Tout se joue dans l’enfance ?


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    On parle souvent du Big Bang des origines de l’univers, mais pas si souvent du Big Bang que représente la fabrication du cerveau : 100 milliards de neurones se forment et se connectent. Il y a à peu près autant de neurones dans le cerveau que d’étoiles dans la Voie lactée.


     Seize jours après la fécondation, le cerveau est déjà né. Au départ, c’est une forme floue faites de cellules indifférenciées. Quatorze jours après la conception, trois couches de cellules sont déjà formées. La couche supérieure, l’épiblaste, va devenir le système nerveux et la peau. La couche inférieure, l’hypoblaste, correspondra aux organes internes, comme les intestins. Entre les deux, le mésoderme apparaît, une couche à partir de laquelle se forment les os et les muscles. L’embryon s’organise aussi selon un axe « tête-queue », le long d’une ligne primitive : la notochorde. C’est une structure cellulaire flexible, en forme de tige. La notochorde fonctionne comme un chef d’orchestre, transmettant des ordres aux cellules. C’est autour de cet axe, avec une tête et une queue, que l’organisme se structure. Ce processus, la gastrulation, peut être considéré comme l’événement le plus important de la vie. S’il n’avait pas lieu, notre organisme serait comme celui d’un ver.

La fabrication du cerveau par Hugo Lagerkrantz sur le site Sciences Humaine (sept.2010)


    Un article très intéressant portant sur la « synaptogenèse » du cerveau du jeune enfant trouvé dans le magazine L’uniscope du campus de l’Université de Lausanne (UNIL) – N° 621 de mars 2017. La chercheuse Claudia Bagni travaille sur les protéines qui jouent un rôle dans le processus d’élaboration du cerveau et dont le manque ou la détérioration peut être la cause de certains handicaps intellectuels chez l’enfant.

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Rappel : définitions

    La synaptogenèse est la formation des synapses qui sont des connections entre deux cellules nerveuses ou neurones. Bien qu’elle se produise tout au long de la durée de vie d’une personne saine, une explosion de la formation des synapses se produit au cours du développement précoce du cerveau.
  La synapse est l’endroit de connexion de deux neurones. Il s’agit d’une structure histologique où l’axone d’un neurone s’articule avec les dendrites d’un autre neurone. La transmission de l’influx nerveux de l’axone aux dentrites se fait grâce à l’intermédiaire d’un médiateur chimique (noradrénaline ou acétylcholine) .

Un procédé technique a permis de représenter la façon dont les neurones sont connectés entre eux entre eux. On voit par exemple comment ce neurone en rouge est connecté à cet autre neurone en vert (schémas 1 & 2). En s’approchant encore un peu, on distingue parfaitement l’espace entre les deux neurones : une fente qu’on appelle la synapse (schémas 2 & 4). Pour transmettre ses informations, le neurone situé avant la synapse libère des composés chimiques, ces petites boules blanches appelées neuro-transmetteurs (schéma 5), ils sont acheminées à travers la synapse vers le neurone situé après. C’est par ces échanges permanents entre neuro-transmetteurs que se transmettent toutes les informations entre les neurones de notre cerveau.  (crédit La Fabrique de cerveau – ARTE, Documentaire de Cécile Denjean, 2017)

 


Retour à la synaptogénèse

    « la synaptogénèse est un processus qui concerne la partie la plus élémentaire de la construction du système nerveux, c’est-à-dire le câblage. Sur ces câblages de base, l’interaction avec l’environnement va broder des variations extraordinaires qui concernent non seulement le nombre de cellules qui survivront, le nombre de synapses qui survivront entre ces cellules mais encore le niveau d’activité de ces synapses. On sait en particulier que les phénomènes d’apprentissage ne jouent pas tant au niveau de la modification des circuits que de la modification d’efficacité des circuits. Et cela, c’est toute l’importance de l’environnement, de ce que Jean Pierre Changeux appelle l’épigénétique, comparé à la génétique. Et ceci est une autre histoire. . .»

     « Il doit (…) y avoir des mécanismes de reconnaissance assez généraux entre catégories cellulaires et ensuite l’établissement de la fonction fait que chaque cellule va s’individualiser et va devenir véritablement différente de sa voisine. La synaptogénèse est très largement sous la dépendance du programme génétique intrinsèque à la cellule . Et ceci nécessite une quantité d’information génétique relativement faible puisque chaque cellule ou chaque catégorie cellulaire est dépositaire d’une petite fraction du message et la combinaison dans le temps et dans l’espace de ces informations extrêmement parcellaires conduit à la formation des réseaux nerveux à condition que tout se passe normalement dans le temps et dans l’espace c’est-à-dire d’abord que la prolifération ne soit pas modifiée. On sait que les mutations qui perturbent la prolifération cellulaire entrainent des malformations considérables du cerveau, des mutations qui perturbent la migration entraînent des modifications un peu moins importantes. Et finalement, les mutations qui perturbent la reconnaissance intra-cellulaire entraînent des malformations beaucoup plus faibles. Mais à chacune de ces étapes, la perturbation des mécanismes, soit dans le temps, soit dans l’espace entrainera une désorganisation de l’ensemble. Désorganisation qui est assez difficile à analyser lorsqu’il s’agit effectivement de lésions limitées. On peut faire l’hypothèse que cela corresponde, dans certains cas, à ce que les américains appellent «Minimal Brain Dysfunction», c’est-à-dire des enfants qui ne se comportent pas tout à fait normalement, qui ont des petits troubles soit moteurs, soit sensoriels, des problèmes scolaires. C’est une hypothèse raisonnable mais impossible à tester actuellement. »

Alain Privat (Laboratoire de Neurobiologie du développement de Montpellier)


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Human connectome project

 


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La fabrique du cerveau – ARTE
Documentaire de Cécile Denjean, 2017 – 53 mn

     « Dans les laboratoires du monde entier, la course au cerveau artificiel a déjà commencé. Enquête sur ceux qui tentent de transformer l’homme en être digital afin de le libérer de la vieillesse et de la mort.
Capture d_écran 2017-10-22 à 03.00.18       La science-fiction a inventé depuis longtemps des robots « plus humains que l’humain », mais ce fantasme n’a jamais été plus près d’advenir. Aujourd’hui, des neuroscientifiques et des roboticiens se sont donné pour objectif de créer un cerveau artificiel capable de dupliquer le nôtre. Leur but : extraire l’ensemble des informations « programmées » dans notre cerveau pour les télécharger dans une machine qui nous remplacera et vivra éternellement. Rêve ou cauchemar ? Du Japon aux États-Unis, pionniers en la matière, Cécile Denjean (« Le ventre, notre deuxième cerveau ») enquête aux frontières de la science et de la fiction, sur des recherches aux moyens démesurés. Éternité digitale La « brain race » (« course au cerveau ») a aujourd’hui remplacé la « space race » (« course spatiale »). Après le séquençage du génome, la cartographie complète des connexions neuronales humaines, le Connectome, constitue le nouvel horizon de nombreuses recherches en cours. Cette « carte » du cerveau, récemment esquissée, comporte encore beaucoup de zones inexplorées. Pourra-t-on un jour « télécharger » les données d’une conscience individuelle comme on installe un logiciel ? Les enjeux diffèrent considérablement selon les acteurs. Dans le cas de grands projets scientifiques financés par les gouvernements, il s’agit de mieux comprendre le cerveau. Pour les transhumanistes, le but avoué est d’atteindre l’immortalité. Quant à l’empire Google, qui s’y intéresse également de près, il ambitionne de créer une intelligence capable d’apprendre et d’interagir avec le monde. Cette quête insensée, si elle aboutit un jour, offrira-t-elle l’éternité digitale à quelques milliardaires ? Donnera-t-elle naissance à une intelligence artificielle mondiale et désincarnée ?  »  

À voir absolument pour comprendre où l’on 
nous mène sans nous demander notre avis…  


Transcender l’humain

Transcender : du latin transcendere de scando « monter » avec le préfixe trans-.
1) Faire dépasser à quelque chose ou quelqu’un ses limites habituelles, normales.
(Religion) L’essence de Dieu est inconnaissable, non seulement pour nous, mais en soi, parce qu’elle transcende toute catégorie, parce que Dieu est superessentiel.  (Louis Rougier, Histoire d’une faillite philosophique: la Scolastique, 1966)   –  (Wictionnaire)


Pour en savoir plus


Le meilleur des mondes arrive… Préparez-vous !


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    Êtes-vous prêts à recevoir ce qui va suivre ? Un libraire à qui je parlais du livre d’où est tiré l’extrait présenté ci-après m’a déclaré n’avoir pu le terminer, ne pouvant supporter le pessimisme noir qui s’en dégageait. Effectivement, ce n’est pas seulement Billancourt que ce livre va désespérer, ni même le XVIe arrondissement, mais l’humanité toute entière, à l’exception des laudateurs de la culture geek, des grands capitaines de l’industrie numérique,  de certains politiques et des militaires qui verront sans doute là (et qui voient déjà) l’opportunité d’étendre leur pouvoir sur les corps et les esprits. Ce texte pose le problème de la liberté humaine dans son essence même puisqu’il aboutit à nier son existence dans la mesure où sommes serions totalement privés de libre arbitre. Nous croyons pouvoir raisonner et décider de nos choix en pleine liberté alors que notre cerveau n’est qu’un champs de bataille où, à tout moment, sous l’action de stimulis extérieurs et d’exigences organiques, prolifèrent, se confrontent et se combinent des milliers, voire des millions d’algorithmes biologiques forgés par notre histoire propre mais aussi par l’espèce humaine toute entière. Bref, pour toutes nos pensées et toutes nos actions, nous serions prédéterminés. Révoltés par cette idée, vous allez alors décider de tenter d’échapper à ce déterminisme en vous y opposant par tous les moyens mais c’est un combat perdu d’avance car même les formes que prendra cette opposition ne peuvent échapper à ces algorithmes. Cela vous choque ? Mais pourtant cela n’est rien comparé à ce que nous promettent les apprentis sorciers qui travaillent aujourd’hui à la maîtrise de de cette science des algorithmes et accumulent patiemment les milliards de données qui nous sont attachées. Elucubrations ? Mais ne voyons-nous pas déjà poindre le monde orwellien qui nous est promis… Vous voulez un exemple ? Prenons le cas de la médecine, dans laquelle des sociétés américaines comme Google et Apple investissent actuellement des milliards de dollars, finançant des programmes de recherches et rachetant des entreprises spécialisées. D’autres sociétés, américaines elles aussi, investissent dans le décryptage du génome humain. Leur but ultime ? Amasser le maximum de données concernant notre vie : notre ADN et celui de nos parents, nos comportements (centres d’intérêt, occupations, emploi du temps, bilan santé, etc), données qui, mises à jour quotidiennement par le fichage dont nous sommes déjà l’objet, sont destinées à être croisées avec l’ensemble des données scientifiques et statistiques disponibles dans le but ultime, grâce à l’utilisation d’algorithmes spécifiques, d’établir des diagnostics, nous soigner en définissant les traitements les plus adaptés, nous opérer (c’est déjà le cas pour les opérations du cerveau ou de l’œil) et même faire de la médecine prédictive. Ces algorithmes vous permettront de vivre mieux et plus longtemps grâce à des actions préventives.  Plus besoin de médecins, ni de chirurgiens, les algorithmes et les machines vous soigneront avec un taux de réussite nettement supérieurs à ceux de la médecine traditionnelle. Voici ce que prédisait il y a peu de temps le chirurgien-urologue spécialiste du transhumanisme Laurent Alexandre : « Il y a un risque très sérieux que, dans quinze ans à peine, nous soyons tous soignés grâce à des algorithmes développés par quelques grands groupes américains, capables de croiser les données génétiques du malade avec l’ensemble des connaissances scientifiques disponibles. Ce sont ces algorithmes qui feront les diagnostics et préconiseront les traitements. » Pourquoi hésiterions-nous s’il y va de notre santé, de notre durée de vie et de son confort et de celle de nos proches ? De la même manière que nous sommes prêts à dévoiler nos secrets les plus intimes à notre médecin ou à notre psychiatre, il est prévisible que nous n’hésiterons pas longtemps à nous livrer corps et âmes à ces entités abstraites que sont ces sociétés pour qui nous ne sommes pas des individus mais de simples données et qui, de ce fait, ne peuvent éprouver aucun sentiment à notre égard, empathie ou hostilité… En êtes-vous sûr ? Un traitement, pour être efficace, doit être accepté par le patient qui doit se trouver dans de bonnes disposition mentales. N’ayez crainte, Google aura tout prévu, un dispositif d’accompagnement psychologique parfaitement adapté à votre personnalité défini par un algorithme vous conseillera ou même vous prendra en charge à l’hôpital ou à votre domicile dés le début du traitement : rythme de vie, loisir, choix des lectures et des films à regarder, visites, etc. Vous n’aurez à vous occuper de rien, vous serez comme un nourrisson dans les mains les attentionnées et les plus sûres, celle de Maman Google… Évidemment, il y a un risque, c’est que Maman Google, propriétaire de vos données, se transforme en mère indigne ou en marâtre et les cèdent dans un but commercial à des entreprises qui seraient intéressées pour leurs besoins commerciaux propres ou, beaucoup plus grave, à vos employeurs potentiels qui trouveront un intérêt certain à ne pas investir sur un employé qui, pour des raisons génétiques, présente une forte probabilité de développer un cancer avant l’âge de quarante ans ou dont le profil psychologique le rendrait, selon leur point de vue, inapte à l’emploi à pourvoir…


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 Grand Algo

    Maintenant, projetons nous encore plus loin et imaginons que l’ensemble des données physiques, sociales et personnelles qui auront été réunies au niveau mondial ainsi que tous les algorithmes qui conditionneront la marche du monde soient réunis et croisés au sein d’un gigantesque système informatique qui en effectuera la synthèse. Avec un tel système, on peut penser que la marche du monde pourrait être optimisée et même faire l’objet de prédictions. Désignons ce système sous l’appellation de Grand Algo. C’est à lui que nous ferons appel pour déterminer nos règles de vie et définir ce qui sera le mieux pour nous. Nous pourrions même obtenir des prédictions sur notre avenir. Dans le passé,  le monde a déjà connu des entités omniscientes qui contrôlaient la vie des hommes, leur avenir et rendait de ce fait inutile l’exercice de leur libre arbitre, les hommes leurs avaient donné un nom, celui de divinités

      Je pense pour ma part ne jamais voir ce meilleur des mondes…
      Bon courage !

Enki sigle


Le sens de la vie vu par Yuval Noah Harari

    Nous voyons donc que le moi est aussi un récit imaginaire, tout comme les nations, les dieux et l’argent. Chacun de nous a en lui un système raffiné qui se débarrasse de la plupart des expériences pour ne garder que quelques morceaux choisis, les mêle à des bribes de films que nous avons vus, de romans que nous avons lus, de discours que nous avons entendus, de rêvasseries que nous avons goûtées puis, à partir de ce fatras, tisse une histoire apparemment cohérente sur qui je suis, d’où je viens et où je vais. Cette histoire me dit ce que je dois aimer, qui haïr et que faire de moi-même. Cette histoire peut même me pousser à à sacrifier ma vie, si l’intrigue l’exige. Chacun son genre. les uns vivent une tragédie, les autres habitent un drame religieux qui n’en finit pas; certains abordent la vie comme si c’était un film d’action, et pas mal se conduisent comme dans une comédie. mais à l’arrivée, ce ne sont que des histoires.

     Quel est alors le sens de la vie ? Pour le libéralisme, nous ne devons pas espérer qu’une entité extérieure nous fournisse un sens tout prêt. Chacun — électeur, acheteur et spectateur — devrait plutôt se servir de son libre arbitre pour créer du sens — pour sa vie, mais aussi pour l’univers entier.
     Les sciences de la vie sapent cependant le libéralisme en soutenant que l’individu libre n’est qu’une fiction concoctée par un assemblage d’algorithmes biochimiques. À chaque instant, le mécanismes biochimiques du cerveau créent un flash d’expérience qui disparaît aussitôt. D’autres flashes apparaissent et disparaissent en un rapide enchaînement. Ces expériences instantanées ne s’ajoutent pas pour former une essence durable. Le moi narrateur essaie d’imprimer un ordre à ce chaos en tissant une histoire interminable, où chaque expérience de ce gente a sa place, et a donc un sens durable. Si convaincante et tentante qu’elle puisse être, cependant, cette histoire est une fiction. Les croisés du Moyen Âge pensaient que Dieu et le ciel donnaient du sens à leur vie. Tous sont pareillement dans l’illusion. (…)

    Toutefois, dés lors que les situations scientifiques hérétiques se traduiront en technologie du quotidien, en activités de routine et en structures économiques, il deviendra de plus en plus difficile de continuer ce double jeu, et nous — ou nos héritiers — auront probablement d’un nouveau package de croyances religieuses et d’institutions politiques. À l’aube du troisième millénaire, ce n’est pas l’idée philosophique selon laquelle « il n’y a pas d’individus libres » qui menace le libéralisme, mais des technologies concrètes. Nous allons bientôt être inondés d’appareils, d’outils et de structures extrêmement utiles qui ne laissent aucune place au libre arbitre des individus. la démocratie, le marché et les droits de l’homme y survivront-ils ?

Yuval Noah Harari, Hom deus. Une brève histoire de l’avenir. Chap. Le sens de la vie –Edit. Albin Michel, pp.325-327


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Histoire vraie : Petit Algo

      En rapport avec ce propos, j’ai  une anecdote personnelle à vous conter. C’était à la fin des années quatre-vingt (la préhistoire pour certains) et j’avais décroché une étude d’urbanisme pour la réalisation d’un lotissement communal sous la condition de maîtriser les données financières de sa réalisation car la commune en serait le maître d’ouvrage. Sans réfléchir, confiant dans mes capacités qu’à l’époque j’estimais illimitées, j’avais accepté, sachant à peine ce qu’était un taux d’intérêt. Le contrat en poche, j’avais filé directement à la principale librairie de ma ville pour faire l’acquisition de cinq à six ouvrages imposants et particulièrement rébarbatifs traitant des mathématiques financières. Après une semaine, à l’aide de tables trigonométriques, je savais calculer  le montant des remboursements mensuels d’un prêt en fonction du taux choisi et du nombre d’années de remboursement et, dans ce remboursement, la part relevant des intérêts et du capital. Mieux, j’avais appris à maîtriser les conséquences d’un différé d’amortissement. Je pensais être tiré d’affaire mais ce n’était que le début d’un abominable cauchemar. Pour mettre en forme les nombreuses simulations que je devais réaliser et calculer dans l’objectif de choisir le meilleur montage financier, je devais inscrire dans de multiples tableaux en deux dimensions de nombreuses données et variables (coût d’acquisition du terrain et des travaux, prix de vente, date de vente, apport initial, montant de l’emprunt, taux de l’emprunt, durée de l’emprunt, choix ou non d’un amortissement) et réaliser le calcul d’ensemble à l’aide d’une simple calculette manuelle (les ordinateurs grand public venaient à peine d’apparaître). Les tableaux sur lesquels le travaillais étaient composé d’environ 30 colonnes et vingt-cinq lignes et  comportaient donc 750 cellules qui devaient toutes être remplies à la main en fonction des variables choisies qui résultaient, elles d’un calcul préalablement effectué; il fallait ensuite établir de manière manuelle à l’aide de ma calculette la somme des valeurs des cellules de chaque colonne et de chaque lignes, soit 55 additions au total, et vérifier que les totaux des colonnes et des lignes étaient bien identiques, objectif qui malheureusement, avec un calcul manuel quand bien même accompagné d’un effort soutenu d’attention, n’était atteint que dans la moitié des cas. Il fallait alors recommencer l’ensemble des calculs pour découvrir l’erreur. Cette torture récurrente, car c’en était une, subie pour chacune des simulations, semblable au supplice de la goutte d’eau, me faisait perdre un temps précieux et m’exaspérait… Je devenais fou !

    Ayant parlé de ce problème à un ami informaticien, celui ci me déclara disposer d’une solution. Il s’apprêtait en effet à ouvrir dans ma ville la première boutique de vente d’ordinateurs personnels, en l’occurrence les tous-premiers macintosh 128K (128 K de mémoire vive). Avec l’ordinateur étaient fournies 3 disquettes porteuses de logiciels sommaires : une disquette de jeux, une disquette avec un logiciel de traitement de texte , MacWrite, je crois, et enfin une disquette avec un tableur du nom de Multiplan. Mon ami me fit avec ce logiciel une démonstration rapide, me montrant comment monter un tableau, introduire les données et lancer les fonctions de calculs qui, à ma grande surprise, donnèrent un résultat instantané. Je fis immédiatement l’acquisition de l’un de ces appareils et fébrilement, tard dans la nuit, élaborait mon tableau aux 750 cellules, entrait l’ensemble des données, appliquait à chaque colonne et chaque ligne la fonction de calcul adéquate et, ce travail réalisé, donnait l’ordre d’effectuer les calculs en appuyant de manière théâtrale sur la touche de commande : en moins d’une seconde les résultats s’affichèrent aux extrémités des lignes et des colonnes indiquant un résultat identique. Ce moment fut pour moi celui d’une révélation de nature religieuse, une hiérophanie au sens de « manifestation du sacré » telle qu’elle a été définie par Mircea Eliade. Transporté de stupéfaction et de bonheur je m’agenouillais, plein d’admiration et de reconnaissance, au pied de cette vulgaire boite faite de plastique et de circuits intégrés tel un sauvage au pied de son dieu totem et me prosternais devant lui. Voilà, comment un athée, rationaliste pur et dur, sous l’action impulsive d’algorithmes biologiques venus du fond des âges et inscrits de manière indélébile dans son cerveau, face à un événement de nature extraordinaire, retrouvait spontanément les automatismes de pensée et de comportement de l’espèce au mépris de toute rationalité…

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le désir d’égalité ou le sentiment d’injustice chez les animaux


    Franz de Waal est un primatologue et éthologue américain d’origine néerlandaise, professeur et chercheur à Atlanta aux Etats-Unis. Comme il arrive souvent pour les découvertes concernant les primates *, c’est tout à fait par hasard qu’il a découvert que le désir d’égalité (ou sentiment d’inégalité et d’injustice) éprouvé par les différents individus composant une société n’était pas spécifique aux sociétés humaines mais se retrouvaient également dans les sociétés de primates. L’expérience hilarante présentée ci-dessous qu’il a réalisé avec deux singes capucins et dans laquelle il va soumettre l’un des deux singes à un traitement injuste alors que jusque là il était traité sur un pied d’égalité avec son congénère le prouve sans aucune ambiguité : le capucin défavorisé n’accepte pas l’inégalité de traitement et entre dans une violente colère.

 * c’est également par hasard en constatant le comportement d’un macaque rhésus que l’équipe du médecin et biologiste Giacomo Rizolatti découvrit à Parme dans les années 1990 les neurones miroirs. (voir  ICI )

   Faut-il en déduire que le désir d’égalité est inné aux sociétés d’hominidés (genre qui regroupe les grands singes et l’homme et pour lesquelles  les ADN peuvent être semblables à plus de 98%) et de primates ? L’historien Yuval Noah Harari dans son dernier ouvrage « Homo deus, une brève histoire de l’avenir » souligne que si c’était le cas, les sociétés inégalitaires se seraient trouvées dans l’incapacité de fonctionner du fait du ressentiment et de l’insatisfaction qu’elles auraient générées et auraient sombré dans la violence et de citer à l’appui de son raisonnement le cas des royaumes et empires qui ont prospéré bien que construits sur des fondements extrêmement inégalitaires. Mais ces exemples n’apportent pas pour autant la preuve de l’inexistence du désir d’égalité. L’anthropologie a montré que lorsque les sociétés humaines risquaient d’être anéanties par la violence exercée entre leurs membres, elles étaient capables de mettre en place des stratégies d’évitement de cette violence en la détournant par exemple sur un bouc émissaire et en créant des structures symboliques d’organisation et de compréhension du monde que sont les mythes et les religions chargées d’assurer la cohésion des membres du groupe. 

    Pourrait-il exister un lien entre ce désir inné d’égalité chez les primates découvert par Franz de Waal et le désir mimétique transmis par les neurones miroirs découvert par Giacomo Rizolatti ? Y aurait-il dans ce cas un rapport de cause à effet entre l’expression d’un premier élément et le second qui serait en quelque sorte induit par le premier ? Le siège dans le cerveau des neurones mémoires est le cortex prémoteur ventral et la partie rostrale du lobule pariétal inférieur. Quelle partie du cerveau est-elle activée quand s’exprime le désir d’égalité ou la réaction violente qui découle du sentiment d’inégalité ? Je n’ai trouvé jusqu’à présent aucune étude qui traitait de ces sujets…

    Si l’on suit René Girard, inventeur de la théorie du désir mimétique, le désir qu’un individu éprouve n’est que l’imitation du désir d’un autre qui est ainsi érigé en modèle à imiter. Dans le cas des deux capucins, le modèle à imiter deviendrait le capucin favorisé mais on pourrait tout aussi considérer que c’est la qualité supérieure du met accordé (cerise contre concombre) qui provoque le désir. Il est dommage pour pouvoir interpréter cette expérience à l’aune de la théorie de René Girard que Franz De Wall ne l’est pas développé en inversant les données, c’est-à-dire en offrant d’abord les cerises aux deux singes puis un morceau de concombre à l’un des deux. Quel singe aurait-alors manifesté sa fureur ? Celui qui recevrait la cerise et qui, malgré le fait que son cadeau est plus appétissant que celui de son rival, aurait été jaloux du traitement d’exception accordé à ce dernier ou bien le rival, mécontent de la baisse de qualité de ce qui lui est accordé et considéreront ceci comme une injustice ou une brimade…

    Pour  le neuropsychiatre Jacques Fanielle, les résultats de l’expérience menée par Franz De Waal « suggèrent que le sens de l’équité peut être une capacité innée du cerveau de l’Homo-Sapiens, une disposition que l’évolution biologique aurait sélectionnée chez certaines espèces dont l’organisation sociale repose, en tout ou en partie, sur la coopération » 


Le sentiment d’inégalité chez les chiens et les loups

    Une expérience semblable a eu lieu au Wolf Science Center de l’université de médecine vétérinaire de Vienne sur les chiens et les loups qui montre que ces deux espèces ont également conscience d’être victime d’une inégalité. Dans les deux cas, les scientifiques ont observé que l’animal le moins bien récompensé éprouvait un sentiment d’injustice et arrêtait l’exercice. Pour Jennifer Essler, co-auteure de l’étude, leur « habilité à réaliser l’iniquité est devenue évidente quand ils ont refusé de continuer l’expérience ». Ce refus s’exerçait non seulement quand l’un des deux animaux n’était plus alimenté mais également quand la qualité de la récompense était moindre : si l’un des animaux reçoit des croquettes alors que son congénère reçoit de la viande, il refuse de poursuivre l’exercice.

     Observation intéressante qui n’avait pas été effectuée dans l’expérience pratiquée par Frantz de Waal avec les primates, lorsque l’expérience est effectuée sur un seul animal, les chercheurs viennois constataient que les canidés poursuivaient alors la tâche, même sans récompense. Comme l’explique Friederike Range, un autre auteur de l’étude : « Cela montre bien que ce n’est pas juste le fait de ne pas recevoir de viande qui les a poussé à arrêter de coopérer avec l’expérimentateur ». Le fait que les loups autant que les chiens aient eu le même comportement prouvent que celui-ci n’est pas lié au phénomène de domestication. La seule différence relevée dans le comportement des deux espèces était qu’après cette expérience, les loups non récompensés restaient distants des humains alors que les chiens ayant subi le même traitement leur restaient fidèles.   (source : c’est  ICI )


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le cas de « l’enfant mélodieux » tué par « un mot vertigineux »…


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Jean Genet, enfant

      « L’enfant mélodieux tué par un mot vertigineux ». C’est Jean-Paul Sartre qui emploie ces mots tirés des écrits de Jean Genet dans son essai « Saint Genet, comédien et martyr »  écrit en 1952 et consacré au mauvais garçon devenu romancier, poète et homme de théâtre, Jean Genet. Je n’ai pas cherché en écrivant cet article à exposer l’interprétation que fait Sartre de la vie et de la personnalité de Jean Genet, largement mise en cause depuis par de nombreux critiques et en premier lieu par le principal intéressé objet de l’étude mais à montrer comment un acte exécuté par un enfant sous l’action d’une pulsion incontrôlée et la réponse faite en retour par les adultes peut avoir un effet déstabilisateur pour son équilibre mental et conditionner son comportement et l’idée qu’il a de lui-même pour le restant de sa vie. Cet événement fondateur, cette crise existentielle se traduit chez l’enfant par un vertige, un ébranlement de l’être qui accompagne ou traduit la métamorphose en cours. On verra plus loin que les mots employés par le narrateur pour décrire la scène sont explicites : « accès d’angoisse », « état extatique », « aveuglé et abasourdi », « vint à lui-même », c’est-à-dire révélé à lui-même, « Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner ».


L’enfance du petit Genet 

   Il est des moments dans la vie d’un enfant où l’accomplissement d’un acte jugé par celui-ci anodin ou suscité par une pulsion soudaine va avoir des conséquences considérables sur sa vie si cet acte est considéré par la société des adultes comme un acte transgressif grave dans la mesure où il brise certains tabous qui structurent de manière essentielle la société. C’est ce qui serait arrivé, selon Jean-Paul Sartre, au petit Jean Genet, enfant abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, placé par l’assistance publique chez des parents adoptifs, paysans dans le Morvan, auprès desquels il connaîtra une enfance heureuse mais qui sera surpris un jour en flagrant délit de vol. Dans une société laborieuse d’ « honnêtes gens », un tel acte accompli par un enfant recueilli brise les tabous moraux qui régissent les relations entre les êtres : appropriation du bien d’autrui par le vol et ingratitude. L’enfant va être brusquement extrait de « la douce confusion » qu’il entretenait avec la nature et le monde dans laquelle il se mouvait jusque là et devenir brutalement aux yeux de tous un monstre. Cette jeune personnalité en devenir aura désormais une identité qu’il n’aura pas forgée lui-même mais qui lui aura été imposée par la société et qu’il finira par revendiquer : celle de Voleur.


Un événement fondateur

    J’ai retrouvé à la relecture d’un essai des années soixante écrit par les deux théoriciens anglais du mouvement de l’antipsychiatrie alors à la mode, Ronald D. Laing & David G. Cooper, le texte tiré du livre de Sartre qui décrit ce moment de crise originelle où le petit Jean Genet, enfant sans identité parce que né de père inconnu et rejeté par sa mère à sa naissance décide d’assumer l’identité que les évènements  lui auront apporté.

    « Un jour, alors qu’il avait dix ans, Genet jouait dans la cuisine. Tout à coup, dans un accès d’angoisse, il ressentit sa solitude et plongea dans un état extatique. Sa main entra dans un tiroir ouvert. Il se rendit compte que quelqu’un était entré dans la pièce et était en train de l’observer. Sous le regard de cette autre personne Genet « vint à lui même », dans un sens, pour la première fois. Jusqu’à ce moment il avait manqué de consistance. Maintenant il était quelqu’un. Il était devenu sur le champ un certain Jean Genet. Il était aveuglé et abasourdi. Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner. Bientôt tout le village connaîtrait la réponse à la question : « Qui est Jean Genêt ? » Seul l’enfant lui-même restait dans l’ignorance. Alors une voix lui annonça son identité : … « Tu es un voleur. » 

Ronald D. Laing & David G. Cooper, Raison et Violence, 2ème partie : À propos de Genet – Edit. Payot, 1964


JeanGenet 

« Vivre, c’est survivre à un enfant mort » – Jean Genet

     L’enfant qu’était alors Jean Genet était-il foncièrement un voleur ?  Sartre, Laing et Cooper expliquent ce geste qui se répétera à plusieurs reprises et aboutira à l’enfermement de l’enfant dans une maison de correction par un désir d’appropriation visant à compenser sa situation d’enfant sans filiation et donc sans biens ni héritage. Tout ce qui lui est accordé n’est pas légitimé par son appartenance à une famille mais résulte d’un « don » qui lui est accordé : don de ses parents adoptifs, don de l’assistance publique. L’enfant n’est qu’un « assisté » privé de la possession de biens et de relations familiales basées sur le sang et se situe de ce fait en dehors de la société. S’accaparer le bien d’autrui est le moyen compensatoire pathétique qu’il a trouvé pour se construire une histoire et posséder un bien qui lui est propre puisqu’il ne dépend que de lui-même.
       Alors pourquoi la société représentée par le monde des adultes et les institutions a-t-elle été aveugle et si dure avec cet enfant désemparé. En dehors du fait qu’en 1920, année où s’est passé l’événement fondateur décrit par Sartre, le souci de la psychologie de l’enfant était inexistant dans une société rurale traditionnelle encore marquée par le traumatisme de la première guerre mondiale, l’explication donnée par le philosophe est de nature anthropologique : la société des « honnêtes gens » a besoin pour affirmer et conforter sa cohésion sociale et éloigner ainsi les tentations qui existent chez la plupart de ses membres de projeter sur un bouc émissaire la part d’elle-même qu’elle renie. Le petit Jean Genet, corps étranger qui ne risque pas par son altérité de mettre en cause l’intégrité de la société et sa cohésion, constitue la victime expiatoire idéale. Jean Genet, en acceptant l’étiquette qui lui a été attribuée a accepté en même temps de jouer ce rôle de bouc émissaire. On remarquera que cette vision des choses défendue par Sartre, Laing et Cooper sur ce point particulier s’apparente à celle qui sera professée une soixantaine d’année plus tard, en 1982, par le philosophe René Girard dans son essai Le bouc émissaire lorsqu’il rappelle que dans les sociétés premières le bouc émissaire était souvent choisi parmi les étrangers, le marginaux ou les infirmes et qu’ils étaient très souvent consentants.

Enki sigle

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Un mythe fondateur déterminant : l’épopée de Gilgamesh et Enkidou


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Tablette du XIIIème siècle av. JC. Le rêve de Gilgamesh. Retrouvée en Turquie. La face antérieure relate deux des songes inquiétants annonçant à Gilgamesh les dangers de la forêt des cèdres. À l’arrière est décrit le combat contre le taureau céleste.
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    Ce blog fait souvent référence au mythe de Gilgamesh et Enkidou, je suis tombé dernièrement sur un texte très intéressant et éclairant traitant de cette épopée en relation avec le thème des rapports entre Nature et Culture. Il s’agit d’une thèse en Doctorat Politique soutenue en décembre 2010 par une étudiante du nom d’Alexandra Borsari aujourd’hui chercheuse en anthropologie. Je vous livre le passage de cette thèse consacré à ce mythe (pages 19 à 25) ainsi que les notes qui l’accompagnent.

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Héros maîtrisant un lion

Sans doute le personnage de Gilgamesh, ou peut-être d’Enkidu, serrant sur son cœur un lion vivant, symbole de la force assimilée par l’Initié qui, dans les sables brûlants du désert, a su maîtriser la bête royale et dompter sa puissance, choisissant ainsi de capter et réguler son énergie jusqu’alors destructrice, plutôt que de la tuer et de s’affubler de sa dépouille : symbole, en somme, de la Force mise au service de la Sagesse.

Bas-relief du palais de Sargon II à Khorsahad (Dur-Sharrukin) en Irak – 713-706 av. J.-C. (musée du Louvre)

Crédit Wikipedia

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Le paradis perdu de Gilgamesh : le face à face du héros civilisé avec son alter ego sauvage (Extrait de la thèse de doctorat en science politique de la chercheuse en anthropologie Alexandra Borsari)

     « L’idée d’un retour à un état antérieur, d’un dépassement de la condition humaine et de la recherche d’un paradis est très clairement identifiable dans les premiers écrits connus de l’humanité. L’un des plus anciens, celui de Gilgamesh, vise, à travers l’histoire d’un roi parti à la recherche de lui-même, à décrypter le sens profond de la condition humaine et s’organise autour des grandes caractéristiques mythologiques qui façonneront l’imaginaire des millénaires suivants. Mais si ce texte est fondateur, notamment aux yeux des lecteurs contemporains puisqu’il est l’un des plus anciens textes connus, il n’est pas sorti du néant. Si tous les aspects ou presque des mythes de la condition humaine s’y trouvent condensés, c’est parce que ce texte se nourrit de la tradition sumérienne antérieure, des traditions orales contemporaines au texte et héritées d’un passé proche, mais aussi de tout l’héritage imaginaire des époques précédentes. Tout d’abord, le héros n’est pas un homme ordinaire. Quel serait l’intérêt du mythe, et surtout quelle serait sa valeur d’exemple ? Gilgamesh est ainsi un homme avec une parcelle de divin. (*1) Cette vision de l’homme, détenteur d’un peu du monde des dieux, est révélatrice d’une conception partagée sans doute par toutes les sociétés depuis les origines : l’être humain est plus que sa nature terrestre, il participe d’un monde autre, c’est-à-dire relevant d’un niveau de réalité différent du quotidien, avec lequel s’établissent des correspondances. Comment, avec une telle conception de l’être humain, ne pas vouloir connaître cet autre monde? Comment ne pas s’imaginer, puisqu’il n’est pas possible d’y accéder totalement que l’accès n’est plus autorisé, que l’homme en a été chassé ou s’en est coupé? Comment ne pas en avoir la nostalgie ? Car si seul le héros est détenteur dans ses chairs d’une part des dieux, le commun des mortels communique avec eux et se permet même de leur demander des comptes. En effet, le roi est au-dessus mais il doit mériter sa place. Sa nature divine ne l’affranchit pas du jugement de sa population.

    Puisque cet être parfait en apparence est un tyran dont le peuple se plaint, les dieux réagissent. Tout exceptionnel qu’il soit, Gilgamesh a pour devoir d’être un bon roi et non pas un faiseur de troubles. Pour l’empêcher de nuire, les dieux préparent son anéantissement en créant une créature dont la force lui serait équivalente, à moins qu’il ne s’agisse plus simplement que d’un stratagème pour détourner Gilgamesh de la cité en lui imposant un combat sans fin avec un double. (*2) Renverser la force par la force, déjouer la violence en lui opposant une autre violence : telle est la réponse des dieux. Mais c’est une réponse propre au monde naturel : la loi du plus fort, celle de la domination brute. Le but poursuivi est bien d’arrêter les excès de violence, mais la seule solution envisagée est celle de l’affrontement, de l’anéantissement obtenu grâce à l’affrontement des contraires. L’équilibre recherché repose ainsi sur une sorte de neutralisation des forces en puissance : il ne s’agit nullement de les dépasser pour envisager une autre voie. Pourtant, la stratégie des dieux échoue et cette autre voie, qui n’était pas envisagée, est inventée par le héros. L’histoire de Gilgamesh montre ainsi, du moins dans cette version, que les contraires n’ont pas vocation à toujours s’affronter et se contredire, mais bien à se compléter, à s’enrichir mutuellement et à ouvrir de nouvelles perspectives. Elle illustre également à quel point la nature de l’homme ne se résume pas à subir la fatalité. Le chemin humain est un chemin de création et de découverte. Il appartient à l’homme de s’arracher au niveau purement terrestre que constitue la loi du talion. Ce travail de l’intelligence n’est pas inné: il demande un apprentissage et une confrontation avec un autre radicalement différent. Car s’il y a bien création d’un double, il ne s’agit pas de créer du même, mais bien un reflet inversé de Gilgamesh. Face à la créature magnifique, solaire, au sommet de sa gloire, apparaît une créature de l’ombre, tout aussi puissante, mais consacrée au monde de la nuit.(*3) L’éveil du héros est ainsi provoqué par une rencontre avec un être totalement différent : hors du monde des hommes, en communion avec le monde sauvage, la nature à l’état brut. Cette proximité avec les animaux lors d’un temps primordial se retrouve dans la plupart des récits des origines. (4) 

     Gilgamesh, dans sa cité, est coupé du monde sauvage : il représente l’être civilisé à outrance ; cette exagération demandant à être corrigée. Il apparaît ainsi qu’il n’est pas bon d’être trop éloigné de la nature sauvage, vue comme première, originelle – la confusion entre nature sauvage et nature première, matrice fondamentale qui doit servir à se ressourcer est ainsi inscrite dans le mythe et connaîtra une fortune considérable. Grâce au long périple initiatique qu’il entame lorsqu’il rencontre Enkidou, l’affronte puis reconnaît en lui un égal et décide de partir se mesurer aux grands fléaux qui menacent son peuple, Gilgamesh s’engage dans un difficile processus de réconciliation avec lui même. Car, en trouvant son double inversé, il prend la mesure de sa pleine humanité : ni tout à fait divine, ni tout à fait terrestre. Cette vision de l’autre comme révélateur d’identité peut également être perçue comme un message de tolérance : nul ne se suffit à lui-même. Il appartient ainsi à chacun de concilier les contraires et d’admettre qu’il porte en lui des forces et des aspirations contradictoires. Cette version de l’un des premiers textes connus est ainsi révélatrice de la déchirure permanente que constitue la condition humaine : coupé de la nature, l’homme porte en lui une fracture originelle qui, pour être douloureuse, n’en est pas moins une source d’éveil. Alors qu’il est ainsi possible de voir dans les mythes du paradis perdu – paradis terrestre ou communion avec le monde sauvage – un souvenir fondateur de la grande dispersion d’Homo sapiens, il est encore plus facile de chercher dans le texte des références à des bouleversements plus récents dans l’histoire de l’homme moderne. L’opposition du bon pasteur devant veiller sur son peuple (*5) et du nomade vivant dans le désert peut ainsi être comprise comme une trace de la fracture néolithique : un souvenir du passage d’une vie nomade de chasseurs cueilleurs à une vie sédentaire, éloignée de la nature. (*6) Les habitants d’Europe occidentale ont aujourd’hui oublié à quel point la nature sauvage a constitué l’environnement immédiat de leurs prédécesseurs, de même qu’ils peinent à entrevoir combien, à l’heure actuelle, elle fait encore partie du quotidien d’une grande partie des hommes. Les Européens mettent la nature en cage, la contrôlent, l’enferment dans des parcs, des zoos. Ils sont partout chez eux et ne craignent aucun danger naturel, sauf lors de circonstances exceptionnelles qui ne sont pas acceptées comme faisant partie de la vie. Le danger est donc toujours considéré comme un risque à éradiquer. Il est légitime de vouloir se protéger, surtout quand s’est installée l’habitude de vivre avec autant de sécurité qu’en Europe occidentale où le monde sauvage est très peu dangereux pour l’être humain. A moins de jouer de malchance ou d’être imprudent, aucun danger, ou presque, n’est à redouter. A l’époque, comme encore aujourd’hui dans de nombreux endroits du monde, la nature sauvage et ses dangers sont partout à l’extérieur des villages. Ce sont les habitations qui constituent des refuges. Les villages et les villes sont des îlots dans lesquels l’homme crée un espace clos à l’abri du monde sauvage et de ses dangers : grands prédateurs, mais aussi petits animaux dangereux, plantes toxiques, tourments du climat au regard desquels les habitations sont des oasis.

     Il est probable que la confrontation (*7) avec le monde sauvage, notamment par le biais de la chasse, soit l’un des piliers de l’imaginaire préhistorique. Il est donc logique de retrouver cet imaginaire à l’œuvre dans le monde des premières cités connues, surtout après le traumatisme de la fin de la dernière période glaciaire et les bouleversements civilisationnels qui y sont liés, quelques centaines d’années après les débuts de la sédentarisation d’une partie des populations humaines. Le sauvage à l’extérieur des cités, à l’extérieur du domaine clos où l’homme est maître chez lui, fascine donc encore plus que lorsque « l’extérieur » constitue l’environnement quotidien, comme c’est le cas pour les peuples nomades. Bien sûr, il s’agit du point de vue du sédentaire. Le nomade emporte son monde avec lui : matériel, mais surtout symbolique. Il recrée l’univers à sa mesure à chaque arrêt. Vu du côté du sédentaire, le nomade semble plus proche du monde sauvage. L’homme enraciné sur un territoire lui envie sa liberté de mouvement, ses échanges avec la nature qu’il imagine plus riches, plus intenses que ce qu’il connaît. Mais il n’est pas fait pour cette vie et, tout en enviant le nomade, le « sauvage », il se persuade que la vie sédentaire est meilleure, qu’elle a plus valeur que les autres modes d’existence. Cette opposition entre sédentaires et nomades est également visible, tout au long de l’histoire et encore aujourd’hui, à l’intérieur d’une même population sous la forme d’un affrontement entre cultivateurs et éleveurs – conflits de la conquête de l’Ouest en Amérique du Nord, des grandes plaines argentines, rivalités ethniques attisées par des modes de vie différents au Rwanda avant le génocide, conflit du Darfour, etc. Si cette opposition n’est pas la seule explication des conflits, elle en est cependant souvent soit l’origine, soit le facteur aggravant. Les choix civilisationnels dominants ont également leur importance : même si elle pratique à la fois l’agriculture et l’élevage, la plupart des sociétés donne la priorité à l’une ou à l’autre de ces activités. Certains auteurs y voient même l’une des explications de la conception du pouvoir comme force devant être contrôlée et parfois neutralisée. Cette conception, visible dans le récit de Gilgamesh, censé être un bon pasteur pour son peuple, se retrouve en Grèce ancienne et pourrait être, selon Jean-Pierre Vernand, à l’origine de l’invention du politique : la domination sur l’animal donnant au pouvoir royal qui lui est comparé une force et une brutalité qu’il faut encadrer et contenir. (*8) Cependant, cette conception de l’origine du politique repose sur une vision trop simple de la domestication vue comme l’exercice d’une domination pure sur l’animal. En effet, l’influence de l’animal sur l’homme est également importante : la domestication impliquant de s’intéresser à l’animal pour le comprendre et faire en quelque sorte « équipe » avec lui. Toutefois, malgré les nuances qu’il faut lui apporter, ce raisonnement montre bien le rapport fondateur au monde animal pour l’imaginaire occidental. Fernand Braudel, dans son ouvrage majeur sur la civilisation matérielle a également mis en lumière ces différences entre les sociétés pratiquant l’élevage et celles qui se concentrent sur l’agriculture. (*9)

      Si la fracture entre nomades et sédentaires est à ce point perceptible dans l’histoire de Gilgamesh, c’est sans doute parce qu’elle participe du traumatisme hérité des bouleversements climatiques de la fin de la dernière période glaciaire dont le mythe du déluge pourrait se faire l’écho. L’une des premières versions connues de ce mythe se trouve également dans l’histoire de Gilgamesh. (*10) Le récit du déluge y est présenté sous la forme d’un témoignage : celui du seul être humain jugé digne d’être sauvé avec sa famille et le monde naturel. La solitude du rescapé fait écho à la solitude d’Homo sapiens, désormais seul représentant du genre Homo, issu d’un foisonnement d’espèces aujourd’hui disparues. Mais il souligne aussi, outre le souvenir du traumatisme de la fin de la dernière glaciation, à quel point l’être humain est un naufragé, qui a échappé de justesse à l’anéantissement. La nostalgie d’un autre monde est-elle donc issue du souvenir de cet ancien monde à jamais englouti ? L’être humain parvient à s’adapter au changement, mais garde-t-il au fond de lui le regret d’un monde où la vie semblait plus facile, du simple fait qu’elle reposait sur des habitudes qui n’étaient pas à reconstruire entièrement? La peur du changement, l’inconfort que celui-ci procure, surtout lorsqu’il n’est pas voulu, et plus encore lorsqu’il résulte d’un emballement des éléments sur lesquels les êtres humains n’ont aucun contrôle, est-elle – peut-elle être? – la seule raison de cette nostalgie du paradis qui habite l’homme? De même, si cette nostalgie fait partie du bagage symbolique d’Homo sapiens, dans quelle mesure les bouleversements ont-ils favorisé, ou simplement encouragé, cette tendance à regretter le temps passé? S’il semble difficile d’attribuer une cause unique à un phénomène si général, il est néanmoins très probable que les événements qui ont ponctué l’évolution du genre Homo ont contribué à façonner son intellect, notamment en le forçant à s’adapter toujours plus vite aux changements. Un autre grand thème récurrent dans les mythologies parcourt le récit de Gilgamesh : la recherche d’immortalité. Cette recherche n’est pas immédiate, car elle survient après la mort d’Enkidou, comme si le désir d’échapper à la mort ne pouvait surgir qu’après avoir éprouvé le manque d’un être aimé. (*11) La peur de la mort paralyse, l’être humain doit parvenir à la vaincre s’il veut profiter de la vie. Le long apprentissage de Gilgamesh passe aussi par l’acceptation de son destin de mortel. L’épisode de la Fleur de jouvence que lui ravit le serpent (*12) est caractéristique de ces efforts pour échapper à la mort qui usent l’être humain et sont, inéluctablement, voués à l’échec. Le récit biblique fera aussi du serpent le ravisseur d’immortalité. Parmi les différentes versions du mythe de la Genèse, celui du serpent mauvais aura la plus grande fortune en Europe occidentale. Pourtant, ce serpent qui révèle le secret de la vie à l’être humain – en passant par la femme, qui partage son  symbolisme créateur, a souvent été vu comme un instructeur de l’humanité. (*13) Le paradis doit être abandonné pour que la vie prenne sens. La nécessité de quitter un univers primordial pour un monde fait de dangers et de chaos à organiser porte en elle le germe de toutes les nostalgies à venir. L’être humain est habité par cette cassure première. »

Alexandra Borsari (*14) – ANALYSE DU FANTASME DE RETOUR A LA NATURE ET MISE EN LUMIERE DES STRUCTURES ARCHAIQUES DE L’IMAGINAIRE CONTEMPORAIN (EUROPE OCCIDENTALE) – Université Paris-Est, Marne-la-Vallée – Soutenance de thèse en Doctorat de science politique, 3 décembre 2010 – CHAPITRE I : La réinvention perpétuelle des figures du barbare et du sauvage Haute Antiquité, partie 1 : Le paradis perdu de Gilgamesh : le face à face du héros civilisé avec son alter ego sauvage (Pour la thèse complète, c’est  ICI )

Representation of Gilgamesh, the king-hero from the city of Uruk, battling the 'bull of heavens'; terracotta relief (c. 2250-1900 BC) kept at the Royal Museums of Art and History, Brussels.jpg

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Représentation de Gilgamesh, le héros-roi de la ville d’Ourouk, ayant vaincu le taureau céleste

Bas-relief en terre cuite (c. 2250-1900 BC) – musée d’Art et d ‘Histoire de Bruxelles.

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Notes et indices

  1. Capture d_écran 2017-10-04 à 11.18.21« Le corps de Gilgamesh est fait, pour les deux tiers, de divinité et fait, pour l’autre tiers, de pure humanité. La forme de son corps est parfaite et d’une grande beauté. Il habitait jadis Ourouk et il y fit de grands prodiges. Le choc de ses armes est sans pareil, et ses compagnons sont toujours attentifs à ses ordres. » In Le Chant de Gilgamesh, traduit et adapté du sumérien par Jean Marcel, Petite Collection Lanctôt, Lanctôt Editeur, Québec, 1998, Chant 1, pp.13- 14.                                                                                                                                    °°°
  2. « nuit et jour sa violence se déchaîne : Gilgamesh ne laisse pas un seul fils à son père. Lui, le pasteur d’Ourouk l’Enclose, lui, le pasteur de ses habitants, leur roi, lui le fort, l’admirable, le sage, il ne laisse pas une fille à sa mère, pas une femme à son amant, pas une épouse à son mari. Aussi, les gens d’Ourouk ont adressé leur plainte aux dieux, et les dieux s’en sont plaints auprès du dieu Anou, protecteur d’Ourouk. Et quand Anou eut entendu ces plaintes répétées, il en appela à la grande déesse Arourou : – C’est toi, Arourou, qui as créé Gilgamesh. Eh bien crée maintenant de lui une réplique qui lui soit comparable en puissance. Qu’ils se battent entre eux et qu’Ourouk connaisse enfin la paix ! » Idem, p.14.                                                                     Enkidou sous la forme semi-aniamle combat Gilgamesh                                                                                Enkidou sous une forme semi-animale combat Gilgamesh. dans la version sumérienne de l’épopée, Gigalmesh triomphe du combat mais dans la version babylonienne, les deux hommes sont de forces égales et deviennent amis.                                                                                                                                                              °°°
  3.  « […] la déesse Arourou […] conçut en esprit la réplique exigée par Anou. Elle se lava les mains, pétrit un bloc d’argile et forma une image. Et c’est ainsi dans le désert qu’elle créa l’ineffable Enkidou, fils du silence de la nuit, héros de Ninourta, dieu de la guerre. Son corps était tout entier velu et ses cheveux drus comme les blés ressemblaient à ceux d’une femme. Il ne connaît encore aucun être humain, aucune cité. Il est vêtu comme le dieu des bêtes sauvages. Il se nourrit d’herbage avec les gazelles, avec les fauves il s’abreuve aux points d’eau, car il se plaît ainsi à boire avec les bêtes. » Id., p.14.                                                                                                                                °°°
  4. La Bible, recueil mythographique fondateur pour l’Occident s’en fait l’écho, mais ce rapport étroit au monde animal est généralement l’une des caractéristiques du monde des origines tel qu’il est décrit dans une grande majorité des mythes encore à l’heure actuelle. Qu’il s’agisse des mythes des peuples de l’Arctique, des peuples des grandes forêts tropicales, des peuples des steppes, il est rarissime, en effet, que les mythes des origines ne fassent pas référence à un monde premier où monde sauvage et monde des hommes cohabitaient parfaitement, voire même se confondaient. Certains, comme Philippe Descola vont jusqu’à remettre en question l’expression, et donc l’idée, de monde naturel : « Y a-t-il une place pour la nature dans une cosmologie qui confère aux animaux et aux plantes la plupart des attributs de l’humanité? » In DESCOLA Philippe, Par delà nature et culture, Bibliothèque des sciences humaines, Gallimard, Paris, 2005, p.23. Cependant, dans la mesure où la plupart des mythes se font l’écho d’une cassure, d’une mise à distance, d’un éloignement des hommes vis à vis du monde sauvage, il est difficile de renoncer à la lecture d’un monde coupé en deux, dont les hommes chercheraient à recréer l’unité en se rapprochant du monde des divinités.                                                                           °°°
  5. Le Chant de Gilgamesh, op.cit., p.14: « Lui, le pasteur d’Ourouk-l’Enclose, lui, le pasteur de ses habitants« .                                                                                                                                                                                                                                 °°°
  6. Présentation du texte de Gilgamesh par Jean Marcel aux éditions PCL, édition utilisée ici : « Comme toutes les épopées de l’histoire universelle, celle de Gilgamesh constitue le signal et l’expression du difficile passage d’un état anthropologique à un autre. Ici, en l’occurrence, le passage du prédateur au sédentaire, de la steppe sauvage à la cité organisée. De ce passage, dirait-on, l’homme sumérien (c’est-à-dire l’homme tout court) ne s’est jamais tout à fait remis. Le récit de Gilgamesh est cette blessure primordiale dont la narration garde toutes les traces d’une cicatrice secrète. […] à l’instant où ils vont s’affronter, l’inexplicable se produit : Gilgamesh et Enkidou se lient d’une étrange et éternelle amitié. Enkidou, le prédateur, est en quelque sorte assimilé, absorbé par Gilgamesh, le civilisé. » Idem, pp.10-11.                                            Gilgamesh_Enkidu  Enkidou et Gilgamesh, amis                                                                                                                                                                 °°°
  7. La notion de confrontation n’est sans doute pas la plus appropriée. Elle correspond à la lecture contemporaine et majoritaire en Europe occidentale des rapports avec le monde sauvage. Il est peu probable que les premiers hommes aient eu cette conception de leur environnement. Sans doute, de manière ponctuelle, lorsqu’il fallait se battre avec les grands prédateurs ou avec les maladies, la faim, le froid. Mais le quotidien étant apprivoisé par les habitudes et par les plis culturels transmis et transformés au fil des générations, les difficultés de la survie – insurmontables pour la plupart des Européens d’aujourd’hui – étaient certainement vécues de manière bien moins dramatique que le regard actuel ne pourrait le laisser penser.                                                                                                                                                                                                                                                      °°°
  8. « Chez les [peuples jardiniers], le meilleur roi est celui qui ne fait rien : de sa personne irradie un ordre social où chaque être, à la place qui lui revient, se développe spontanément, suivant sa nature propre. […]. La domestication des animaux conduit au contraire les pasteurs à concevoir le rapport du roi avec ses sujets sur le modèle de la domination exercée par le berger sur les bêtes de son troupeau. Le roi est  »pasteur des peuples », poimèn laôn, comme le formule plus de quarante fois l’Iliade, et plus de dix fois l’Odyssée. La souveraineté est donc intimement liée dans l’espit des Grecs anciens à l’idée du kratos, du pouvoir de domination, de la biè, la violence brutale. […] Pour un groupe humain qui partage cette conception si particulière, si positive du souverain, le problème ne sera pas de définir ce qui fonde et consacre le statut de roi, ce qui justifie la soumission à son égard, mais ce qui va permettre de  »neutraliser » le pouvoir suréminent qu’il exerce sur autrui. Ce sont les modalités de cette neutralisation qui vont conduire à l’émergence d’un plan politique. » In Vernant Jean-Pierre, La Traversée des frontières, La librairie du XXIe siècle, Seuil, Paris, 2004, pp.142-144.                                                                                                                                                                                                                                        °°°
  9. « La Chine, en se tournant vers l’hydraulique et la production intensive des céréales, a façonné à l’époque des Han le paysage classique de son histoire. […] Rien de comparable en Europe où, bien avant les récits homériques, est en place la civilisation agraire des pays méditerranéens, blé, olivier, vigne et élevage, où la vie pastorale déferle d’un étage à l’autre des montagnes, et jusqu’au rez-de-chaussée des plaines. […] La vie rurale de l’Europe est restée appuyée sur l’agriculture et l’élevage à la fois, sur  »le labourage et le pâturage », celui-ci fournissant, en même temps que les fumures indispensables au blé, une énergie animale abondamment employée et une part substantielle de l’alimentation. » In Braudel Fernand, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe – XVIIIe siècle, Tome I, Les structures du quotidien, 1979, Références, Le Livre de Poche, Armand Colin, Paris, 1979, pp. 168-169.                 gilgamesh_tablette                                                                           XIe tablette de la version de Ninive de l’Épopée de Gilgamesh, relatant le Déluge                                                                                                           °°°
  10. « [Les dieux] décidèrent un jour de provoquer le grand Déluge. […] lorsque le matin, parut un peu de jour, monta à l’horizon une noire nuée où le dieu de l’orage ne cessait de gronder. Au devant marchaient les dieux. Nergal arracha les poutres du ciel et Ninourta fit éclater les écluses du ciel. Les dieux portaient des torches et en embrasaient toutes la terre. Un terrifiant silence passa alors dans le ciel et changea en ténèbres tout ce qui était lumière. Les fondations de la terre se brisèrent comme une jarre. […] L’onde, comme une mêlée, passa sur tout ce qui vivait. […] Les dieux eux-mêmes s’effrayèrent de ce Déluge […]. Six jours et sept nuits soufflent les vents et la tempête écrase toute la terre. Au septième jour elle s’apaisa. La mer repris son calme, les vents se turent et le Déluge cessa. J’ouvris alors une lucarne et l’air vif me saisit au visage. Je regardai le temps : le silence régnait, toute l’humanité était retournée à l’argile. La plaine d’eau s’étendait comme un toit sans relief. » In Le Chant de Gilgamesh, op. cit., pp. 61-64.                                                                                                             °°°
  11. « Si ma force est devenue faiblesse et que mon visage est courbé vers la terre, si mon cœur est terrassé par l’angoisse, si ma figure est défaite et pareille à celle de l’homme qui revient d’un très lointain voyage, si j’erre enfin dans le désert, c’est à cause de mon ami. Enkidou mon ami est devenu semblable à de l’argile. Et moi, comme lui, ne vais-je pas m’endormir un jour pour ne plus jamais me réveiller ?  » Idem, p.56.                                                                                                                      °°°
  12. « un serpent attiré par l’odeur de la plante s’en approcha et l’emporta. Puis, l’ayant goûtée, le serpent rejeta sa vieille peau pour une neuve. Et c’est ainsi que le serpent renouvelant sa vie en changeant de peau est, depuis, immortel… » Id., p. 68. Cette fascination pour le serpent a donné naissance à un symbolisme très riche dont Jacques Duchausoy fait une brillante synthèse dans son Bestiaire divin. La capacité de régénération du serpent le rapproche de la féminité créatrice de vie : « depuis la révélation primitive, jusqu’à l’hermétisme contemporain, les symboles de la femme et du serpent restent étroitement liés et semblent former à eux deux le grand mystère de l’évolution régénératrice et de la Rédemption. » In Duchaussoy Jacques, Le Bestiaire divin ou la symbolique des animaux, Le Courrier du Livre, Paris, 1972, p.132.                                                                                                                                                L_entité primordiale Tiamat, Tiamat personnifie les eaux salées des océans où règne le chaos, est représentée comme un serpent gigantesque sur ce sceau babylonien.                                                                                              L’entité primordiale Tiamat qui personnifie les eaux salées des océans où règne le chaos, est représentée comme un serpent gigantesque sur ce sceau babylonien.                                                                                                                                                      °°°
  13. « Dans le début de la Genèse, le Serpent symbolise l’entité ou Elohim, adversaire du créateur matériel, qui éveille l’intelligence de la femme et de l’homme en leur faisant manger le fruit de l’arbre de la science. De son côté, le Zen Avesta dépeint Arhiman comme un vieillard à longue barbe d’aspect saturnien comme Javeh, tandis qu’Ormuzd principe du bien, est un beau jeune homme portant une torche, donc porte-lumière comme le Lucifer de Moïse, appelé Prince ou Principe de l’Intelligence […]. Selon la tradition des Indes, à cet élohim correspondent des entités descendues de la planète Vénus, dont l’évolution est très en avance sur la nôtre, pour éveiller l’intelligence de notre humanité primitive. Ces êtres qui se seraient incarnés sur notre globe sont désignés dans les livres sacrés sous les noms de Seigneurs de la Flamme, Serpents de Feu ou Dragons de Feu, Dragons de Sagesse, etc, toutes expressions voisines de notre porte-lumière. […] Dans la Grèce archaïque, l’idée du Serpent de Feu instructeur semble avoir précédé celle de rédempteur qui apparaîtra avec Apollon. […] Pour [les sectes ésotériques juives préchrétiennes] [le serpent vert] était le symbole du dieu sauveur, parfois celui de la connaissance, du grand secret des textes sacrés et de leurs multiples clés. » Idem, pp. 110-117.                                                                                            °°°
  14. Alexandra Borsari est chercheuse en anthropologie, associée au CoDesign Lab de Télécom ParisTech, et docteure en science politique (UPEM, 2010). Ses recherches se focalisent sur le rapport à la nature et à la matière. Son approche anthropologique emprunte à l’anthropologie des techniques, en particulier la méthode des biographies d’objets, et comprend une ouverture vers le design. Depuis début 2014 et jusqu’à début 2016, elle travaille sur l’oxygène comme objet technique dans le secteur des prestations médico-techniques à domicile. Cette mission a été montée avec l’i-Lab d’Air Liquide, qui finance ce projet, et le CNRS. (biographie étable en novembre 2015).

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Femmes – meraviglia


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Cœur des ténèbres – illustration de Jean-Philippe Stassen

Une apparition sauvage et magnifique

       De sombres formes humaines se distinguaient au loin, évoluant indistinctement à la lisière obscure de la forêt, tandis que près du fleuve deux corps de bronze appuyés sur de grandes lances, se tenaient dans le soleil sous de fantastiques coiffures de peaux tachetées, guerriers figés dans une immobilité de statues. Et de droite à gauche le long du rivage éclairé une femme se déplaçait, apparition sauvage et magnifique.

     Elle marchait à pas mesurés, drapée dans des étoffes rayées à franges, foulant fièrement le sol dans un tintement léger et scintillant d’ornements barbares. Elle portait la tête haute : sa chevelure était disposée en forme de casque : elle avait des jambières de cuivre jusqu’aux genoux, des gantelets de fils de cuivre jusqu’au coude, une tache écarlate sur sa joue brune, d’innombrables colliers de perles de verre au cou. Des choses étranges, des gris-gris, dons d’hommes-médecine, accrochées à elle, étincelaient et tremblaient à chaque pas. Elle devait porter sur elle la valeur de plusieurs défenses d’éléphant. Elle était sauvage et superbe, l’œil farouche, glorieuse : il y avait quelque chose de sinistre et d’imposant dans sa démarche décidée. Et dans le silence qui était tombé soudain sur toute la terre attristée, la brousse sans fin, le corps colossal de la vie féconde et mystérieuse semblait la regarder, pensif, comme s’il eût contemplé l’image de son âme propre, ténébreuse et passionnée.

       Elle arriva au niveau du vapeur, s’arrêta, et nous fit face. Son ombre allongée tombait jusqu’au bord de l’eau. Son visage avait un air tragique et farouche de tristesse égarée et douleur muette mêlée à l’appréhension de quelque résolution débattue, à demi-formée. Elle était debout à nous regarder sans un geste, pareille à la brousse même, avec un air de méditer sur un insondable dessein. Toute une minute se passa, puis elle fit un pas en avant. Il y eut un tintement sourd, un éclair de métal jaune, un balancement de draperies à  franges, et elle s’arrêta comme si le cœur lui avait manqué. Le jeune garçon à côté de moi grogna. Les pèlerins dans mon dos murmurèrent. Elle nous regardait comme si la vie avait dépendu de la fixité inébranlable de son regard. Soudain elle ouvrit ses bras nus et les lança rigides au-dessus de sa tête comme dans le désir irrésistible de toucher le ciel, et en même temps les ombres vives foncèrent sur la terre, balayèrent le fleuve, embrassant le vapeur dans une étreinte obscure. Un silence formidable était suspendu sur la scène.

      Elle se détourna et s’éloigna lentement, poursuivit sa marche en longeant la rive, et s’enfonça dans les buissons sur la gauche. Une fois seulement la lueur de son regard se retourna sur nous dans la pénombre du taillis avant qu’elle ne disparût.

Joseph ConradAu cœur des ténèbres (Traduction Jean-Jacques Mayoux) – Édit. GF Flammarion, 2017 pp.144-146

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Nuit africaine – illustration de Jean-Philippe Stassen