qui additionne obscurément les éléments de la durée; au dernier connu le premier inconnu, sans faute, sans retour. C’était une prévision toujours coulante, commençant le nouveau fatal par une intime conséquence de chaque instant, et qui faisait paraître lucide l’ensemble des jours naturels par une imperceptible préparation de leurs changements. Je ne ressens plus la difficulté intérieure. Tout se fait sans étonnement, puisque les ressorts de la surprise sont détendus. Les êtres les plus éloignés se touchent sans que leurs contacts me rendent extraordinaire. Le comprendre n’a plus de proie; et aucune solidité singulière ne marque certaines notions.

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     Cette dérive, différente d’un songe, approche tant que je veux des secrets du sommeil, — sauf que, légère ou fruste, jusqu’en ce clos unique où mes êtres quelconques se consument à l’égal, — entre quelque chose indépendante : le bruit, ou des ondes enveloppant la distance. Au large, se meurt, si je ne la forme, une masse capitale de boue et de feux. […] Invente les effets de quelque créature extrêmement désirée de l’esprit : vu une fois, elle absorberait dans une fixité splendide n’importe quelle pensée pouvant venir après elle.

Paul Valéry, La Jeune Parque (extrait du chapitre « Agathe »)

***

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Paul Valéry (1871-1945)

     « J’appelle « Agathe » une de ces femmes qui, tout à coup, s’endorment pour plusieurs années. Elles durent ainsi, indéfiniment choses ; et après ce long calme, ou plus apparent que celui de la mort puisqu’aucune dissolution ne l’altère, elles s’éveillent. / Je suppose qu’enfin revenue dans nos habitudes, Agathe se souvienne et parle. Je suppose qu’elle ait rêvé pendant toute la durée de son immense sommeil. »           Paul Valéry, (AG, f.10)

 

    Etrange texte auquel Paul Valéry a consacré plusieurs années à la rédaction et qui porte la double appellation d’Agathe et du Manuscrit trouvé dans une cervelle. Ce texte traite de sujets qui ont imprégnés fortement l’œuvre de l’écrivain : le sommeil et le rêve, la conscience et l’intention. C’est entre 1898 et 1901 que la rédaction du texte aurait débuté suivie d’interruptions répétées. En 1898, dans une lettre à Gustave Fournier il fait par de son ambition folle d’appliquer la méthode scientifique pour découvrir les lois qui régissent les phénomènes mentaux : « Il ne serait pas méprisable d’avoir une méthode qui permettrait par exemple de faire régulièrement ou de défaire à propos d’une idée quelconque, le maximum d’associations qu’elle entraîne, d’envisager l’ensemble de ces associations, de savoir jusqu’où on peut dépouiller de ces associations cette idée sans al détruire, sans l’altérer, sans l’empêcher d’être reconnaissable, et de connaître réciproquement le mécanisme existant qui permet d’accrocher toute idée à toute autre suivant 1 ou M chemins, suivant une série d’états plus ou moins longueBenoît Peeters dans la biographie qu’il a consacré à Valéry ; Paul Valéry, Une vie, considère que cette recherche anticipe les recherches philosophiques de Wittgenstein et de la phénoménologie de Husserl et Merleau-Ponty. Cette tâche démesurée est pleine d’embûche, c’est ainsi que dix jours à peine après la lettre adressée à Gustave Fournier, il écrit à Gide en faisant allusion au conte Agathe qui décrit une femme qui aurait été plongée dans un profond sommeil durant plusieurs années et qui réveillée, décrirait les événements qu’elle a vécu en rêve. : « Un soir de ces derniers jours, je me suis mis chez moi Sub lumine* (à la lumière) , à écrire le début du conte suivant que  je ne finirais jamais car il est trop difficile. » C’est donc dans les pénombres et les silences de la nuit, éclairé par une lumière, que Valéry débute la rédaction de son texte. La nuit offre l’opportunité de se couper du réel et de déployer pleinement son imagination à la lumière de l’intelligence : « Si donc elle a rêvé et rempli sa nuit personnelle […] ; qu’elle dise ce que devient un monde […] où rien n’est régulier, rien n’est dur. C’est un monde qui change à l’écart de la réalité. » Dans ce conte onirique qu’est Agathe, les frontières entre les objets, les états de la matière et les idées sont brouillées et le corps du narrateur s’assimile à l’ombre : « ma chair régnant regarde et mélange l’obscurité » dans un espace créé par « le nu et le velours de l’esprit et du minuit ». Pour Benoît Peeters le sommeil et le rêve sont pour Valéry des états qui permettent l’expérimentation des phénomènes mentaux.

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Enfance : Kes de Ken Loach, 1969.


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David Bradley, l’inoubliable gamin du film

       Le film « Kes » de Ken Loach sorti en 1969 est tiré de la nouvelle « A kestrel for a Knave » de l’écrivain anglais Melvin Barry Hines, natif de la région minière de Barnsley dans le Yorkshire qui dans son œuvre littéraire s’est souvent identifié avec les luttes de la classe ouvrière. Le film raconte l’histoire de Billy Casper, un écolier turbulent et mal dans sa peau qui vit dans un village minier, délaissé par sa mère et souffre douleur de ses camarades et de son grand frère Jude qui va trouver du réconfort après avoir recueilli un faucon qu’il nommera « Kes« . Après avoir dérobé dans une librairie un traité de fauconnerie, il parviendra à dresser l’oiseau et grâce à ses succès finira par se faire une place parmi ses camarades. Malheureusement, l’oiseau sera tué par son frère Jude. Les britanniques ont classés ce film comme l’un des plus importants de leur cinéma.

    Dans cette vidéo, « The Trip« , la musique et la chanson tirés de l’album « Strange pleasures » paru en 2013 qui accompagne quelques séquences du film « Kes » sont l’œuvre du groupe Still Corners composé de Greg Hugues et de la chanteuse Tessa Murray. Pour ceux qui veulent en savoir plus, leur musique que pour ma part je qualifie de « planante » est décrite par les spécialistes comme « dream popsynthpopneo-psychedelianew waveindie pop et electronica. » Bon… S’ils le disent…

The Trip

Time has come to go
Pack your bags, hit the open road
Our hearts just won’t die
It’s the trip, keeps us alive
So many miles
So many miles
So many miles
Away
They’re following some dance of light
Tearing into the night
Watching you fall asleep
The sweetest dove in a dream
So many miles
So many miles
So many miles
Away