L’univers… Thèmes et citations – I) Introduction


galaxie_9db5e28d6efd87430cf4a4ea05b305fdefdf9efc.jpg

Pause then : and for a moment here respire…
Where am I ?
Where is earth ?
Nay, where art thou.
O Sun ? …
On Nature’s Alpes I stand
And see a thousand firmaments beneath !

Edward Young. Nights, IX.

      Lorsque l’homme prend la peine de se libérer de l’emprise qu’exerce sur ses pensées les contraintes de la vie quotidienne et se tourne vers l‘espace infini du cosmos, il est le plus souvent sujet au vertige. Je ne parle pas de la réflexion purement théorique que l’on peut mener de chez soi et qui fait suite à la vision d’une belle image ou à la lecture d’un livre mais du sentiment que l’on a de grandes chances d’éprouver à la façon du poète romantique anglais ci-dessus cité Edward Young lorsque l’on se retrouve en pleine nature, dans la fraîcheur de la nuit, et qu’on lève les yeux vers l’incandescence lointaine de la voûte étoilée. C’est ce sentiment de vertige que j’ai souvent ressenti dans ma jeunesse en montagne lorsqu’à la veille de la course nous contemplions le ciel nocturne lors de nos marches d’approche dans un profond silence tout juste brisé par le chuintement si caractéristique des cristaux de neige que nos pas brisaient ou bien, beaucoup plus tard, lorsque toute la famille roulait en fin de nuit sur des routes sinueuses pour atteindre le sommet d’une montagne juste avant l’orée du jour afin que les enfants à demi endormis puissent contempler la magie de la levée de l’astre solaire.

Capture d’écran 2019-05-03 à 00.17.16.png

      Comment d’autre part ne pas être déstabilisé lorsque l’on pense aux milliards de mondes dont le nôtre ne constitue qu’une particule infime qui s’éloignent les uns des autres dans une fuite éperdue à une vitesse supérieure de celle de la lumière. Ce sentiment déstabilisant que nous appelons vertige naît de la confrontation brutale entre l’insignifiance apparente de notre condition humaine et le caractère démesuré et infini de l’univers. Cette confrontation est violente car elle prend la forme d’une révélation qui nous bouleverse et nous met en état de sidération. Il n’est pas anodin que ce terme, issu du latin sidus, astre, était autrefois un terme médical qui s’appliquait comme l’indique le Littré à « l’état d’anéantissement subit […] qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. »

      Voici quelques citations de grands hommes en relation avec ce sentiment.


«  J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet
objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom,
mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »
                                        Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)


« O Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque, seul et pensif, aussi calme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée. » 
                                       Camille Flammarion

« Quand, le jour, le zénith et le lointain
S’écoulent, bleus, dans l’infini,
Quand, la nuit, le poids écrasant des astres
Clôt la voûte céleste
Au vert, à la multitude des couleurs, 
Un cœur pur puise sa force.
Et aussi bien le haut que le bas
Enrichissent le noble esprit. »
                              Goethe, <« Génie planant », cité par Pierre Hadot.


« Le ciel, les nuages, les étoiles, les « soirs du monde », comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dis sur l’appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l’impression de me plonger dans l’immensité étoilée.» 
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.


Des flottes de Soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment…
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises
Ou triomphes du Noir le plus noir.
                                     Victor Hugo, A la fenêtre pendant la nuit


Car enfin, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
Un néant à l’égard de l’infini,
un tout à l’égard du néant,
un milieu entre rien et tout
                                    Blaise Pascal


Wenceslas_Hollar_-_Chaos_(State_1).jpg

Wenceslas Hollar – Le Chaos initial.

« Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. À son tour, Gaïa engendra d’abord son égal en grandeur, le Ciel étoilé qui devait la couvrir de sa voûte étoilée et servir de demeure éternelle aux Dieux bienheureux. Puis elle engendra les hautes Montagnes, retraites des divines nymphes cachées dans leurs vallées heureuses. Sans l’aide d’Amour, elle produisit la Mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent. »

Hesiode, Théogonie

Le leg invisible du passé.

     Une réflexion sur les rapports complexes et variés qu’entretient l’homme moderne avec l’Univers ne peut faire l’économie d’une analyse des formes anciennes par lesquelles sont passées ces relations et en particulier des cosmogonies véhiculées par les mythologies et légendes propres aux différentes cultures.  Il ne s’agit pas là de décrire le détail de ces différentes mythologies mais de comprendre l’esprit qui a prévalu à leur établissement chez les hommes de l’orée des civilisations. À mon sens, la présentation la plus claire à ce sujet est celle qu’a établi le chercheur Georges Gusdorf en 1953 dans le premier chapitre de son essai Mythe et métaphysique qui traite de « la conscience mythique comme structure de l’Être dans le monde« . Comprendre les mythes pour ce chercheur nécessite de se replacer dans les conditions premières qui ont accompagné l’éveil chez l’homme de la conscience, c’est-à-dire au cours de la longue période au qui a accompagné le processus d’humanisation. L’auteur insiste sur le fait qu’il n’y avait pas à ce moment, comme c’est le cas chez l’homme moderne, deux manières d’appréhender le monde, l’une « réelle et objective » et l’autre « mythique et subjective ».  Cette différenciation est apparue beaucoup plus tard. Les événements retranscrits par les mythes qui nous apparaissent aujourd’hui comme des récits fabuleux rendaient compte pour les hommes anciens de la réalité pure, telle qu’ils la ressentaient et la vivaient. Plus qu’une histoire élaborée par la conscience, une théorie ou une doctrine, le mythe apparait pour reprendre les termes même de Gusdorf, comme « une saisie spontanée des choses, des êtres et de soi, conduites et attitudes, insertion de l’homme dans la réalité. » et, pour bien nous faire comprendre le phénomène, il cite l’exemple du Canaque qui, lorsqu’il désire un objet, dit : « cet objet me tire » de la même manière que l’enfant qui vient de heurter une table dit « cette table m’a fait mal ». Pour asseoir son propos, Gusdorf cite l’anthropologue missionnaire Maurice Leenhardt : « le mythe est senti et vécu avant d’être intelligé et formulé. Il est la la parole, la figure, le geste, qui circonscrit l’événement au cœur de l’homme, émotif comme un enfant, avant que d’être fixé »; ce faisant le mythe était vécu comme une forme de communion avec le monde. Pour les premiers hommes, les éléments qui constituaient la nature leurs apparaissaient comme des entités vivantes du même type que leur nature propre et le monde constituait une totalité dans laquelle ils se sentaient totalement intégrés dans une unité ontologique. Les croyances qui ont précédé l’élaboration des mythes avaient les formes utilisées spontanément par la mentalité primitive pour « adhérer » au monde et reconstituer ainsi l’unité perdue, conséquence de l’humanisation. Ce n’est que beaucoup plus tard sous l’influence des connaissances et des techniques qu’est apparu dans l’esprit de l’homme le phénomène de dissociation du monde : « L’homme moderne évolué est l’héritier d’une longue tradition qui a désintégré pour connaître ». Un autre ethnologue, Max Müller, a décrit ces phénomènes de dissociation puis de restructuration qui ont façonné les mythes à partir du ressenti initial et de l’émotion qui l’accompagnait  : « on a souvent eu grand tord de le regarder (le mythe) comme un système, un ensemble ordonné, organisé, construit de toutes pièces sur un plan préconçu, alors qu’il n’est qu’un concours d’atomes, un agrégat de concepts qui s’étaient choqués en tout sens avant de cristalliser sous une forme quelque peu harmonique ». Ainsi, le mythe, forme abâtardie par le temps d’une croyance originelle de fusion avec le monde, ne doit pas être pris à la lettre et il faut s’attacher à découvrir les pulsions et les croyances originelles qui ont été à l’origine de sa formation. C’est ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants en tentant d’extraire, pour reprendre les termes de Max Müller, les concepts originels de l’agrégat fabulatoire dans lequel ils sont enfouis. Nous illustrerons notre propos par des citations d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes et de scientifiques sur le thème de l’Univers.

Enki sigle


Extermination


« Homo demens » : la population d’animaux sauvages a chuté de 60 % depuis 1970_100803744_b15ff511-da68-4450-a12d-23e747b990a1.jpg

États-Unis : montagne de crânes de bisons, 1870


Quand l’art peut nous aider à changer notre vie – Réflexion à partir d’un poème de Rainer Maria Rilke


louvre-torse-masculin.jpgTorse masculin – Musée du Louvre

Que faire ? Tu dois changer ta vie !

    On sait que lors de son séjour à Paris, le poète allemand Rainer Maria Rilke fut un moment le secrétaire particulier du sculpteur Auguste Rodin à Meudon. C’est sans doute à cette occasion qu’il découvrit au Louvre une statue d’Apollon privée de tête qui lui fit grande impression et exerça sur sa pensée et son style littéraire une influence déterminante qui le conduiront à écrire le célèbre poème Archaïscher Torso Apollos. Voici comment dans un article paru dans le journal Libération en soutien à son ami Cohn-Bendit, le philosophe allemand Peter Sloterdijk imagine cette rencontre :

Peter Sloterdijk.png     « Les lecteurs de Rilke se rappellent qu’au début du XXe siècle le poète fut le secrétaire particulier d’Auguste Rodin à Meudon. C’est certainement à cette époque – autour de 1906 – que Rilke découvrit, au Louvre, la statue tronquée d’une représentation du dieu Apollon. Si l’on en croit les retombées poétiques de cette rencontre, la vue de ce torse fut une sorte de révélation – une véritable épiphanie existentielle. Rainer Maria Rilke fut pénétré du sentiment que la statue le regardait, et avec plus d’intensité qu’il ne pouvait lui-même la regarder. Il crut sentir qu’elle était toujours habitée d’une énergie virile, athlétique et divine, dont émanait directement un mandat moral. Les derniers vers énigmatiques de ce poème intitulé «Torse archaïque d’Apollon» disent : « Il n’existe point là d’endroit qui ne te voie. Tu dois changer ta vie. » La phrase fournit, même si elle s’adresse à un destinataire précis, la forme de base de l’appel à tous et à personne. Elle permet à celui qui l’entend de rencontrer le sublime. A valeur de sublime ce qui figure aux yeux du spectateur la possibilité de sombrer dans ce qui le dépasse, tout en repoussant à plus tard l’accomplissement de cette possibilité. Pour Rilke, ce fut la dimension dionysiaque de l’art. Des oeuvres d’art, à vrai dire, l’on ne saurait plus guère prétendre qu’elles fassent encore entendre la voix d’une autorité. »

Traduit de l’allemand par Jeanne Etoré-Lortholary et Bernard Lortholary (Libération, avril 2009). (Pour l’article complet de Sloterdijk, c’est ICI )

    Dans son essai Tu dois changer ta vie ! paru en 2011 dont le titre reprend le dernier vers du poème de RilkePeter Sloterdijk préconise pour l’humanité un impératif perfectionniste de type nietzschéen qui seul pourrait permettre de sauver celle-ci de l’aliénation mise en œuvre par les multiples et illusoires bulles faussement protectrices religieuses, métaphysiques, commerciales ou politiques.   
ob_58e61e_a-roman-marble-torso-of-a-god-or-athle.jpg

      « Ce qu’il y a de mystérieux en elle, ce n’est pas seulement le fait que rien ne la prépare, sa soudaineté. « Tu dois changer ta vie » – cela semble provenir d’une sphère dans laquelle on ne peut émettre aucune objection. On ne peut pas décider non plus de quelle position est prononcée cette phrase, mais sa verticalité absolue ne fait aucun doute. On ne sait pas si ces mots jaillissent tout droit du sol pour me barrer le chemin à la manière d’un pilier, ou s’ils tombent du ciel pour transformer le sol devant moi en un abîme, si bien que mon pas suivant devrait déjà s’inscrire dans cette vie transformée que l’on réclame. »</

      « Abandonne ton penchant pour les modes de vie confortables : montre-toi au gymnas (gymnos, nu), prouve que la différence entre parfait et imparfait ne t’est pas indifférente, montre-nous que la performance, l’excellence (areté, virtù) ne sont pas restés pour toi des mots étangers, admets qu’il existe pour toi des motivations pour produire de nouveaux efforts ! Et surtout : n’accorde que l’espace qui lui revient au soupçon selon lequel le sport est une chose réservée aux plus bêtes, n’en abuse aps comme d’un prétexte pour continuer à dériver dans ton laisser-aller coutumier, méfie-toi du philistain entoi, qui penses que tu es tel que tu es, déjà à peu près comme il faut ! Écoute la voix de la pierre, ne résiste pas à l’appel à la forme ! Saisis cette occasion de t’entraîner avec un dieu ! »

Peter SloterdijkTu dois changer ta vie, « L’ordre venu de la pierre » p.43 et « Introduction – À propos du tournant anthropotechnique »

Rainer Maria Rilke (1875-1926).pngRainer Maria Rilke (1875-1926)

Deux traductions du poème de Rilke

Sur un torse archaïque d’Apollon

Nous n’aurons jamais vu sa tête légendaire
Aux yeux mûrs comme des fruits
Mais nous voyons son torse encore incandescent
Flamme vacillante pourtant, mais qui
Perdure et brille.

Sans elle d’où viendrait la lumière
Qui suit, éblouissante, la courbure des muscles ?
Et comment le sourire issu du fin mouvement des reins
Coulerait-il jusqu’au sexe lourd, à la mi-temps du corps ?

Sans elle ce roc se dresserait
Court et difforme à la chute diaphane des épaules ;
Il ne scintillerait pas comme une peau de fauve.

Il ne jaillirait pas hors de ses limites
Comme font les étoiles: car il n’y a pas de lieu
D’où l’on ne t’aperçoit. Tu dois changer ta vie !

(Traduction : J. D.)


Nous n’avons pas connu sa tête prodigieuse
où les pupilles mûrissaient. Mais son torse
encore luit ainsi qu’un candélabre
dans lequel son regard, vrillé vers l’intérieur,

se fixe et étincelle. Sinon, tu ne serais
ébloui par la poupe du sein, et la légère
volte des reins ne serait parcourue du sourire
qui s’en va vers ce centre où s’érigea le sexe.

Et la pierre sinon, écourtée, déformée,
serait soumise sous le linteau diaphane des épaules
et ne scintillerait comme fourrure fauve

ni ne déborderait de toutes ses limites
comme une étoile : car il n’y est de point
qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.

(Traduction : Jacques Legrand in Rainer Maria Rilke, Œuvres)


466.jpg

La version originale allemande

Archaïscher Torso Apollos 

Wir kannten nicht sein unerhörtes Haupt,
darin die Augenäpfel reiften. Aber
sein Torso glüht noch wie ein Kandelaber,
in dem sein Schauen, nur zurückgeschraubt,

sich hält und glänzt. Sonst könnte nicht der Bug
der Brust dich blenden, und im leisen Drehen
der Lenden könnte nicht ein Lächeln gehen
zu jener Mitte, die die Zeugung trug.

Sonst stünde dieser Stein entstellt und kurz
unter der Schultern durchsichtigem Sturz
und flimmerte nicht so wie Raubtierfelle ;

und bräche nicht aus allen seinen Rändern
aus wie ein Stern: denn da ist keine Stelle,
die dich nicht sieht. Du mußt dein Leben ändern.

« Archaïscher Torso Apollos », In Neue Gedichte, 1907


Commentaire de Fabrice Midal : Narcisse ou le sens authentique du désir (France Culture, c’est ICI )

Narcisse et Cupidon (1627-1630) - Nicolas Poussin - Crédit Christie's.png

°°°
« Désirer est une profonde énigme remarque la philosophie depuis Platon. Car je peux aussi bien désirer ce qui me fait croître, ce qui favorise la vie ou au contraire ce qui m’égare et me nuit. Or tel est précisément le rôle de la philosophie : susciter un désir ardent vers ce qui nous manque pour être pleinement qui nous sommes. Narcisse est l’être qui désire la beauté seule à même de capturer notre âme pour lui faire quitter la pesanteur, le mensonge et la lâcheté. »

°°°

       Le 29 juillet 2018, FRANCE CULTURE a diffusé sous la direction de Fabrice Midal, docteur en philosophie et auteur de l’essai Sauvez votre peau ! Devenez narcissique (Flammarion, 2018) une émission sur le thème de « Narcisse ou le sens authentique du désir » dans laquelle il présente les différentes facettes, parfois contradictoires, du personnage de Narcisse tel qu’il a été interprété par les auteurs de l’antiquité : Pausanias dans sa présentation des Hymnes homériques, Virgile et enfin Plotin qui reproche à l’infortuné jeune homme d’avoir été fasciné par une image, en l’occurrence la sienne, qui n’est qu’une illusion et éloigne de la vraie compréhension de son être réel qui est le but ultime de la philosophie. Citant Plotin :  « Reviens en toi-même et regarde. Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle. Enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu’à ce que brille pour toi la clarté divine de la vertu », Fabrice Midal précise qu’être narcissique ne consiste pas seulement à se rencontrer mais aussi à nous façonner, à nous transformer, à travailler sur nous-même. En découvrant notre propre beauté à l’intérieur de nous-même, on est l’objet d’un saisissement, d’une émission, d’un ardent désir de vous réunir à vous-mêmes en vous recueillant en vous-mêmes. La philosophie nous enseigne que la voie à suivre pour atteindre ce retour en nous-mêmes est celle de la beauté car la beauté nous arrête et nous conduit à nous retourner sur nous-mêmes en étant narcissique. C’est cette voie de la beauté qu’a choisi Rilke pour nous faire retourner sur nous-mêmes :

       « Au lieu d’en rester à l’émerveillement de voir la beauté de la sculpture comme étant là devant lui, Rilke fait un mouvement tout intérieur de retournement. C’est le sens du vers « Tu dois changer ta vie !» Le torse d’Apollon qu’il voit dans cette lumière le transforme et le remet en face de sa responsabilité d’Être humain. Est-ce que c’est pas là une expérience très commune ? Ceux qui sont frappés par un poème, un concert, un tableau ne font-ils pas les preuves que cette œuvre les grandit ? Elle éclaire en profondeur les sens de le leur propre existence : je vais voir une pièce de théâtre, elle me transporte… Pourquoi ? Parce que je ne la regarde pas juste comme un spectacle, elle me fait vivre une expérience, elle éclaire ma propre vie, elle me renvoie à moi-même. Pourquoi devant un champ de fleurs, pourquoi devant un cheval au galop, pourquoi devant la mer au clair de lune sommes-nous si profondément réjouit ? Pourquoi en présence d’un ami, notre visage s’éclaire-t-il ? Parce qu’alors notre moi profond s’éveille. Devenez narcissique en ce sens cela veut dire : laissez la beauté être votre Ulysse qui vous reconduit à vous-même. La philosophe Simone Weil, en commentant l’hymne à Demeter évoque cette question d’une manière tout à fait étonnante : le narcisse, écrit-elle, est la fleur qui représente Narcisse, cet être si beau qu’il ne pouvait être amoureux que de lui-même. La seule beauté qui puisse être un objet d’amour pour elle-même, qui puisse être son propre objet est la beauté divine qui apparaît ici-bas sous la forme de la beauté du monde comme un piège pour l’homme. Pourquoi dans ce mythe, Narcisse est-il partout décrit comme un très beau jeune homme ? Parce que sa beauté est celle qui nous permet de nous rencontrer. Devenir narcissique, c’est découvrir notre propre beauté. Mais pourquoi Simone Weil écrit-elle que la beauté est un piège ? Parce que nous croyons qu’elle est extérieure et que du coup nous ne sommes pas inquiet quand nous la rencontrons : « Ah, tiens voilà un joli champs de fleurs… ». Cela nous réjouit, ne nous fait pas peur. Si l’on nous disait : « Retourne-toi en toi-même pour te rencontrer », on aurait pas trop envie de le faire. (…) mais heureusement la beauté nous piège, elle nous bouleverse, elle nous retourne, elle nous donne envie de nous  y abandonner et sans nous en rendre compte nous sommes ainsi ramenés à nous et nous découvrons surpris qu’il y a une véritable splendeur qui y réside. »
Fabrice Midal

Retour à Peter Sloterdijk : la religiosité de l’art

   Dans son essai « Tu dois changer ta vie » dont le titre reprend les dernières lignes du poème de RilkePeter Sloterdijk se livre à une analyse magistrale de ce poème et de sa conclusion, analyse qui permet d’éclairer la spécificité de toute œuvre d’art et du pouvoir mystérieux qu’elle exerce sur nous. La relation complexe qui s’établit entre une œuvre et son spectateur n’est pas univoque, elle est à double sens. Ce qui différencie une œuvre d’art d’un objet banal, c’est qu’elle provoque chez celui qui la découvre un saisissement esthétique, une « illumination privée » pour reprendre les termes utilisés par Sloterdijk. Ce phénomène d’irradiation de l’œuvre d’art peut alors être assimilée à un « regard » et fait qu’elle nous regarde autant qu’elle est regardée. C’est le sens de la première partie du vers final du poème de Rilke : « car il n’y est de point qui ne te voie ». Pour Sloterdijk ce phénomène s’apparente à l’expérience religieuse. L’illumination née de la contemplation de l’œuvre d’art fait d’elle une « puissance mystérieuse » qui a pouvoir sur nous, c’est en quelque sorte une révélation, une épiphanie. La seconde partie du vers final du poème de Rilke : « Tu dois changer ta vie ! » prend alors tout son sens, c’est l’impératif religieux du changement de soi en référence à des valeurs supérieures : « Il ne suffit pas de dire que Rilke, en l’esthétisant, a retransposé l’éthique dans le lapidaire, le cyclopéen, l’antique et le brutal. Il a découvert une pierre qui incarne tout simplement le torse de la « religion », de l’éthique, de l’ascèse en général; une entité qui envoie d’en haut, par rayonnement, un appel réduit à un ordre pur : l’instruction inconditionnelle, l’expression, transpercée de lumière, de l’Être, qui ne peut être compris et ne s’exprime qu’à l’impératif ». On remarquera que tout au long de sa démonstration Sloterdijk n’utilisera jamais le mot « beauté », terme valise habituellement utilisé pour qualifier l’influence mystérieuse que l’œuvre d’art exerce sur nous.

     C’est la puissance de ce sentiment de type religieux propre à l’œuvre d’art que le philosophe Fabrice Midal ne semble pas avoir perçu, réduisant l’action de celle-ci sur son contemplateur à un « émerveillement », un « éclairement » provoqué par sa « beauté » qui agirait de manière essentiellement rationnelle en révélant la véritable nature de notre Être profond et notre désir de changement.

Enki sigle
PS. Quelques jours après avoir rédigé cet article, je publiais une photo de la Basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay que je venais tout juste de visiter (c’estICI). En recherche d’une citation pour accompagner ce lieu « inspiré », je tombais sur la phrase avec laquelle l’écrivain et homme politique Maurice Barrès a ouvert son roman historique La Colline inspirée une année avant le début de la guerre de 14-18. Cette phrase faisait étrangement écho à l’interprétation de Peter Sloterdijk sur la sculpture de l’Apollon du Louvre : « Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.(…) Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s’élance à de grandes affirmations ». Comme le torse de la sculpture grecque célébré dans son poème par Rilke, la basilique de Vézelay par son rayonnement agit sur nous pour nous rendre meilleur, nous élever au-dessus de notre condition. Cette influence est péremptoire, l’élancement poétique qui nous emporte ne laisse aucune place au doute, c’est celui des grandes affirmations.

articles liés

Ils ont dit : Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra…


Friedrich Nietzsche : Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) lu par Micheal Londsdale.

Caspar Friedrich - Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818
Antonio SauraThumb_generated_thumbnailjpg.jpeg

illustrations : Le voyageur au-dessus des nuages, G. Friedrich (1818) & la grande foule, A. Saura (1963)


l’animal, un être privé de monde ?


41k7BpzWqpL._SX300_BO1,204,203,200_.jpg

L’animalité vue par Heidegger

Heidegger     Dans son essai L’animal que je ne suis plus publié en 2011, le philosophe Étienne Bimbenet expose la façon basée sur l’utilisation de la phénomènologie dont Heidegger procéda dans l’un de ses cours professé en 1929-1930 (Concepts fondamentaux de la métaphysique), en s’appuyant sur les travaux antérieurs de Uexküll, à l’examen comparatif de l’homme et l’animal. Il s’agit pour la réflexion de ne pas se laisser enfermer dans le carcan étroit de l’analyse scientifique mais de réintégrer la dimension vivante et sensible de la relation qui unit l’homme à l’animal dans le monde.

Quelques idées-forces structurent cette réflexion :

  • la pierre est « sans monde » (weltlos) car ne possédant pas de système perceptif, elle le peut ressentir les actions de son environnement.
  • l’animal est « pauvre en monde » (weltarm) car même s’il est en relation avec le monde, il est « privé » de la compréhension de ce monde parce qu’il n’en perçoit jamais qu’une version tronquée et appauvrie, celle qui convient à la satisfaction de ses besoins définis par le « cercle » de ses pulsions spécifiques, configuré ou relativisé par les caractéristiques constitutives de son espèce. Ce monde, propre à l’animal, cet espace dans lequel les pulsions peuvent s’exercer, Heidegger l’appellera Umwelt : le monde qui « entoure le vivant », qui l’ « encercle » dans des limites étroites ou bien encore Umgebung, « milieu environnemental ». Cette espace est à considérer comme une « zone de dé-inhibition » dans laquelle l’animal peut décharger ses pulsions et entrer ainsi en relation avec l’étant dans un état d’hébétude ou d’ « accaparement » (Benommenheit) qui constitue l’essence même de l’animalité (Joël Balazut citant Françoise Dastur). 

« La pulsion est une poussée interne de l’organisme, qui pousse l’individu à rechercher satisfaction. C’est une structure d’ouverture — raison pour laquelle au fond le comportement est possible pour l’animal. Cependant la pulsion est toujours pulsion de quelque chose, non pas une ouverture générale. L’accaparement est déjà là : l’animal est emporté par ce système pulsionnel. Il est doublement pris, à la fois par son milieu (qui ne peut jamais être modifié, sauf à mettre en péril l’espèce elle-même) et par ses pulsions. Prison externe et interne, qui fait qu’il n’y a pas d’ouverture au monde. Cet accaparement est quasiment une forme d’hébétude : fascination de l’animal par ses pulsions et par son milieu. Il est dans un état d’hypnose, de conscience hébétée perpétuelle (là où l’hébétude humaine est, le plus souvent, temporaire, comme lors du flottement de la conscience au réveil). L’animal ne peut pas se tenir, il est tenu par. » (Bruce Bégout)

Ce monde, propre à l’animal, ce « milieu de comportement », Heidegger l’appellera Umwelt : le monde qui « entoure le vivant », qui l’ « encercle » dans des limites étroites ou encore Umgebung, « milieu environnemental ». Dans ces circonstances « Le comportement de l’animal n’est jamais une perception de quelque chose en tant que quelque chose ».L’animal vit d’une vie pleine et massive et coïncide dans son être par l’accaparement qui le prive du besoin de parler. Ce qui manque aux animaux, ce n’est pas tant la capacité phonique d’articulation que la façon d’être à distance de soi, de s’absenter, propre à l’existant que possède l’homme en tant que « configurateur de monde ». (Simone Manon, Vivre et Exister.)

« Si plantes et animaux sont privés de langage, c’est parce qu’ils sont emprisonnés chacun dans leur univers environnant sans être jamais situés dans l’éclaircie de l’Être. Or seule cette éclaircie est monde. Mais s’ils sont suspendus sans monde dans leur leur univers environnant, ce n’est pas parce que le langage leur est refusé.»  (Heidegger, Lettre sur l’humanisme)

  • l’homme est « configurateur de monde » (der Mensch ist weltbildend). Françoise Dastur dans son essai Heidegger et la question anthropologique a interprété cette formule en référence au pouvoir de schématisation propre à l’homme qui s’enracine dans l’imagination, pouvoir de configuration ontologique qui serait refusé à l’animal :

« L’Être de l’homme est (…) essentiellement compris, au cours de cette période où Heidegger tente encore de porter à son achèvement la problématique développée dans Être et Temps, à partir de la notion de Bildung, qui signifie indissolublement en allemand à la fois la capacité de donner forme, de configurer, et la formation de l’homme au sens de l’éducation et de la culture. C’est donc en cette capacité de donner forme que réside la différence de l’homme à l’égard de l’animal. »

Gracie
Ma chienne Gracie, privée du monde ?


Relation ambiguë entre l’homme et l’animal

Capture d’écran 2017-12-12 à 14.05.09.png    Etienne Bimbenet relève une ambiguïté dans les  relations qu’entretient l’homme avec l’animal. D’un côté l’homme « accompagne » l’animal en faisant de celui-ci un compagnon, projetant spontanément sur lui de manière anthropomorphique une vision et une pensée sensible et  humaine et de l’autre, en s’appuyant sur les données scientifiques de la biologie et de l’éthologie, pose un regard analytique froid et distant sur l’animal, l’ « excluant » et le « privant »du monde au sens défini par Heidegger.

    Etienne Bimbenet se propose de renverser la méditation heideggérienne en faisant démarrer la réflexion à la naissance de l’homme, c’est-à-dire au moment où les ancêtres de l’homme étaient eux-mêmes des animaux « privés de monde ». Alors que le penseur allemand faisait démarrer sa réflexion à partir du concept de « privation du monde », le philosophe français se propose lui, de l’axer sur le concept  d’ « invention du monde » qui a anticipé ou accompagné l’hominisation.

à suivre….


articles liés :