chronique d’une randonnée suivie d’une ascension : le mont Charvin dans la vallée de Manigod (Haute-Savoie)

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Vendredi 19 août 2016 : randonnée vers les sources du Fier et ascension du Mont Charvin (2.409 m)

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       Le mont Charvin est pour moi un sommet mythique, il se détache fortement dans le paysage des sommets environnants, est souvent nimbé de nuages et j’apprécie tout particulièrement sa silhouette d’aile de requin émergeant de l’océan de vagues pétrifiées des montagnes qui l’entourent.

les photos d’Enki

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Vue du mont Charvin (c’est la pyramide située au centre contre laquelle colle un nuage) un peu avant le parking de Sous l’Aiguille qui marque la fin de la route qui suit le cours du Fier au fond de la vallée de Manigod.

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Sur le chemin d’accès aux alpages de l’Aulp et du lac du mont Charvin : vue de l’extrémité de la vallée du Fier et les sommets du massif des Aravis qui la bordent.

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Un lieu magique : « le Vargne à Reydet »

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Le « Vargne à Reydet  » avec en arrière-plan le chalet et au pied du vargne, ma chienne Gracie.

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       Un lieu magique : « le Vargne à Reydet » et son chalet de madriers massifs sur le chemin d’accès aux alpages avec ma chienne Gracie qui prend la pose. « Vargne » ou « vuargne » est le nom en patois savoyard (franco-provençal) d’un conifère, le sapin (Abies alba) qui recherche l’ombre et l’humidité et ne dépasse pas l’altitude de 1.500 m. Occupant 15% du couvert forestier cette essence est beaucoup moins répandue que son cousin la « pesse », nom savoyard de l’épicéa (Picea abies) qui en occupe 55%. Le reste du couvert est occupé par des feuillus. Reydet est le nom d’une famille anoblie au XVe siècle par le Comte de Genève, les Reydet de Vulpillières, qui possédait de nombreux biens en Savoie dont la seigneurie de Manigod (acquise en 1579 ou 1610 selon les sources). L’appellation « le Vargne à Reydet » pourrait donc être en relation avec cette famille. C’est un arbre monumental dont la circonférence atteint 4,60 m à 1,5 m du sol. Une méthode de calcul très approximative de son âge à partir de son diamètre lui donnerait un âge de trois siècles et demi (formule : 460 cm / π 3,1416 x coeff.2,5 = 366 ans), ce qui nous ramènerait à l’an 1650, date très proche de celle à laquelle les seigneurs de Reydet possédaient effectivement la vallée.
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      La magie du lieu réside dans la taille démesurée du vargne avec son pied impressionnant et sa grande hauteur qui projette sa cime bien au-dessus des arbres environnants. C’est un colosse dont la longévité nous projette dans les temps les plus anciens. Avec son chalet traditionnel fait de madriers massifs, sa fontaine rustique en bois et son environnement de montagnes, il pourrait servir de décor à une scène du Seigneur des Anneaux. Le Vargne à Reydet nous fait comprendre l’importance dans nos paysages des très vieux arbres monumentaux qui sont autant de ponts avec notre passé le plus ancien et structure d’une dimension temporelle le paysage.

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Rencontre inopportune

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     J’avais préféré quitter un moment la voie d’alpage caillouteuse et emprunter un ancien sentier très raide à travers les prairies et les bois. Il fallait pour cela franchir une clôture électrifiée qui laissait supposer la présence d’un troupeau. Effectivement, après 10 minutes de marche, je me suis soudain trouvé nez à nez avec une tarine de taille imposante qui se tenait debout sur le sentier comme si elle montait la garde et qui sembla surprise de me voir. À priori, je n’ai pas peur des vaches, à condition que ce soit bien des vaches et non pas des taureaux — ceci en référence à un événement malheureux qui s’était produit dans ma jeunesse — J’examinais donc illico les attributs pendentifs de la bestiole : c’était bien une vache si l’on en croyait la mamelle gonflée qui pendait entre ses pattes. Cela dit, les vaches ont en commun avec les taureaux d’avoir des cornes et celle ci était sur ce plan particulièrement bien montée. Ce qui m’inquiétait, c’était l’immobilité dont elle faisait preuve et la nature de son regard qui me semblait différent de celui que les tarines arborent habituellement et que je trouve pour ma part particulièrement gracieux et même un tantinet enjôleur. Cette fois, le regard semblait chargé de circonspection à mon égard et me communiquait l’impression somme toute déplaisante de vouloir me jauger. Peut-être, dans son raisonnement limité de vache, me considérait-elle comme un intrus qui violait son territoire… De ma longue expérience de rencontre alpestre avec les vaches, j’avais appris que celles-ci commençaient par manifester une certaine curiosité à votre égard puis, après un moment d’inertie dû sans doute à leur caractère placide et à l’énormité de la masse qu’elles avaient à déplacer, finissaient toujours par reconnaître la prééminence de l’homme et s’écartaient pour lui laisser le passage. Mais celle-ci semblait avoir un caractère différent et vouloir s’affranchir des règles et coutumes habituelles. Qui sait ? Peut-être était-elle la reine du troupeau qui voulait manifester les prérogatives dues à son rang… Contre toute attente, à mon approche elle restait plantée bien fermement sur ses quatre sabots et continuait à me fixer avec intensité au détail près que ses yeux ne me parurent plus exprimer la curiosité et la circonspection mais bien une attitude de défi. Ainsi, il semblait bien que cet animal n’avait aucune intention de se déplacer et me défiait ! peut-être même souhaitait-il en découdre… Cette constatation provoqua immédiatement un changement dans le déroulement de mes fonctions cognitives : la partie reptilienne de mon cerveau prit d’autorité la direction des opérations et, sans m’en avoir préalablement référé, orienta mon regard vers la paire de cornes bien aiguisées que la bête arborait fièrement sur le sommet du crâne. Un avertissement sonore  et lumineux répétitif fut alors enclenché dans mon cerveau : DANGER ! DANGER ! et je sentis que mes jambes s’apprêtaient à me propulser dans une fuite éperdue. Mais, Dieu merci, après ce moment d’égarement, ma raison, bien secondée par l’émergence d’un sentiment profond d’indignation et d’une prise de conscience des responsabilités qui m’incombaient en tant qu’humain reprit la situation bien en main. J’étais en ce lieu le représentant de la glorieuse race des Hommes et il ne sera pas dit que je devrais m’incliner devant la volonté d’un animal réduit à une vulgaire et méprisable usine à lait sur pattes qui ne trouvait pas mieux à occuper son temps que de mâcher de l’herbe à longueur de journée. J’élaborais donc une stratégie : tout d’abord, il convenait avant tout de chasser la peur de mes pensées car on sait bien que les animaux possèdent un sens inné qui leur permet de connaître votre état d’âme et il ne fallait surtout pas que dans le processus de confrontation qui venait de s’amorcer, la bestiole puisse ressentir le fait qu’elle m’inspirait la moindre crainte. Il fallait que la peur change de camp et pour cela je devais paraître sûr de moi, volontariste et dominateur. Je bombais donc le torse, pris l’air le plus viril qui soit et marchais fermement vers la bête d’un pas décidé, en opposant à son sombre regard vitreux, mon propre regard empreint d’une froide détermination. Cette rencontre avait pris un tour inattendu et une importance considérable : elle était devenue une confrontation emblématique anthropologique et cosmologique de deux volontés farouches : l’Homme contre l’animal, la pensée contre la sauvagerie, l’ordre du monde contre le chaos… Ma responsabilité était donc immense et je poursuivis mon avancée de manière déterminée vers la bête insolente mais mon action ne sembla malheureusement pas aboutir au résultat escompté : celle-ci restait immobile et ne paraissait aucunement intimidée. Bon sang, mais où était passé ma chienne Gracie ? Pourquoi n’était-elle pas à ce moment précis où j’avais besoin d’elle, à mes côtés pour me seconder : un bouvier bernois est après-tout un chien de troupeau qui gardait anciennement et même encore aujourd’hui les vaches dans l’Oberland bernois. Il est vrai que Gracie, animal citadin, a peur des vaches et, petite, se réfugiait dans mes bras pour s’en protéger… La tension avait atteint son comble lorsque j’arrivais à la hauteur de la tarine. Peut-être devrais-je dire la tsarine ? Que devais-je faire : élever la voix ? Gesticuler de manière menaçante ? Saisir ses deux cornes comme le font les cow-boys et lui faire un croc en jambe pour la déséquilibrer ? la frapper ? ou bien peut-être la contourner benoîtement en ravalant ma fierté ce qui aurait été une défaite cuisante et lourde de conséquence pour toute l’espèce humaine… On en était à ce moment fatidique où le battement d’une aile de papillon peut provoquer un cyclone dévastateur à l’autre bout du monde, où le sort des batailles, des peuples, des civilisations, des espèces même se joue, où tout peut basculer d’un côté ou d’un autre. C’est à ce moment précis que la bête, ayant enfin pris la mesure de son infériorité sinon physique mais du moins mentale et prise de vertige sans doute devant les conséquences dramatiques d’un vacillement de l’ordre du monde que son attitude risquait de créer, détourna son regard et après avoir un peu hésité, se retourna et quitta le sentier pour me laisser la voie libre dans laquelle je m’engageais, triomphant… Ouf !

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l’œuvre des trolls ?

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       Vision étonnante sur la voie de l’alpage que cette excavation réalisée dans un immense rocher cubique. Lors de mon dernier passage il y a deux années à cet endroit, l’excavation était moins profonde et la construction de bois n’avait pas encore été réalisée. Quelqu’un s’est donc lancé patiemment depuis plusieurs années dans la réalisation d’un projet étonnant et fastidieux : creuser une cavité dans une roche très dure et l’aménager. Dans quel but ? créer un abri pour animaux ? une buvette à l’intention des randonneurs et des habitants de la vallée ? Il aurait été plus économique de bâtir une construction nouvelle mais voilà, des constructions qui ne seraient pas nécessaires aux activités agricoles ne sont pas permises dans cet espace naturel protégé alors que rien n’interdit, semble-t-il, de réaliser une cavité dans un rocher… À moins que ce soit l’œuvre d’un Troll…

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le mont Charvin finit par apparaître dans toute sa majesté (à droite de l’image)

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Une vision surréaliste 

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Une répétition du mythe grec de la création du sanctuaire d’Apollon à Delphes ?

      À tout instant de la journée, même dans les situations les plus banales, la magie, la poésie et le rêve peuvent surgir et créer un monde de merveilles et d’enchantement. À un moment de la longue marche qui me conduisait aux alpages je rencontrais un troupeau de chèvres qui s’étaient établies sur la ligne de crête d’un alignement de rochers dont la base abritait une excavation. Quoi de plus « bateau » que de photographier un troupeau de chèvres ? De plus la scène était à contre-jour : les rayons du soleil auraient causé des effets parasites et le premier plan aurait été sombre et illisible. L’intérêt de l’Iphone est que la prise de vue est rapide et ne nécessite pas de préparation. Je prenais donc la résolution de prendre malgré tout quelque photos et bien m’en a pris. C’est lorsque je vis la scène dans le viseur que je fus littéralement ébloui par l’étrangeté et la beauté de la scène. Les silhouettes de chèvres se détachaient en ombres chinoises sur le blanc lumineux d’un nuage qui avait eu la bonne idée de se trouver là au bon moment. Pour ma part, ces photos, surtout celle où le soleil apparaît en contre-jour, prenaient une dimension mythologique qui m’a ramené à la Grèce antique.

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la chèvre, animal sacré de la mythologie grecque

   Dans la mythologie grecque, certaine sources indiquent que ce serait des chèvres qui auraient indiqué le site où devait être édifier à Delphes le temple dédié à Apollon, le dieu du soleil et de la lumière. Une chèvre était d’ailleurs utilisée par les prêtres pour définir l’ordre de passage des pèlerins : des gouttes d’eau froide étaient jetées sur elle qui, si elle ne tremblait pas, faisait perdre son tour au pèlerin. Un oracle de Delphes aurait également guidé Caranos, de la race des Héraclides (les descendants d’Héraclés), à fonder le royaume de Macédoine en l’incitant de se laisser guider par  un troupeau de chèvres dans la recherche d’une terre d’accueil : « Songe, ô divin Caranos, et garde en ton esprit mes paroles: quitte Argos et la Grèce aux belles femmes et gagne les sources de l’Haliacmon ; et là, si tu aperçois d’abord des chèvres en train de brouter, c’est là précisément qu’il faut que tu mènes une existence digne d’envie, toi-même et toute ta lignée ». Dans un autre mythe, Amalthée est une chèvre qui allaita Zeus lorsqu’il était enfant, aidée par des abeilles qui le nourrissaient de miel. Zeus l’aurait par la suite  récompensée en en faisant une constellation dans le ciel  (constellation du capricorne), ou encore comme la plus grande des étoiles de la constellation du Cocher (Capella « la chèvre », c’est-à-dire α du Cocher). Cette « étoile de la chèvre » est une super géante qui fait deux mille fois la taille du soleil. C’est suite de ce mythe que la chèvre a reçu le surnom de « fille du Soleil ». Selon d’autres traditions, à la mort de la chèvre, Zeus aurait pris sa peau pour en revêtir son arme merveilleuse, symbole de la puissance souveraine, l’égide : le terme grec αἰγίς / aigís signifie en effet également « peau de chèvre ». La déesse Athéna utilisait une peau de chèvre, appelée également Egide, à la façon d’une voile pour être portée par les vents. Chez le poète latin Ovide, Amalthée est personnifiée en naïade qui a pris soin de Zeus en le nourrissant de lait de chèvre par l’intermédiaire d’une corne de chèvre brisée : « Amalthée ramassa cette corne brisée, l’entoura d’herbes fraîches, la remplit de fruits, et la présenta ainsi aux lèvres de [Zeus] ». Cette légende serait à l’origine de la corne d’abondance.

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Le versant nord-ouest du  mont Charvin (2.409 m). Le lac éponyme se situe sur le plateau situé à gauche et la voie d’accès au sommet sur l’autre versant après avoir gravi le col situé sur la gauche. Gracie a pris de l’avance et m’attends, étendue dans l’herbe.

stratigraphie des faces N-O et N-E du mont Charvin

    Lors de ma dernière visite sur le site, il y a deux années, je n’avais pas remarqué les strates rocheuses resserrées au pendage presque vertical de la pointe nord-ouest de cette montagne qui forme une pyramide presque parfaite. La face nord-ouest de la pyramide a été formée après l’effondrement, puis l’érosion d’une partie la couche rocheuse originelle qui a mis à jour la paroi extérieure de l’une des strates et formé la grande dalle lisse aujourd’hui apparente alors que la face nord-est qui lui est adjacente fait apparaître en coupe les strates rocheuses qui se succèdent en rang serré. Le guide géologique précise que la roche est constituée de calcaires argileux clairs du Sénonien qui se sont formés par des dépôts crayeux marins pendant la période du Crétacé supérieur entre 90 et 66 millions d’années. Le lac Charvin a été créé par un effet de surcreusement à l’ère glaciaire qui a laissé en place un verrou rocheux retenant les eaux du lac après la fonte des glaces

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     Le lac Charvin (2.011 m) est une étape incontournable sur la route du sommet. On pourrait penser qu’il ne reste plus qu’une dénivellation de 400 m à grimper mais ce serait négliger la descente du col à venir et la remontée équivalente sur l’autre face de la montagne qui en découle soit un dénivelle supplémentaire d’environ 320 m ce qui veut dire qu’il reste en fait encore 720 m à monter. Ainsi, en ajoutant les 100 m supplémentaires de dénivellation montés pour accéder au lac, c’est une dénivellation totale de plus de 1600 m qu’il aura fallu monter depuis le parking de Sous l’Aiguille…

     Sur les pentes descendant vers les rives du lac, un certain Manu (c’est du moins sa signature) s’est livré à une entreprise de land art ou plutôt de calligraphie caillouteuse exprimant sa vision philosophico-politique du monde : la devise « Ni dieu, ni maître », écrite en lettres géantes à l’aide de cailloux gris, tranche sur l’herbe verte et paraît totalement incongrue dans ce décor. Cela parait d’assez mauvais goût car la montagne est un endroit que l’on voudrait voir préservé de la confusion du monde. Ce monde que nous avons quitté se rappelle à nous comme il s’était rappelé à l’occasion du passage d’un bruyant petit avion qui s’est attardé au-dessus du site…

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Gracie

la devise de Gracie : « Pas de dieu, mais un maître »
C’est fini pour aujourd’hui… Ouaf ! Ouaf !

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le paysage, miroir de l’âme : (3) iconographie de la femme-vague

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Quelques exemples de l’iconographie de « la femme-vague »

Gustave Courbet - la vague, vers 1870 - (Google Art Project)

Gustave Courbet – la Vague, 1870 et la Femme à la vague, 1868

Gustave Courbet -La Femme dans les vagues, 1868

   Le XIXe siècle a connu une phase de peinture académique ou le thème de l’ondine, de la nymphe ou de la femme-vague était représenté de manière sensuelle à la manière des maîtres du genre comme Cabanel et Bouguereau. L’objectif commercial inavoué transparaissait dans la nudité et les poses provocantes que ces dames aux peaux laiteuses exposaient de manière complaisante et ostentatoire. La toile La Vague de Guillaume Seignac présentée ci-dessous pêche par son académisme et son artificialité et donne l’impression que le modèle a été peint en premier lieu avec une pose alanguie peu naturelle dans l’atelier de l’artiste et qu’un décor marin a ensuite été rapporté de toute pièce autour d’elle…

Guillaume Seignac - la vague, vers 1907

Guillaume Seignac – la vague, vers 1907

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Lucien Clergue – Nu sur rocher

     J’ai trouvé intéressant de confronter ce nu de Lucien Clergue au tableau de Guillaume Seignac présenté ci-avant. Dans le tableau peint la pose de la naïade apparait laborieusement composée, totalement artificielle et son attitude est inutilement racoleuse et provocante. Ces maladresses ont pour effet de vider le tableau de toute sensualité et  dans ces conditions l’assimilation Femme/mer/Vague n’est absolument pas convaincante. À l’inverse, la photo de Clergue, même si elle apparaît savamment cadrée et composée donne une impression de naturel et réussit admirablement à assimiler le corps de la femme à l’élément aquatique et à la vague. Il s’en dégage un sensualité saine et exacerbée.

Paul Gauguin -

Paul Gauguin – la Vague, 1888

Paul Gauguin - Dans les vagues ou Ondine, 1889

Paul Gauguin – Dans les Vagues ou Ondine, 1889

     Ce tableau peint en Bretagne par Gauguin en 1889 soit huit ans avant que Signac ait peint son tableau La Vague, est une éclatante démonstration de la supériorité de la peinture Nabi sur la peinture académique. Le mouvement de la jeune femme fait à la fois de déséquilibre et de résistance contrôlée face à l’assaut mené par les vagues à son encontre est expression de vitalité et de passion et est admirablement représenté et mis en valeur par une technique et une esthétique simplifiées inspirées des estampes japonaises que les peintres français viennent tout juste de découvrir : le cadrage privilégie l’essentiel de la scène, la représentation est ébauchée et simplifiée et les tons chauds tirant sur le jaune et le rouge du corps et l’orange éclatant de la chevelure contrastent violemment avec le vert sombre des vagues et le blanc de leurs écrêtements et annoncent le symbolisme. La scène toute entière exprime la sensualité, le mouvement et la vitalité. L’hstorien d’art Vojtech Jirat-Wasiutynski évoquait à propos de cette jeune femme « sa sexualité offerte aux vagues » et « une étreinte dramatique avec la nature »

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        Je ne sais pas si il faut aller jusque là dans l’interprétation de cette peinture mais je m’étonnais de la posture un peu étrange de la baigneuse qui me rappelait pourtant vaguement quelque chose. Ce quelque chose m’est plus tard revenu à l’esprit : il s’agissait de la photo d’une jeune femme nue piochée sur la toile qui la montrait dans la posture caractéristique des baigneurs qui veulent éviter le choc d’une vague; les jambes et le bassin maintiennent leur position dans l’eau mais les bras se lèvent vers le ciel et le buste tout entier est soumis à une torsion pour le soustraire à l’action de la vague. Paul Gauguin a magistralement saisi le mouvement dans son tableau. Nous voyons souvent cette scène, l’été sur les plages de l’Atlantique où l’eau est fraiche et les vagues puissantes. Est-ce le signe que les baigneurs offrent ainsi « leur sexualité aux vagues » et « s’étreignent dramatiquement avec la nature » ? Peut-être…

Maillol

Aristide Maillol – la Vague, 1898

        On connait surtout Aristide Maillol comme sculpteur et on ignore souvent qu’il fut également un peintre de talent. Il se destinait d’ailleurs primitivement à la peinture. On ne sera pas surpris des correspondances qui existent entre cette toile et celle de Gauguin présentée ci-dessus, peinte neuf années plus tôt, quand on saura que Maillol appartenait lui aussi au groupe des Nabis et que sa découverte en 1889 de la technique utilisée par Gauguin de simplification des formes, de mise à-plat des couleurs et de rejet de la perspective  fut décisive pour la suite de son œuvre. Dans cette composition, l’esthétique japonisante n’est également pas absente, au-delà des principes de simplification du dessin et de l’absence de perspective, elle se reconnait également à certains détails comme les volutes des écrêtements des vagues. Par contre le cadrage rigoureux de la scène au centre d’un format presque carré tranche avec le traitement décentré et réducteur choisi par Gauguin pour l’Ondine. On a également vu dans cette toile une référence à la très sensuelle Femme à la Vague peinte par Courbet en 1868 et présentée en tête de cet article.

František Drtikol - Vina, vague, 1926-1927

À la photographie du tchèque František DrtikolVina, vague, 1926-1927 (ci-dessus), on rattachera celle de Lucien ClergueQuatre nus à New York, 1983

Lucien Clergue - Quatre nus à New York, 1983

Et on se doit évidemment de présenter de ce photographe la célèbre série des « Nus de la mer ».

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le paysage, miroir de l’âme : (2) – vague à l’âme avec la femme-vague

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Paysage surfique

Surf en Australie

« (…) un paysage, pour être perçu, doit être vécu : une belle vague n’est belle que si elle a, ou si elle peut être, éprouvée. Enfin, que le corps est bien au centre du paysage, a un tel point dans le surf que l’on peut se demander si ces pratiquants font réellement une distanciation entre eux-mêmes et la nature. L’homme est, ici, dans la nature. » – Anne-Sophie Sayeux.

    Dans un article précédent intitulé « Le paysage, miroir de l’âme : (1) contemplation et interactivité » ( c’est ICI ) nous avions passé en revue les différents types de relations que l’homme entretient avec le paysage, de la contemplation plus ou moins passive à l’interactivité dans laquelle peut intervenir une relation «physique» qui peut aller jusqu’à engager le corps. Citant Bachelard dans L’Eau et les Rêves, nous avions terminé l’article sur le cas du poète anglais Swinburne, qualifié par le philosophe de « héros des eaux violentes » qui entretenait une relation que l’on peut qualifier de type sadomasochiste avec la pratique de la nage. Le hasard a fait que j’ai été récemment mis en présence d’un article lié à ce sujet que la chercheuse en anthropologie sociale et culturelle Anne-Sophie Sayeux avait publié sur le Net. Cet article intitulé « Les paysages vagues » traitait de la pratique du surf et mettait l’accent sur la féminisation de la vague pratiquée par le surfeur et l’appréhension du paysage qu’il faisait passer, au delà de l’utilisation de ses cinq sens, par l’action de son corps tout entier, ce qui avait pour effet de le transformer physiquement et lui faire porter les stigmates de ce que l’on pouvait alors considérer comme un « corps à corps » avec la femme-océan que représentait la vague. Je vous en propose ci-après un cours extrait et vous invite à prendre connaissance de l’ensemble du texte.

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« L’idée est que, de toutes les forces qui mettent l’homme en mouvement et lui font inventer de nouvelles formes de société, la plus profonde est sa capacité de transformer ses relations avec la nature en transformant la nature elle-même »  – Godelier M., La production des grands hommes, 1984

Un texte de Anne-Sophie Sayeux, « Les paysages vagues » (Extrait)

Sayeux_Anne-Sophie-78352   Les surfeurs ont construit leurs représentations du paysage sur une histoire sociale collective du rapport à la mer. Ce qui fait paysage, c’est la vague, sublime, celle-là même qui constitue les hauts lieux. Mais c’est aussi la belle vague, celle qui est éprouvée dans la chair, et qui engendre une certaine érotisation du paysage. Il est ainsi porteur d’une mémoire surfique collective et d’identités individuelles. (…)
        Une belle vague est tout d’abord celle que l’on peut pratiquer. Mais elle est bien d’autres choses encore. Les surfeurs parlent de l’onde comme d’une femme, et sont proches d’un transport amoureux extrêmement sensuel lorsqu’ils mettent en mots leur paysage. Ces paysages surfiques sont leurs territoires, leurs histoires, leurs identités. Mais ils montrent aussi un rapport à la nature qui ne semble pas séparer l’homme de son environnement.

L’océan femme et l’homme paysage

       Une belle épaule, un ventre lisse, une lèvre bien formée – « la bouche, les lèvres, voilà le terrain du premier bonheur positif et précis, le terrain de la sensualité permise » (Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942), et une superbe chevelure déclenchent une jouissance certaine chez le surfeur. Le lien entre vague et femme est évident. L’homme entretient avant tout un rapport sensuel avec l’élément aquatique. Il ne s’y trompe pas, ce qui lui donne autant de plaisir ne peut être que féminin. C’est un océan-femme dans les bras duquel il se jette éperdument, et dont il peut même devenir dépendant (Sayeux, Surfeurs, l’être au monde, 2008). Ce n’est pas l’océan mère décrit par Baudrillard (op. cit.), même si le bercement accompagnant la contemplation du surfeur, lorsque, assis sur sa planche, il attend les vagues, pourrait suggérer ce rapprochement. Il faudrait plutôt voir dans ce va-et-vient une certaine érotisation physique : « la perception érotique n’est pas une cogitatio qui vise uncogitatum ; à travers un corps elle vise un autre corps, elle se fait dans le monde et non pas dans une conscience » (Merleau-Ponty, 1945, p. 183). Bachelard, analysant Novalis, montre en quoi la matière aquatique est féminine et « voluptueuse » (1942, p. 145). « Une vague qu’on « serre » avec un amour si chaud contre sa poitrine n’est pas loin d’un sein palpitant » écrit-il encore. C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains même parlent de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs « tromperies océaniques » régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives (Sayeux, 2006, 2008) : un besoin constant d’être à proximité de cet élément.

František Drtikol - Vina, vague, 1926-1927

František Drtikol – Vina, vague, 1926-1927 
(les illustrations qui accompagnent le texte ont été choisies par Enki)

    « (La vague) doit avoir une forme et une ampleur particulière, selon le niveau du surf, afin d’offrir le plus de plaisir possible à celui qui la prendra. (…) Celle-ci, pour être belle, doit dérouler régulièrement et avoir une épaule conséquente. sa surface intérieure : le ventre, est tenu d’être lisse et sans clapit, laissant la planche caresser l’eau sans à-coup. (…) Enfin, la chevelure, nuage d’embruns accompagnant la vague, coiffe la lèvre pour rendre le tableau idéal. (…)
    C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains parlent même de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs tromperies océaniques régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives.»  – (Extraits du texte d’Anne-Sophie Sayeux)

František Drtikol - Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939,

František Drtikol – Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939

       Cette érotisation du paysage est fréquente, comme le note Alain Roger, citant les « croupes et mamelons » des montagnes et plaines (1997, p. 166). Toutefois, ce qui nous intéresse dans cette humanisation de l’océan est la terminologie utilisée, qui met en jeu la chair. Le paysage passe par le corps, il se voit, s’entend, se goûte, et se sent. L’humanisation de cette nature immaitrisable et effrayante permet de rassurer : « le corps humain fournit un patron, un modèle qui ordonne et organise l’espace ; il permet de décrypter le monde environnant » (Blanc-Pamard, 1998, p. 124). À la « femme-paysage » (Roger, 1997) nous préférons utiliser « l’océan femme », qui admet de garder une certaine idée de puissance contenue dans les représentations de l’océan, mais qui offre aussi la possibilité de parler de l’homme-paysage. Si la terminologie utilisée pour décrire la vague est bien féminine, comme nous l’avons détaillé, nous postulons que le corps des surfeurs est paysage. Cette pratique marque plus ou moins profondément l’anatomie. Atlas de l’intime, la peau porte les marques des voyages et parties de surf. Cicatrices dues aux fonds rocheux ou au corail, corps malmenés dans les rouleaux marins, musculature supérieure développée, cambrure dorsale accentuée, cette pratique de nature transforme corporellement les individus. Nombre de ces traces sont le souvenir d’un paysage éphémère remarquable. L’imaginaire de l’homme-poisson est fréquent chez les pratiquants.

Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109) , p. 91-103
URL : www.cairn.info/revue-societes-2010-3-page-91.htm.
DOI : 10.3917/soc.109.0091.

new-histoire-surf

Scène de surf à Hawaï interprétée au XVIIIe siècle (le dessinateur a mal positionné la planche par rapport à la vague)

    En conclusion de son article, Anne-Sophie Sayeux se pose le problème que nous avions abordé dans notre précédent article au sujet de la distanciation du touriste et de l’homme occidental moderne avec la nature et le paysage qu’il contemple à la manière d’un décor ou d’un tableau alors que le paysan, le pêcheur ou le sauvage des temps passés se sentaient faire partie intégrante de cette nature. Elle se demande si la pratique de ce sport extrême qu’est le surf n’est pas un moyen pour ses adeptes de renouer avec la part de son humanité qu’il a perdu en rompant ses liens avec la nature et de retrouver ainsi l’unité primordiale de ses origines. La féminisation de la vague, plus qu’une sublimation de la libido selon le sens freudien, serait alors un moyen de communiquer avec les élément naturels en leur conférant des qualités humaines. Elle s’appuie pour cela sur les travaux de l’anthropologue Philippe Descola dans son interprétation des thèses du géographe Augustin Berque sur le Japon : « De même qu’en Nouvelle-Calédonie, l’environnement est perçu comme fondamentalement indistinct de soi, comme une ambiance où s’épanouit l’identité collective. (…) Le caractère le plus répandu consiste à traiter certains éléments de l’environnement comme des personnes, dotées de qualités cognitives, morales et sociales analogues à celles des humains, rendant ainsi possible la communication et l’interaction entre des classes d’être à première vue forts différents » (Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard, 2005. Mais à l’instar de certains rites des sociétés sauvages, cet  « entremettement » avec les forces vives de la nature imposerait en retour un sacrifice. Anne-Sophie Sayeux se demande alors si la pratique extrême du surf qu’elle qualifie de «fougue païenne» ne s’apparenterait pas de nos jours à un retour à une forme de rite sauvage révélatrice d’une «sensibilité paganiste retrouvée». Le risque encouru et les blessures provoquées seraient alors le prix nécessaire à payer pour mériter l’accession à l’état de grâce qu’offre ce sport.

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Le surf comme si vous y étiez (ou presque)

Des plaies et des bosses…

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article de ce blog liés

Articles sur le Net et bibliographie

  • Bachelard G. (1942). L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Livre de poche, édition 1998.
  • Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109)
  • Sayeux Anne-Sophie (2008). Surfeurs, l’être au monde. Une analyse socio-anthropologique. Rennes, PUR.

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Délit de sale gueule…

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les Zoo-Portraits de Yago Partal

Les prendriez-vous en stop ?                                                                                       Et ceux de dessous ?

   Yago-Partal-photographe-14     Yago-Partal-photographe-19

Western Lowland Gorilla et Eastern Tube-nosed Bat

  Domestic-Sow-Domesticus-Sus-copia     European-Rabbit-Oryctolagus-Cuniculus-copia

Domestic Pig et European Rabbit (Oryctolagus Cuniculus)

Certains d’entre vous sont pourris par les préjugés…

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Et maintenant, retournons au paysage

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Un pays pas si sage…

Degas - falaise ou côte escarpée

Degas – falaise ou côte escarpée

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Αποκάλυψις – Les quatre Dragons Rouges de William Blake : Apocalypse et transfiguration

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William Blake

William Blake (1757-1827)

     Les peintures du Grand Dragon Rouge sont une série de quatre aquarelles réalisées par le poète et peintre anglais William Blake entre 1805 et 1810. Durant cette période, Blake fut chargé de créer plus d’une centaine de peintures pour illustrer des livres de la Bible. En particulier, cette tétralogie s’appuie sur la description du Grand Dragon Rouge de l’Apocalypse :

« Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte et criait dans le travail et les douleurs de l’enfantement. Alors un autre signe apparut dans le ciel : c’était un grand dragon rouge-feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes. Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance.
Elle mit au monde un fils, un enfant mâle; c’est lui qui doit mener paître toutes les nations avec une verge de fer » »    –   
La Bible, Ap 12:3-4

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805
Pen and watercolour, 43,7 x 34,8 cm, The Brooklyn Museum of art, NY

   Cette peinture montre le dragon, de dos, prêt à dévorer l’enfant de la femme enceinte décrite dans l’Apocalypse :

       « le dragon, vu de dos, semble enjamber tout l’univers, un ped posé sur les abîmes maritimes (sous la lune, la couleur est bien d’eau…), l’autre fermement appuyé sur un piton rocheux. Son attitude triomphante et dominatrice n’est pas sans rappeler celle de l’ange au petit livre; mais la bête remplace l’ange et l’imminence de la mort celle de la révélation. Le dragon surplombe la femme allongée à ses pieds, affolée, suppliante; l’agresseur est debout. Ses ailes déployées ont des arêtes acérées et des angles aigus mis en valeur par quelques traites de plume noire; la victime, couchée, s’enroule dans les plis vaporeux de sa robe et ses cheveux son ondulés. la transparence lumineuse de al femme contraste avec l’opacité des ailes membraneuses qui obstruent l’horizon. Dans cette première aquarelle, la femme est déjà la proie du dragon rouge-feu : la queue qui, dans l’Apocalypse, balaie le tiers des étoiles, enserre ici le corps de sa victime. Conformément à la légende, le dragon serait le premier amant de la femme. Sa queue énorme est un phallus : la fureur du dragon serait l’envers de son désir, et l’occultation de l’enfant va dans le même sens. Dans l’Apocalypse, quatre «forces» sont en présence : une femme, un enfant, un dragon, Dieu. Blake resserre le conflit et modifie sensiblement sa signification. La mise en scène et la mise en image – les lignes, les formes et les couleurs : le style même de cette œuvre – exacerbent la confrontation des contraires; l’agresseur contre sa victime, l’actif et le passif, le masculin contre le féminin, la bête ou la matière contre l’âme…»

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed with the Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805-1810
Aquarelle, 40 x 32,5 cm, National gallery of Art, washington

    Similaire à la précédente, cette aquarelle illustre la même scène mais d’un point de vue différent : la femme enceinte est présentée de face, dominée par le Dragon.

     La seconde aquarelle peut surprendre au premier abord : quoique précipité sur terre, le Dragon semble toujours en position dominatrice, celle des spectres blakiens. Mais la dynamique de l’œuvre inverse radicalement sa signification : alors que le dragon bascule vers la terre, la femme se redresse et semble affronter l’ennemi du regard. Les cornes de la lune sont dressées, comme les bras tendus vers les hauteurs et les ailes éplorées. Assise sur un promontoire qui l’isole des eaux et de la foule, elle est déjà sauvée et prête à s’envoler. Sa silhouette fait écho à celle du ressuscité, ou de Saul converti. La victoire de cette femme est bien une victoire sur la mort; elle est à proprement parler résurrection et renaissance à un autre ordre de valeurs, renaissance à l’Esprit. La femme aux formes pleines et arrondies s’impose comme un centre irradiant de l’œuvre. Ses ailes n’ont pas l’envergure de celés du grand aigle, mais la forme et la douceur des ailes duveteuses des anges. Elles sont un écho triomphant des ailes nocturnes de Jérusalem déchue. Les deux figures gagnent d’ailleurs à être rapprochées : l’une s’enferme en son chagrin et se replie sur soi; l’autre s’ouvre au contraire et s’offre pour sauver le monde : ses bras tendus sont ceux du Christ et ceux d’Albion. La mère de l’Apocalypse devient ainsi l’émanation d’Albion et l’âme de l’humanité : lorsque l’homme éternel s’éveille de son long sommeil, elle se dresse comme lui sur le rocher des siècles, triomphant du dragon, de la matière et de la mort. 

     Ces deux illustrations de l’Apocalypse de Saint Jean « résument » magnifiquement l’épopée de Jerusalem, L’Emanation du géant Albion; elles rassemblent les images et les thèmes épars dans le cours du poème : le papillon de la page de titre ou celui du rêve de Los, exalté parmi les étoiles, l’arche lunaire oui le spectre d’Albion, le serpent qui enserre le corps nu d’une femme ou l’attitude offerte d’Albion devant le crucifié : elles concentrent la vision. La mère de l’Apocalypse n’est pas autre, pour Blake, que la fiancée de l’Agneau, l’émanation d’Albion, Jérusalem et la liberté. – Danièle Chauvin, Apocalypse et transfiguration, pages 78 à 80.

William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

William Blake, The Great Red Dragon and the Beast from the Sea, 1805
Pen and watercolour, 41 x 35,6 cm, National gallery of Art, washington

     L’aquarelle n° 3 représente toujours le grand dragon rouge, un avatar du Diable, représenté dans sa gloire, hideux debout sur la bête à sept têtes de la merVoici comment Saint Jean, reclus dans l’île de Patmos sous l’empereur romain Domitien, a décrit dans l’Apocalypse selon sa vision la Bête monstrueuse :

« Puis je vis monter de la mer une Bête, qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La Bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le Dragon lui donna sa puissance et son trône, et une grande autorité. Et je vis l’une de ses têtes comme blessée à mort ; mais sa blessure mortelle fut guérie. Et toute la terre était dans l’admiration derrière la Bête. Et ils adorèrent le Dragon, parce qu’il avait donné l’autorité à la Bête; ils adorèrent la Bête, en disant : Qui est semblable à la Bête ? Qui peut combattre contre elle ? Et il lui fut donné une bouche qui proférait des paroles arrogantes et des blasphèmes ; et il lui fut donné le pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. Et elle ouvrit sa bouche pour proférer des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son Nom et son tabernacle, et ceux qui habitent dans le Ciel. Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation. Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le Livre de vie de l’Agneau qui a été immolé [ Jesus-Christ ]. Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende ! » (Apocalypse 13, 1-9)

      Les exégètes voient généralement dans cette Bête le symbole de tout pouvoir qui s’oppose à Dieu et à ses commandements à travers le monde, à travers les siècles. Par exemple, jusqu’au IVe siècle, le pouvoir de l’empire romain, encore païen, qui a plus ou moins violemment persécuté l’Église. Au XXe siècle, le totalitarisme nazi, d’une part, et le totalitarisme soviétique, d’autre part, ont pu être perçus comme de nouveaux « visages » de la Bête. D’autres pouvoirs ou puissances dans le monde, tant dans le passé, dans l’actualité contemporaine et dans les temps à l’avenir, dès lors qu’ils s’opposent à Dieu et à l’Église, peuvent entrer dans la grille de « lecture » interprétant leur action comme étant celle de la Bête.

William Blake - The Number of the Beast is 666

William Blake, The number of the Beast is 666
Pen and watercolour, 40,6 x 33,0 cm, Rosenbach Museum and Library, Philadelphia

     Dans l’Apocalypse selon saint Jean, la « bête de l’Apocalypse » est une bête à sept têtes et dix cornes, qui représente un système de pouvoir, conféré par Satan, s’étend sur tous les hommes qui y adhèrent en recevant la marque de la bête. Cette marque est le 666, le Nombre de la Bête. La particularité de ce système de pouvoir – et donc de la Bête – est de s’opposer à Dieu et à tout ce qui le représente, en particulier l’Evangile.

    « Il lui fut donné d’animer l’image de la bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom. C’est le moment d’avoir du discernement : celui qui a de l’intelligence, qu’il interprète le chiffre de la bête, car c’est un chiffre d’homme : et son chiffre est six cent soixante-six. » (Traduction œcuménique de la Bible donne pour les versets 15 à 18)

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Les procès faits aux animaux au Moyen-Âge

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la Truie de Falaise - fête médiévale à La Ferté-Macé

     En 1385, un fait divers affreux a endeuillé la ville de La Ferté-Macé : une truie a dévoré, dans le bourg, un enfant de la ville, le nourrisson du maçon Souvet (ou Janet)… L’animal a été interpellé, jugé et condamné à subir la loi du talion. Pour que le spectacle de son supplice puisse servir de leçon, on invita les paysans à y assister avec leurs cochons… Bien que s’étant passé à La Ferté-Macé, cette histoire a traversé les siècles sous la dénomination erronée de «Truie de Falaise» simplement parce qu’alors la ville dépendait de la juridiction de Falaise. Une fête médiévale a lieu chaque année à La Ferté-macé pour commémorer cet évènement.      Le texte qui suit et qui relate cette histoire est extrait du chapitre « L’historien face à l’animal : l’exemple du Moyen Âge » écrit par l’historien Michel Pastoureau en contribution à l’ouvrage « Qui sont les animaux » publié sous la direction de Jean Birnbaum (collection folioessais chez Gallimard, 2010)

truie-de-falaise-condamnation-d-animaux-moyen-age

L’historien face à l’animal : l’exemple du Moyen Âge par Michel Pastoureau (Extraits)

     (…) Il faut souligner aussi combien la culture médiévale chrétienne est curieuse de l’animal et comment s’expriment à son sujet deux courants de pensée et de sensibilité contradictoires. D’une part il faut lui opposer le plus nettement possible l’homme qui a été créé à l’image de Dieu, et la créature animale, soumise et imparfaite, sinon impure. mais de l’autre, il existe chez quelques auteurs chrétiens le sentiment, plus ou moins diffus, d’une véritable communauté des êtres vivants et d’une parenté – pas seulement biologique – entre l’homme et l’animal. (…) Cette (seconde) attitude, dont l’exemple le plus célèbre se trouve chez François d’Assise, tient son origine dans plusieurs versets de saint Paul, particulièrement dans un passage de l’Epître aux Romains : « La créature elle aussi sera libérée de la servitude et entrera librement dans la gloire des enfants de Dieu » (Rm. 8. 21).      (…) Certaines questions nous font aujourd’hui sourire : est-il licite de faire travailler les animaux le dimanche ? faut-il leur imposer des jours de jeûne ? vont-ils en enfer ou au paradis ? Nous avons tord. Ces questions, ces curiosités, ces interrogations que le Moyen-Âge occidental se pose à propos de l’animal, soulignent au contraire comment le christianisme a été pour l’animal l’occasion d’une remarquable promotion. L’antiquité biblique et gréco-romaine le négligeait ou le méprisait; le Moyen Âge chrétien le place au devant de la scène.     Dans ce piège de l’anachronisme sont également tombés la plupart des auteurs s’étant intéressés aux procès intentés aux animaux entre XIIIe et XVIIe siècle. Ils ont projetés dans le passé, sans précaution aucune, nos sensibilités et nos systèmes de valeurs d’aujourd’hui. Ce faisant, ils ont abandonné l’étude de ces procès à la « petite histoire », souvent à des  publications destinées à un public friand d’anecdotes tournant en dérision les mœurs et des croyances des sociétés anciennes. Attitude parfaitement anachronique, qui montre que l’on n’a rien compris à ce qu’était l’Histoire, mais attitude que l’on retrouve encore, hélas ! chez quelques historiens.     A vrai dire, travailler sur un tel sujet n’est pas un exercice aisé. Les compte rendus de ces procès sont souvent réduits à l’état de miettes, dispersées dans différents fonds d’archives. Plusieurs juristes des XVIe et XVIIe siècles ont heureusement quelque peu défriché le terrain : s’interrogeant sur la légitimité et sur l’efficacité de tels procès, ils ont constitués des recueils de jurisprudence qui, malgré leur caractère lacunaire, peuvent servir de point de départ à nos enquêtes. Quelques affairera sont exceptionnellement bien documentées.

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La truie de Falaise en Normandie
      Dans cette petite ville, au début de l’années 1386, une truie, âgée d’environ trois ans, revêtue de vêtements d’homme, fut traînée par une jument depuis la place du château jusqu’au faubourg de Guilbray, où l’on avait installé un échafaud sur le champ de foire. Là, devant une foule hétérogène composée du vicomte de Falaise – c’est-à-dire le juge royal – et de ses gens, d’habitants de la ville, de paysans venus de la campagne alentour et d’un grand nombre de cochons, le bourreau mutila la truie en lui coupant le groin et lui tailladant la cuisse. Puis après l’avoir affublée d’une sorte de masque à figure humaine, il la pendit par les jarrets arrière à une fourche de bois et l’abandonna dans cette position jusqu’à ce que la mort survienne. Ce qui arriva rapidement. Mais le spectacle ne prit pas fin pour autant. La jument fut rappelée et le cadavre de la truie, après un simulacre d’étranglement, fut attaché sur une claie afin que le rituel infamant du traînage put recommencer. Finalement, après plusieurs tours de place, les restes plus ou moins disloqués de l’animal furent placés sur un bûcher et brûlés. Nous ignorons ce que l’on fit de des cendres, mais nous savons que, à la demande du vicomte de Falaise, une grande peinture murale fut exécutée dans l’église de la sainte-Trinité afin de conserver la mémoire de cet évènement. On pouvait l’y voir encore en 1820. Voilà comment l’abbé Langevin, la décrivit ainsi dans ses Recherches historiques sur Falaise (Supplément, 1826, p. 12) : « Ce trait singulier, dit-il, est peint à fresque sur le mur occidental de l’aile ou croisée méridionale de l’église Sainte-Trinité de Falaise. L’enfant précité et son frère sont représentés sur ce mur, proche l’escalier du clocher, couchés côte à côte, dans un berceau. Puis vers le milieu de ce mur, sont peints la potence, la truie habillée sous la forme humaine, que le bourreau pend, en présence du vicomte à cheval, un plumet à son chapeau, le poing sur le côté, regardant cette exécution. »

MDI Dossier dŽveloppement

arton531-db8c6-1    Ce sont souvent des documents comptable qui, dans les archives judiciaires, mettent le chercheur sur la piste de tels procès. Car, en attendant d’être jugé, l’animal est emprisonné; il faut donc le nourrir, payer son geôlier, éventuellement le propriétaire du local. Cela peut durer une à trois semaines. De même, il faut payer le bourreau, ses assistants et les charpentiers qui ont installé l’échafaud. Toutes ces sommes sont soigneusement consignées.  Pour la truie de Falaise, par exemple, nous savons par une quittance que le bourreau de la ville reçut dix sous pour s’acheter une paire de gants neufs. Et nous savons bien d’autres choses encore : les noms de tous les protagonistes , notamment celui du vicomte, Regnaud Rigault, qui ordonna la sentence et présida l’exécution. C’est lui qui eut l’étonnante idée d’inviter les paysans à venir y assister accompagnés de leur pourceaux afin que le spectacle de la truie suppliciée «leur serve de leçon». Cette truie fait renversé un enfant d’environ trois mois laissé sans surveillance dans son berceau. Elle avait commencé à lui manger le visage et le bras (d’où les mutilations qu’on lui fit subir aux mêmes endroits) «qu’il en mourust». Le procès dura neuf jours. L’animal fut défendu par un procureur. Le vicomte exigea que le supplice ait lieu en présence du propriétaire de l’animal «pour lui faire honte» et du père du nourrisson «pour punition de n’avoir pas fait veiller sur son enfant». De telles dispositions ne sont pas rares dans les procès de ce genre. Le propriétaire de l’animal, notamment, n’est jamais responsable pénalement. Quelquefois on lui demande d’accomplir un pèlerinage, mais en général la perte de son porc ou de son taureau apparaît comme une peine suffisante. Ce n’est pas l’homme qui est coupable mais la bête. Vieille idée que l’on rencontre déjà dans la jurisprudence antique et qui est expressément formulée par la Bible (Ex 21.28).

Animaux condamnation couchon

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    Léon Braquehais dans le blog RdR, La Revue des Ressources relate d’autres méfaits perpétués par la gent animal en Normandie à l’encontre d’enfants et les punitions qui furent alors appliquées aux animaux coupables. Ces exemples ont été tiré de la Normandie littéraire de mars 1892. :

    Au Moyen Âge, dans la plupart des pays, quand une bête causait la mort d’un homme, dit notre savant maître, M. Léopold Delisle, administrateur général de la Bibliothèque Nationale (Etat de l’Agriculture en Normandie au moyen-âge), on avait coutume de lui faire un procès dans toutes les formes, et de la supplicier comme un criminel. M. Delisle ajoute avec raison que les Normands partagèrent cette erreur commune.
D’ailleurs, en parcourant les vieilles chroniques de notre province, nous trouvons encore plusieurs faits à l’appui de cette assertion.

En 1334, on condamna à la peine de mort une truie qui avait mangé un enfant, à Durval ; en 1349, un porc fut amené en prison pour avoir commis un crime semblable, et cette même année, on donna dix sous au bourreau de Louviers et à celui de Pont-de-l’Arche pour ardoir [brûler] deux porcs, qui avaient étranglé deux enfants. (Actes normands de la Chambre des Comptes. 1328-1350).

Le 3 juin 1356, le bourreau de Caen ne reçut que cinq sous « pour ardoir un porc qui avoit estranglé un enfant à Douvre » (Archives nationales).

En 1408, le géôlier des prisons de Pont-de-l’Arche donna quittance de 4 sous 2 deniers pour avoir nourri pendant 24 jours un porc qui avait muldry et tué un petit enfant et qui, en expiation de ce crime fut pendu à un des poteaux de la justice du Vaudreuil (Eure).

Dans ses Essais historiques sur la ville de Caen, l’abbé de la Rue rapporte qu’en 1480, un porc mangea un jeune enfant de la paroisse Saint-Gilles, et que les officiers de l’abbesse de Caen saisirent ce pourceau en demandant sa condamnation devant le sénéchal de l’abbaye ; mais le procureur du roi intervint, attaqua l’abbesse devant le grand bailli ; et soutenant que le délit avait été commis dans le ressort du bailliage, il réclama l’animal pour que son procès lui fut fait par la justice royale. L’abbesse ne gagna, continue l’abbé de la Rue, qu’en prouvant que déjà elle avait fait ardre, sur la place aux Campions, une fille qui avait tué un homme dans la maison même où le porc avait mangé l’enfant.

Enfin, à la date de 1499, on pendit « ung pourceau qui avoit mangé, le visage d’un enfant au bers ; appartenant à Jean Morin, fils de Guillaume Morin, de Fresne, à l’occasion duquel excès de violence le dit enfant estoit allé de vye à trépas. » Le receveur de Fresne-l’Archevêque (Eure) paya 34 sous pour l’exécution de cette sentence (Ch. de Beaurepaire, Etat des campagnes de la Haute-Normandie au moyen-âge, p, 420).

Nos anciennes coutumes, dit Houard (Dict. de Droit normand, l780, t. 1er, p. 72), permettaient de tuer les porcs et les chèvres trouvés en dommage et de se les approprier.

     Au XIIe siècle, nos lois étaient beaucoup moins sévères, puisqu’en 1131, un porc se jeta entre les jambes d’un cheval monté par Philippe, fils de Louis le Gros, causa ainsi la chute mortelle de ce jeune prince, changea par suite l’ordre de succession au trône de France, et n’encourut pour ce méfait aucune punition. Ce dernier fait a été omis par beaucoup d’historiens modernes, qui, vraisemblablement ont craint de souiller leur plume en écrivant le nom de l’animal coupable, mais on le trouve raconté par quelques uns de nos vieux auteurs tels que Jean de Serres et le père Anselme.

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Animaux condamnation elephant

     Plus près de nous, en 1916, la presse américaine relatait qu’une éléphante avait été pendue pour avoir écrasé la tête de son soigneur avec sa patte. Point de procès pour Mary qui n’avait pu bénéficier de circonstances atténuantes malgré le fait que le soigneur lui avait préalablement asséné un violent coup de crochet… Le directeur du cirque orchestra son exécution dans une  macabre mascarade. Elle fut pendue par le cou à une grue et mourut asphyxiée devant plus de 5.000 personnes venues assister au « spectacle »…

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