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Visiteur du soir

Les célébrités et leur chien : Gainsbourg et Nana


La Belle et la Bête (propos de Serge Gainsbourg lui-même)

photos by Andrew Birkin

Serge Gainsbourg et son bull-terrier, Nana – photo prise en 1977 par le frère de Jane, Andrew Birkin.

     Dans les années 70-80, le bull-terrier était peu connu en France. Il n’y avait à cette époque pas plus d’une quinzaine de chiens de cette race dans le pays et Serge Gainsbourg, croisant un jour un homme accompagné de l’un d’entre eux aurait alors déclaré : « Quand j’aurai un jardin, j’aurai un chien de cette race ». Sans doute l’homme aux oreilles de choux qui se trouvait très laid avait-il vu dans cet animal au physique  si décrié un compagnon d’infortune et l’occasion d’une provocation. Il devra attendre son installation avec Jane Birkin dans le petit hôtel particulier de la rue de Verneuil, dans le septième arrondissement de Paris pour réaliser son vœux. Ce sera Jane qui lui offrira Nana pour son anniversaire. 
     Gainsbourg était très attaché à Nana, ce chien « pas comme les autres » : « Les hommes non seulement sont racistes envers leurs semblables, mais ils sont aussi racistes envers les chiens. Les femmes ont souvent un mouvement de recul face à Nana, parce que ce n’est pas le chien qu’elles ont l’habitude de voir ». Il entretenait avec Nana, une relation vraie et affectueuse, exempte d’artifices et de faux-semblants dans laquelle il pouvait être enfin lui-même sans être obligé de jouer le personnage blasé, misanthrope et cynique qu’il s’efforçait habituellement de paraître. Un jour en Espagne, Nana s’enfuit de l’hôtel où il logeait et Gainsbourg en fut malade : « Je n’ai jamais été aussi malheureux que depuis la disparition de mon père ». C’est à l’occasion d’un appel lancé lors d’une émission de la télévision espagnole que le chanteur retrouvera sa chienne. La mort de Nana en juillet 1978 va le faire pleurer comme un enfant et il ira jusqu’à s’endormir sur le coussin de l’animal. L’auteur de la biographie Gainsbourg (éditions J.C. Lattès), Yves Salgues, rapporte qu’il aurait déclaré : « Appelez-moi un menuisier. Qu’on lui fasse un cercueil dans le meilleur bois blanc et qu’on y grave le nom de Nana Gainsbourg sur une plaque de cuivre. » et dans une chanson écrite en 1980, Des laids et des laids il évoquera de nouveau Nana : « C’est moi qui buvais et c’est elle qui, d’avoir bu mes paroles, est morte d’une cirrhose ».

On dit que les chiens et leurs maîtres finissent par se ressembler. Dans certaines de ces photos,
je trouve effectivement une ressemblance troublante entre Gainsbourg et Nana…
Mis à part les oreilles, celles de Gainsbourg sont beaucoup plus jolies !

     En regardant ces photos, me sont remontées à la mémoire deux scènes filmées dans lesquelles Gainsbourg avait mis en avant ses enfants, ce qui est un euphémisme pour dire qu’il les avait «exhibé» en public tout en prétendant qu’il les aimait tendrement et passionnément. La première de ces deux scènes est tirée du clip accompagnant son interprétation de la chanson Lemon Incest, réalisé en 1984 ou 1985, au moment où on le voit torse nu au lit serrant contre lui Charlotte alors âgée de 12 ans et elle-même peu vêtue. La seconde qui a lieu 3 années plus tard est celle où, déjà fortement diminué,  il fait venir sur la scène du Zénith Lulu âgé de 2 ans, le fils qu’il a eu avec bambou, apparemment totalement déboussolé. Comment, en regardant sur les photos présentées ci-dessus et sur la vidéo qui suit, sa chienne Nana avec sa petite taille, son aspect glabre, sa face innocente, touchante et muette et son état de totale dépendance par rapport à son maître, ne pas penser à un jeune enfant. Les relations qu’il entretient avec ses enfants et Nana sont significatives : amour, tendresse, fierté, exhibitionnisme et provocation. En proie à ses difficultés relationnelles, il était incapable, tant pour ses enfants que pour son chien, de respecter leur identité propre et de les protéger, il les entraînait avec lui pour le meilleur et pour le pire dans le maelström souvent glauque de sa gloire et de ses dérives. Triste…

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Interview de Gainsbourg avec sa chienne Nana réalisé en 1976


Aunt Helen de T. S. Eliot


Anna Rosenkrantz  (1863 - 1944)  -  An interior.pngAnna Rosenkrantz, danish  (1863 – 1944)  –  An interior

Aunt Helen

Miss Helen Slingsby was my maiden aunt,
and lived in a small house near a fashionable square
Cared for by servants to the number of four.
Now when she died there was silence in heaven
And silence at her end of the street.
The shutters were drawn and the undertaker wiped his feet —
He was aware that this sort of thing had occurred before.
The dogs were handsomely provided for,
But shortly afterwards the parrot died too.
The dresden clock continued ticking on the mantelpiece,
And the footman sat upon the dining-table
Holding the second housemaid on his knees —
Who had always been so careful while her mistress lived.

Oxford, 1915  

Thomas Stearns Eliot, First poems, a selection (1910-1920)


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Tante Hélène

Miss Hélène Slingsby, ma tante, restée fille,
Habitait une petite maison aux abords d’un square de bon ton
Servie par quatre domestiques.
Elle vint à mourir et le ciel fit silence
Et silence son bout de rue.
On ferma les persiennes, le croque-mort s’essuya les pieds —
Ce n’était pas la première fois qu’il avait vu pareille chose.
Les chiens furent amplement pourvus,
Mais bientôt la perruche rendit l’âme à son tour.
la pendule de Dresde continua son tic tac,
Et le valet de pied s’assit sur la grand’ table
Avec sur ses genoux, la seconde femme de chambre —
Elle qui du temps de sa maîtresse avait été si pointilleuse.

traduction : Pierre Leyris – Edition bilingue La Terre Vaine et autres poèmes, Editions du Seuil, 1976.


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Les Lettres portugaises, prodige d’amour ou miracle de culture ?


Jean-Jacques Lequeu - Nonne, 1793.jpg Jean-Jacques Lequeu – Nonne, 1793

« Il faut aimer comme la Religieuse portugaise, et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte dans ses lettres immortelles. »  Stendhal, Vie de Rossini.

Lettresportugaises1     Ces cinq lettres d’amour passionnées ont-elles vraiment été écrites par Mariana Alcaforada, une jeune religieuse franciscaine portugaise du couvent de Beja, à son amant militaire français venu aider le Portugal dans sa lutte contre l’Espagne entre 1663 et 1668 comme l’historiographie officielle l’a longtemps proclamé ou bien ont-elles été créées de toutes pièces par le diplomate et homme de lettres français Gabriel de Guilleragues qui affirmait les avoir traduites d’un original portugais par la suite malencontreusement perdu ? Une vision romantique des faits ferait sans doute que l’on préférât qu’elles aient été écrites par la jeune nonne énamourée et finalement trahie par son amant et la façon dont les sentiments passionnels empreints d’absolu, de sincérité et de révolte désespérée sont exprimés dans ces lettres plaideraient plutôt en ce sens mais à contrario l’idée que ces lettres si criantes d’authenticité et de vérité dans lesquelles l’expression des pensées et des sentiments touche au sublime aient pu être un chef-d’œuvre d’imagination élaboré par un auteur génial au fait des secrets de l’âme féminine n’est pas fait pour nous déplaire. Dans « Les Lettres Portugaises, miracle d’amour ou miracle de culture », le critique littéraire Frederic Deloffre , après s’être documenté sur la vie de Gabriel de Guilleragues, sa formation,  ses écrits littéraires et sa correspondance penche pour la deuxième hypothèse. Le comte, diplomate de Louis XIV durant de longues années auprès de la Sublime Porte, se révèle être un personnage hypersensible et angoissé, inquiet pour la pérennité de ses amitiés. Dans une de ses lettres à son amie Mme de la Sablière, il reprend le ton de revendication douloureuse qui est celui de la nonne des Lettres Portugaises pour se plaindre du silence manifesté par les amis qu’il chérit : « Je vous supplie, Madame, d’empêcher que mes amis ne m’oublient absolument (…). parlez-leur quelquefois de moi, et soutenez les restes de leur amitié, qui me sera toujours chère. L’oubli me paraît une mort. Je n’ai jamais servi mes amis, j’en ai reçu mille plaisirs, je les conjure de s’en souvenir. Ils ont tous fait des choses pour moi qui paraissaient plus difficiles. Je voudrais les revoir, si Dieu le voulait. ». Remplaçons amitié par amour et amis par amant, cette phrase pourrait être tirée des Lettres Portugaises. Les Lettres vont avoir une influence considérable dans l’Europe entière de la fin du XVIIe siècle ouvrant la voie à la littérature d’introspection et épistolaire du siècle qui suivra.

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Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Première Lettre

      « Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux ! tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs, ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ? cette absence, à laquelle ma douleur, tout ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisaient ? 

     Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animait, il ne leur reste que des larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse, depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable, qu’il me fera mourir en peu de temps. 

      Cependant il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous êtes la seule cause : je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu, et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne me rapportent, pour toute récompense de tant d’inquiétudes, qu’un avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous moments: cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras jamais; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré. 

      Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier: je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour ? J’ai été si charmée de tous ces soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs des moments si agréables soient devenus si cruels ? et faut-il que, contre leur nature, ils ne servent qu’à tyranniser mon coeur ?

     Hélas! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvements si sensibles qu’il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver ; je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens : je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous ; je revis enfin, malgré moi, la lumière, je me flattais de sentir que je mourais d’amour ; et d’ailleurs j’étais bien aise de n’être plus exposée à voir mon coeur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidents, j’ai eu beaucoup de différentes indispositions: mais, puis-je jamais être sans maux, tant que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu’ils viennent de vous. 

      Quoi ? est-ce là la récompense que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé ? Mais il n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer personne. Pourriez-vous être content d’une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez, peut-être, plus de beauté (vous m’avez pourtant dit, autrefois, que j’étais assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendriez passer quelque temps avec moi.

      Hélas! pourquoi n’y voulez-vous pas passer toute votre vie ? S’il m’était possible de sortir de ce malheureux cloître, je n’attendrais pas en Portugal l’effet de vos promesses: j’irais, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde. Je n’ose me flatter que cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me donnerait assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible qu’aux douleurs. J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m’a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvements de joie, et qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? que ne me laissiez-vous en repos dans mon cloître ? vous avais-je fait quelque injure ? 

      Mais je vous demande pardon: je ne vous impute rien; je ne suis pas en état de penser à ma vengeance, et j’accuse seulement la rigueur de mon destin. Il me semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre ; il ne saurait séparer nos coeurs ; l’amour, qui est plus puissant que lui, les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de m’apprendre l’état de votre coeur et de votre fortune ; surtout venez me voir. 

      Adieu, je ne puis quitter ce papier, il tombera entre vos mains, je voudrais bien avoir le même bonheur : hélas ! insensée que je suis, je m’aperçois bien que cela n’est pas possible. Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours ; et faites-moi souffrir encore plus de maux. »

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Où sont nos espaces de temps de cerveau humain disponible ?

    En parcourant ces lignes, on ne peut qu’être frappé par le foisonnement luxuriant des idées et des états d’âmes de Mariana qui s’enchaînent ou plutôt qui semblent se générer les unes à la suite des autres dans un développement sans fin. Des idées complexes et chargées d’ambiguïtés dans la mesure où leur exposé débouche souvent sur leurs propres contradictions ou rebondit sur des interprétations conduisant à des idées ou des sentiments  nouveaux. Cette abondance d’imagination, la profondeur et la délicatesse des sentiments qu’elle dévoile est le signe d’une introspection intense à laquelle se livre une âme perdue et inquiète qui, après avoir approché le bonheur absolu, l’a vu s’éloigner pour toujours et est désormais en proie aux tourments de la solitude et de la nostalgie. Dans un sens, cette introspection apparaît comme un enfermement mental qui redouble les effets de l’enfermement physique subi dans l’univers du cloître mais en même temps, ce foisonnement des pensées et des désirs est aussi un envol fantasmé vers un ailleurs désiré, une fuite de la triste réalité du couvent et de la situation bloquée et désespérée vécue par la jeune femme. Dans ses circonstances, Mariana fait l’expérience narcissique et masochiste de la jouissance que l’on peut éprouver au spectacle de son propre malheur et à la consumation de son être qui en résulte, d’où cette volonté de revenir dans ses écrits sur tout ce qui l’accable.  Sans doute l’auteur réel de ces lettres devait-il avoir éprouvé au plus profond de son être cette solitude et ce désespoir pour pouvoir les rendre avec tant de densité, de justesse et d’émotion. Qui écrirait ce genre de texte aujourd’hui ? Ressentir ces émotions et sentiments est le lot commun de tout amour contrarié ou déçu mais réfléchir de manière aussi intense et aussi profonde sur les états d’âme qui en résultent nécessite de longues périodes de retour et de réflexion sur soi-même dans l’isolement du monde, qu’il soit choisi ou contraint, conditions de plus en plus difficiles à réunir dans un monde devenu envahissant qui multiplie les sollicitations de toute sorte et dégage en permanence un « bruit » qui brouille nos perceptions et notre raisonnement. J’ai toujours pensé que la profondeur stylistique et rhétorique des grands écrivains des siècles passés était due en grande partie à ces périodes de temps calme dans de grandes demeures isolées où il ne se passait rien et où l’on ne pouvait rien faire d’autre qu’observer, méditer, lire ou converser, espaces de temps que l’on qualifierait aujourd’hui de « temps morts » qui sont traqués par les publicistes comme « temps de cerveau humain disponible » pour reprendre l’expression utilisée avec cynisme en 2004 par Patrick Le Lay, alors président-directeur général de TF1 pour qualifier le temps vacant des téléspectateurs que sa chaîne vendait à ses annonceurs, en l’occurrence Coca-Cola.

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Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Seconde Lettre

      Il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux sentiments de mon coeur, de tâcher de vous les faire connaître en les écrivant: que je serais heureuse, si vous en pouviez bien juger par la violence des vôtres ! Mais je ne dois pas m’en rapporter à vous, et je ne puis m’empêcher de vous dire, bien moins vivement que je ne le sens, que vous ne devriez pas me maltraiter comme vous faites, par un oubli qui me met au désespoir, et qui est même honteux pour vous; il est bien juste, au moins, que vous souffriez que je me plaigne des malheurs que j’avais bien prévus, quand je vous vis résolu de me quitter ; je connais bien que je me suis abusée, lorsque j’ai pensé que vous auriez un procédé de meilleure foi qu’on n’a accoutumé d’avoir, parce que l’excès de mon amour me mettait, ce semble, au-dessus de toutes sortes de soupçons, et qu’il méritait plus de fidélité qu’on n’en trouve d’ordinaire: mais la disposition que vous avez à me trahir l’emporte enfin sur la justice que vous devez à tout ce que j’ai fait pour vous ; je ne laisserais pas d’être bien malheureuse, si vous ne m’aimiez que parce que je vous aime, et je voudrais tout devoir à votre seule inclination; mais je suis si éloignée d’être en cet état, que je n’ai pas reçu une seule lettre de vous depuis six mois. 

      J’attribue tout ce malheur à l’aveuglement avec lequel je me suis abandonnée à m’attacher à vous: ne devais-je pas prévoir que mes plaisirs finiraient plus tôt que mon amour ? pouvais-je espérer que vous demeureriez toute votre vie en Portugal, et que vous renonceriez à votre fortune et à votre pays, pour ne penser qu’à moi ? Mes douleurs ne peuvent recevoir aucun soulagement, et le souvenir de mes plaisirs me comble de désespoir: quoi! tous mes désirs seront donc inutiles, et je ne vous verrai jamais en ma chambre avec toute l’ardeur et tout l’emportement que vous me faisiez voir ? mais hélas! je m’abuse, et je ne connais que trop que tous les mouvements qui occupaient ma tête et mon coeur n’étaient excités en vous que par quelques plaisirs, et qu’ils finissaient aussi tôt qu’eux; il fallait que dans ces moments trop heureux j’appelasse ma raison à mon secours pour modérer l’excès funeste de mes délices, et pour m’annoncer tout ce que je souffre présentement: mais je me donnais toute à vous, et je n’étais pas en état de penser à ce qui eût pu empoisonner ma joie, et m’empêcher de jouir pleinement des témoignages ardents de votre passion; je m’apercevais trop agréablement que j’étais avec vous pour penser que vous seriez un jour éloigné de moi. Je me souviens pourtant de vous avoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuse : mais ces frayeurs étaient bientôt dissipées, et je prenais plaisir à vous les sacrifier, et à m’abandonner à l’enchantement et à la mauvaise foi de vos protestations. 

      Je vois bien le remède à tous mes maux, et j’en serais bientôt délivrée si je ne vous aimais plus : mais hélas ! quel remède ! non, j’aime mieux souffrir davantage que vous oublier. Hélas! cela dépend-il de moi ? Je ne puis me reprocher d’avoir souhaité un seul moment de ne vous plus aimer: vous êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre, que de jouir des plaisirs languissants que vous donnent vos maîtresses de France. Je n’envie point votre indifférence, et vous me faites pitié: je vous défie de m’oublier entièrement ; je me flatte de vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits, et je suis plus heureuse que vous, puisque je suis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu portière en ce couvent; tous ceux qui me parlent croient que je suis folle, je ne sais ce que je leur réponds, et il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi, pour m’avoir crue capable de quelques soins. 

      Ah! j’envie le bonheur d’Emmanuel et de Francisque; pourquoi ne suis-je pas incessamment avec vous, comme eux ? je vous aurais suivi, et je vous aurais assurément servi de meilleur coeur : je ne souhaite rien en ce monde, que vous voir. Au moins souvenez-vous de moi. Je me contente de votre souvenir, mais je n’ose m’en assurer. Je ne bornais pas mes espérances à votre souvenir, quand je vous voyais tous les jours ; mais vous m’avez bien appris qu’il faut que je me soumette à tout ce que vous voudrez.

      Cependant je ne me repens point de vous avoir adoré, je suis bien aise que vous m’ayez séduite ; votre absence rigoureuse, et peut-être éternelle, ne diminue en rien l’emportement de mon amour: je veux que tout le monde le sache, je n’en fais point un mystère, et je suis ravie d’avoir fait tout ce que j’ai fait pour vous contre toute sorte de bienséance; je ne mets plus mon honneur et ma religion qu’à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j’ai commencé à vous aimer. 

      Je ne vous dis point toutes ces choses pour vous obliger à m’écrire. Ah ! ne vous contraignez point, je ne veux de vous que ce qui viendra de votre mouvement, et je refuse tous les témoignages de votre amour, dont vous pourriez vous empêcher : j’aurai du plaisir à vous excuser, parce que vous aurez, peut-être, du plaisir à ne pas prendre la peine de m’écrire; et je sens une profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes. Un officier français a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la paix de France était faite: si cela est, ne pourriez-vous pas me venir voir, et m’emmener en France ? Mais je ne le mérite pas, faites tout ce qu’il vous plaira, mon amour ne dépend plus de la manière dont vous me traiterez. 

      Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas eu un seul moment de santé, et je n’ai aucun plaisir qu’en nommant votre nom mille fois le jour; quelques religieuses, qui savent l’état déplorable où vous m’avez plongée, me parlent de vous fort souvent; je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre, où vous êtes venu tant de fois, et je regarde sans cesse votre portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma vie. Il me donne quelque plaisir: mais il me donne aussi bien de la douleur, lorsque je pense que je ne vous reverrai peut-être jamais; pourquoi faut-il qu’il soit possible que je ne vous verrai peut-être jamais ? M’avez-vous pour toujours abandonnée ? Je suis au désespoir, votre pauvre Mariane n’en peut plus, elle s’évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moi.