Nostalgia – The Ballad of High Noon, 1952


Do not forsake me, My Darling. (High Noon) par Frankie Laine

Le Train sifflera trois fois - critique

     Un western qui a marqué mon enfance, High Noon de Fred Zinnemann sorti en 1952 qui mettait en scène Gary Copper et la délicieuse Grace Kelly dans l’un de ses tout premiers rôles. Gary Copper jouait le rôle du shérif  d’une petite ville du Far West qui renonce par souci du devoir à l’amour de sa jeune épouse et tient tête, abandonné par la population apeurée, à un gang de tueurs sans foi ni loi. Je le vois encore, droit comme un I, avec son chapeau à large bord, son nœud papillon, son étoile  et la chaînette pendante de sa montre de poche, remonter seul, la main droite à portée de son colt, la rue désertée du village. J’étais révolté par la couardise des habitants et l’ingratitude de l’épouse. Mais tout est bien qui finit bien. Les bandits tirent très mal, le bien triomphera du mal et le héros retrouvera sa jeune épouse qui n’a pu se résoudre à prendre le train et n’a pas hésité à faire le coup de feu pour sauver son homme… En français le film avait pour titre « Le train sifflera trois fois » et la chanson d’accompagnement « Do not forsake me, My Darling«  interprétée en français par John William portait le titre de « Si toi aussi tu m’abandonnes« .

Image associée

« Si toi aussi tu m’abandonnes » interprétée par John William –


« Les connaître est mourir »


À propos d’un poème de Rilke traduit par Philippe Jaccottet.

« Les connaître est mourir »
       Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
       vers 2000 av.J.-C.

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« Les connaître est mourir » Mourir
de l’ineffable fleur  du sourire. Mourir
de leurs légères mains. Mourir
des femmes.

Que chante le jeune homme les mortelles
Quand elles passent très haut dans l’espace
de son cœur. Du fond de sa poitrine qui mûrit,
qu’il les chante :
inaccessibles ! Ah, les étrangères !
Au-dessus des sommets
de son cœur elles paraissent, et versent
de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée
déserte de ses bras. Le vent
de leur lever froisse les feuilles de son corps. Et ses torrents
brillent au loin.

Mais que l’homme,
plus secoué, se taise. Lui
qui erra la nuit, loin des sentiers,
dans les montagnes de son cœur
Comme se tait le vieux marin,
et les terreurs franchies
jouent en lui comme en de troublantes cages.

Paris, juillet 1914                            Philippe Jaccottet


    J’ai pu retrouver la version allemande d’origine de ce poème dans un ouvrage allemand, Sämtliche Geditchte.

« Man muss sterben weil man sie kennt »
     (« Papyrus Prisse », Aus den sprüchen des Ptah-hotep,
     Handschrift um 2000 v.Ch.)

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« Man muss sterben weil man sie kennt. » Sterben
an der unsäglichen Blüte des Lächelns. Sterben
an ihren leichten Händen. Sterben
an Frauen.

Singe der Jüngling die tödlichen,
wenn sie ihm hoch durch den Herzraum
wandeln. aus seiner blühenden Brust
sing er sie an :
unerreichbare ! Ach, wie sie fremd sind.
über den Gipfeln
seines Gefühls gehn sie hervor und ergiedssen
süss verwandelte Nacht ins verlassene
Tal seiner Arm, Es rauscht
Wind ihres Aufgangs im Laub seines Leibes. Es
glänzen
seine Bäche dahin.

Aber der Mann
schweige erschütter. er, der
pfadlos die Nacht im Gebirg
seiner Gefühle geirrt hat :
schweige
Wie der seemann schweigt, der ältere,
und die bestandenne
Schrecken spielen in ihm wie in zitternden
Käfigen.


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      Ce poème qui à mon sens approche le sublime fait partie d’un recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke traduits par Philippe Jaccottet intitulé Exposé sur les montagnes du cœur publié cette année par l’éditeur Fata Morgana. Dans sa courte préface, Philippe Jaccottet précise que ces poèmes avaient été choisis par lui en 1972 et alors réunis sous le titre de Poèmes épars 1906-1926. Il ajoutait que la plupart des poèmes de ce recueil apparaissaient comme marqués par « la grâce de la plus aérienne et la plus fraîche expression ». L’expression est particulièrement bien choisie pour rendre compte du poème métaphorique ci-dessus présenté dans lequel la Femme apparait sous la forme d’une entité aérienne et inaccessible. Le jeune homme qui les désire est assimilé à la Terre, avec ses montagnes qui expriment les élans du cœur et ses vallées qui sont autant de bras ouverts qui ne rencontrent malheureusement que le vide ou bien encore à un arbre secoué par le souffle de leur passage lointain. Ce n’est plus par son chant captivant à l’instar des sirènes, ni par son regard pétrifiant comme le faisait la Méduse que la Femme attise le désir, c’est par la fleur ineffable d’un sourire interprété comme la promesse d’un absolu qui embrase et consume mais qu’on atteint jamais. C’est en cela que ce désir d’absolu est mortel et que doit se comprendre le titre du poème « Les connaître est mourir », en allemand « Man muss sterben weil man sie kennt » (littéralement « Les hommes doivent mourir lorsqu’ils les connaissent »). Vouloir connaître l’absolu, c’est vouloir vivre à l’instar des Dieux. Dans la Grèce antique, cette prétention était l’une des formes de l’hubris (démesure, orgueil) qui constituait un crime parce qu’elle remettait en cause l’ordre cosmique et était  pour ce fait souvent punie de mort.

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« Rose, oh pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières. » *

 * Épitaphe que Rilke avait composée pour lui-même que l’on peut lire sur l’un des murs de l’église de Rarogne où il est enterré.


Rilke, les femmes, les fleurs.

     Il est connu que nombre d’amoureux transis qui considèrent la femme comme une entité inaccessible et dangereuse sont les artisans de leur propre malheur. En plaçant la femme sur un piédestal et en l’idéalisant, ils se la rendent inaccessible. Ils le font parce qu’ils manquent de confiance en eux-mêmes et en ont peur ou bien par égoïsme parce qu’ils ne veulent pas aliéner leur liberté. D’autres, chez les artistes, les écrivains et les poètes, ont ressenti le besoin de sacraliser la femme pour lui faire jouer un rôle de médiation avec le monde. C’était le cas des surréalistes avec leurs « muses ». Rilke qui était un grand séducteur et multipliait les conquêtes sans jamais s’y attacher se rattacherait sans doute à ces deux derniers cas : sacraliser la femme et préserver sa liberté. C’est ce que le poète et critique littéraire Jean-Michel Maulpoix a appelé « L’amour de loin ». Pour Rilke, la création exigeait une totale liberté et une solitude absolue ce qui ne l’empêchait pas de porter son dévolu sur des femmes qui lui apportaient énormément sur les plans intellectuel et matériel. Cela avait été le cas avec Lou Andrea Salomé (de 1897 à 1901) qui restera son amie et sa confidente jusqu’à la fin de sa vie, la sculptrice Clara Westhoff (qu’il épousera en 1901 et abandonnera avec sa fille Ruth une année plus tard ), la peintre Paula Becker, la princesse Marie de la Tour et Taxis qui deviendra son mécène et l’hébergera à Duino (de 1910 à 1920), Benvenuta (la musicienne Maria von Hattingberg avec laquelle il entretiendra une correspondance et aura une liaison), la peintre Lou Albert-Lasard (de 1914 à 1916), Merline (Baladine Klossowska, la mère de Balthus, de 1919 à sa mort survenue en 1926).

Quelques unes des femmes qui ont comptées pour lui    

   Pour illustrer cet « amour de loin », on lira avec profit la nombreuse correspondance qu’il a échangé durant toute sa vie avec ces femmes :

    « Les êtres qui s’aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l’abri des risques médiocres qui ont fait s’effilocher, s’effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l’un pour l’autre et d’attendre l’un de l’autre l’illimité, aucun des deux ne peut léser l’autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l’un pour l’autre de l’espace, de l’étendue, de la liberté […]. »  Lettre à Elisabeth Schenk.

   « Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c’est de nous attacher l’un à l’autre, même pour un instant. S’il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n’est pas en m’épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste ? Et comme est-ce que je vous laisse- ? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir. »  Lettres à une amie vénitienne (Mimi Romanelli)


La Belle circassienne de la dernière heure

imet Eloui Bey, la Belle circassienne.png

     La légende veut que c’est en cueillant des roses pour la jeune, belle et riche égyptienne de vingt trois ans,  Nimet Eloui Bey, qu’il avait rencontré à l’hôtel Savoy de Lausanne à l’automne 1926 qu’il se serait écorché le doigt sur une épine et aurait contracté à cette occasion un empoisonnement du sang qui l’aurait mené à la mort quelques semaines plus tard. La coïncidence est trop belle car dans cet événement, la rose-fleur apparaît dans toute sa contradiction « rilkéenne » : symbole de beauté et de pureté, elle est en même temps symbole de mort. Dans le poème « Les connaître est mourir », c’est sous la forme d’un sourire-fleur qu’elle se manifeste et apporte la mort. Dans l’épitaphe prémonitoire de l’église de Rarogne, la rose est devenue un sommeil, un sommeil de personne, c’est-à-dire comme le souligne le professeur Christoph Kœnig, le sommeil d’une « personne éteinte ».

°°°

Gravure de Gérard de Palézieux, Les Roses, Gonin 1989.jpg

Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose
armée ?
Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je
enlevés
qui ne la craignent point ?
Au contraire, d’été en automne, vous blessez les soins
qu’on vous donne.

Rilke, poèmes écrits en français

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Nimet Eloui Bey et Nefertiti (bas-relief d’Amara)

      Autre coïncidence troublante, celle qui relie Nimet Eloui Bey, la jeune égyptienne a qui était destinée les roses mortelles qui auraient entraîné la mort du poète et qui seront déposées après sa mort sur son cercueil puis sur sa tombe, et le texte ancien  à l’origine du poème « Les connaître est mourir » qui est placé en exergue : 

Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
vers 2000 av.J.-C.

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.35.03.pngillustration d’Emile Prisse d’Avennes

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   Aucune note informative sur les rapports qui pouvaient exister entre le poème et ce papyrus ne figurant dans le recueil édité par Fata Morgana, la curiosité s’est emparée de moi et j’ai aussitôt entamé des recherches sur les origines de ce papyrus et sur son contenu.  J’ai ainsi appris qu’il formait à l’origine un imposant rouleau de 7 m de long parfaitement conservé et que son texte était écrit en hiératique*. Son découvreur était un égyptologue Emile Prisse d’Avennes, qui l’avait acheté au Caire à un fellah vers 1941-1842. Il était considéré comme le texte le plus ancien qui nous soit parvenu. Ramené en France en mai 1844 et offert à la Bibliothèque royale (aujourd’hui BNF), il avait été découpé selon le souhait du donateur en 12 sections de différentes longueurs et avait attiré par la richesse de son contenu l’intérêt des égyptologues du monde entier qui s’attacheront dans les années qui suivront à le traduire. 

* version cursive et simplifiée de l’écriture hiéroglyphique

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écriture hiératique : Premières lignes de l’Enseignement de Ptah-hotep du Papyrus Prisse

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.39.09.pngPapyrus Prisse : document Bibliothèque de France

    Son ancienneté (1.800 ans avant J.-C.) en fait l’un des plus anciens manuscrits découvert à ce jour d’où son appellation de « plus vieux livre du monde ». c’est un livre de sagesse dans lequel un vizir vieillissant du nom de Ptah-hotep  (« Ptah est en paix » ) prodigue des conseils à son fils appelé à lui succéder. Si le sens général du texte est bien compris, les nombreux traducteurs qui s’y sont intéressés jusqu’à aujourd’hui aboutissent à des divergences parfois importantes au niveau du détail. Les parties du texte qui nous intéresse et qui auraient pu influencer Rilke pour la rédaction de son poème sont les quatre maximes (sur un total de 45) qui ont trait à la femme et en particulier la maxime 17 qui fait clairement référence au thème de la mort traité par le poème. Rilke a écrit son poème à Paris en 1914. Le papyrus a été amené à Paris en mai 1844 et entre cette date et la date de réalisation du poème, il s’est écoulé 70 années au cours desquelles, j’ai pu établir que cinq tentatives de traductions avaient été tentées :

Dr. J. Heath (1856, traduction fantaisiste), François Chabas (« Le plus ancien livre du monde », 1858), Franz Joseph Lauth (en latin, 1869), Philippe Virey (Études sur le papyrus Prisse, Le livre de Kaqimna et les leçons de Ptah-Hotep, 1887), Gustave Jéquier (le Papyrus Prisse et ses variantes, 1911).

   La traduction la plus tardive et la plus proche de la date de rédaction de son poème par Rilke est donc celle réalisée en 1911 par l’éminent archéologue et égyptologue suisse Gustave Jéquier dans son ouvrage le Papyrus Prisse et ses variantes (édit. P. Geuthner). Je n’ai malheureusement pas encore pu accéder à cette traduction et en particulier celle de la maxime 17 qui aurait pu éveiller l’intérêt du poète autrichien. C’est donc d’autres variantes de traductions que je présente ci-après, celle, ancienne, d’un traducteur inconnu et celle, récente, d’un égyptologue français, Bernard Mathieu (2013). 


Du danger de la séduction (maxime 17)

Variante 1 (traducteur inconnu)

Nefu and Khenetemsetju 2
Si tu désires faire durer l’amitié,
dans une demeure où tu as tes entrées,
comme maître, comme frère ou comme ami,
ou en tout lieu où tu as tes entrées,
garde-toi de t’approcher des femmes.
Ce n’est pas bon là où le fait se produit.
La vue n’est jamais assez aiguisée lorsqu’elle les repère.
Des milliers d’hommes se sont détournés de ce qui leur est profitable.
Un court instant de plaisir, semblable à un rêve,
et le mort t’atteindra pour les avoirs connues.

C’est une mauvaise maxime que : «lance un trait contre l’adversaire» ;
quand on s’apprête à agir ainsi, que le cœur écarte cette intention.
Quant à celui qui échoue continuellement en les convoitant,
aucun de ses dessins ne réussira.

Variante 2 (B. Mathieu, CNRS, 2013) :
°°°
img10710
Si tu désires faire durer l’amitié,
à l’intérieur d’une maison que tu fréquentes
en qualité de maître, frère ou ami,
à quelque endroit où tu aies accès,
garde-toi d’approcher des femmes :
rien d’heureux ne peut résulter de leur commerce.
On perd la lucidité à les observer :
une foule d’hommes sont ainsi écartés * de leur intérêt.
Un bref instant, comparable à un rêve,
on gagne la mort à vouloir à le connaître.
C’est une vile maxime que “Tire l’Adversaire !” *,
on évitera de l’appliquer quand la conscience y répugne ;
celui qui échappe à la convoitise en ce domaine,
n’obtient-il pas le succès en toute entreprise 
°°°
***
*  « écarté » comme les vantaux d’une porte
* le verbe égyptien signifie à la fois « harponner, transpercer (d’une flèche) » et « éjaculer (voir le français argotique « tirer (un coup) » qui possède également ce sens).
***
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Nico (Egyptos.Net,  c’est ICI )
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Bernard Mathieu (CNRS,  c’est ICI )

Nefertiti-corps-LouvreNéfertiti – Musée du Louvre

     Ces deux traductions sont éloquentes, elles font clairement allusion au danger mortel que les hommes courent à fréquenter certaines femmes, en l’occurrence les femmes des hommes avec lesquels ils entretiennent des relations privilégiées ou particulières : relations de vassalité, familiales ou d’amitié…

    Certes, Rilke, dans son poème ne fait pas référence à ce type de situations adultérines. En tant que poète idéaliste en quête d’absolu, les femmes auxquelles il fait allusion ne peuvent être que magnifiées et inaccessibles (« elles passent très haut dans le ciel […] au dessus des sommets »), sortant de l’ordinaire, et mystérieuses parce que différentesAh ! les étrangères ! »), De leur hauteur, ce ne sont pas des flux de lumière qu’elles projettent sur les vallées désertes aux bras ouverts vides de leur absence mais une douce et envahissante obscurité nocturne qu’elles versent tel un fluide apaisant (« et versent de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée déserte de ses bras ».

    Leur lever et leur départ secouent violemment la vallée à la façon d’une bourrasque qui froisse les feuilles d’un arbre (« Le vent de leur lever froisse les feuilles de son corps »). Elles ont disparues mais il ne reste plus à l’homme qui les désiraient, plus secoué encore que le paysage, qu’à errer et se taire, plein du souvenir des angoisses vécues dont il ne peut se délivrer que par la mort (« et les terreurs franchies jouent en lui comme en de troublantes cages ». Prend alors tout son sens, le vers premier : « Les connaître est mourir ».

     Faut-il voir dans ces entités féminines qui passent loin au-dessus des sommets du cœur en déversant sur la Terre l’eau ténébreuse et suave de la nuit l’image de la déesse égyptienne Nout, déesse du ciel et de la nuit, garante de l’ordre cosmique dont le corps se déploie, comme on peut le voir sur les sarcophages égyptiens, au-dessus de la Terre pour la protéger. Son rire est le tonnerre et ses larmes la pluie. Les extrémités de ses quatre membres, à l’endroit où ils touchent la Terre forment les quatre points cardinaux. Le soir, sa bouche avale le soleil qui va traverser son corps durant la nuit et qu’elle fait renaître au matin en l’expulsant par son vagin. De la même manière, les étoiles traversent son corps pendant le jour.  À ce titre, Nout incarne la mort et la résurrection et est maîtresse de la mort et de la vie.

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déesse Atoun.pngDétail du papyrus de Nespakashouty – Musée du Louvre
La déesse-Ciel Nout s’étire comme une voûte au-dessus de son frère époux, le dieu-Terre Geb. Dans l’espace les séparant navigue la barque solaire. 


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Voici une traduction plus récente de Yves Battistini dans le Le Cycle des Amies,  éd. Michel Chandeigne,

À une aimée

Un spasme étreint mon cœur dans ma poitrine,
Car si je te regarde un instant, je ne puis plus parler,
mais d’abord ma langue est brisée, voici qu’un feu
subtil soudain, a couru en frissons sous ma peau.
Mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement
tournoie dans mes oreilles.
Une sueur glacée couvre mon corps, et je tremble
toute entière possédée, et je suis
plus verte que l’herbe. D’une morte j’ai presque l’apparence

Mais il faut tout risquer…


 Et une autre traduction de Pascal Charvet, Ode à une Aimée, qui date de 1991

Il m’apparaît l’égal des dieux
cet homme qui face à toi
est assis, et proche, t’écoute
parler doucement

et rire, désirable, ce qui certes
dans ma poitrine a ébranlé mon coeur;
dès que je te vois un instant, plus aucun son
ne me vient,

mais ma langue se brise, un feu léger
aussitôt court dans ma chair
avec mes yeux je ne vois rien, mes oreilles
résonnent,

sur moi une sueur se répand, un tremblement
m’envahi, je suis plus verte
que l’herbe, et peu éloignée de la mort
je m’apparais à moi-même.

Mais il faut tout oser, puisque…


      Et pour vous mettre dans l’ambiance, je n’ai pu m’empêcher pour clore cet article d’ajouter la magnifique chanson O Erotas (erotas signifie amour en grec), inspirée de la poésie du poète grec bien nommé Odysseus Elytis et magistralement interprétée comme d’habitude par Angelique Ionatos.

Érotas

Odysseus Elytis

Éros
l’archipel
et la proue de l’écume
et les mouettes de leurs rêves
Hissé sur le plus haut mat
le marin fait flotter un chant
Éros
son chant
et les horizons de ses voyages
et l’écho de sa nostalgie
sur le rocher le plus mouillé la fiancée
attend un bateau

Éros
son bateau
Et la douce nonchalance de son vent d’été
et le grand foc de son espoir
sur la plus légère ondulation une île se berce
le retour.

II

Les eaux joueuses
les traversées ombreuses
disent l’aube avec ses baisers
qui commence
horizon –

Et la sauvage colombe
fait vibrer un son dans sa caverne
bleu éveil dans le puits
du jour
soleil –

Le noroît offre la voile
à la mer
caresses de chevelure
pour ses rêves insouciants
rosée –

Vague dans la lumière
à nouveau donne renaissance aux yeux
Là où la vie cingle vers le large
Vie
vu du lointain –

III

La Mer fait glisser ses baisers sur le sable caressé – Éros
la mouette offre à l’horizon
sa liberté bleue
Viennent les vagues écumantes
questionnant sans trêve l’oreille des coquillages

Qui a pris la jeune fille blonde et bronzée ?
la brise de la mer avec son souffle transparent
fait pencher la voile du rêve
Tout au loin
Éros murmure sa promesse – Mer qui glisse.

Poème d’Odysseus Elytis emprunté au site Esprits nomades et dont la traduction française a été adaptée par son auteur, site indispensable pour tous les amoureux de la poésie et que je vous recommande chaudement, c’est  ICI.


Ego dominus tuus


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Odilon Redon – Dante et Béatrice, 1914

Je suis ton maître…

     « Après que furent passées neuf années juste depuis la première apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd’hui récompensée dans l’autre vie, elle me salua si gracieusement qu’il me sembla avoir atteint l’extrémité de la Béatitude. L’heure où m’arriva ce doux salut était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c’était la première fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d’une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la foule.

Vide cor meum (Lis dans mon cœur) est une chanson du compositeur irlandais Patrick Cassidy créée en 2001 inspirée par la Vita Nuova de Dante et plus précisément du sonnet « A ciascun’alma pressa » dans le chapitre 3 –  Interprété ici par le Chœur Libera.

      Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m’apparut une vision merveilleuse.
    Il me semblait voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d’un personnage inquiétant pour qui le regardait ; et il montrait lui-même une joie extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu’une partie, où je distinguais seulement : « Ego dominus tuus. » Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue, sauf quelle était légèrement recouverte d’un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c’était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d’avant. Et il me semblait qu’il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu’il me disait: « Vide cor tuum. » Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu’il réveillait celle qui dormait, et il s’y prenait de telle manière qu’il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu’elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères ; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu’il s’en allait avec elle vers le ciel. »

Dante Aligheri, Vita Nuova, sonnet « A ciascun’alma pressa », chap.3.


« Deirdre of Sorrows » ou la malédiction d’être trop belle…


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      Deirdre ou Derdriu, dont le nom signifie « Douleur », est une jeune fille à la beauté tragique de la mythologie irlandaise. Sa légende appartient au Cycle d’Ulster, elle est décrite dans le récit en prose Longes mac nUislenn (l’Exil des fils d’Usnech).

    Fille du barde Fedelmid, qui vit à la cour du roi Conchobar Mac Nessa, sa naissance a été entourée de faits étranges. Lors d’un festin, tous les guerriers ont entendu un cri déchirant qui les a fait se précipiter en armes : c’était le bébé encore dans le ventre de sa mère qui l’avait poussé. Le druide Cathbad prophétise l’arrivée d’une adorable fillette dont l’éclatante beauté provoquera des flots de sang. Tous veulent alors tuer l’enfant mais le roi Conchobar s’y oppose car il compte l’épouser quand elle aura grandi. Devenue aussi belle que le druide Cathbad l’avait annoncé, sa préférence va se porter sur le beau Noise, le neveu du roi. sachant qu’elle est promise à son oncle, celui-ci repousse d’abord ses avances mais la belle lui jette alors un sort (geis) qui l’oblige à l’enlever. Aidé de ses deux frères, Noise s’enfuit avec sa belle au royaume d’Alba (ancien nom celtique de l’Ecosse). Ils vivent de la chasse, à l’écart dans une forêt puis se placent sous la protection du roi du pays. L’intendant du royaume remarque la beauté de Deirdre et son roi le charge de lui faire la cour en secret, en son nom. Deirdre se plaît au jeu jusqu’à ce qu’elle découvre que le roi va faire assassiner son époux. Nouvelle fuite, nouvelle errance.

      Entretemps, le roi Conchobar a envoyé Fergus à la recherche de Deirdre, Noise et ses frères, mais leur roman d’amour a ému le cœur de beaucoup d’Irlandais. Seuls la ruse et le pouvoir magique du druide Cathbad va lui permettre de triompher. il parvient à faire revenir les exilés sous la promesse du pardon du roi mais c’est un piège. Le roi rompt sa promesse, fait tuer Noise et ses frères et jouit de sa promise, pendant un an. Au bout de cette année, il la donne au bourreau de Noise, Eogan Duntracht. C’en est trop pour Deirdre, et elle se jette dans le vide alors que le char l’emmene auprès de son nouveau mari.

     Un pin poussa sur chacune des tombes de Noise et de Deirdre et les deux arbres finirent par s’entremêler pour n’en former qu’un.

Crédit Wikipedia


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Patrick Cassidy – Deirdre of the Sorrows, 1998 – 45 mn

Détail des morceaux joués. si vous cliquez sur l’en-tête, vous êtes renvoyés sur le site YouTube original.

00:00 1 – Cía Deilm Dremun Derdrethar (What Is That Violent Noise That Resounds – Quel est ce bruit violent qui résonne ?)
07:13 2 – A Dherdriu, Maindéra Mar (O Deirdre, You Will Destroy Much – Oh Deirdre, tu vas semer la désolation !)
13:10 3 – Noísi Mac Uisnig (Naoise Son of Uisnech, Noise, fils d’Uisnecht)
19:27 4 – Loingas Mac n-Uisnich (The Exile of the Sons of Uisnech – L’exil des fils d’Uisnecht)
25:01 5 – Forruích Frinn Fergus Find (Against Us Transgressed Fair Fergus – Contre nous a trahi Fergus)
30:39 6 – Ná Bris Andiu Mo Chride (Do Not Break This Day, My Heart – Ne brise pas ce jour mon cœur)
34:34 7 – Aided Mac nUislenn ocus Derdrenn (The Violent Death of the Sons of Uisnech and of Deirdre – La mort violente des fils d’Uisnecht)
39:19 8 – Dr. John Hart, Bishop of Achonry Dr. John Art, Evêque d’Achorny
42:49 9 – Kitty Magennis
45:52 10 – Brian Maguire
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Narcisse – Regards croisés : I) le mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur son reflet dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental présenté de manière ambigu et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique à l’origine un amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités est celui de la mythologie qui nous l’a fait découvrir à partir du mythe grec de Narcisse. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


   I – Le mythe de Narcisse

     Le tableau que Le Caravage a peint vers 1595 fait référence au Narcisse de la mythologie grecque, ce jeune chasseur tombé amoureux de sa propre image en se contemplant dans un ruisseau et qui en était mort de désespoir. L’analyse et la compréhension du mythe grec sont rendus compliqués par le fait qu’il existe plusieurs versions de ce mythe bien que la plus connue soit celle présentée par le poète latin Ovide au tout début du Ier siècle dans le livre III de ses Métamorphoses. Dans cette version, Narcisse est présenté comme un jeune homme de grande beauté assorti d’un naturel fier et introverti qui  faisait tourner les têtes de nombreux garçons et filles mais qui les repoussait systématiquement. Jusque là, rien de moralement répréhensible, sauf si l’on se place dans le contexte de l’antiquité grecque où le célibat était fortement blâmé pour des raisons liées à la structure sociale et familiale du patriarcat, au désir de perpétuation de la race et du culte des ancêtres. C’est ainsi qu’à Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. La volubile nymphe Echo qui avait été privée de sa voix par la déesse Hera pour avoir aidé Zeus à commettre ses infidélités et condamnée de surcroît à répéter la dernière parole qui lui avait été adressée (de là vient l’origine de notre écho) tomba follement amoureuse de Narcisse mais elle aussi fut repoussée et elle sombra dans le désespoir.  Dans la version d’Ovide, ce n’est pourtant pas elle qui lança une malédiction sur Narcisse, mais un garçon dédaigné qui s’écria, en levant les bras au ciel : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! ». Il fut entendu par Némésis, la cruelle et implacable déesse qui personnifie la vengeance divine à qui revenait la charge de punir toute démesure, comme par exemple l’excès de bonheur chez un mortel ou l’orgueil des puissants. C’est par l’intermédiaire d’une source pure et limpide, « aux ondes brillantes et argentées » que nul homme ou bêtes n’avaient souillés que la punition divine va s’exercer, Narcisse, épuisé par une partie de chasse se penche vers la source pour étancher sa soif et alors qu’il boit est soudainement médusé en découvrant sur la surface mouvante de l’eau un visage. Il s’éprend de son propre reflet dont il tente désespérément de saisir l’image. Finissant par prendre conscience que c’est lui-même qu’il aime et que sa folie sera inguérissable, il va dépérir peu à peu et tout à la fois se dissoudre et se consumer, pleuré par Écho et les Nymphes. Aux enfers, il sera toujours victime de son obsession et poursuivra la quête de son visage dans les eaux noirs du Styx. Les Naïades et les Dryades à sa recherche sur les rives du ruisseau ne retrouveront en lieu et place de son cadavre qu’une simple fleur, la narcisse, en laquelle il a été métamorphosé et qui porte depuis son nom.

     À ce stade, il m’a semblé nécessaire de présenter le beau texte d’Ovide tiré des Métamorphoses en soulignant en couleur les thèmes de l’eau (en bleu) et du soleil et de la chaleur (en carmin) en référence aux analyses qui suivront.

Enki sigle


Métamorphose de Narcisse, Ovide (3, 413-510)

Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2006. (source Bibliotheca Classica Selecta).

Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source,
et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon,
ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige.
Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau !
Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume,
et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.
Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :
elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre,
il contemple d’un oeil insatiable cette beauté trompeuse
et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement,
il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit :
« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ?
Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants.
Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles,
que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ?
Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît
je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant.
Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer
ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ;
un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte :
car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides,
chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut.
Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants.
Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ?
Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté
ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé !
Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir,
et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens,
à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes
quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes
et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres,
tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles !
Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.
Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ?
L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Voeu inattendu
de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime.
Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste,
la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.
Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ;
maintenant unis à deux par le coeur, nous mourrons d’un seul souffle. »
Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image,
troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine
la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria :
« Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !,
qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;
ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre,
ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants
se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres.
Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse,
il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde
se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin
se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour,
il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché.
Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus.
Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit
en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas »,
elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ;
et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut :
« Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses soeurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :
le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent
une fleur au coeur couleur de safran, entourée de pétales blancs

Ovide, Les Métamorphoses


Iconographie

 

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Œuvres présentées par ordre chronologique

Narcisse – Fresque à Pompei.
Narcisse – Othea’s Epistle (Queen’s Manuscript), XVe siècle.
représentant Narcisse, vers 1500 (Google Art Project)
Nicolas Poussin – Echo et Narcisse, vers 1629-1630
Nicolas Bernard Lépicié – Narcisse changé en fleur, 1771
Gustave Courtois – Narcisse, 1872  (la signature Henner est erronée)
Marco Antonio Franceschini – Narcisse, 1820. gravure de Friedrich John
Le beau Narcisse – illustration humoristique du Charivari, septembre 1842
Gyula Benczur -Narcisse, 1881
John William Waterhouse – Echo et Narcisse, 1903
Salvatore Dali – La Métamorphose de Narcisse, 1934
Giovanni Dall’Orto – Narciso confuso, 2010