In limbo


Dans les limbes, Un film de Antoine Viviani

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    Comment filmer Internet ? Comment filmer quelque chose d’aussi abstrait qu’Internet ? J’ai voulu avant tout trouver un langage et une forme propre au film. C’est extrêmement important dans mon travail. Alors j’ai dû inventer une forme pour filmer Internet. Je voulais faire de ce film une immersion dans un rêve ou un cauchemar du réseau. Les gens que l’on y rencontre sont représentés comme des fantômes, des spectres numériques.                                   Antoine Viviani

Le film

     La voix d’un esprit mystérieux, interprétée par Nancy Huston, se réveille dans les méandres des centres de données de notre réseau mondial. C’est comme s’il ne restait plus sur terre que cette immense machine, sans cesse en train d’enregistrer nos souvenirs. En plongeant dans sa mémoire, elle nous emmène à la rencontre de personnages fantomatiques tels que les pères fondateurs d’Internet, les dirigeants de Google ou encore des archivistes numériques et observe le monde de nos souvenirs, fascinée. Que sommes­-nous en train de construire avec ce monde de mémoire numérique ? S’agît-­il d’une nouvelle cathédrale, fondement d’une nouvelle civilisation, ou bien du plus grand cimetière de notre histoire ? Dans les limbes est un conte philosophique qui parcourt Internet comme s’il s’agissait de notre au­-delà…
     C’est en 2015 qu’Antoine Viviani a produit et réalise Dans les Limbes (titre anglais: In Limbo) un essai documentaire qui nous fait voyager dans les limbes de l’Internet, comme si le réseau mondial était en train de rêver de lui-même. Déjà projeté à plusieurs reprises de par le monde dont au CPH : Dox de Copenhague (nov. 2015) où il faisait partie de la compétition internationale, Dans les limbes est l’aboutissement cinématographique de l’expérience In Limbo interactive, disponible sur le site d’ARTE. On y croise une voix incarnée par Nancy Huston, des data centers à la fois beaux et inhumains et des ingénieurs (notamment Gordon Bell et Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google…) qui sont aussi les acteurs de premier plan de la « révolution numérique ». Pour galvaudée qu’elle soit, l’expression trouve ici une certaine justesse dans la proposition esthétique d’Antoine Viviani, qui s’aventure dans une narration emprunte de poésie visuelle et d’échappées sonores.

sources : présentation officielle et Le blog documentaire


Bande-annonce du film


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     Antoine Viviani est un jeune réalisateur primé. Diplômé de Sciences Po Paris en 2007, il a d’abord produit des documentaires en collaboration avec Vincent Moon (Arcade  Fire  et  R.E.M). Il a également travaillé en compagnie de l’artiste contemporain Pierre Huyghe. En 2009, il fonde une compagnie de production, Providences. En 2011, il produit et réalise In Situ, un long métrage documentaire à propos de l’implication artistique dans le milieu urbain en Europe. Ce film a reçu le prix du Best Digital Documentary au Festival IDFA à Amsterdam en 2011 ainsi que le prix du Meilleur Film au London Doc. Fest en 2012. Il développe actuellement des longs métrages pour les projets cinéma et immersifs.


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Performance – la rivière dans le ciel…


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   Imaginez être sur les rives d’une rivière couleur d’argent au flux mouvant et bondissant toute en courbes et en méandres. L’une de ces rivières que l’on rencontre aux pieds des montagnes, traversant des prairies verdoyantes, assagie d’avoir quitté les trop fortes pentes mais qui porte encore en elle la force et le vertige accumulés au cours ses descentes rapides au travers des enrochements et le souvenir enivrant des remous et des projections d’écume. Mais cette rivière ne se trouve pas au pied des montagnes, ne traverse pas une prairie  verdoyante, elle se trouve en plein cœur d’une grande ville américaine. Maintenant imaginez cette portion de rivière, ce flux argenté tout en courbes et en méandres s’arracher soudainement du sol, s’élever lentement au-dessus de vous tel un ruban léger et évanescent, changer de forme au gré du vent et devenir une vague volante lumineuse et transparente chargée d’écume, une onde liquide mouvante, un nuage chargé de milliers de gouttelettes d’eau lumineuses évoluant dans le ciel ou bien encore le mur d’eau d’une cascade.

    Ce rêve, car c’en est un, Patrick Shearn, un artiste américain créateur du studio Poetic Kinetics l’a réalisé à Pershing Square, une place de Los Angeles. Cette performance était éphémère et n’a duré que deux semaines au cours de l’été 2016. On imagine quelles ambiances fantastiques pourraient être crées par l’utilisation à grande échelle de cette technique qui se résume en toute simplicité à la mise sous tension de câbles métalliques et de filets porteurs de milliers de filaments de polyester argenté flottants au gré du vent.


 

Genre : à l’origine de la domination masculine, de la « valence différentielle des sexes » selon Françoise Héritier à la « domination masculine » selon Pierre Bourdieu


Françoise Héritier : sur quoi repose la hiérarchie entre les sexes ?

      C’est en 1981, dans son ouvrage intitulé L’exercice de la parenté que l’anthropologue Françoise Héritier fait pour la première fois référence au concept de « Valence différentielle des sexes« . Rappelons qu’en chimie on nomme « valence » la mesure des propriétés de substitution, saturation ou combinaison de molécules qui ont la faculté de s’assembler pour composer un élément plus ou moins complexe. Rapporté au domaine psycho-social comme métaphore, cette notion désigne ce qui, chez les individus, fait attraction ou répulsion pour un objet, un sujet, une situation : « Telle une molécule, chacune de nous évolue avec des caractéristiques et des points de vue qui le disposent à ressentir des émotions positives ou négatives dans tel ou tel contexte et à se ressentir en plus ou moins grande capacité à établir des interactions favorables et à trouver une place satisfaisante dans un environnement donné. » (Programme Eve)

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Homme Samo se livrant à une pratique rituelle

Françoise Héritier      Appliquant la méthode structuraliste, Françoise Héritier a découvert au cours de ses recherches sur le terrain et en particulier chez l’ethnie Samo du Burkina Fasso qu’il existe dans toutes les sociétés humaines qu’elle a observée une asymétrie dans le rapport entre germains du sexe opposé, c’est ainsi que le rapport frère/sœur se révèle différent du rapport sœur/frère. Cette différence est flagrante dans le cas des rapports aîné-cadet dans la fratrie quand ils concernent la sœur (aînée) à l’égard de son frère (cadet) : « On ne trouve aucun système de parenté qui, dans sa logique interne, dans le détail de ses règles d’engendrement, de ses dérivations, aboutirait à ce qu’on puisse établir qu’un rapport qui va des femmes aux hommes, des sœurs aux frères, serait traduisible dans un rapport où les femmes seraient aînées et où elles appartiendraient à la génération supérieure ». pour Françoise Héritier, cette « Valence différentielle des sexes »  semble inscrite dans le système de pensée de la différence qui découle de l’observation première de la différence des corps masculin et féminin et qui établit une classification hiérarchique sur le modèle du classement des catégories cognitives telles que gauche/droite, haut/bas, sec/humide, grand/petit, etc… C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Or les valeurs masculines sont valorisées et les féminines dévalorisées. Ainsi en Europe, la passivité, assimilée à de la faiblesse, serait féminine tandis que l’activité, associée à la maîtrise du monde, serait masculine. Ce rapport émanerait de la volonté de contrôle de la reproduction de la part des hommes, qui ne peuvent pas faire eux-mêmes leurs fils. Les hommes se sont appropriés et ont réparti les femmes entre eux en disposant de leur corps et en les astreignant à la fonction reproductrice. La chercheuse Agnès Fine  en tire la conclusion suivante :

Femme Samo

     « Il y a là, à mes yeux, une découverte majeure, un peu accablante, celle de l’universalité de ce que l’auteur appelle « la valence différentielle » des sexes. […] C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Comment expliquer cette universelle valence différentielle des sexes ? L’hypothèse de Françoise Héritier est qu’il s’agit sans doute là d’une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. […]. La manière de penser les rapports entre les sexes est liée à la manière de penser la cosmologie et le monde surnaturel. Incontestablement, la démonstration séduit par sa rigueur logique et la clarté de la langue. Ce livre est une avancée considérable de la réflexion anthropologique sur la hiérarchie entre les sexes. »

Agnès Fine, au sujet de Françoise Héritier (Clio)– Opus cité


« Les hommes et les femmes seront égaux un jour, peut-être …»

     Cette phrase qui traduit un certain scepticisme, Françoise Héritier l’a prononcé dans un entretien accordé à la revue Sciences et Avenir :

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     « Selon les experts du Bureau international du travail (BIT), au rythme où les choses changent en Europe, il faudrait attendre 500 ans pour parvenir à une réelle égalité de salaire, de carrière, etc. Alors imaginez le temps nécessaire pour qu’elle s’installe dans tous les domaines ! Lorsque j’en parle – cela effraie les auditeurs –, je dis que dans quelques millénaires il y aura une égalité parfaite pour hommes et femmes dans le monde entier. Peut-être ! Il faut de la volonté et du temps parce qu’il est plus facile de transmettre ce qui vous a été transmis, que de se remettre en question et changer notre mode d’éducation. Par exemple, nous pensons agir rationnellement en disant aux enfants que  » papa a déposé une graine dans le ventre de maman « . Or, cette explication renvoie à des croyances archaïques, théorisées par Aristote, qui ont toujours cours dans les sociétés dites primitives et que l’on retrouve dans les ouvrages de médecine du XIXe siècle : la mère n’est soit qu’un matériau, soit qu’un réceptacle. L’étincelle, le germe, ce qui apporte la vie, l’identité humaine, l’esprit, l’intelligence et même parfois la religion ou la croyance, tout est contenu dans le sperme !  »

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         Femme Samo allaitant ses jumeaux

    Pour Agnès Fine, cette vision structuraliste du rapport entre le féminin et le masculin pose un problème majeur, celui du rapport entre structure et histoire.  Si la hiérarchie entre les sexes est inscrite dans les outils conceptuels et les catégories cognitives qui structurent l’esprit humain et s’expriment par l’intermédiaire de l’inconscient, de quelle manière sera-t-il possible de faire évoluer cette situation ? Même si Françoise Héritier reconnait que des changements positifs ont eu lieu dans la société occidentale concernant le rapport hommes/femmes depuis le siècle dernier, elle manifeste un certains scepticisme sur la possibilité d’une véritable égalité entre les deux sexes car sa vision structuraliste de l’organisation des société l’incline à penser que les sociétés ne peuvent être construites autrement que sur « cet ensemble d’armatures étroitement soudées les unes aux autres que sont la prohibition de l’inceste, la répartition sexuelle des tâches, une forme légale ou reconnue d’union stable et la valence différentielle des sexes ». C’est ainsi que les progrès effectués sur le plan de l’égalité sont contrecarrés selon elle par l’invention toujours renouvelée des domaines réservés masculins qui reproduit la différence hiérarchique.


Une analyse différente : la domination masculine selon Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu    Françoise Héritier avait forgé ses concepts dans l’étude de la société Samo du Burkina Fasso, Pierre Bourdieu les forgera à partir de sa première étude d’ethnologue dans l’étude de la société kabyle.  Plutôt que « Valence différentielle des sexes » et soucieux d’intégrer à la réflexion le jeu des agents sociaux et de l’histoire, il préfèrera parler des structures de « domination masculine » qui sont certes largement intériorisées de manière inconsciente et partagées par les femmes mais qui se trouvent être « le produit d’un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (dont les hommes avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique) et des institutions, familles, Église, État, École » (La domination masculine, 1998). Cette action sociale permanente liée au sexe produite par nos structures cognitives et perpétue la domination masculine au travail, à la maison, à l’école et dans tous les domaines de la vie quotidienne a été nommée par les féministes et les sociologues américains doing gender. Pour Pierre Bourdieu le doing gender est une vision du monde sexuée qui s’inscrit dans nos habitus.

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                Famille Kabyle, vers 1890

      L’habitus est un concept sur lequel le sociologue allemand Norbert Elias avait travaillé en 1939 en travaillant sur le prestige qui résultait sur les stratégies d’adoption des habitus caractéristiques de la classe sociale supérieure et que Bourdieu a repris et développé dans les années 2000 et qui se défini comme une règle acquise dont les fondements conscients et inconscients sont partagés par un groupe et qui structure de manière rigide les comportements dans le temps et l’espace. Les variations de l’habitus ne sont tolérées par le groupe que si elles s’effectuent dans l’application de codes connus et partagés, compris et acceptés, sous peine d’être considérées comme des déviances. Ce faisant, il rejoignait les thèses de C. Levi-Strauss concernant les systèmes d’organisation sociales selon lesquelles la diffusion de pratiques sociales nouvelles s’effectue dans le cadre d’une sélection rigoureuse imposée par le groupe. Pour Bourdieu, la société kabyle traditionnelle avec ses hommes actifs et ses femmes passives, son opposition entre les vertus féminines de pudeur, d’attente et de soumission et les valeurs masculines d’honneur et de domination est un bon exemple de société forgée par l’habitus.

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     « (l’habitus) : une loi immanente, déposée en chaque agent par la prime éducation, qui est la condition non seulement de la concertation des pratiques mais aussi des pratiques de concertation, puisque les redressements et les ajustements consciemment opérés par les agents eux-mêmes supposent la maîtrise d’un code commun et que les entreprises de mobilisation collective ne peuvent réussir sans un minimum de concordance entre l’habitus des agents mobilisateurs (e. g. prophète, chef de parti, etc.) et les dispositions de ceux dont ils s’efforcent d’exprimer les aspirations. »  (Bourdieu, 2000)
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Photo : guerrier kabyle


Le concept de « violence symbolique » faite aux femmes.

    Dans son ouvrage La domination masculine, Pierre Bourdieu a travaillé sur les processus de fonctionnement et de reproduction de la domination des hommes sur les femmes. C’est par l’instauration dans l’organisation sociale de deux classes d’habitus différentes qui conduisent à classer les choses et les pratiques sociales en référence à l’opposition entre féminin et masculin que s’organisent et se perpétuent les mécanismes de domination et d’exploitation. Dans les sociétés patriarcales la domination masculine a, par la différentiation sexuelle du travail, la structuration de l’espace autour d’une opposition public/privé, produit un ordre social qui sera intériorisé par les bénéficiaires et leur victimes et reproduit par ce que le chercheur qualifie de technique de dressage.  Par l’éducation, les institutions (famille, Eglise, Etat), les rituels sociaux et familiaux et la pression permanente du groupe, le corps humain est dressé pour imposer et conditionner l’expression de la personne dans le cadre de l’habitus. Sa gestuelle est organisée en langage et les techniques du corps vont dépendre de la place qu’occupe la personne dans le groupe et s’exprimer en conséquence.
   Dans ces conditions, les femmes qui auront intériorisé cette structuration du rapport entre les sexes ne disposeront pour réagir contre cette injustice qui leur est imposée que des armes fournies par la ruse, le mensonge, la passivité et l’intuition, propriétés que l’homme a considéré comme négatives et inhérentes à leur nature féminine. Le rapport domination sur le dominé est ainsi justifié par la référence à un principe naturel. Pour Bourdieu, les femmes ont dans le passé intégré mentalement cette domination  masculine et ont en quelque sorte « consenti » à son exercice et sa perpétuation. C’est à ce niveau que se situe la « violence symbolique » faite aux femmes que le chercheur assimile à une « magie » : 

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      « C’est ainsi que, pour le sociologue français, la violence symbolique qu’il identifie comme étant une “ magie ”, est consentie par la femme et confère à l’homme une supériorité qui offre à cette femme, par ricochet, une “ valorisation ”. L’objétisation des femmes participerait, au sein de l’économie des biens symboliques, à la perpétuation ou à l’augmentation du capital symbolique de l’homme et au renforcement de la différenciation sexuelle. Il insiste sur la femme comme être humain perçu par autrui : elle est définie par la perception qu’autrui a de ce corps féminin et qu’il lui renvoie.
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    C’est un des facteurs de la dépendance symbolique des femmes au pouvoir des hommes, lesquels ont pour objet, selon Bourdieu, de “ placer (les femmes) dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’ailleurs par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient “ féminines ”, c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées. Et la prétendue “ féminité ” n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’ego.

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      En conséquence, le rapport de dépendance à l’égard des autres (et pas seulement des hommes) tend à devenir constitutif de leur être ”. Ce désir d’attirer et de plaire qu’il désigne par “ hétéronomie ”, selon lui, dicté par les normes établies par autrui et par la société, suppose l’intervention permanente d’un tiers (individuel et collectif) qui façonne les actions corporelles féminines, en vue d’un bénéfice apporté par les hommes. Ceci suppose qu’une femme ne peut avoir de goûts propres et qu’elle ne peut “ se faire belle ” pour son plaisir et pour elle-même. Nous ne pouvons ici adhérer à l’idée qu’une femme ne puisse être indépendante dans ses choix et que chacune de ses actions puisse être “ téléguidée” par autrui, tout en étant conscients qu’il existe malheureusement des femmes dont la liberté (de choix, de mouvements, d’expression… ) est restreinte et placée sous l’autorité masculine. »

Thèse.univv-lyon2-Bardelot, La domination masculine intériorisée pour Bourdieu, opus cité.


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      Ces deux ouvrages de Françoise Héritier (L’exercice de la parenté , 1981) et de Pierre Bourdieu (La domination masculine, 1982) ont d’emblée suscité un tollé de critiques chez les féministes. L’ouvrage de Françoise Héritier semblait expliquer sinon justifier la domination masculine par des données anthropologiques et les doutes qu’elle émettait sur la possibilité de sortir de cette situation semblait aller dans le sens de cette interprétation. L’ouvrage de Pierre Bourdieu faisait le même constat que Françoise Héritier de l’action des structures mentales (habitus) dans la perpétuation de la domination masculine mais en plaçant ce processus dans une perspective historique, il ouvrait la voie à une possibilité de remise en cause et d’évolution des rapports entre les sexes mais c’est le concept de « violence symbolique » qui serait intériorisé par les femmes pour expliquer l’effet de domination dont elles sont victimes qui a fait polémique, les féministes niant tout « consentement » même inconscient et préférant expliquer la domination masculine par l’exercice d’une « violence physique ».

à suivre…


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Élégies


la musique élégiaque de William Basinsky.

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Watermusic II (1h 06 mn)

William Bazinsky.png     William Basinsky est un musicien et vidéo-artiste américain né à Houston en 1958. Après une formation de clarinettiste classique, de saxophoniste et de composition jazz à l’Université de North Texas, il s’intéresse à la musique minimaliste et commence à développer son propre vocabulaire musical de style méditatif et mélancolique par l’utilisation de courtes boucles mélodiques jouées sur elles-mêmes afin de produire un effet de feedback. Il recycle également dans ses compositions des sons trouvés et des parasites d’ondes radio. En 2001, il commence un travail sur un ensemble de quatre œuvres intitulées The Disintegration Loops. Les enregistrements sont basés sur de vieilles bandes magnétiques dont la qualité se dégrade progressivement. C’est après le travail de remembrement de ses anciens enregistrements que William Basinski va saisir le sens de l’histoire. Le 11 septembre 2001, alors qu’il est dans son appartement de Williamsburg, un quartier de New York situé sur la rive gauche de l’East River. Il aperçoit soudain une épaisse fumée qui s’élève dans le ciel. Saisissant alors sa caméra, il va filmer de son toit la fumée qui s’élève dans le ciel des tours du World Trade Center en écoutant The Disintegration Loops. La musique constituera la bande sonore de notre monde qui se dissout dans une incroyable mélancolie : l’entropie de l’anthropie (Xavier Boissel, précis de désintégration, revue littéraire et philosophique Inculte, no 18, p. 150-154).  source Wikipedia.

The Disintegration Loops (48 mn)


Narcisse – Regards croisés : I) le mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur son reflet dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental présenté de manière ambigu et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique à l’origine un amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités est celui de la mythologie qui nous l’a fait découvrir à partir du mythe grec de Narcisse. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


   I – Le mythe de Narcisse

     Le tableau que Le Caravage a peint vers 1595 fait référence au Narcisse de la mythologie grecque, ce jeune chasseur tombé amoureux de sa propre image en se contemplant dans un ruisseau et qui en était mort de désespoir. L’analyse et la compréhension du mythe grec sont rendus compliqués par le fait qu’il existe plusieurs versions de ce mythe bien que la plus connue soit celle présentée par le poète latin Ovide au tout début du Ier siècle dans le livre III de ses Métamorphoses. Dans cette version, Narcisse est présenté comme un jeune homme de grande beauté assorti d’un naturel fier et introverti qui  faisait tourner les têtes de nombreux garçons et filles mais qui les repoussait systématiquement. Jusque là, rien de moralement répréhensible, sauf si l’on se place dans le contexte de l’antiquité grecque où le célibat était fortement blâmé pour des raisons liées à la structure sociale et familiale du patriarcat, au désir de perpétuation de la race et du culte des ancêtres. C’est ainsi qu’à Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. La volubile nymphe Echo qui avait été privée de sa voix par la déesse Hera pour avoir aidé Zeus à commettre ses infidélités et condamnée de surcroît à répéter la dernière parole qui lui avait été adressée (de là vient l’origine de notre écho) tomba follement amoureuse de Narcisse mais elle aussi fut repoussée et elle sombra dans le désespoir.  Dans la version d’Ovide, ce n’est pourtant pas elle qui lança une malédiction sur Narcisse, mais un garçon dédaigné qui s’écria, en levant les bras au ciel : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! ». Il fut entendu par Némésis, la cruelle et implacable déesse qui personnifie la vengeance divine à qui revenait la charge de punir toute démesure, comme par exemple l’excès de bonheur chez un mortel ou l’orgueil des puissants. C’est par l’intermédiaire d’une source pure et limpide, « aux ondes brillantes et argentées » que nul homme ou bêtes n’avaient souillés que la punition divine va s’exercer, Narcisse, épuisé par une partie de chasse se penche vers la source pour étancher sa soif et alors qu’il boit est soudainement médusé en découvrant sur la surface mouvante de l’eau un visage. Il s’éprend de son propre reflet dont il tente désespérément de saisir l’image. Finissant par prendre conscience que c’est lui-même qu’il aime et que sa folie sera inguérissable, il va dépérir peu à peu et tout à la fois se dissoudre et se consumer, pleuré par Écho et les Nymphes. Aux enfers, il sera toujours victime de son obsession et poursuivra la quête de son visage dans les eaux noirs du Styx. Les Naïades et les Dryades à sa recherche sur les rives du ruisseau ne retrouveront en lieu et place de son cadavre qu’une simple fleur, la narcisse, en laquelle il a été métamorphosé et qui porte depuis son nom.

     À ce stade, il m’a semblé nécessaire de présenter le beau texte d’Ovide tiré des Métamorphoses en soulignant en couleur les thèmes de l’eau (en bleu) et du soleil et de la chaleur (en carmin) en référence aux analyses qui suivront.

Enki sigle


Métamorphose de Narcisse, Ovide (3, 413-510)

Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2006. (source Bibliotheca Classica Selecta).

Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source,
et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon,
ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige.
Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau !
Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume,
et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.
Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :
elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre,
il contemple d’un oeil insatiable cette beauté trompeuse
et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement,
il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit :
« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ?
Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants.
Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles,
que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ?
Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît
je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant.
Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer
ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ;
un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte :
car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides,
chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut.
Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants.
Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ?
Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté
ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé !
Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir,
et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens,
à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes
quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes
et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres,
tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles !
Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.
Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ?
L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Voeu inattendu
de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime.
Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste,
la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.
Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ;
maintenant unis à deux par le coeur, nous mourrons d’un seul souffle. »
Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image,
troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine
la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria :
« Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !,
qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;
ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre,
ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants
se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres.
Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse,
il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde
se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin
se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour,
il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché.
Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus.
Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit
en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas »,
elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ;
et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut :
« Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses soeurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :
le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent
une fleur au coeur couleur de safran, entourée de pétales blancs

Ovide, Les Métamorphoses


Iconographie

 

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Œuvres présentées par ordre chronologique

Narcisse – Fresque à Pompei.
Narcisse – Othea’s Epistle (Queen’s Manuscript), XVe siècle.
représentant Narcisse, vers 1500 (Google Art Project)
Nicolas Poussin – Echo et Narcisse, vers 1629-1630
Nicolas Bernard Lépicié – Narcisse changé en fleur, 1771
Gustave Courtois – Narcisse, 1872  (la signature Henner est erronée)
Marco Antonio Franceschini – Narcisse, 1820. gravure de Friedrich John
Le beau Narcisse – illustration humoristique du Charivari, septembre 1842
Gyula Benczur -Narcisse, 1881
John William Waterhouse – Echo et Narcisse, 1903
Salvatore Dali – La Métamorphose de Narcisse, 1934
Giovanni Dall’Orto – Narciso confuso, 2010