De la poule au singe et du singe à l’homme : théorie du bouc émissaire par Boris Cyrulnik.


De l’utilité d’un bouc émissaire en société…

    En appoint à la théorie que René Girard a forgé sur l’origine et la fonction du bouc émissaire (voir l’article lié en fin de texte), j’ai trouvé dans le livre de Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme, quelques pages tout à fait éclairantes sur le sujet. La pratique chez les hommes du détournement de la violence du groupe sur un « bouc émissaire » innocent, considérée souvent comme culturelle alors qu’elle est courante parmi les animaux, serait-elle innée et donc inscrite dans nos gênes ?

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Relevé sur Internet : « j’ai un souci avec l’une de mes poules. Elle est harcelée par les autres, qui tentent de la faire fuir, la pique. Même le coq la mord. Je l’ai isolé 10 jours car elle a été malade (je l’ai retrouvé amorphe dans un coin un matin), elle est de nouveau en pleine forme, le traitement est fini, j’ai tenté de la remettre avec les autres. Et là, rebelote, les autres se sont mises à l’attaquer de nouveau. Du coup, ma poule s’est « vengée » directement en suivant et attaquant mes deux jeunes poulettes soie (qui sont super calmes et qu’aucune autre poule importune) de 4 mois. »


Les textes de Boris Cyrulnik

De la poule…

       Il y a toujours dans un poulailler un individu brimé, battu, plumé, chassé des bons endroits. Cette poule se développe mal, sans cesse agressée, mal nourrie, mal apaisée, elle maigrit, épuise ses glandes surrénales et en cas d’épidémie résiste mal à l’infection. Les autres poules en revanche se portent bien et le groupe paisiblement se coordonne. Mais lorsqu’un expérimentateur enlève cette poule émissaire, les combats hiérarchiques reprennent, les blessures abîment plusieurs individus, le poids moyens des viscères s’abaisse, les surrénales se vident et c’est le groupe tout entier qui devient sensible aux infections, jusqu’au jour où un autre individu prendra cette fonction de poule émissaire et endurera tous les maux du groupe. Alors, le reste du poulailler pourra reprendre sa croissance euphorique.

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Au singe…

    D. Ploog [Un neuro-éthologue] raconte la rencontre et la hiérarchisation de deux groupes de saïmiris, petits singes tropicaux à longue queue prenante. D’abord, ils déchargent une intense agressivité collective. Les femelles de haut rang crient, se menacent et se mordent. Les mâles se défient en violents duels. Finalement un des deux groupes se retire dans un coin et cède le terrain. Alors, dans le groupe des vaincus on assiste à des modifications de structures sociales. Les mâles se disputent et établissent entre eux une nouvelle hiérarchie. Puis ils désignent parmi les mâles subordonnés celui qui servira de souffre-douleur. Le groupe des vaincus concentre son agressivité sur ce bouc émissaire qui rapidement va maigrir, altérer son état général, souffrir de ses blessures et parfois en mourir. Mais par ce stratagème, les autres mâles du groupe vont pouvoir apaiser leur tension, décharger leur agressivité qu’ils n’osaient pas orienter sur les vainqueurs et se sentir de nouveau dominants par rapport à ce singe bouc émissaire dominé. leur moral remonte, le groupe vaincu s’apaise et la sexualité va reprendre.
     Désormais en paix, les deux groupes augmentent leurs contacts sociaux et progressivement fusionnent. L’agression contre le singe bouc émissaire va s’éteindre puisqu’elle n’a plus de raison d’être.

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À l’homme …

      Les pressions d’environnement participent à la constitution des gestes aussi sûrement que nos pulsions biologiques. Lorsqu’on observe en milieu spontané la manière dont les enfants préverbaux se rencontrent dans leur groupe, on se rend compte qu’à ce stade de leur formation le problème qu’ils doivent résoudre en priorité est celui du couple d’opposés agression-apaisement. […] L’agression vient le plus souvent des congénères, lors de la lutte pour un objet stimulant ou un lieu privilégié. […] Certains enfants dominés recherchent la compagnie de leaders apaisants dont ils reçoivent des caresses et des offrandes. En revanche, ils reçoivent aussi l’agression de dominants-agressifs. Ils cherchent alors à rediriger, à orienter l’agression sur un autre enfant. Si bien que ces enfants dominés, peu gestuels, parviennent quand même par cette politique gestuelle de séduction et de détournement de l’agressivité à s’intégrer dans leur groupe. […]

     À la moindre régression quotidienne, à la moindre frayeur, fatigue ou tension, l’étrangeté de l’Autre nous apparaît aussitôt. En cas de difficulté supplémentaire, le groupe va trouver qu’il n’a rien de commun avec cet étrange étranger. En cas de trop vives angoisses l’apaisement du groupe va retrouver ses défenses archaïques : c’est l’Autre étranger qui est coupable de nos angoisses et de nous maux. Les humains retrouvent alors le terrible bénéfice du bouc émissaire.

      Puisque nous vivons en groupes, il faut bien qu’à l’origine nous ayons orienté notre agressivité sur un Autre, il faut bien que notre cohésion se constitue au prix du meurtre d’un Autre. Dés l’instant où l’adversaire est désigné, le groupe, apaisé, assure sa cohésion. Tout groupe est donc coupable d’un pêché originel sans lequel il n’aurait pu se fonder. Il va falloir expier, payer notre faute, sacrifier un membre du groupe, ou une part de nous-mêmes.

Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme – édit. Fayard/Pluriel – 2010 – p.262 à 265.


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Magie des gemmes : le quartz fantôme


Quartz Fantôme - Minas Geraes, Brésil

      « Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps. »

  « L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités. »

Roger Caillois, Pierres

     Pour les opposer aux animaux et à l’homme, Heidegger classait les minéraux comme des entités « sans monde » (weltlos). Ne possédant pas de système perceptif, ils ne pouvaient ressentir les actions exercées sur eux par leur environnement. Dans son ouvrage Pierres, publié en 1966, Roger Caillois porte un regard singulier sur les minéraux en cherchant, en tant que poète, à les rattacher au monde sensible des hommes par la mise à jour des liens qui unissent « la trame des rêves et la chaîne du savoir » et des « relations invisibles souterraines » qui permettront « l’éclosion d’une image nouvelle et plus complexe de l’univers ». À l’encontre de la vision strictement technicienne qui est celle de la science mais aussi de la vision exclusivement poétique qui est celle du surréalisme auquel il a appartenu et qu’il considère toutes les deux comme réductrices, celui qu’André Breton surnommait « la boussole mentale du surréalisme » va promouvoir, dans sa recherche de la connaissance et sous l’influence de sa rencontre avec l’écrivain argentin Luis Borges, une troisième voie plus synthétique et interdisciplinaire, celle d’une « science diagonale » qui fera appel dans ses tentatives de décryptage de l’univers aux sciences naturelles mais aussi aux sciences humaines telles que la sociologie et l’ethnologie, ainsi qu’aux activités artistiques comme l’esthétique, la poésie et à la littérature. Avec son regard aigu de décrypteur, Roger Caillois va débusquer les correspondances qu’entretiennent les minéraux avec l’humanité et le monde vivant dans son ensemble et qu’il traduira par des métaphores poétiques : « Presque toujours, il s’agit d’une ressemblance inattendue, improbable et pourtant naturelle, qui provoque la fascination. De toute façon, les pierres possèdent on ne sait quoi de grave, de fixe et d’extrême, d’impérissable ou de déjà péri. Elles séduisent par une beauté propre, infaillible, immédiate, qui ne doit de compte à personne. » Le minéral « dénué de conscience du monde » va alors occuper une place dynamique dans la conscience et l’imagination des hommes en ouvrant toutes grandes les portes du rêve. Le cristal de quartz fantôme est à ce titre l’un des minéraux les plus emblématiques par sa composition géométrique fantastique : « aiguille de cristal habitée par sa propre effigie », « scandée par l’épure répétée de sa forme », sa parenté avec les formes du développement animal : « voiles successifs, (…) peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer » et celles, cycliques, du développement végétal :  « preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe », « Les vaporeux suaires successifs, (…) évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier ».

Enki sigle

Quartz-fantome-2.jpgQuartz fantôme ou Dioxyde de silice SiO2 :
Une montagne entière enfermée dans un cristal…

« Pierres », extrait :

          Une aiguille de cristal habitée par sa propre effigie est dite quartz fantôme. Elle est scandée dans son épaisseur par l’épure répétée de sa forme, comme par autant de voiles successifs, de peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer. Elle impose avec insistance l’idée, l’image, sinon la preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe.
         Les laiteuses séparations superposées qui interrompent de leurs névés la limpidité d’une geôle étincelante y marquent la croissance de ses propres parois. Parfois, elles disparaissent à l’improviste, dissipées comme brouillard qui fond. Mais le moindre changement d’angle suffit pour que renaisse leur versatile inconsistance. Les lignes parallèles s’emboîtent sans faute jusqu’au cœur du cristal. Elles dessinent à l’intérieur de sa transparence les spectres fidèles, domestiques, de l’aiguille à six pans qu’ils hantent et dont ils multiplient l’impalpable simulacre. On dirait les reflets qui décroissent et s’estompent d’un objet pris entre deux miroirs affrontés. Mais, au lieu qu’ils s’évanouissent dans des lointains symétriques, ils gagnent sans l’atteindre le centre inaccessible, ils étagent leurs sommets dans l’axe même de la lumière de la pyramide. Les vaporeux suaires successifs, en suspension dans la clarté que givre leur pâleur, évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier et non, dans l’indestructible, les millénaires de la géologie.

Roger Caillois, Pierres – édit nrf, Poésie/Gallimard – pp.56-57

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Quartz fantômes de Minas Geraes, Brésil


Le cristal de roche : explication physique

    Le cristal de roche s’est formé dans les fissures et les veines hydrothermales des roches siliceuses par la dissolution partielle, dans une eau riche en sels minéraux, sous haute pression et à haute température, de la silice. Celle-ci va alors se déposer lentement sur les parois des fissures en formant des cristaux. L’aspect et la transparence des cristaux dépend de la composition de la solution hydrothermale (silice, feldspath, calcite, rutile, tourmaline, hématite), de sa température et de la pression exercée. Le processus s’arrête lorsque la pression et la température diminuent. Lorsque la croissance du cristal s’effectue de manière discontinue par suite de l’absence ou la raréfaction momentanée de certains nutriments ou sous l’effet de variations de pression, de température, de fines particules en sustentation se déposent à sa surface. Lorsque les conditions permettent la reprise de cette croissance, celle ci s’effectue en emprisonnant à la base les particules déposées qui vont former un mince voile.


Roger Caillois, biographie

Roger Caillois (1913-1978)

     Originaire de Reims où il est né en 1913, Roger Caillois sera élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm en 1933 où il passera son agrégation de grammaire. Féru d’anthropologie, il suivra les cours les cours des anthropologues Marcel Mauss et Georges Dumézil. De 1932 à 1935, il fait partie du groupe surréaliste et fondera en 1938, avec Georges Bataille et Michel Leiris, le Collège de sociologie. Ayant rencontré en 1938 l’écrivaine et mécène Victoria Ocampo, il la suit en Argentine où il séjournera de 1939 à 1945,  y fondant la revue Les lettres françaises à laquelle il travaillera avec l’aide de son épouse, Yvette Caillois et dirigera l’Institut Français de Buenos Aires. À son retour en France à la Libération, il traduit Jorge Luis Borges et anime chez Gallimard la collection spécialisée dans la littérature d’Amérique latine « La Croix du Sud » et donne à l’École des hautes études, un cours sur « le vertige de la guerre ». En 1948, il entre à l’Unesco et fonde la revue Diogène. Élu à l’Académie française en 1971, il meurt en 1978.

       Principaux ouvrages : Le Mythe et l’Homme, 1938 ; L’Homme et le sacré, 1939 ; Le rocher de Sisyphe, 1946 ; Méduse et Cie, 1960 ; Esthétique généralisée, 1962 ; Pierres, 1966 ; Cases d’un échiquier, 1970 ; La Pieuvre, 1973.


Fernando Pessoa (1888-1935)Fernando Pessoa (1888-1935)

Je crois au monde comme à une pâquerette,
parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui
parce que penser c’est ne pas comprendre…
Le Monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui
(penser c’est avoir mal aux yeux)
mais pour que nous le regardions avec un un sentiment d’accord…

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…
Si je parle de la Nature, ce n’est pas que je sache ce qu’elle est,
mais parce que je l’aime, et je l’aime pour cette raison que celui qui aime ne sait jamais ce qu’il aime,
ni ne sait pourquoi il aime, ni ce que c’est qu’aimer…

Aimer, c’est l’innocence éternelle,
et l’unique innocence est de de ne pas penser.

Fernando Pessoa


Les pierres vues par Fernando Pessoa, le poète « qui ne voyageait qu’en lui-même »

   Le hasard a voulu que je lise au moment même de la rédaction de ce texte le recueil de poèmes du poète portugais Fernando Pessoa « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes » traduit par Armand Guibert et édité par la collection de poche nrf Poésie/Gallimard. Un poème de ce recueil parlent des pierres et des plantes (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124) et des relations que les hommes entretiennent avec elles. À son habitude et à l’opposé de Roger Caillois, Pessoa refuse d’établir ses relations avec la Nature sous l’angle de la recherche de la connaissance qui selon lui est inutile et vouée à l’échec. Une pierre, une plante, le souffle du vent, cela se ressent, se reçoit mais ne se conçoit pas. La conscience ne constitue en rien une recherche ou une compréhension mais se réduit chez lui à la perception d’une sensation qui se suffit à elle-même.

Dis-moi : tu es quelque chose de plus
qu’une pierre ou qu’une plante.
Dis-moi : tu sens, tu penses et tu sais
que tu penses et que tu sens.
Les pierres écrivent donc des vers ?
Elles sont donc des idées sur le monde, les plantes ?
Moi : il y a une différence.
Mais ce n’est pas la différence que tu trouves ;
car le fait d’avoir conscience ne m’oblige pas à avoir des théories sur les choses ;
il m’oblige seulement à être conscient.

Suis-je plus qu’une pierre ou qu’une plante ? Je ne sais.
Je suis différent. Plus ou moins, j’ignore le sens de ses mots.

Avoir conscience, est-ce plus qu’avoir une couleur ?
Peut-être oui, peut-être non.
Je sais que c’est tout simplement différent.
Nul ne peut prouver que c’est plus que simplement différent.

Je sais que la pierre est réelle, et que la plante existe.
Cela, je le sais parce qu’elles existent.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
Je sais que je suis réel moi aussi.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
encore qu’avec moins de clarté qu’ils ne m’indiquent la pierre et la plante.
Je n’en sais pas davantage;

Oui, j’écris des vers, et la pierre n’écrit pas de vers.
oui, je me fais des idées sur le monde, et la plante aucunement.
Mais c’est que les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ;

et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs.
Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur que dire que je leur suis inférieur.
Mais je ne dis pas cela : de la pierre, je dis : « c’est une pierre »,
de la plante je dis : « c’est une plante »,
de moi je dis : « je suis moi »,
et je n’en dis pas davantage. Qu’y a-t-il d’autre à dire ?

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

(…)
parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma sœur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai :
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

Fernando Pessoa, « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes », (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124)


Une « philosophie du minéral »

Trouvé sur le blog « Voix et silence » (que je vous recommande, c’est  ICI ) une référence à Camus :

« Camus avait dit à Ponge, dans l’une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral ». Sceller un « destin de pierre » et, en devenant pierre, possiblement atteindre le silence intérieur. »

À méditer…


Sans oublier André Breton dans Clair de Terre (1920) et l’Amour fou (1937)

Pièce fausse

À Benjamin Péret

Du vase en cristal de Bohême
            Du vase en cris
            Du vase en cris
                 Du vase en
                     En cristal
Du vase en cristal de Bohême
                     Bohême
                     Bohême

Clair de Terre (extrait)


     « Mais c’est tout à fait indépendamment de ces figurations accidentelles que je suis amené à faire ici l’éloge du cristal. Nul plus haut enseignement artistique ne me paraît pouvoir être reçu que du cristal. L’œuvre d’art, au même titre d’ailleurs que tel fragment de la vie humaine considérée dans sa signification la plus grave, me paraît dénuée de valeur si elle ne présente pas la dureté, la rigidité, la régularité, le lustre sur toutes ses faces extérieures, intérieures du cristal. Qu’on entend bien que cette affirmation s’oppose pour moi, de la manière la plus catégorique, la plus constante, à tout ce qui tente, esthétiquement que moralement, de fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l’homme de se livrer. Je ne cesse pas, au contraire, d’être porté à l’apologie de la création, de l’action spontanée et cela dans la mesure même où le cristal, par définition non améliorable, en est l’expression parfaite. La maison que j’habite, ma vie, ce que j’écris : je rêve que cela apparaisse de loin comme apparaissent de près ces cubes de sel gemme. »

André Breton, L’Amour fou, Paris, Gallimard, NRF, 1937, p. 14

Tirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L'Amour fou en 1937.pngTirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L’Amour fou en 1937

     Pour l’interprétation du thème du cristal chez André Breton, lire les pages consacrées à ce sujet par Gérard Gasarian dans son essai « André Breton, une histoire d’eau », édit. Objet Septentrion, Presses Universitaires (pages 77 à 82), c’est  ICI , par Françoise Py dans « Métamorphoses » (pages 224 à 227), c’est   ICI.  et par Henri Béhar dans « Chassé-croisé Tzara-Breton », (pages 128 à 132) c’est  ICI.


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Human connectome project

 


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La fabrique du cerveau – ARTE
Documentaire de Cécile Denjean, 2017 – 53 mn

     « Dans les laboratoires du monde entier, la course au cerveau artificiel a déjà commencé. Enquête sur ceux qui tentent de transformer l’homme en être digital afin de le libérer de la vieillesse et de la mort.
Capture d_écran 2017-10-22 à 03.00.18       La science-fiction a inventé depuis longtemps des robots « plus humains que l’humain », mais ce fantasme n’a jamais été plus près d’advenir. Aujourd’hui, des neuroscientifiques et des roboticiens se sont donné pour objectif de créer un cerveau artificiel capable de dupliquer le nôtre. Leur but : extraire l’ensemble des informations « programmées » dans notre cerveau pour les télécharger dans une machine qui nous remplacera et vivra éternellement. Rêve ou cauchemar ? Du Japon aux États-Unis, pionniers en la matière, Cécile Denjean (« Le ventre, notre deuxième cerveau ») enquête aux frontières de la science et de la fiction, sur des recherches aux moyens démesurés. Éternité digitale La « brain race » (« course au cerveau ») a aujourd’hui remplacé la « space race » (« course spatiale »). Après le séquençage du génome, la cartographie complète des connexions neuronales humaines, le Connectome, constitue le nouvel horizon de nombreuses recherches en cours. Cette « carte » du cerveau, récemment esquissée, comporte encore beaucoup de zones inexplorées. Pourra-t-on un jour « télécharger » les données d’une conscience individuelle comme on installe un logiciel ? Les enjeux diffèrent considérablement selon les acteurs. Dans le cas de grands projets scientifiques financés par les gouvernements, il s’agit de mieux comprendre le cerveau. Pour les transhumanistes, le but avoué est d’atteindre l’immortalité. Quant à l’empire Google, qui s’y intéresse également de près, il ambitionne de créer une intelligence capable d’apprendre et d’interagir avec le monde. Cette quête insensée, si elle aboutit un jour, offrira-t-elle l’éternité digitale à quelques milliardaires ? Donnera-t-elle naissance à une intelligence artificielle mondiale et désincarnée ?  »  

À voir absolument pour comprendre où l’on 
nous mène sans nous demander notre avis…  


Transcender l’humain

Transcender : du latin transcendere de scando « monter » avec le préfixe trans-.
1) Faire dépasser à quelque chose ou quelqu’un ses limites habituelles, normales.
(Religion) L’essence de Dieu est inconnaissable, non seulement pour nous, mais en soi, parce qu’elle transcende toute catégorie, parce que Dieu est superessentiel.  (Louis Rougier, Histoire d’une faillite philosophique: la Scolastique, 1966)   –  (Wictionnaire)


Pour en savoir plus


La montagne que je porte en moi


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***
Cette montagne a son double dans mon cœur.

Je m’adosse à son ombre,
je recueille dans mes mains son silence
afin qu’il gagne en moi et hors de moi,
qu’il s’étende, qu’il apaise et purifie.

Me voici vêtu d’elle comme d’un manteau.

Mais plus puissante, dirait-on, que les montagnes
et toute lame blanche sortie de leur forge,
la frêle clef du sourire.

Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages
nrf Poésie/Gallimard

 


 

La vie des bêtes – Bon, tu veux ou tu veux pas ?


la séduction chez les oiseaux

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Difficile de l’approcher celle-là
Quelle pimbêche !
Tiens, cela me donne une idée…

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Regarde ce que j’ai attrapé… Je te l’offre
Bon ! Tu veux ou tu veux pas ?
j’vais en faire cadeau à une autre…

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Ah enfin ! J’ai failli m’impatienter…

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À propos, tu connais le coup du spaghetti
que l’on mange à deux par les deux bouts ?


Avertissement : Ce document ne concerne que les représentants de la gente ailée, toute ressemblance avec les représentants d’une espèce animale ou autre espèce vivante quelle qu’elle soit serait purement fortuite et ne pourrait conduire à engager la responsabilité de l’auteur.


Évolution : il y a bouche et bouche…


Relativité du Beau

    Dans son ouvrage paru en 1768 à Amsterdam « Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme », le philosophe naturaliste français Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820), l’un des précurseur de la théorie de l’évolution de Darwin,  défendait l’idée que l’évolution des êtres vivants s’effectuait depuis l’apparition de la vie sur Terre par tâtonnements successifs suivant une chaîne ininterrompue d’expériences innombrables et d’améliorations pour tendre à la perfection des Êtres tant au niveau de la fonction que de la forme. Cette évolution a abouti à l’avènement d’une créature qui approche de la perfection absolue : l’Être humain. Comment ne pas souscrire à sa thèse lorsque l’on compare la bouche béante du saccorhytus, notre ancêtre le plus éloigné, dont on vient de découvrir des microfossiles d’un millimètre de longueur dans la région du Shaanxi, dans le centre de la Chine où il vivait il y a 540 millions d’années, à la bouche d’un être humain pris au hasard, par exemple celle de Brigitte Bardot dans le film Le Mépris. 

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la moue du saccorhytus (reconstituée)

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la célèbre moue de B.B. (tirée du film Le Mépris de Godard)

     Vous allez me dire, surtout les Êtres humains de sexe masculin, qu’il n’y a pas photo et que la bouche légèrement entrouverte de la Brigitte Bardot de l’époque du film Le Mépris, avec sa lèvre inférieure pulpeuse légèrement retombante laissant apparaître l’extrémité de quenottes bien alignées au blanc éblouissant atteint la perfection absolue au moins au niveau formel (j’avoue être moins enthousiaste à l’écoute de son élocution) et qu’elle est la preuve que l’évolution, comme le sieur Robinet le proclamait, a choisi l’homme pour mener son dessein perfectionniste…
       En est-on si sûr ?
  Si l’on prend le point de vue du saccorhytus, ce qui sera difficile, je dois l’admettre, puisque cet animalcule de 2 mm de long n’avait pas de cervelle et ne devait fonctionner que de manière instinctive et mécanique mais on peut toujours lui trouver un avocat spécialiste des causes perdues pour lui servir d’interprète, ce dernier ne manquera pas d’attirer notre attention sur le fait que les critères de définition de la perfection sont tout à fait relatifs. Si la bouche de Brigitte Bardot  de l’époque du film Le Mépris apparait de toute évidence parfaitement adaptée pour répondre de manière parfaite aux applications fonctionnelles qui sont celles d’une bouche, on peut en dire autant de la bouche largement ouverte du saccorhytus qui l’utilise comme un « avaloir » d’eau de mer pour se nourrir. On peut considérer de ce qui vient d’être dit que les bouches de Brigitte Bardot et du saccorhytus sont aussi fonctionnelles l’une que l’autre et qu’aucune sur ce point ne mérite quelque prééminence sur l’autre. Alors il reste la question de la beauté formelle, le « to Kalon » des Grecs. Vous n’allez pas comparer, me direz-vous, la sublime bouche de Brigitte avec la béance monstrueuse d’une créature tout droit échapper d’un film d’horreur. À cela, je me contenterais de vous demander de vous reporter au texte écrit par Voltaire en 1764 (quatre années avant la parution du livre de Robinet…) dans son Dictionnaire philosophique portatif sur le thème de la relativité du beau.

Enki sigle


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    Demandez à un crapaud ce que c’est que la Beauté, le grand beau, le to kalon ! Il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

    Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

    J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe. « Que cela est beau ! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but ». Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine » ! Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh ! oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif

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