la mort du loup – Alfred de Vigny


1311309-Alfred_de_Vigny_les_Destinées-1.jpgLa mort de loup d’Alfred de Vigny – Lithographie d’André Dubois

« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse […]
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
puis après, comme moi, souffre et meurt sans parler »

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées,
cf Lagarde et Michard, tome 5


Stoïcisme tragique

Capture d’écran 2019-10-24 à 08.34.29.png

    Un poème dont j’avais, adolescent, appris par cœur un extrait… Souvenir ému des années de lycée et des six volumes du célèbre manuel de biographies d’auteurs et de textes littéraires français écrits par André Lagarde et Laurent Michard  et publié par les éditions Bordas qui m’avait fait découvrir ainsi qu’à des millions d’adolescents les trésors de la littérature française (20 millions d’exemplaires ont été tirés !). Je les conserve en bonne place dans ma bibliothèque et leur voue une dévotion comme à des reliques…

Parmi les nombreux audios de ce poème, j’ai choisi celui énoncé par le talentueux
acteur et conteur canadien Gilles Claude Thériault qui nous a quitté récemment.


La mort du loup

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. «

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées.


L’univers… Thèmes et citations – I) Introduction


galaxie_9db5e28d6efd87430cf4a4ea05b305fdefdf9efc.jpg

Pause then : and for a moment here respire…
Where am I ?
Where is earth ?
Nay, where art thou.
O Sun ? …
On Nature’s Alpes I stand
And see a thousand firmaments beneath !

Edward Young. Nights, IX.

      Lorsque l’homme prend la peine de se libérer de l’emprise qu’exerce sur ses pensées les contraintes de la vie quotidienne et se tourne vers l‘espace infini du cosmos, il est le plus souvent sujet au vertige. Je ne parle pas de la réflexion purement théorique que l’on peut mener de chez soi et qui fait suite à la vision d’une belle image ou à la lecture d’un livre mais du sentiment que l’on a de grandes chances d’éprouver à la façon du poète romantique anglais ci-dessus cité Edward Young lorsque l’on se retrouve en pleine nature, dans la fraîcheur de la nuit, et qu’on lève les yeux vers l’incandescence lointaine de la voûte étoilée. C’est ce sentiment de vertige que j’ai souvent ressenti dans ma jeunesse en montagne lorsqu’à la veille de la course nous contemplions le ciel nocturne lors de nos marches d’approche dans un profond silence tout juste brisé par le chuintement si caractéristique des cristaux de neige que nos pas brisaient ou bien, beaucoup plus tard, lorsque toute la famille roulait en fin de nuit sur des routes sinueuses pour atteindre le sommet d’une montagne juste avant l’orée du jour afin que les enfants à demi endormis puissent contempler la magie de la levée de l’astre solaire.

Capture d’écran 2019-05-03 à 00.17.16.png

      Comment d’autre part ne pas être déstabilisé lorsque l’on pense aux milliards de mondes dont le nôtre ne constitue qu’une particule infime qui s’éloignent les uns des autres dans une fuite éperdue à une vitesse supérieure de celle de la lumière. Ce sentiment déstabilisant que nous appelons vertige naît de la confrontation brutale entre l’insignifiance apparente de notre condition humaine et le caractère démesuré et infini de l’univers. Cette confrontation est violente car elle prend la forme d’une révélation qui nous bouleverse et nous met en état de sidération. Il n’est pas anodin que ce terme, issu du latin sidus, astre, était autrefois un terme médical qui s’appliquait comme l’indique le Littré à « l’état d’anéantissement subit […] qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. »

      Voici quelques citations de grands hommes en relation avec ce sentiment.


«  J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet
objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom,
mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »
                                        Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)


« O Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque, seul et pensif, aussi calme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée. » 
                                       Camille Flammarion

« Quand, le jour, le zénith et le lointain
S’écoulent, bleus, dans l’infini,
Quand, la nuit, le poids écrasant des astres
Clôt la voûte céleste
Au vert, à la multitude des couleurs, 
Un cœur pur puise sa force.
Et aussi bien le haut que le bas
Enrichissent le noble esprit. »
                              Goethe, <« Génie planant », cité par Pierre Hadot.


« Le ciel, les nuages, les étoiles, les « soirs du monde », comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dis sur l’appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l’impression de me plonger dans l’immensité étoilée.» 
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.


Des flottes de Soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment…
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises
Ou triomphes du Noir le plus noir.
                                     Victor Hugo, A la fenêtre pendant la nuit


Car enfin, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
Un néant à l’égard de l’infini,
un tout à l’égard du néant,
un milieu entre rien et tout
                                    Blaise Pascal


Wenceslas_Hollar_-_Chaos_(State_1).jpg

Wenceslas Hollar – Le Chaos initial.

« Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. À son tour, Gaïa engendra d’abord son égal en grandeur, le Ciel étoilé qui devait la couvrir de sa voûte étoilée et servir de demeure éternelle aux Dieux bienheureux. Puis elle engendra les hautes Montagnes, retraites des divines nymphes cachées dans leurs vallées heureuses. Sans l’aide d’Amour, elle produisit la Mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent. »

Hesiode, Théogonie

Le leg invisible du passé.

     Une réflexion sur les rapports complexes et variés qu’entretient l’homme moderne avec l’Univers ne peut faire l’économie d’une analyse des formes anciennes par lesquelles sont passées ces relations et en particulier des cosmogonies véhiculées par les mythologies et légendes propres aux différentes cultures.  Il ne s’agit pas là de décrire le détail de ces différentes mythologies mais de comprendre l’esprit qui a prévalu à leur établissement chez les hommes de l’orée des civilisations. À mon sens, la présentation la plus claire à ce sujet est celle qu’a établi le chercheur Georges Gusdorf en 1953 dans le premier chapitre de son essai Mythe et métaphysique qui traite de « la conscience mythique comme structure de l’Être dans le monde« . Comprendre les mythes pour ce chercheur nécessite de se replacer dans les conditions premières qui ont accompagné l’éveil chez l’homme de la conscience, c’est-à-dire au cours de la longue période au qui a accompagné le processus d’humanisation. L’auteur insiste sur le fait qu’il n’y avait pas à ce moment, comme c’est le cas chez l’homme moderne, deux manières d’appréhender le monde, l’une « réelle et objective » et l’autre « mythique et subjective ».  Cette différenciation est apparue beaucoup plus tard. Les événements retranscrits par les mythes qui nous apparaissent aujourd’hui comme des récits fabuleux rendaient compte pour les hommes anciens de la réalité pure, telle qu’ils la ressentaient et la vivaient. Plus qu’une histoire élaborée par la conscience, une théorie ou une doctrine, le mythe apparait pour reprendre les termes même de Gusdorf, comme « une saisie spontanée des choses, des êtres et de soi, conduites et attitudes, insertion de l’homme dans la réalité. » et, pour bien nous faire comprendre le phénomène, il cite l’exemple du Canaque qui, lorsqu’il désire un objet, dit : « cet objet me tire » de la même manière que l’enfant qui vient de heurter une table dit « cette table m’a fait mal ». Pour asseoir son propos, Gusdorf cite l’anthropologue missionnaire Maurice Leenhardt : « le mythe est senti et vécu avant d’être intelligé et formulé. Il est la la parole, la figure, le geste, qui circonscrit l’événement au cœur de l’homme, émotif comme un enfant, avant que d’être fixé »; ce faisant le mythe était vécu comme une forme de communion avec le monde. Pour les premiers hommes, les éléments qui constituaient la nature leurs apparaissaient comme des entités vivantes du même type que leur nature propre et le monde constituait une totalité dans laquelle ils se sentaient totalement intégrés dans une unité ontologique. Les croyances qui ont précédé l’élaboration des mythes avaient les formes utilisées spontanément par la mentalité primitive pour « adhérer » au monde et reconstituer ainsi l’unité perdue, conséquence de l’humanisation. Ce n’est que beaucoup plus tard sous l’influence des connaissances et des techniques qu’est apparu dans l’esprit de l’homme le phénomène de dissociation du monde : « L’homme moderne évolué est l’héritier d’une longue tradition qui a désintégré pour connaître ». Un autre ethnologue, Max Müller, a décrit ces phénomènes de dissociation puis de restructuration qui ont façonné les mythes à partir du ressenti initial et de l’émotion qui l’accompagnait  : « on a souvent eu grand tord de le regarder (le mythe) comme un système, un ensemble ordonné, organisé, construit de toutes pièces sur un plan préconçu, alors qu’il n’est qu’un concours d’atomes, un agrégat de concepts qui s’étaient choqués en tout sens avant de cristalliser sous une forme quelque peu harmonique ». Ainsi, le mythe, forme abâtardie par le temps d’une croyance originelle de fusion avec le monde, ne doit pas être pris à la lettre et il faut s’attacher à découvrir les pulsions et les croyances originelles qui ont été à l’origine de sa formation. C’est ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants en tentant d’extraire, pour reprendre les termes de Max Müller, les concepts originels de l’agrégat fabulatoire dans lequel ils sont enfouis. Nous illustrerons notre propos par des citations d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes et de scientifiques sur le thème de l’Univers.

Enki sigle


Textes improbables et admirables : Les oiseaux de Bruno Schulz


Bruno Schulz (1892-1942)

     « Dans tout ce que je vis cette nuit-là à travers mes paupières closes, je n’ai jamais pu depuis, malgré maintes questions posées à ma mère, discerner la part du réel de celle que m’avait forgée mon imagination »

Bruno Schulz (1892-1942)

      Il y a des endroits dans le monde et des périodes de l’histoire où le chaos règne en maître ; Je ne parle pas de ces chaos passagers qui accompagnent les mutations des nations et des sociétés et qui peuvent être tout à la fois violents et joyeux parce qu’ils sont portés par l’espérance et le désir d’un monde meilleur. Non, je parle de ces chaos apocalyptiques absolus de fin du monde qui plongent les êtres dans les trous noirs de l’absurdité et la folie et rendent vaine toute espérance.

     Bruno Schulz a vécu et terminé tragiquement sa vie dans l’un de ces mondes. C’était déjà une mauvaise idée de naître à Drohobytch, cette petite ville de Galicie, région située aux confins de l’Europe orientale que se disputaient la Pologne et les Empires centraux, mais encore plus, à cette époque troublée, de naître dans une famille juive. En 1911, alors âgé de 19 ans cet étudiant en architecture et en peinture assiste de sa fenêtre, à la répression sanglante menée par les sbires de l’Autriche-Hongrie contre les émeutiers suite au truquage des élections. C’est à ce moment qu’il décidera de devenir écrivain sans abandonner la pratique du dessin dans laquelle il faisait preuve de beaucoup de talent. Quelques années plus tard, à l’issue de la première guerre mondiale, Drohobytch redevient la polonaise qu’elle avait anciennement été mais pour peu de temps car après l’invasion nazie de la Pologne, une partie de ce pays, dont la Galicie est annexée par l’URSS et rattachée à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Occupée par les troupes allemandes après le déclenchement de la guerre contre l’Union soviétique, celles-ci y installent un ghetto et engagent l’extermination méthodique des 15.000 juifs, habitants et réfugiés, qui se trouvent dans la ville. L’écrivain, dessinateur Bruno Schulz fera partie des suppliciés, tué d’une balle dans la tête le jeudi 19 novembre 1942 à la veille d’une tentative d’évasion par un officier SS jaloux d’un autre officier qui aimait les arts et qui protégeait l’écrivain-dessinateur bien qu’il en ait fait son esclave artiste. En août 1944, à la libération de la ville par l’armée rouge, seuls 400 survivants sortiront de leur cachette. Le dernier roman au nom évocateur Le Messie que Schulz avait écrit avant son enfermement dans le ghetto ne sera jamais retrouvé.

     Bruno Schutz  était un être tourmenté et dépressif, un marginal écorché vif en proie à des obsessions qui transparaissent dans ses écrits et ses dessins. Le thème  sado-masochiste de la femme-maîtresse ou indifférente idolâtrée par des hommes serviles est récurent. De même, ses auto-portraits percutants qui le représentent sans complaisance.


Dans les méandres du cerveau de Bruno Schultz

    Durant la période qui a précédée le déclenchement de la seconde guerre mondiale, Bruno Schulz qui enseignait alors le dessin a publié deux cycles de nouvelles : Les Boutiques de cannelle (1934) et Le Sanatorium au croque-mort (1937). La nouvelle Les oiseaux qui suit est un texte magnifique mis en ligne par la revue belge « Bon à Tirer », traduit par Alain van Crugten. Il est l’un des 13 récits des Boutiques de cannelle dans lesquels Bruno Schulz peint dans un style descriptif expressionniste, fantaisiste et ironique, le monde mythifié de son enfance où se mêle le réel et l’imaginaire. Les Boutiques de Cannelles traduites du polonais par Thérèse Douchy, Georges Sidre, Georges Lisowski ont également été publiées chez  Denoël en 1976 et chez Gallimard en 1994.


Bruno_Schulz_-_Sklepy_cynamonowe_3.jpg

LES OISEAUX

     Vinrent les jours d’hiver, jaunes et pleins d’ennui. La terre roussie s’était couverte d’une nappe de neige trop courte, complètement usée et trouée. Elle n’était pas suffisante pour nombre de toits que l’on découvrait noirs ou rouillés, bardeaux et arcs cachant les espaces enfumés des greniers, ces cathédrales noires et carbonisées, hérissées de poutres, pannes et chevrons, qui sont les sombres poumons des bourrasques hivernales. Chaque aube dévoilait de nouvelles cheminées et conduits qui avaient grandi pendant la nuit, gonflées par le vent nocturne, les noirs tuyaux d’orgue du diable. Les ramoneurs ne pouvaient se débarrasser des corneilles, qui se posaient le soir comme des feuilles noires vivantes sur les branches des arbres devant l’église, puis s’élevaient de nouveau en battant de l’aile pour enfin s’y coller, chacune à sa propre place sur sa propre branche ; dès l’aube elles prenaient leur envol en grands essaims, en nuages de fumée, en gros flocons de suie ondulants et fantasques qui tachaient les rayons jaunâtres de l’aube de leur croassement cadencé. Dans le froid et l’ennui, les jours durcissaient comme des miches de pain de l’an passé. On les entamait avec des couteaux émoussés, sans appétit, dans une somnolence paresseuse.

       Mon père ne sortait plus de la maison. Il entretenait le feu dans les poêles, il étudiait la nature éternellement insondable du feu, il goûtait la saveur métallique et salée, l’odeur de fumée des flammes hivernales, la caresse fraîche des salamandres qui léchaient la suie brillante dans la gorge des cheminées. Ces jours-là, il exécutait avec zèle toutes sortes de réparations dans les parties supérieures de la chambre. On le voyait à toute heure du jour, juché au sommet d’une échelle, qui tripotait on ne savait quoi sous le plafond, aux chambranles des hautes fenêtres, aux poids et aux chaînes des lampes suspendues. Comme le faisaient les peintres, il se servait de son échelle comme d’énormes échasses et il se trouvait bien dans cette perspective aérienne, près du ciel peint, proche des arabesques et des oiseaux du plafond. Il se détachait de plus en plus de la vie pratique. Lorsque ma mère, qui avait du souci et de la peine de le voir dans cet état, tentait de l’amener à parler des affaires, du paiement de la prochaine échéance, il l’écoutait d’un air distrait mais empreint d’une inquiétude qui tiraillait son visage absent. Quelquefois, il l’interrompait soudain d’un geste qui la conjurait de se taire, puis il courait vers un coin de la pièce, collait l’oreille à une fente du plancher et écoutait en levant les index des deux mains pour signifier l’importance capitale de son investigation. À l’époque, nous ne voyions pas encore le réel fond triste de ces extravagances, le complexe désespéré qui mûrissait au plus profond de lui.

Capture d’écran 2019-04-13 à 12.07.25.png

    Ma mère n’avait sur lui aucune influence, en revanche il manifestait beaucoup d’attention et de respect à Adela. Le nettoyage de la chambre était pour lui un cérémonial important et grandiose, auquel il ne manquait jamais d’assister en témoin, suivant toutes les opérations d’Adela avec un mélange de frayeur et de frissons de volupté. Il attribuait à chacun de ses mouvements une mystérieuse signification symbolique. Quand elle passait le balai à long manche sur le plancher avec ses gestes jeunes et hardis, il n’en pouvait plus, cela dépassait ses forces : il en avait les larmes aux yeux, son visage tremblait d’un rire silencieux et tout son corps était agité du spasme voluptueux de l’orgasme. Sa sensibilité aux chatouillements était insensée : il suffisait qu’Adela agite vers lui un doigt en faisant mine de le chatouiller pour qu’il fuie, pris d’une panique folle, à travers toutes les pièces, claquant les portes derrière lui, et qu’il finisse, dans la dernière chambre, par tomber à plat ventre sur le lit en se tordant dans un rire convulsif provoqué par l’image intérieure d’un chatouillement auquel il ne pouvait résister. Grâce à cela, Adela avait sur mon père un pouvoir quasi illimité.

     C’est en ces temps-là que nous observâmes pour la première fois chez lui un intérêt passionné pour les animaux. Ce fut d’abord une passion de chasseur et d’artiste, les deux à la fois ; peut-être était-ce aussi la sympathie profonde, biologique d’une créature pour des formes de vies apparentées mais essentiellement différentes de la sienne, une expérimentation de registres de l’existence non encore explorés. Ce ne fut que dans une phase postérieure que cette affaire prit un tour bizarre et compliqué, profondément impur et contre nature, une de ces choses qu’il aurait mieux valu de ne pas exposer au grand jour.

       Cela commença quand il fit couver des œufs d’oiseaux.

    À grand frais et à grand peine, il fit venir des œufs fécondés de Hambourg, de Hollande, de stations zoologiques africaines, qu’il faisait couver par d’énormes poules belges. C’était pour moi aussi un processus extrêmement captivant que l’éclosion de ces oisillons, vraiment monstrueux par la forme et les couleurs. Il était impossible de s’imaginer que ces êtres difformes aux becs démesurés et fantastiques, s’ouvrant largement dès la naissance avec des sifflements goulus sortis du fond de la gorge, que ces petits reptiles malingres aux corps bossus et nus allaient devenir des paons, des faisans, des coqs de bruyère ou des condors. Ces nichées de dragons étaient placées dans des paniers, sur de la ouate ; ils tendaient au bout de leurs cous minces des têtes aveugles, aux yeux voilés de cataractes, et émettaient de leurs gorges muettes des caquètements inaudibles. Dans son tablier vert, mon père passait le long des étagères comme un jardinier parmi ses couches de cactus et il faisait sortir du néant ces vésicules aveugles palpitantes de vie, ces ventres infirmes qui ne percevaient le monde extérieur que sous la forme de nourriture, ces fouillis d’existence qui se traînaient à tâtons vers la lumière. Quelques semaines plus tard, lorsque ces bourgeons aveugles éclatèrent au grand jour, les nouveaux habitants emplirent les pièces de la maison de piaillements colorés, d’égosillements tremblotants. Ils se perchaient sur les tringles des rideaux, les corniches des armoires, ils nichaient dans le taillis, dans l’arabesque des branches d’étain des grands lustres.

      Lorsque mon père étudiait de gros manuels d’ornithologie et feuilletait des planches coloriées, il semblait que ces fantasmes emplumés s’envolaient entre les pages pour venir peupler la pièce de leur battement d’ailes bigarré, flocons de pourpre, lambeaux de saphir, de cuivre et d’argent. Pendant qu’il les nourrissait, ils formaient sur le sol une plate-bande ondulante, un tapis vivant qui, quand quelqu’un entrait par mégarde, se disloquait, s’éparpillait en fleurs mouvantes et voletantes pour finalement s’installer dans les hauteurs de la chambre.

web_california_condor_joe_ciardiello

     Je me souviens particulièrement d’un condor, un oiseau énorme au cou déplumé et à la tête ridée et couverte d’excroissances. C’était un ascète, un lama bouddhiste, d’une dignité impassible dans tout son comportement, conforme au cérémonial austère de sa noble race. Lorsqu’il se tenait en face de mon père, immobile, dans la posture monumentale des antiques divinités égyptiennes, l’œil masqué d’une taie blanchâtre qu’il tirait de côté par-dessus sa pupille afin de se cloîtrer totalement dans la contemplation de sa majestueuse solitude, il semblait être, avec son profil de pierre, le frère aîné de mon père. C’était exactement la même substance du corps, les tendons, la peau ridée et dure, le visage sec et osseux, les orbites profondes aux bords durcis comme de la corne. Même les mains noueuses de mon père, des mains longues et maigres aux ongles bombés étaient pareilles aux serres du condor. En le voyant ainsi endormi, je ne pouvais me défendre de l’impression d’avoir face à moi une momie, la momie desséchée et rapetissée de mon père. Je crois que ma mère aussi avait remarqué cette étrange ressemblance, bien que nous n’ayons jamais abordé le sujet ensemble. Chose caractéristique, le condor et mon père utilisaient le même pot de chambre.

     Non content de faire couver sans cesse de nouveaux exemplaires, mon père organisait dans les combles des noces de volatiles, il les appariait, il attachait des fiancées séduisantes et langoureuses dans les trous et fentes du grenier ; il parvint ainsi à faire du toit de bardeaux à deux pentes une véritable auberge pour la gent ailée, une arche de Noé qui attirait toutes sortes d’oiseaux venus de pays lointains. Longtemps encore après la liquidation de cet élevage, la tradition de visiter notre maison se perpétua dans le monde des oiseaux ; à l’époque des migrations de printemps s’abattaient sur notre toit des nuées de grues, de pélicans, de paons et autres volatiles divers.

DrGf9HIXcAA2cDi.jpg

     Après une courte période de gloire, cette entreprise connut cependant assez vite une tournure affligeante. Il était bientôt apparu indispensable que mon père s’installe dans les deux chambres mansardées qui, jusque là, avaient servi de débarras. Dès les premières lueurs de l’aube nous parvenaient de là-haut un tohu-bohu de cris d’oiseaux. Les mansardes, caisses de bois dont la résonance était amplifiée par l’espace sous le toit, retentissaient de bruits mêlés, battements d’ailes, piaillements, roucoulements amoureux et gloussements. C’est ainsi que nous perdîmes mon père de vue pendant quelques semaines. Il ne descendait que rarement dans l’appartement, et alors nous observions qu’il paraissait rapetisser, maigrir et se rabougrir. Parfois, oubliant où il était, il se levait brusquement de sa chaise, agitait les bras comme des ailes et émettait des piaillements prolongés, tandis que ses yeux se voilaient d’une taie brumeuse. Après quoi, un peu gêné, il se mettait à rire avec nous et il tentait de tourner l’incident à la blague.

     Un beau jour, à l’époque du grand nettoyage, Adela apparut inopinément dans le royaume de l’oiseleur. Elle resta plantée sur le seuil, épouvantée par la puanteur s’élevant des tas d’excréments qui couvraient le plancher, les tables et les meubles. Elle décida aussitôt d’ouvrir une fenêtre puis, à l’aide de son long balai, elle chassa toute la masse d’oiseaux en un tourbillon affolé. Un terrifiant nuage de plumes et d’ailes s’éleva au milieu des cris, tandis qu’Adela, telle une Ménade en furie, dissimulée derrière les moulinets de son thyrse, dansait la danse de la destruction. Mon père, pris de panique, agitait les bras comme des ailes pour tenter de s’élever dans l’air avec le reste des oiseaux. Le tourbillon ailé diminua, se réduisit peu à peu jusqu’à ce que finalement ne demeurèrent sur le champ de bataille qu’Adela, épuisée et haletante, et mon père, la mine chagrine et honteuse, prêt à accepter toutes les capitulations.

     Quelques instants plus tard, mon père descendit l’escalier de son domaine. C’était un homme brisé, un roi banni qui avait perdu son trône et sa couronne.

Copyright © Éditions L’Âge d’Homme, 2013
Copyright © Bon-A-Tirer, pour la diffusion en ligne

Traduit du polonais par Alain van Crugten


Articles et vidéos liés sur le Web


le cerveau reptilien


Capture d’écran 2019-04-12 à 23.58.07.png

Le cerveau reptilien

Elle marchait sur la plage,
le portable à l’oreille.
Elle ne voyait rien
de tout ce qui gravitait
autour d’elle,
ni le sable, ni la fuite des nuages,
ni le déferlement des vagues, 

ni moi…

Elle n’entendait rien
de tout ce qui bruissait
autour d’elle,
ni le souffle languissant du vent, 
ni le fracas des vagues,
ni moi, 
qui lui a dit 
quelque chose de gentil,
en passant.

C’était le grand reptile                                           
tapi au fond d’elle-même
qui dirigeait ses pas…
il a posé son regard froid 
sur moi…
et n’a pas jugé utile
de transmettre le message… 

Enki  –  Baie d’Audierne, 31 juillet 2011

drawing-crocodile-15.jpg


El sueño de la razón produce monstruos…


Goya (1746-1828) – autoportait, 1815.jpgFransisco de Goya (1746-1828) – autoportrait, 1815


Le sommeil de la raison produit des monstres …

Prado_-_Los_Caprichos_-_preparatory_drawing_-_No._43_-_El_sueño_de_la_razon_produce_monstruos.jpg

Los Caprichos (Les caprices), dessin préparatoire

    Los caprichos (Les Caprices, terme qui signifie dans ce cas « fantaisie ») est une série de 80 gravures satiriques de Goya dans laquelle il met en scène la société espagnole de la fin du XVIIIe siècle et en particulier la noblesse et le clergé. La série se compose de deux parties, la première apparaît comme une critique raisonnée de la société mais la seconde adopte une forme débridée mettant en scène des êtres monstrueux dans une vision fantastique. Cette série avait été inspirée à Goya par l’ouvrage écrit par l’écrivain espagnol Francisco de Quevedo (1580-1645),  » Suenos y discursos » (Songes et discours) dans lequel il racontait avoir rêver d’être en Enfer et avoir été en contact avec des démons et des pécheurs aux attributs d’animaux.

Ydioma_universal.jpg

Rêve 1er – Dessin préparatoire, 1797

Annotation sous l’image : « El autor soñando. Su intento solo es desterrar vulgaridades perjudiciales, y perpetuar con esta obra de caprichos, el testimonio solido de la verdad » (‘LAuteur rêvant. Son intention est seulement de dissiper les vulgarités préjudiciables et de continuer avec cette œuvre de caprices, le témoignage solide de la vérité .)

Francisco_José_de_Goya_y_Lucientes_-_The_sleep_of_reason_produces_monsters_(No._43),_from_Los_Caprichos_-_Google_Art_Project.jpg

El sueño de la razón produce monstruos – épreuve finale, 1799

      Cette estampe qui figure parmi celles les plus connues et dans laquelle Goya s’est représenté plongé dans le sommeil au milieu de ses outils de peintre épars et entouré d’une multitude de créatures inquiétantes crées par son imagination devait initialement servir de frontispice à la série Sueños (Songes) et porter le nom d’Ydioma universal (« Langage universel »). Le sommeil a pour effet de réduire l’action de la raison et l’imagination, par l’intermédiaire des cauchemars, ouvre la porte à l’action des puissances néfastes telles que la folie, la menace, la violence. Ces créatures grotesques et belliqueuses, hiboux, chauve-souris et félins représentent ceux qui dans la société espagnole de son temps faisaient régner sur les individus qui aspiraient à la liberté des Lumières un régime oppresseur tels les ignorants qui imposaient leurs préjugés, les hypocrites de tous poils, les fanatiques religieux de l’Inquisition, l’aristocratie toute puissante. La morale de la gravure est claire : il ne faut pas baisser la garde et conserver en toutes circonstances l’usage de la raison.


Au sujet de 3 tableaux de l’artiste espagnole Remedios Varo


« La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’œil de l’oiseau. »
André Breton
Remedios Varo (1908-1963) – autoportrait vers 1942 .png
Remedios Varo (1908-1963) – autoportrait vers 1942
      María de los Remedios Alicia Rodriga Varo y Uranga, un nom lourd à porter au moins par le poids des mots, elle le simplifiera en Remedios Varo. Remedios en espagnol signifie « remèdes, solutions » et est aussi un prénom féminin sans doute utilisé en l’honneur de la sainte Vierge des remèdes, la virgen de los remedios qui avait la réputation d’avoir accompli de nombreuses guérisons et faisait l’objet d’une dévotion officialisée par l’Église en 1198.
       Il ne semble pas que ce prénom ait eu une influence thérapeutique pour cette jeune espagnole tourmentée, passionnée par l’alchimie et l’occultisme qui avait abandonné l’école à l’âge de 15 ans pour étudier la peinture à l’académie à l’enseignement très académique San Fernando de Madrid (la même que Salvador Dali qui sera exclu l’année de soin arrivée). Proche des surréalistes catalans, elle rencontre à Barcelone le poète surréaliste français Benjamin Perret venu soutenir la République espagnole contre l’insurrection franquiste. Elle le suit à Paris et l’épousera en 1937 avant de l’accompagner en Argentine en 1941 pour fuir l’occupation allemande. Elle restera dans ce pays au moment du retour de Perret en France en 1947. Sa peinture doit beaucoup à Max Ernst et à l’artiste anglaise Leonora Carrington qu’elle avait rencontré en France.  André Breton écrira à son sujet :
     « Issue d’un des plus grands mirages qui auront marqué notre vie, se soldat-il par un désastre — la guerre d’Espagne — je suis placé pour revoir auprès de Benjamin Péret retour de Barcelone, Remedios qu’il en ramène. La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’oeil de l’oiseau, celle que je tiens (il faut voir contre quels vents et marées) pour la femme de sa vie. L’œuvre de Remedios s’est accomplie au Mexique, en grande partie après leur séparation, mais le surréalisme la revendique tout entière. » – André BretonLa Brêche, n°7, décembre 1964

    Les deux tableaux présentés ci-après se nomment « El encuentro » (la rencontre). Les rencontres de Remedios Varo sont le plus souvent des rencontres avec elle-même et révèlent une propension à l’introspection. Le premier tableau qui date de 1959 montre une femme dont le visage ressemble à celui de l’artiste, enveloppée dans un vêtement de couleur bleu fait de voiles successifs aux bords arrachés, assise devant une table sur lequel est posé un coffret qu’elle a entre-ouvert. L’ouverture du coffret laisse apparaître la partie supérieure d’un visage qui lui ressemble. On comprend que ce visage est le sien car les deux têtes sont enveloppées dans le même vêtement qui se prolonge à l’intérieur de la boîte. Encastrées dans le mur du fond de la pièce, deux étagères supportent des coffrets identique à celui qui vient d’être ouvert. 
tumblr_olgn4rC5lQ1rp2wx5o1_1280.jpg
       Comment doit-on analyser ce tableau ? Le visage de la femme assise semble émacié et son ton blafard est celui d’un cadavre et curieusement son regard ne semble pas intéressé par le contenu du coffre posé sur la table qui vient d’être ouvert. Ce regard est absent, éteint, perdu dans le vague d’une pensée lointaine et dégage une profonde tristesse. À l’opposé, le visage que l’on distingue dans le coffré, coloré et lumineux, dégage une impression de vie et son regard semble fixer la femme de manière appuyée. Peut-être ce tableau exprime-t-il l’opposition chez Remedios Varo entre la part mortifère d’elle-même qui doute, se laisse aller et se protège du monde extérieur par des superpositions de voiles successifs et la part désirante à la recherche d’une autre identité. Ce conflit doit être très ancien car les voiles sont en lambeaux. Si cette interprétation est la bonne, le visage scrutateur du coffret représenterait les phases où l’artiste s’analyse, animé par un profond désir de changement. Le rapport à l’objet-être serait inversé, ce n’est pas l’être qui ouvre le coffret qui est l’examinateur mais l’objet-être que celui-ci dernier contenait à moins qu’entre-temps l’être découvreur ait été saisi par le doute et un sentiment d’impuissance et rattrapé par ses démons car comment changer et pourquoi faire ? On pressent que les autres coffrets sagement alignés sur les étagères renferment des visages dont les points points de vue et les perspectives sont différents. Ce tableau exprime de manière poignante le mal-être de l’artiste, sa solitude, sa volonté de changement, son indécision et finalement son impuissance.
02-remedios-varo
El encuentro (detail), 1959 
     C’est peu après avoir écrit cet article que je suis tombé sur une thèse en anglais  présentée en 2014 à la Queen’s University de Belfast consacrée à Remedios Varo (c’est ICI) dont un passage analyse ce tableau. L’auteur, O’Rawe R, cite un extrait d’une lettre de l’artiste adressée à son frère dans lequel elle explique le sens de ce tableau. Je n’ai pas modifié pour autant ma propre interprétation, jugeant intéressant de comparer les processus d’analyse :

      La rencontre de 1959 représente la recherche de l’identité. Une femme assise devant une petite boîte regarde dans l’espace avec nostalgie. La boîte ouverte contient son visage, qui la regarde. La cape qui enveloppe la femme et son second visage souligne leur lien. Comme Varo l’écrit dans une lettre à son frère, « cette pauvre femme, en ouvrant le petit coffre rempli de curiosité et d’espoir, ne découvre qu’elle-même ; à l’arrière-plan; sur les étagères, il y a d’autres petits coffrets et qui sait quand les ouvrira, si elle trouvera quelque chose de nouveau «  La déception ressentie par la protagoniste est évidente dans la tristesse de son visage. Dans le cas de son introspection, la femme avait espéré entrevoir quelque chose de spécial mais n’avait découvert que sa propre représentation. Comme elle le fait remarquer dans sa lettre, toutefois, de nombreuses autres boîtes sont sujettes à une recherche et le processus doit se poursuivre jusqu’à ce que le sujet retrouve son essence identitaire – O’Rawe R.   (traduction Enki)


Capture d’écran 2019-04-03 à 11.58.16.png

Rencontre nocturne

     Le second tableau a été peint en 1962, soit trois années plus tard que le précédent. Il représente une femme sur le seuil d’une porte derrière laquelle se tient debout un personnage étrange au corps revêtu de plumes et au visage de chouette. Cette fois le visage de la femme, à la différence du premier tableau, paraît lumineux et serein, empreint de délicatesse, presque avenant. Les yeux sont grands ouverts mais curieusement ne semblent pas intéressés par celui qui ouvre la porte, perdus qu’ils sont dans des pensées lointaines. Pourtant la femme semble s’être préparée à la visite en revêtant de somptueux atours : un vêtement d’apparat extraordinaire qui est tout à la fois robe foufroutante, pantalon serré aux chevilles, cape flottante et coiffe exubérante de dentelle qui revêt tout son corps. La teinte bleue aux reflets et dégradés blancs est la même que dans le tableau de 1959 mais les déchirures ont été remplacées par des volutes et des arabesques. Les deux personnages semblent sortir de l’obscurité, celle de la nuit et d’une sombre forêt pour la visiteuse, celle de la demeure pour le personnage masculin dont l’apparence de chouette laisse perplexe. Est-il pour la visiteuse un personnage positif ou négatif ? Difficile à dire car la symbolique de la chouette est ambigüe. Chez les grecs anciens, cet oiseau qui pouvait voir dans la nuit avait la réputation d’être sage et perspicace et avait été pour cette raison lié à la déesse Athena mais à Rome il était annonciateur de mort et apparaissait lié aux sorcières. Cette mauvaise réputation l’a suivie au Moyen-Âge et on le clouait aux portes pour conjurer le mauvais sort. Faut-il penser que cette ambiguïté du personnage est révélateur d’un questionnement de la visiteuse sur ses intentions et sur son être véritable ? D’autres éléments du tableau vont dans le sens de cette interprétation : l’air pensif de l’hôtesse, le fait qu’elle cache au niveau du bas-entre dans les replis de sa robe un visage identique au sien qu’elle bâillonne de sa main (Faut-il y voir un rejet du désir sexuel) et que plus bas au niveau du genou émerge de la robe une autre tête d’oiseau.

Enki sigle

Remedios Varo – El encuentro, 1959.jpg
La Rencontre, 1962
     O’Rawe R, l’auteur de la thèse à laquelle je faisais référence dans l’analyse du tableau précédent a une vision un peu différente de la mienne. Dans le prolongement de son analyse première et de la déclaration de Remedios Varo à son frère selon laquelle les coffrets clos entreposés sur les étagères proclamation dans laquelle elle faisait référence à la possibilité que ces coffrets pourraient contenir « quelque chose de nouveaux », il entrevoit une issue optimiste de la longue quête de l’artiste qui fait taire la part négative de sa personnalité (le visage bâillonné dans les plis de la robe) dans sa rencontre avec l’homme-chouette qu’il interprète de manière positive en le rattachant à l’image sage et perspicace donnée à la chouette par la Grèce antique. Pour renforcer son analyse, il rattache ce second tableau à un troisième qui représente un personnage en proie aux mêmes tourments que l’artiste :

    L’optimisme du commentaire de Remedios Varo porte ses fruits dans le tableau de 1962 qui porte le même titre La rencontre. Cette figure porte également une robe bleue flottante, mais de celle-ci émane un blanc translucide qui semble également comprendre le corps à l’intérieur de la garniture. Ici, la protagoniste a également découvert une représentation de son propre visage mais, contrairement à la femme du tableau précédent, elle semble avoir pris le contrôle de cette seconde manifestation d’elle-même, la faisant taire au moment où elle arrive à son destin, au fond de la forêt. En dominant la part négative de sa personnalité, elle ouvre la porte d’un bâtiment où l’attend une chouette anthropomorphisée, qui témoigne de la sagesse qu’elle a acquise dans son introspection. Un tableau peint par l’artiste la même année intitulé  » briser le cercle infernal  » renvoie à la Rencontre et invite à un symbolisme de comparaison. Les deux scènes se situent dans une forêt, un lieu associé à des cycles de vie, de désespoir et de renaissance. Dans ce dernier cas, le personnage rencontre un hibou, symbolisant à la fois la mort et la régénération et signe de sagesse. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Dans  » briser le cercle infernal « , le personnage intègre également l’image d’un oiseau dans les plis translucides de son vêtement. Une image de la forêt est également notée, de manière significative, dans la poitrine du personnage, mettant l’accent sur l’acquisition réussie de l’équilibre intérieur nécessaire pour cristalliser son essence identitaire. Georges Gurdjieff, philosophe mystique, a insisté sur le fait que les êtres humains doivent rompre le cercle vicieux des fausses personnalités si ils veulent se réaliser. Teresa Arcq, co-auteur d’un essai sur les artistes femmes Leonora Carrington, Remedios Varo and Kati Horna a également évoqué ce thème : « Remedios Caro représente un homme capable de briser le cercle vicieux dans lequel il est piégé grâce à une étude de lui-même. Son vêtement est déchiré, révélant une forêt mystérieuse, un chemin vers la lumière »O’Rawe R.  (traduction Enki)

Breaking_the_Vicious_Circle_by_Remedios_Varo__1962._Oil_on_canvas..jpg
Breaking the vicious circle (Briser le cercle infernal), 1962

articles de ce blog liés

articles liés sur la toile


oiseaux noirs


article publié une première fois le 6 décembre 2015

Capture d’écran 2015-11-09 à 14.30.40

Capture d’écran 2015-12-06 à 18.03.05

Coeur sur glace

Navires sibériens sur les icebergs de nuit
Vous avez des oiseaux à bord
Les oiseaux noirs d’une fiancée inconnue
Celle qui a un cœur sous le sein transparent de neige

Mais dans ma maison de ciment armé
Ma barbe pousse comme aux morts
Mes yeux creusés pour mieux la recueillir
La femme sous mon crâne
L’oiseau de proie qui mange ma cervelle .

Yvan Goll – (Images de Paris – n° 40, Avril 1923. 9 vers )


   Yvan Goll (1891-1950) est un écrivain et poète français qui a participé aux mouvements expressionniste et surréaliste. Né à Saint-Dié, commune des Vosges restée française après le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand en 1870, il poursuivra ses études commencées en France aux universités de Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Munich. Cette formation allemande jointe à sa connaissance de l’anglais fera que son œuvre poétique sera trilingue. Exilé aux États-Unis entre 1939 et 1947 pour échapper, en tant que juif, aux persécutions allemandes, il ne survivra que peu de temps à son retour France, victime d’une leucémie.