La vie des bêtes – Bon, tu veux ou tu veux pas ?


la séduction chez les oiseaux

chimanong

Difficile de l’approcher celle-là
Quelle pimbêche !
Tiens, cela me donne une idée…

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Regarde ce que j’ai attrapé… Je te l’offre
Bon ! Tu veux ou tu veux pas ?
j’vais en faire cadeau à une autre…

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Ah enfin ! J’ai failli m’impatienter…

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À propos, tu connais le coup du spaghetti
que l’on mange à deux par les deux bouts ?


Avertissement : Ce document ne concerne que les représentants de la gente ailée, toute ressemblance avec les représentants d’une espèce animale ou autre espèce vivante quelle qu’elle soit serait purement fortuite et ne pourrait conduire à engager la responsabilité de l’auteur.


Évolution : il y a bouche et bouche…


Relativité du Beau

    Dans son ouvrage paru en 1768 à Amsterdam « Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme », le philosophe naturaliste français Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820), l’un des précurseur de la théorie de l’évolution de Darwin,  défendait l’idée que l’évolution des êtres vivants s’effectuait depuis l’apparition de la vie sur Terre par tâtonnements successifs suivant une chaîne ininterrompue d’expériences innombrables et d’améliorations pour tendre à la perfection des Êtres tant au niveau de la fonction que de la forme. Cette évolution a abouti à l’avènement d’une créature qui approche de la perfection absolue : l’Être humain. Comment ne pas souscrire à sa thèse lorsque l’on compare la bouche béante du saccorhytus, notre ancêtre le plus éloigné, dont on vient de découvrir des microfossiles d’un millimètre de longueur dans la région du Shaanxi, dans le centre de la Chine où il vivait il y a 540 millions d’années, à la bouche d’un être humain pris au hasard, par exemple celle de Brigitte Bardot dans le film Le Mépris. 

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la moue du saccorhytus (reconstituée)

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la célèbre moue de B.B. (tirée du film Le Mépris de Godard)

     Vous allez me dire, surtout les Êtres humains de sexe masculin, qu’il n’y a pas photo et que la bouche légèrement entrouverte de la Brigitte Bardot de l’époque du film Le Mépris, avec sa lèvre inférieure pulpeuse légèrement retombante laissant apparaître l’extrémité de quenottes bien alignées au blanc éblouissant atteint la perfection absolue au moins au niveau formel (j’avoue être moins enthousiaste à l’écoute de son élocution) et qu’elle est la preuve que l’évolution, comme le sieur Robinet le proclamait, a choisi l’homme pour mener son dessein perfectionniste…
       En est-on si sûr ?
  Si l’on prend le point de vue du saccorhytus, ce qui sera difficile, je dois l’admettre, puisque cet animalcule de 2 mm de long n’avait pas de cervelle et ne devait fonctionner que de manière instinctive et mécanique mais on peut toujours lui trouver un avocat spécialiste des causes perdues pour lui servir d’interprète, ce dernier ne manquera pas d’attirer notre attention sur le fait que les critères de définition de la perfection sont tout à fait relatifs. Si la bouche de Brigitte Bardot  de l’époque du film Le Mépris apparait de toute évidence parfaitement adaptée pour répondre de manière parfaite aux applications fonctionnelles qui sont celles d’une bouche, on peut en dire autant de la bouche largement ouverte du saccorhytus qui l’utilise comme un « avaloir » d’eau de mer pour se nourrir. On peut considérer de ce qui vient d’être dit que les bouches de Brigitte Bardot et du saccorhytus sont aussi fonctionnelles l’une que l’autre et qu’aucune sur ce point ne mérite quelque prééminence sur l’autre. Alors il reste la question de la beauté formelle, le « to Kalon » des Grecs. Vous n’allez pas comparer, me direz-vous, la sublime bouche de Brigitte avec la béance monstrueuse d’une créature tout droit échapper d’un film d’horreur. À cela, je me contenterais de vous demander de vous reporter au texte écrit par Voltaire en 1764 (quatre années avant la parution du livre de Robinet…) dans son Dictionnaire philosophique portatif sur le thème de la relativité du beau.

Enki sigle


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    Demandez à un crapaud ce que c’est que la Beauté, le grand beau, le to kalon ! Il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

    Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

    J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe. « Que cela est beau ! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but ». Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine » ! Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh ! oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif

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Anthropomorphisme et anthropocentrisme au XVIIe siècle – La philosophie de la Nature vue par Jean-Baptiste-René Robinet, philosophe naturaliste


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       Le XVIIe siècle a été qualifié comme étant celui de la « renaissance scientifique » et de « la première révolution biologique » par suite des remises en cause dans diverses disciplines scientifiques des théories aristotéliciennes. C’est le siècle où l’on voit éclore des Académies à but culturel telles que l’Académie Française fondée par Richelieu en 1635, l’Accademia dei Lincei créée à Rome en 1603 par le prince Federigo Cesi où se rencontreront philosophes, médecins et scientifiques. De nombreux ouvrages vont alors être produits qui apporteront un éclairage nouveau sur l’origine des espèces, leur fonctionnement et leur développement.

     En 1768 paraît, publié à Amsterdam, un livre dont le titre est Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme (Texte en lignequi anticipe la théorie de l’évolution des espèces telle qu’elle se cristallisera presque un siècle plus tard dans les travaux de Darwin (De l’origine des espèces, 1859). Son auteur est un philosophe naturaliste français du nom de Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820) qui sera l’un des continuateurs de l’Encyclopédie de Diderot. Sur le frontispice de l’ouvrage est représentée une figure allégorique, celle sans doute de la connaissance entrant résolument dans une grotte représentant l’obscurantisme. L’allégorie tient dans sa main droite un miroir qui semble réfléchir la lumière solaire, celle de la connaissance, vers un groupe de puttis dont l’un, assis sur une colonne brisée, semble affairé à apprendre l’écriture (il tient un cahier et une plume), l’histoire (représentée par un colonne tronquée), la géographie (le globe terrestre). L’un des puttis semble quant à lui vouloir retenir l’allégorie par sa robe, ce qui semble dire que la recherche de la vérité n’est pas sans danger.

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    Dans son ouvrage De la Nature paru en 1761 (Texte en ligne), Robinet avait déjà formulé l’idée que les organismes vivants se transformaient de manière à former une chaîne ininterrompue conduisant à la construction d’une forme parfaite au contenu parfait : l’Homme, idée qu’il développera ensuite dans ses Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme (1768) et dans son Parallèle de la condition et des facultés de l’homme avec la condition et les facultés des autres animaux (1769).

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      « Dans la suite prodigieusement variée des animaux inférieurs à l’homme, je vois la Nature en travail avancer en tâtonnant vers cet Être excellent qui couronne son œuvre. Quelque imperceptible que soit le progrès qu’elle fait à chaque pas, c’est-à-dire à chaque production nouvelle, à chaque variation réalisée du dessein primitif, il devient très sensible après un certain nombre de métamorphoses. […] Lorsqu’on étudie la machine humaine, cette multitude immense de systèmes combinés en un seul, cette énorme quantité de pièces, de ressorts, de puissances, de rapports, de mouvements, dont le nombre accable l’esprit, quoiqu’il n’en connaisse que la moindre partie, on ne s’étonne pas qu’il ait fallu une si longue succession d’arrangements et de déplacements, de compositions et de dissolutions, d’additions et de suppressions, d’altérations, d’oblitérations, de transformations de tous les genres, pour amener une organisation aussi savante et aussi merveilleuse»

Image & texte : Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme, 1768, pp. 3-5


  Le texte présenté ci-après est un extrait de diverses parties de l’ouvrage Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme paru en 1768 ( Texte en ligne)

CHAPITRE I

    Tous les Etres ont été conçus et formés d’après un dessein unique dont ils sont des variations gradués à l’infini. De ce prototype, et des métamorphoses considérées comme autant de progrès vers la forme la plus excellente de l’Être, qui est la forme humaine. (p.1)

    La Nature n’est qu’un seul acte. Cet acte comprend les phénomènes passés, présents et futurs; la permanence fait la durée des choses.
    Quand je contemple la multitude d’innombrables individus épars sur la surface de la terre, dans ses entrailles et dans son atmosphère, quand je compare la pierre à la plante, la plante à l’insecte, l’insecte au reptile, le reptile au quadrupède, j’aperçois au travers des différences qui caractérisent chacun d’eux, des rapports d’analogie qui me persuadent qu’ils ont été conçus et formés d’après un dessein unique dont ils sont des variations graduées à l’infini. Ils m’offrent tous des traits frappants de ce modèle, de cet exemplaire original, de ce prototype, qui, en se réalisant, a revêtu successivement les formes infiniment multipliées et différenciées, sous lesquelles l’Être se manifeste à nos yeux. (p.2)

Apoxyomène, IIe siècle av. J.-C., Croatie

    À la tête de cette grande échelle des habitants de la terre, parait l’homme, le plus parfait de tous : il réunit, non pas toutes les qualités des autres, mais tout ce qu’elles ont de compatible en une même essence, élevé à un plus haut degré de perfection. C’est le chef-d’œuvre de la Nature, que la progression graduelle des Êtres devait avoir pour dernier terme; au moins nous le prenons ici pour le dernier, parce que c’est à lui que se termine notre échelle naturelle des Êtres. (p.3)

illustrations : Apoxyomène, IIe siècle av. J.-C., Croatie

Losinj_Apoxyomenos_glowa    Autant il y a de variations intermédiaires du prototype à l’homme, autant je compte d’essais de la Nature qui, visant au plus parfait, ne pouvait y parvenir que par cette suite innombrable d’ébauches. Car la perfection naturelle consiste dans l’unité combinée avec la plus grande variété possible : c’est donc l’extrême de la variation de la forme originale, qui peut donner la forme la plus parfaite; et, cet extrême terminant la série des variations intermédiaires, il fallait épuiser celle-ci pour avoir ce dernier terme.

    La Nature ne pouvait réaliser la forme humaine qu’en combinant de toutes les manières imaginables chacun des traits qui devaient y entrer. Si elle eût sauté une seule combinaison, ils n’auraient point eu ce juste degré de convenance qu’ils ont acquis en passant par toutes les nuances.
      Sous ce point de vue, je me figure chaque variation de l’enveloppe du prototype, comme une étude de la forme humaine que la Nature méditait; et je crois pouvoir appeler la collection de ces études, l’apprentissage de la Nature, ou les essais de la Nature qui apprend à faire l’homme. […] (p.4)


Le prototype et son évolution : la métamorphose

      Le prototype est un modèle qui représente l’Être réduit à ses moindres termes : c’est un fond inépuisable de variations. Chaque variation réalisée, donne un Être, et peut être appelée une métamorphose du prototype, ou plutôt de la première enveloppe qui en a été la première réalisation. Le prototype est un principe intellectuel qui ne s’altère qu’en le réalisant dans la matière. (P.6)

Exemples :

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Évolution de l’habitat depuis l’abri rocheux aux huttes faites de branchages, ossements et peaux.

  • Une caverne, une grotte, une hutte de sauvage, une cabane de berger, une maison, un palais, peuvent être considérées comme des variations graduées d’un même plan d’architecture qui commença à s’exécuter par les moindres éléments possibles. Une hutte de sauvage, une cabane de berger, une maison, ne font point un Escurial, un Louvre; mais elles en peuvent être regardées comme des types plus ou moins éloignés, en ce que celles-là comme ceux-ci se rapportent à un même dessein primitif, et qu’ils sont tous le produit d’une même idée plus ou moins développées. (…) (P.6)
  • Une pierre, un chêne, un cheval, un singe, un homme, sont des variations graduées du prototype qui a commencé à se réaliser par les moindres éléments possibles. Une pierre, un chêne, un cheval, ne sont point des hommes; mais ils en peuvent être regardés comme des types plus ou moins grossiers en ce qu’ils se rapportent à un même dessein primitif, et qu’ils sont tous le produit d’une même idée plus ou moins développée. On trouve dans la pierre et dans la plante, les mêmes principes essentiels à la vie, que dans la machine humaine : toute la différence consiste dans la combinaison de ces principes, le nombre, la proportion, l’ordre, et la forme des organes. (P.7)

la méthode

     Envisageant la suite des individus, quelque nom qu’on leur donne, comme autant de progrès de l’Être vers l’humanité, nous allons les comparer d’abord à la forme humaine tant extérieure qu’intérieure, ou à l’homme physique, puis aux facultés d’un ordre supérieur, c’est-à-dire l’homme doué de raison.
   Cette nouvelle manière de contempler la Nature et ses productions, qui les rappelle toutes à une seule idée génératrice du monde, est fondée sur le principe de continuité qui lie toutes les parties de ce grand tout. Chaque mécanisme, pris en particulier, ne tend proprement et immédiatement qu’à produire celui qu’il engendre en effet; mais la somme de ces mécanismes tend au dernier résultat, et nous prenons ici l’homme pour le dernier résultat, afin de nous borner aux Êtres terrestres, les seuls à notre portée. (p.7)


CHAPITRE II

Où l’on recherche si c’est la matière ou la force qui constitue le fond de l’Être.

Se nourrir, se développer et se reproduire

   Toute la matière est organique, vivante, animale. Une matière inorganique, morte, inanimée, est une chimère, une impossibilité.
    Se nourrir, se développer, se reproduire, font les effets généraux de l’activité vitale ou animale, inhérente à la matière.
    Réaliser ces trois choses, nutrition, accroissement, reproduction, avec le plus et le moins d’appareil possible, c’est pour ainsi dire le problème universel que la Nature avait à résoudre. L’homme en est la solution la plus élégante, la plus sublime, la plus compliquée; celle où l’érudition éclate avec le plus de pompe et de date… (p.8)


Le futur : vers un Être parfait dématérialisé ?

    Au sommet de l’échelle on trouve un Être qui ne paraît plus avoir avec la matière que les rapports généraux et communs de l’étendue, de la solidité, de l’impénétrabilité, etc., tant la perfection du principe actif qui fait proprement son existence, l’élève au dessus de la portion de matière qui lui sert d’organe.
   La progression n’est pas finie. Il ne peut y avoir des formes plus subtiles, des puissances plus actives, que celles qui composent l’homme. La force pourrait bien encore le défaire insensiblement de toute matérialité pour commencer un nouveau monde… mais nous ne devons pas nous égarer dans les vastes régions du possible.
    Que ce soit la force ou la matière qui constitue le fond de l’Être, il est toujours sûr que tout Être a une forme et de l’activité. L’ensemble de la Nature offre donc à notre contemplation deux grands objets : la progression des forces et le développement des formes. (P.12)


CHAPITRES III à XXXV (3 à 35)

    Les chapitres III à XXXV (35)  du livre présentent les ébauches de formes humaines des fossiles comme des expériences tentées par la Nature pour accéder à l’excellence. Les pierres sont considérées par Robinet comme des créatures vivantes à part entière mais simplifiées à l’extrême à qui leur structure ne permet pas de mener une vie extérieure comme celle des animaux et des plantes mais devait leur permettre un vie intérieure. Il ne semble pas que le philosophe naturaliste est compris la vraie nature des fossiles, vestiges minéralisés de créatures anciennement vivantes. Quand bien même, il l’aurait su, cela ne l’aurait pas empêché de maintenir sa théorie pour les minéraux qui, par leur forme, se rapprochent des organes humains comme la tête, les oreilles, le nez, le pied et les organes sexuels. Pour Robinet, ces formes ne peuvent être issues du hasard, elles expriment un « dessein », celui de la Nature de tendre dans ses réalisations à la la structure et à la forme parfaite, celle de l’Homme. 

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Minéraux représentant des Figures analogues à certaines parties du corps de l’homme

     La Nature commença à préparer, dans le moindre arôme, ce chef-d’œuvre de mécanique qui ne devait être porté à la perfection qu’après un nombre infini de combinaisons. Si elle ne faisait pas encore des têtes, ni des bras, ni des mains, ni des pieds, ni des chairs, ni des os, ni des muscles, elle travaillait les matériaux; elle était occupée à d’autres formes moins composées qui, par une gradation imperceptible, devaient amener celles-là […]

    Mais dira-t-on, que voyez-vous dans une pierre qui soit analogue au cœur et aux poumons de l’animal ?

     Je conviens que l’analogie est au-delà de nos sens. Est-ce une raison pour refuser de l’admettre ? […]
      Quand nous ne retrouverions ni utricules ni trachées dans le minéraux, tout ce qu’on en pourrait légitimement conclure, c’est qu’un appareil organique plus simple suffit à ce degré de l’Être.
      De quelle finesse, de quelle simplicité ne doivent pas être le sortantes d’une vie si simple dans des corps aussi purs que l’or et le diamant ? Leur extrême ténuité les dérobe à nos ans, et nous ne saurions nous foirer une idée de leur structure. Parce que nos yeux et nos microscopes, beaucoup meilleurs que nos yeux, ne le aperçoivent point, nous en nions la réalité. C’est outrager la Nature, que de renfermer ainsi la réalité de l’Être dans la sphère étroite de nos sens, ou de nos instruments.
      Persuadé que les fossiles vivent, sinon d’une vie extérieure, parce qu’ils manquent peut-être de membres et de sens, ce que je n’oserais pourtant assurer, au moins d’une vie interne, enveloppée mais très réelle en son espèce, quoique beaucoup en dessous de celle de l’animal endormi, et de la plante; je n’ai garde de leur refuser les organes nécessaires aux fonctions de leur économie vitale; et de quelque forme qu’ils aient, je la conçois comme un progrès vers la forme de leur analogues dans les végétaux, dans les insectes, dans les grands animaux, et finalement dans l’homme. (p. 15 à 18)

    En contemplant l’Être dans les pierres, nous devons donc nous souvenir que, pour atteindre ce degré, il a passé par un nombre et une variété de transformations qui excèdent la force de l’imagination la plus vaste, et qui toutes préparaient de loin la forme humaine. (p.37)

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Minéraux représentant des Figures analogues à des organes sexuels : Priapolite représentant un pénis et ses testicules (fig.1), Hysterapetra représentant la vulve d’une femme (fig.2 & 3)


CHAPITRES XXXVI (36) à  XLII (42)

Ces chapitres présentent les ébauches de formes humaines adoptées par les plantes

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Mandragora mas. mandragore - Histoire des plantes de Denis Dodart (1634-1717), gravure 1668-1699

Mandragora mas. mandragore – Histoire des plantes de Denis Dodart (1634-1717), gravure 1668-1699

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Mandragores – Hortus Sanitatis de Mayence, 1485


CHAPITRE LI (51)

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Conque de Venus – Concha Venera (Planche II, fig.4)

Conqua Venerea par Jean Baptiste René Robinet


CHAPITRE LVIII (58) et LIX (59) – Poissons Anthropomorphos

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Chapitre LXXVIII (78), LXXXIII (83) & LXXXVI (86)

Espèce de Sirène pêchée en Westfrise, femmes marines et femme marine de Paris en 1758

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CHAPITRE LXXXIV (84)

Poisson-femme appelé par les Espagnols Pece-rhuger

Pece Muger, sive piscis (andropomorphus) - Redi Francesco (1626-1697) - Experimenta círca res diversas naturales, speciatim illas, Quae ex Indiis adseruntur

Redi Francesco (1626-1697) – pece Muger, sive piscis (andropomorphus)

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chapitres CVI (106) à CXVII (117)

   Cette partie du livre décrit les différentes races humaines qui peuplent le monde, imaginaires ou réelles (certains sont décrits comme portant une queue…), décrivant leurs apparences diverses et leurs comportements et coutumes telle que les explorateurs ou voyageurs les ont décrites à leur retour en Europe en insistant sur les faiblesses et les tares de leur constitution qui laisse supposer qu’ils ne se situent qu’à une phase intermédiaire et imparfaite de l’évolution qui a aboutit à l’homme parfait. L’homme parfait, la version la plus achevée du grand dessein de la Nature sera décrit au chapitre suivant dans la personne de l’homme Grec et de ses apparentés qui est présenté comme la quintessence de la beauté parfaite.


Chapitre CXVIII (118) : Les Italiens, les Turcs, les Grecs, les Circassiens et les Géorgiens

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Statue d’Hercule en marbre attribuée à Phidias

Les canons de la beauté parfaite

    Au centre des différentes nations nommées dans les deux Chapitres précédents, on trouve les Italiens, les Turcs, les Grecs, les Circassiens et les Géorgiens. Ces peuples sont, sans contredit, les plus belles races de l’espèce humaine. Ils jouissent de tous les avantages naturels. C’est chez eux qu’il faut aller contempler le chef-d’œuvre de la Nature, les plus belles formes et la structure la plus excellente sous le plus beau ciel.

   Dans les belles provinces d’Italie, dit M. Wickelmann, on voit peu de ces figures ignobles que l’on rencontre à chaque pas au delà des Alpes. Les traits y sont partout nobles et bien marqués; la forme du visage y est ordinairement grande et pleine, et parfaitement proportionnée dans toute ses parties. Cette beauté de forme est frappante jusque dans le bas peuple. La tête du dernier artisan pourrait-être placée dans les compositions héroïque; et il serait pas difficile de trouver parmi les femmes de la dernière classe du peuple, même dans les villages les moins considérable, un modèle pour faire une Junon. Naples, qui jouit, plus que les autres provinces d’Italie, d’un ciel doux et tempéré, produit en quantité ces formes dignes de servir de modèle au beau idéal, c’est-à-dire au beau naturel, épuré, élevé jusqu’à la perfection divine. Si les Italiens, dit un anglais, sont seuls capables, parmi les modernes, de peindre la beauté, c’est qu’ils ont la base de ce talent dans les belles figures qu’ils ont continuellement sous les yeux : cette contemplation assidue du beau naturel fait qu’ils le copient avec tant de vérité. On voit peu de visages grêlés en Italie.

58819b1f022cb832aaeb73f3da227c7e--classical-period-romans    C’est dans leur propre pays que les Artistes Grecs prirent les modèles de ces statues dont nous admirons les fragments, et qui, toutes mutilées qu’elles sont, serviront éternellement de règles pour les belles proportions. Dans l’ancienne Grèce, il y avait des jeux publics où les jeunes hommes venaient disputer le prix de la beauté. Les prêtres de plusieurs Dieux, ne pouvaient être que des adolescents qui eussent mérité ce prix. Il y avait de semblables fêtes instituées pour les jeunes filles à Sparte, à Lesbos, à Paros. Polybe dit qu’aucune autre Nation ne pouvait être égalée aux Grecs pour la beauté. On ne trouve point parmi eux de nez écrasé, celui de tous les défauts qui défigure le plus un visage. Un célèbre anatomiste a observé que les têtes des Grecs et des Turcs ont la forme de l’ovale d’une plus belle proportion que les têtes des allemands et des flamands. Les Artistes Grecs fixèrent les idées de la beauté d’après les modèles de leur nation, et ces idées ont été universellement adoptées partout où les arts ont fleuri. On en retrouve les traits dans les mêmes contrées, ainsi que dans la Circassie et la Géorgie. On y retrouve le profil Grec, le premier caractère de la beauté du visage, qui n’admet qu’un enfoncement très doux et très léger entre le front et le nez; on y retrouve les sourcils des Grâces, ce sont ceux des femmes Circassiennes, qui, par la finesse et la subtilité des poils, ne semblent être qu’un filet de soie recourbé; ce front modérément grand, poli, et également courbe dans tous les points qui se répondent; les yeux et les mains de la Pallas de Phidias; la taille riche et noble de la Vénus Grecque; cette sublime harmonie de toutes les parties du corps qui frappe dans l’Antinoüs et dans Niobé. un trait de beauté remarquable dans les femmes Géorgiennes, Circassiennes et Turques, c’est la rondeur pleine du menton sans apparence de fossette. Cette fossette n’est en effet qu’un agrément accidentel qu’on ne trouve ni dans Niobé, ni dans les filles, ni dans la Pallas que possède le Cardinal Albani, ni dans l’Apollon du Bevédère.

    Le sang de Géorgie est si universellement beau qu’on ne trouve pas un laid visage dans ce pays, et la Nature a répandu sur la plupart des femmes des grâces qu’on ne voit pas ailleurs, elles sont grandes, bien faites, extrêmement déliées à la ceinture, elles ont le visage charmant. Les hommes sont aussi fort beaux. Les femmes, dit Struys, sont fort belles et fort blanches en Circassie, et elles ont le plus beau teint et les plus belles couleurs du monde; le front grand et uni, les yeux grands, doux et pleins de feu, le nez bien fait, les lèvres merveilles, la bouche riante et petite, et le menton comme il doit être pour achever un parfait ovale; elles ont le cou et la gorge parfaitement bien faits, la taille grande et aisée, les cheveux du plus beau noir : il est rare de trouver en Turquie des bossus ou des boiteux; les hommes y sont aussi beaux que les Géorgiens ou les Circassiens, les femmes y sont belles, bien faites et sans défaut. Il n’y a femme de Laboureur ou de paysan en Asie, dit Belon, qui n’ait le teint frais comme une rose, la peau délicate et blanche, si polie et si bien tendue qu’il semble toucher du velours. Cette peau douce, satinée et transparente est un don précieux de la température du climat. Les femmes Grecques sont peut-être encore plus belles que les Turques; ou plutôt il faudrait avoir des idées bien pures de la beauté pour décider laquelle de ces nations mérite la pomme. Les habitants de Isle de l’Archipel partagent aussi les avantages de la beauté avec leurs voisins. (p.188 à 191)


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Pourquoi avons nous besoin de créer des monstres ? (et de les contempler…)


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     Giovanni Battista de’ Cavalieri (1525-1601) était un graveur, dessinateur et éditeur italien actif à Venise puis à Rome de 1550 à 1590. On lui a reproché son manque de créativité et d’avoir surtout copié des  originaux d’autres graveurs notamment ceux de son compatriote Enea Vico (1523-1567) et de l’allemand Hans Burgkmair (1473-1531). Les illustrations reproduites ci après figurent dans l’ouvrage  « Opera nel a quale vie molti Mostri de tute le parti del mondo antichi et moderne… » édité à Rome en 1585 par Cavalieri lui-même et seraient fortement inspirées des gravures de bois de Burgkmair qui avaient été largement diffusées en Italie à l’époque où cet ouvrage avait été édité. (crédit site laporteouverte, c’est  ICI )


Voici une version colorisée des gravures de l’ouvrage de Cavalieri

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La monstruosité

      « La monstruosité amène tout d’abord à une réflexion sur la peur de l’inconnu. « Le monstre effraie parce qu’il évoque la possibilité d’une structure du chaos. Il est un marasme fonctionnel. Or, du point de vue de l’homme, cette formation contraire aux lois de la nature doit être punie d’une manière ou d’une autre. Ainsi observe-t-on souvent l’impression, chez le personnage moderne, d’être partagé psychiquement. Son comportement devient alors ambigu et son apparence change au gré des humeurs et des circonstances, à l’instar des nains des traditions celtique et germanique. Celui qui se retrouve devant cette sorte de monstre découvre une personnalité protéiforme, c’est-à-dire multiple, fluctuante et dangereusement insaisissable. »

Maud Massila, « Le monstre à visage humain »
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine, volume X, Cahiers Kubaba, Université de Paris-I Panthéon Sorbonne, Paris  L’Harmattan 2007


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Au revoir…


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« Finissez ou je sonne ! »


Marcel Proust : À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Van Dongen - Les jeune sfilles en fleurs
Van Dongen – la bande des Jeunes Filles en fleurs

« et après nous jouerons à ce que vous voudrez »

     Notre héros, depuis sa rencontre sur la digue de Balbec avec la « petite bande » de jeunes filles en fleurs a fini par jeter son dévolu sur la jeune Albertine qui semble ne pas être indifférente à ses avances. Ne lui a-elle-pas fait passer un billet sur lequel elle avait écrit  « Je vous aime bien » et ne vient-elle pas de l’inviter ce soir dans sa chambre du Grand-Hôtel à l’insu de sa duègne de tante en multipliant de manière ingénue des promesses de douceurs ?

     Je restai seul avec Albertine. « Voyez-vous, me dit-elle, j’arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas non plus la raison. » Je voyais de côté les joues d’Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d’un sang clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu’ont certaines matinées d’hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce moment la vue des joues d’Albertine était aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui n’était pas celui de la promenade mais du baiser. Je lui demandai si les projets qu’on lui prêtait étaient vrais. « Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez. J’aurais été contente que vous veniez à la gare demain matin, mais j’ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront ; ça ferait des histoires si on le répétait à ma tante ; mais nous pourrions passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n’en saura rien. Je vais dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l’heure. Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous », ajouta-t-elle en souriant.

   Les propos énoncés par la jeune fille vont échauffer les sens du jeune homme et éveiller en lui le démon du désir. En se dirigeant vers l’hôtel où l’attendait Albertine, il ne pouvait s’empêcher de ressasser ses paroles :  « je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez », « Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous ». Les espoirs que nourrissait son imagination débridée devinrent vite des certitudes. Espiègle Albertine ! Prétextant un léger rhume,  elle avait avancé son coucher pour le recevoir au lit dans sa tenue de nuit et elle lui promettait de pratiquer des jeux selon son désir. Qu’était cette promesse, sinon une invitation en bonne et due forme aux jeux de l’amour ? Sous l’effet de la l’exacerbation du désir, les moments précédant la rencontre vont être pour le jeune homme la source d’une confusion qui va emporter la totalité de son Être. Il va être pris d’une sensation ambivalente de vertige, tout à la fois délicieuse et terrifiante par l’angoisse que générait cette situation nouvelle à laquelle il n’avait pas encore jamais été confronté. Le moment où le destin consent à ce que les espoirs les plus fous se réalisent est aussi pour l’homme celui de l’ultime vérité où la réalité de son être va se révéler. Le désir du jeune amoureux est tel qu’il voit maintenant Albertine, le monde et même l’univers à l’aune de son désir. La chambre abritant Albertine est devenue un reliquaire sacré abritant la précieuse substance rose de son corps, cette substance dont il se sent le dépositaire et l’héritier et dont il pourra disposer bientôt selon son bon plaisir pour procéder à des rites délicieux. J.P. Sartre, pour définir la puissance d’action du désir, parle d’envoûtement, et c’est effectivement sous l’emprise d’un envoûtement qui annihile toute sa raison que notre amoureux se précipite vers la chambre d’Albertine. L’ordre et la consistance du monde ont changé, son corps ne se déplace plus dans ce banal élément terrestre qu’est l’air mais dans dans un élément inconnu fait de l’essence même du bonheur. Par la fenêtre, le monde extérieur est devenu un monde érotisé où les collines sont des seins bombés qui se dressent face au ciel et dans cette univers nouveau qui semble fait pour satisfaire ses désirs il se sent devenu surpuissant, il est une force brutale qui a avalé le monde et l’univers tout entier, il est une volonté, il est un dieu, il est le désir incarné et il fond sur sa bien-aimée souriante, au cou dénudé, au longues tresses noires bouclées défaites pour lui arracher un baiser…

von Dongen - le Tango de l'archange (détail), 1923.pngVan Dongen – le Tango de l’archange, 1923

« Finissez ou je sonne ! »

     Qu’allait-il se passer tout à l’heure, je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me sembleraient plus vides ; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements, comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon coeur ; je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. Je n’avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir avant d’arriver à cette chambre où était renfermée la substance précieuse de ce corps rose — cette chambre qui, même s’il devait s’y dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air d’être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres, qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas du palier à la chambre d’Albertine, ces quelques pas que personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j’avais lentement déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et d’entrer enfin dans un héritage qui m’eût de tout temps appartenu. Puis tout d’un coup je pensai que j’avais tort d’avoir des doutes, elle m’avait dit de venir quand elle serait couchée. C’était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût ; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. À côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune. La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté dans une telle ivresse, c’est-à-dire avait pour moi la réalité du monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que j’avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être, et la vie de l’univers, si chétive en comparaison. La mer, que j’apercevais à côté de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises de Maineville, le ciel où la lune n’était pas encore montée au zénith, tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu’entre mes paupières je sentais dilatés, résistants, prêts à soulever bien d’autres fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l’horizon. Et tout ce que la nature eût pu m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi ; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière ; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et falaises. « Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions ; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner, telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs – pp.322-336


     Notre amoureux aura appris que l’amour est une alchimie où le désir de l’un n’est pas univoque et doit coïncider avec le désir de l’autre. Tout est affaire de température, de présence et de dosage de certains ingrédients qui doivent entrer en réaction en contact l’un de l’autre pour produire la cristallisation espérée. Il subsiste dans cette recherche à l’aveugle du cristal philosophal une part de hasard et d’incertitude qui fait que l’on ne sera jamais sûr d’atteindre le but que l’on s’est fixé. Et c’est mieux ainsi car cela place l’amour dans le domaine de l’imprévisible, du non programmable qui est le propre de l’aventure. Le temps et l’expérience aidant, notre amoureux comprendra que pour une femme amoureuse le plaisir qui accompagne le cheminement vers l’objectif désiré est aussi important, sinon plus important, que son aboutissement.

Enki sigle

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Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, 1892


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Enfance – les livres (extrait de « Les Mots » de Jean-Paul Sartre)


Jean-Paul Sartre à l’âge de 16 ans, en 1921

        Magnifique témoignage dans cet extrait de la prise de conscience soudaine par un petit enfant de ce que sont la lecture et le livre, des différences entre le parler et le lire, entre l’expression libre et vivante du locuteur dont le récit est ouvert à tous les possibles et l’expression contrainte du lecteur qui n’est que le transmetteur de la parole officielle et magnifiée délivrée par le livre : « Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres »

La découverte de la lecture

     J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées ; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques, qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé.
     Je les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur poussière mais je ne savais trop qu’en faire et j’assistais chaque jour à des cérémonies dont le sens m’échappait : mon grand-père – si maladroit, d’habitude, que ma mère lui boutonnait ses gants – maniait ces objets culturels avec une dextérité d’officiant. Je l’ai vu mille fois se lever d’un air absent, faire le tour de sa table, traverser la pièce en deux enjambées, prendre un volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir, le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un mouvement combiné du pouce et de l’index puis, à peine assis, l’ouvrir d’un coup sec « à la bonne page » en le faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je m’approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées, couvertes de veinules noires, qui buvaient l’encre et sentaient le champignon.
     Dans la chambre de ma grand-mère les livres étaient couchés ; elle les empruntait à un cabinet de lecture et je n’en ai jamais vu plus de deux à la fois. Ces colifichets me faisaient penser à des confiseries de Nouvel An parce que leurs feuillets souples et miroitants semblaient découpés dans du papier glacé. Vifs, blancs, presque neufs, ils servaient de prétexte à des mystères légers. Chaque vendredi, ma grand-mère s’habillait pour sortir et disait : « Je vais les rendre » ; au retour, après avoir ôté son chapeau noir et sa voilette, elle les tirait de son manchon et je me demandais, mystifié : « Sont-ce les mêmes ? » Elle les « couvrait » soigneusement puis, après avoir choisi l’un d’eux, s’installait près de la fenêtre, dans sa bergère à oreillettes, chaussait ses besicles, soupirait de bonheur et de lassitude, baissait les paupières avec un fin sourire voluptueux que j’ai retrouvé depuis sur les lèvres de la Joconde ; ma mère se taisait, m’invitait à me taire, je pensais à la messe, à la mort, au sommeil : je m’emplissais d’un silence sacré. De temps en temps, Louise avait un petit rire ; elle appelait sa fille, pointait du doigt sur une ligne et les deux femmes échangeaient un regard complice. Pourtant, je n’aimais pas ces brochures trop distinguées ; c’étaient des intruses et mon grand-père ne cachait pas qu’elles faisaient l’objet d’un culte mineur, exclusivement féminin. Le dimanche, il entrait par désœuvrement dans la chambre de sa femme et se plantait devant elle sans rien trouver à lui dire ; tout le monde le regardait, il tambourinait contre la vitre puis, à bout d’invention, se retournait vers Louise et lui ôtait des mains son roman : « Charles ! s’écriait-elle furieuse, tu vas me perdre ma page ! » Déjà, les sourcils hauts, il lisait ; brusquement son boa frappait la brochure : « Comprends pas ! — Mais comment veux-tu comprendre ? disait ma grand-mère : tu lis par-dedans ! » Il finissait par jeter le livre sur la table et s’en allait en haussant les épaules.
     (…)
     Je ne savais pas encore lire mais j’étais assez snob pour exiger d’avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d’éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l’enfance par un homme qui avait gardé, disait-il des yeux d’enfant. Je voulus commencer sur l’heure les cérémonies d’appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment « à la bonne page » en les faisant craquer. En vain : je n’avais pas le sentiment de les posséder. J’essai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. elle leva les yeux de son ouvrage : « Que veux-tu que je te lise, mon chéri ? Les Fées ? » Je demandais, incrédule :  «  Les Fées, c’est là-dedans ? » Cette histoire m’était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s’interrompant pour me frictionner à l’eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé de sains et j’écoutais distraitement le récit trop connu; je n’avais d’yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins ; je n’avais d’oreilles que pour sa voix troublée par la servitude ; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence. L’histoire, ça venait par-dessus le marché : c’était le lien de ses soliloques. Tout le temps qu’elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec des autres biches, les Fées ; je n’arrivais pas à croire qu’on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le savon et l’eau de Cologne.
      Anne-Marie me fit asseoir en face d’elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les paupières, s’endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres , étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les double consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles  s’enchaînaient d’elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelquefois elles disparaissaient avant que j’eusse pu les comprendre, d’autres fois j’avais compris d’avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire grâce d’une virgule. Assurément, ce discours ne m’était pas destiné. Quant à l’histoire, elle s’était endimanchée : le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles, la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient pris de la majesté; on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots déteignaient sur les choses, transformant les actions en rites et les évènements en cérémonies.

Jean-Paul Sartre : Les mots (1964), 1ère partie (« Lire »)

 * iconographie : Charles Schweitzer, le grand-père maternel qui endossera le rôle du père et sa fille Anne-Marie, la mère de Jean-Paul Sartre.


L’épisode de la coupe de cheveux vers l’âge de sept ans

« ce ravissant bébé avec cette tête un peu conventionnelle qui plaît aux mamans médiocres »
« mes cheveux coupés ont entraîné avec eux cette splendeur éphémère, je suis devenu laid comme un crapaud, beaucoup plus laid encore qu’à présent. Aussi plus personne n’a plus voulu me photographier. On craignait que je ne fisse se voiler la plaque sensible, comme ces spectacles affreux qui font faire des fausses couches aux femmes enceintes »
°

« Il y eut des cris mais pas d’embrassements et ma mère s’enferma dans sa chambre pour pleurer : on avait troqué sa fillette contre un garçonnet. Il y avait pis : tant qu’elles voltigeaient autour de mes oreilles, mes belles anglaises lui avaient permis de refuser l’évidence de ma laideur. Déjà, pourtant, mon œil entrait dans son crépuscule. Il fallut qu’elle s’avouât la vérité. Mon grand-père semblait lui-même tout interdit ; on lui avait confié sa petite merveille, il avait rendu un crapaud : c’était saper à la base ses futurs émerveillements »

Arbre généalogique de la famille Schweitzer. Le père militaire de Jean-Paul Sartre, Jean Baptiste, est mort prématurément 15 mois après sa naissance. Il est alors élevé par sa mère Anne-Marie née Schweitzer (elle était la cousine du grand Albert Schweitzer) et ses grands-parents alsaciens qui avaient opté pour la France après le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne de 1870 mais à l’âge de 12 ans, sa mère se remarie et la famille recomposée se transporte à La Rochelle. C’est la fin de la période heureuse et insouciante de son enfance jusqu’alors gâtée et hyperprotégée avec des années de lycée éprouvantes.


Maurice Bouchor (1855-1929), l’écrivain auquel fait allusion le texte,  est un poète et auteur dramatique français qui a beaucoup écrit pour les enfants, notamment des pièces de marionnettes (qu’il confectionnait lui-même) jouées à Paris au Petit-Théâtre des Marionnettes de la Galerie Vivienne, des poèmes qui ont été utilisées par l’école laïque pour des dictées et des récitations et enfin des contes dont Les Fées, l’histoire que la mère de J.P. Sartre, Anne-Marie Schweitzer, lui lisait enfant. Versant dans le mysticisme et le bouddhisme, Michel Bouchor devint végétarien et est l’auteur d’un sonnet célèbre :
              Je ne me nourris plus de cadavres, tant mieux !
              Apaisant dans ma chair un monstre furieux,
             Je tâche de ne point faire pleurer les anges.  

     Je n’ai pas retrouvé sur Internet, le conte Les Fées de cet écrivain… Si quelqu’un avait des informations à ce sujet…