« Finissez ou je sonne ! »


Marcel Proust : À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Van Dongen - Les jeune sfilles en fleurs
Van Dongen – la bande des Jeunes Filles en fleurs

« et après nous jouerons à ce que vous voudrez »

     Notre héros, depuis sa rencontre sur la digue de Balbec avec la « petite bande » de jeunes filles en fleurs a fini par jeter son dévolu sur la jeune Albertine qui semble ne pas être indifférente à ses avances. Ne lui a-elle-pas fait passer un billet sur lequel elle avait écrit  « Je vous aime bien » et ne vient-elle pas de l’inviter ce soir dans sa chambre du Grand-Hôtel à l’insu de sa duègne de tante en multipliant de manière ingénue des promesses de douceurs ?

     Je restai seul avec Albertine. « Voyez-vous, me dit-elle, j’arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas non plus la raison. » Je voyais de côté les joues d’Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d’un sang clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu’ont certaines matinées d’hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce moment la vue des joues d’Albertine était aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui n’était pas celui de la promenade mais du baiser. Je lui demandai si les projets qu’on lui prêtait étaient vrais. « Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez. J’aurais été contente que vous veniez à la gare demain matin, mais j’ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront ; ça ferait des histoires si on le répétait à ma tante ; mais nous pourrions passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n’en saura rien. Je vais dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l’heure. Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous », ajouta-t-elle en souriant.

   Les propos énoncés par la jeune fille vont échauffer les sens du jeune homme et éveiller en lui le démon du désir. En se dirigeant vers l’hôtel où l’attendait Albertine, il ne pouvait s’empêcher de ressasser les paroles de la jeune fille :  « je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez », « Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous ». Les espoirs que nourrissait son imagination débridée devinrent vite des certitudes. Espiègle Albertine ! Prétextant un léger rhume,  elle avait avancé son coucher pour le recevoir au lit dans sa tenue de nuit et elle lui promettait de pratiquer des jeux selon son désir. Qu’était cette promesse, sinon une invitation en bonne et due forme aux jeux de l’amour ? Sous l’effet de la l’exacerbation du désir, les moments précédant la rencontre vont être pour le jeune homme la source d’une confusion qui va emporter la totalité de son Être. Il va être pris d’une sensation ambivalente de vertige, tout à la fois délicieuse et terrifiante par l’angoisse que générait cette situation nouvelle à laquelle il n’avait pas encore jamais été confronté. Le moment où le destin consent à ce que les espoirs les plus fous se réalisent est aussi pour l’homme celui de l’ultime vérité où la réalité de son être va se révéler. Le désir du jeune amoureux est tel qu’il voit maintenant Albertine, le monde et même l’univers à l’aune de son désir. La chambre abritant Albertine est devenue un reliquaire sacré abritant la précieuse substance rose de son corps, cette substance dont il se sent le dépositaire et l’héritier et dont il pourra disposer bientôt selon son bon plaisir pour procéder à des rites délicieux. J.P. Sartre, pour définir la puissance d’action du désir, parle d’envoûtement, et c’est effectivement sous l’emprise d’un envoûtement qui annihile toute sa raison que notre amoureux se précipite vers la chambre d’Albertine. L’ordre et la consistance du monde ont changé, son corps ne se déplace plus dans ce banal élément terrestre qu’est l’air mais dans dans un élément inconnu fait de l’essence même du bonheur. Par la fenêtre, le monde extérieur est devenu un monde érotisé où les collines sont des seins bombés qui se dressent face au ciel et dans cette univers nouveau qui semble fait pour satisfaire ses désirs il se sent devenu surpuissant, il est une force brutale qui a avalé le monde et l’univers tout entier, il est une volonté, il est un dieu, il est le désir incarné et il fond sur sa bien-aimée souriante, au cou dénudé, au longues tresses noires bouclées défaites pour lui arracher un baiser…

von Dongen - le Tango de l'archange (détail), 1923.pngVan Dongen – le Tango de l’archange, 1923

« Finissez ou je sonne ! »

     Qu’allait-il se passer tout à l’heure, je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me sembleraient plus vides ; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements, comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon coeur ; je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. Je n’avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir avant d’arriver à cette chambre où était renfermée la substance précieuse de ce corps rose — cette chambre qui, même s’il devait s’y dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air d’être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres, qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas du palier à la chambre d’Albertine, ces quelques pas que personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j’avais lentement déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et d’entrer enfin dans un héritage qui m’eût de tout temps appartenu. Puis tout d’un coup je pensai que j’avais tort d’avoir des doutes, elle m’avait dit de venir quand elle serait couchée. C’était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût ; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. À côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune. La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté dans une telle ivresse, c’est-à-dire avait pour moi la réalité du monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que j’avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être, et la vie de l’univers, si chétive en comparaison. La mer, que j’apercevais à côté de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises de Maineville, le ciel où la lune n’était pas encore montée au zénith, tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu’entre mes paupières je sentais dilatés, résistants, prêts à soulever bien d’autres fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l’horizon. Et tout ce que la nature eût pu m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi ; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière ; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et falaises. « Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions ; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner, telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs – pp.322-336


     Notre amoureux aura appris que l’amour est une alchimie où le désir de l’un n’est pas univoque et doit coïncider avec le désir de l’autre. Tout est affaire de température, de présence et de dosage de certains ingrédients qui doivent entrer en réaction en contact l’un de l’autre pour produire la cristallisation espérée. Il subsiste dans cette recherche à l’aveugle du cristal philosophal une part de hasard et d’incertitude qui fait que l’on ne sera jamais sûr d’atteindre le but que l’on s’est fixé. Et c’est mieux ainsi car cela place l’amour dans le domaine de l’imprévisible, du non programmable qui est le propre de l’aventure. Le temps et l’expérience aidant, notre amoureux comprendra que pour une femme amoureuse le plaisir qui accompagne le cheminement vers l’objectif désiré est aussi important, sinon plus important, que son aboutissement.

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Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, 1892


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Enfance – les livres (extrait de « Les Mots » de Jean-Paul Sartre)


Jean-Paul Sartre à l’âge de 16 ans, en 1921

        Magnifique témoignage dans cet extrait de la prise de conscience soudaine par un petit enfant de ce que sont la lecture et le livre, des différences entre le parler et le lire, entre l’expression libre et vivante du locuteur dont le récit est ouvert à tous les possibles et l’expression contrainte du lecteur qui n’est que le transmetteur de la parole officielle et magnifiée délivrée par le livre : « Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres »

La découverte de la lecture

     J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées ; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques, qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé.
     Je les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur poussière mais je ne savais trop qu’en faire et j’assistais chaque jour à des cérémonies dont le sens m’échappait : mon grand-père – si maladroit, d’habitude, que ma mère lui boutonnait ses gants – maniait ces objets culturels avec une dextérité d’officiant. Je l’ai vu mille fois se lever d’un air absent, faire le tour de sa table, traverser la pièce en deux enjambées, prendre un volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir, le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un mouvement combiné du pouce et de l’index puis, à peine assis, l’ouvrir d’un coup sec « à la bonne page » en le faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je m’approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées, couvertes de veinules noires, qui buvaient l’encre et sentaient le champignon.
     Dans la chambre de ma grand-mère les livres étaient couchés ; elle les empruntait à un cabinet de lecture et je n’en ai jamais vu plus de deux à la fois. Ces colifichets me faisaient penser à des confiseries de Nouvel An parce que leurs feuillets souples et miroitants semblaient découpés dans du papier glacé. Vifs, blancs, presque neufs, ils servaient de prétexte à des mystères légers. Chaque vendredi, ma grand-mère s’habillait pour sortir et disait : « Je vais les rendre » ; au retour, après avoir ôté son chapeau noir et sa voilette, elle les tirait de son manchon et je me demandais, mystifié : « Sont-ce les mêmes ? » Elle les « couvrait » soigneusement puis, après avoir choisi l’un d’eux, s’installait près de la fenêtre, dans sa bergère à oreillettes, chaussait ses besicles, soupirait de bonheur et de lassitude, baissait les paupières avec un fin sourire voluptueux que j’ai retrouvé depuis sur les lèvres de la Joconde ; ma mère se taisait, m’invitait à me taire, je pensais à la messe, à la mort, au sommeil : je m’emplissais d’un silence sacré. De temps en temps, Louise avait un petit rire ; elle appelait sa fille, pointait du doigt sur une ligne et les deux femmes échangeaient un regard complice. Pourtant, je n’aimais pas ces brochures trop distinguées ; c’étaient des intruses et mon grand-père ne cachait pas qu’elles faisaient l’objet d’un culte mineur, exclusivement féminin. Le dimanche, il entrait par désœuvrement dans la chambre de sa femme et se plantait devant elle sans rien trouver à lui dire ; tout le monde le regardait, il tambourinait contre la vitre puis, à bout d’invention, se retournait vers Louise et lui ôtait des mains son roman : « Charles ! s’écriait-elle furieuse, tu vas me perdre ma page ! » Déjà, les sourcils hauts, il lisait ; brusquement son boa frappait la brochure : « Comprends pas ! — Mais comment veux-tu comprendre ? disait ma grand-mère : tu lis par-dedans ! » Il finissait par jeter le livre sur la table et s’en allait en haussant les épaules.
     (…)
     Je ne savais pas encore lire mais j’étais assez snob pour exiger d’avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d’éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l’enfance par un homme qui avait gardé, disait-il des yeux d’enfant. Je voulus commencer sur l’heure les cérémonies d’appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment « à la bonne page » en les faisant craquer. En vain : je n’avais pas le sentiment de les posséder. J’essai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. elle leva les yeux de son ouvrage : « Que veux-tu que je te lise, mon chéri ? Les Fées ? » Je demandais, incrédule :  «  Les Fées, c’est là-dedans ? » Cette histoire m’était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s’interrompant pour me frictionner à l’eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé de sains et j’écoutais distraitement le récit trop connu; je n’avais d’yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins ; je n’avais d’oreilles que pour sa voix troublée par la servitude ; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence. L’histoire, ça venait par-dessus le marché : c’était le lien de ses soliloques. Tout le temps qu’elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec des autres biches, les Fées ; je n’arrivais pas à croire qu’on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le savon et l’eau de Cologne.
      Anne-Marie me fit asseoir en face d’elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les paupières, s’endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres , étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les double consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles  s’enchaînaient d’elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelquefois elles disparaissaient avant que j’eusse pu les comprendre, d’autres fois j’avais compris d’avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire grâce d’une virgule. Assurément, ce discours ne m’était pas destiné. Quant à l’histoire, elle s’était endimanchée : le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles, la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient pris de la majesté; on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots déteignaient sur les choses, transformant les actions en rites et les évènements en cérémonies.

Jean-Paul Sartre : Les mots (1964), 1ère partie (« Lire »)

 * iconographie : Charles Schweitzer, le grand-père maternel qui endossera le rôle du père et sa fille Anne-Marie, la mère de Jean-Paul Sartre.


L’épisode de la coupe de cheveux vers l’âge de sept ans

« ce ravissant bébé avec cette tête un peu conventionnelle qui plaît aux mamans médiocres »
« mes cheveux coupés ont entraîné avec eux cette splendeur éphémère, je suis devenu laid comme un crapaud, beaucoup plus laid encore qu’à présent. Aussi plus personne n’a plus voulu me photographier. On craignait que je ne fisse se voiler la plaque sensible, comme ces spectacles affreux qui font faire des fausses couches aux femmes enceintes »
°

« Il y eut des cris mais pas d’embrassements et ma mère s’enferma dans sa chambre pour pleurer : on avait troqué sa fillette contre un garçonnet. Il y avait pis : tant qu’elles voltigeaient autour de mes oreilles, mes belles anglaises lui avaient permis de refuser l’évidence de ma laideur. Déjà, pourtant, mon œil entrait dans son crépuscule. Il fallut qu’elle s’avouât la vérité. Mon grand-père semblait lui-même tout interdit ; on lui avait confié sa petite merveille, il avait rendu un crapaud : c’était saper à la base ses futurs émerveillements »

Arbre généalogique de la famille Schweitzer. Le père militaire de Jean-Paul Sartre, Jean Baptiste, est mort prématurément 15 mois après sa naissance. Il est alors élevé par sa mère Anne-Marie née Schweitzer (elle était la cousine du grand Albert Schweitzer) et ses grands-parents alsaciens qui avaient opté pour la France après le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne de 1870 mais à l’âge de 12 ans, sa mère se remarie et la famille recomposée se transporte à La Rochelle. C’est la fin de la période heureuse et insouciante de son enfance jusqu’alors gâtée et hyperprotégée avec des années de lycée éprouvantes.


Maurice Bouchor (1855-1929), l’écrivain auquel fait allusion le texte,  est un poète et auteur dramatique français qui a beaucoup écrit pour les enfants, notamment des pièces de marionnettes (qu’il confectionnait lui-même) jouées à Paris au Petit-Théâtre des Marionnettes de la Galerie Vivienne, des poèmes qui ont été utilisées par l’école laïque pour des dictées et des récitations et enfin des contes dont Les Fées, l’histoire que la mère de J.P. Sartre, Anne-Marie Schweitzer, lui lisait enfant. Versant dans le mysticisme et le bouddhisme, Michel Bouchor devint végétarien et est l’auteur d’un sonnet célèbre :
              Je ne me nourris plus de cadavres, tant mieux !
              Apaisant dans ma chair un monstre furieux,
             Je tâche de ne point faire pleurer les anges.  

     Je n’ai pas retrouvé sur Internet, le conte Les Fées de cet écrivain… Si quelqu’un avait des informations à ce sujet…


Quand l’âne joue le rôle du bouc (émissaire)


Jean de La Fontaine 1Jean de La Fontaine (1621-1695)

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Les animaux malades de la Peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La PESTE (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit :
—  « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse. »

—  « Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L’Ane vint à son tour et dit :  
—  « J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net»

A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine (1621-1695)

Gustave Doré - Les animaux malades de la Peste de Jean de La Fontaine, 1866-1867Gustave Doré – illustration de la fable


Les épidémies :  recherche de boucs émissaires

     Il n’est pas rare, lors des période d’agitation intense, que l’ensemble des rivalités  ou des tensions converge soudainement sur une personne ou un groupe de personnes dont l’élimination apparaît alors à la foule comme la seule action capable de régler la crise en cours. Cela a été le cas en particulier des épidémies au cours desquelles la population d’une ville chargeait un bouc émissaire. Dans la pièce de théâtre, Œdipe Roi, Sophocle présente l’épidémie qui avait frappé la ville de Thèbes comme une punition divine en représailles de l’assassinat du précédent roi Laïos, châtiment qui ne cesserait qu’au moment où le coupable (en l’occurrence Œdipe lui-même) serait sacrifié. Au moyen-âge les Juifs étaient persécutés sous l’accusation d’être les responsables des épidémies de lèpre et de peste par empoisonnement des puits.

       J’ai trouvé dans l’essai de René Girard Sanglantes origines un texte qui apporte un éclairage sur ce thème du bouc émissaire :

René Girard   Rappelons-nous, à ce stade, le nombre stupéfiant de mythes ayant trait à des meurtres collectivement préparés et/ou perpétués par des groupes d’hommes ou de dieux, en général pour des raisons extrêmement « urgentes » ou « légitimes ». Mais parfois aussi sans aucune raison apparente ou expressément évoquée, sauf qu’il doit en aller ainsi. Il se trouve que des ensembles entiers de mythes, la saga dyonisaque par exemple, ont pour dénominateur commun une scène unique, et qu’il s’agit d’une véritable scène de lynchage. Étant donné le penchant thériomorphe de la mythologie, ou plutôt l’absence de différenciation entre hommes et animaux qui la caractérise, il est également très significatif que, dans toutes les parties du monde, les animaux qui vivent en troupeaux, en meutes ou en bandes — tous ceux qui ont un mode de vie grégaire, même s’ils sont totalement inoffensifs entre eux ou envers l’homme — jouent invariablement le rôle de la Walkyrie meurtrière de la mythologie germanique, rôle toujours semblable, au fond, à celui des hommes (qui procèdent au lynchage).
      Ce rôle peut, en tous lieux, être tenu par des animaux : qu’on songe aux chevaux et sangliers de la mythologie grecque, aux kangourous d’Australie, aux bisons des plaines d’Amérique ou aux buffles de l’Inde. Et qu’on se souvienne, dans le premier Livre de la Jungle, du lynchage du méchant tigre par le buffle asiatique conduit par Mowgli; qu’on garde à l’esprit les scènes presque innombrables de violence collective qui peuplent et le premier et le second Livre de la Jungle. Qu’on se rappelle également les scènes tout aussi innombrables de chasse, de meurtre ou d’expulsion à caractère collectif perpétués dans la mythologie par des animaux à l’encontre d’autres animaux ou à l’encontre d’êtres humains, ou bien par des êtres humains à l’encontre d’autres humains ou à l’encontre d’animaux. J’incline, quant à moi, à lire ces scènes comme des transpositions du meurtre collectif, et non à voir dans le meurtre collectif une transposition de la chasse collective.

     À l’époque de la peste noire, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs.

René Girard, sanglantes origines, pp. 29-30

     Il y a au moins un point où la fable de La Fontaine se démarque des rites liés au sacrifice d’un bouc émissaire. Il se situe dans la morale de l’histoire : 

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Capture d’écran 2017-04-14 à 13.05.20.png       En fait, dans les sociétés anciennes, il n’était pas rare que le roi soit sacrifié en cas de défaites, d’épidémie ou de mauvaises récoltes. C’était le cas chez les Celtes qui n’hésitaient pas à occire leur souverain pour apaiser le courroux de leurs dieux ou pour se choisir un nouveau monarque plus efficace. En Irlande, on a découvert récemment dans un tourbière une momie datant de – 2000 ans av. J.C., la mort de ce personnage résultait d’un sacrifice accompagné de tortures. L’Homme de Croghan, c’est son nom, avaient eu les bras percés pour pouvoir passer des cordes qui devaient le maintenir et ses mamelons avaient été tranchés. Un autre personnage, l’Homme de Clonycavan, avait reçu un traitement semblable. Les archéologues pensent que ces deux sacrifiés étaient des rois car dans l’ancienne culture celtique le fait de sucer les tétons du roi était un geste de soumission. Le fait de les couper avait pour effet de le rendre incapable de régner dans ce monde ou dans un autre.


Portraits de famille de Borja Guillot


Et les plus beaux pour la fin…


Borga Guillot est un illustrateur installé en Irlande qui publie quatre blogs :


Cousin, cousine…


Mimétisme inter-espèces : connaissez-vous votre cousin Kanzi ?

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le bonobo Kanzi , Kanzi signifie « Trésor enfoui» en swahili

    « ce qui m’a surtout frappé chez Kanzi, c’est l’humanité qui transparaît sur son visage. Cet air de famille que l’on retrouve dans sa manière de jouer à cache-cache, de tenter de deviner mes intentions. »  (P. Jost)

      Vous ne connaissez pas Kanzi ? Vous devriez car il fait partie de votre famille étant l’un de vos proches cousins. Vous en doutez ? Vous ne reconnaissez chez lui aucun trait physique caractéristique de votre famille, dites-vous… C’est que vos ancêtres communs vivaient il y a un peu plus de quatre à cinq millions d’années et que depuis cette date les deux familles ont eu tout le loisir de se différencier. Kanzi est un bonobo, une espèce de singe de petite taille proche du chimpanzé qui vit au cœur de l’Afrique dans les forêts congolaises et la différence entre son génome et le nôtre n’est que de 1,6 %. Les bonobos ont en commun avec l’homme d’être bipèdes puisqu’ils utilisent la marche à pied dans 20 à 25 % de leurs déplacements (alors que les chimpanzés utilisent la bipèdie principalement en démonstration de dominance), certains d’entre eux ont une conscience aigüe de la propreté puisqu’ils éprouvent parfois le besoin de laver leur nourriture avant de la manger.

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Faites l’amour, pas la guerre !

   À l’instar des humains ils utilisent la sexualité dans un but qui ne se limite pas à la reproduction, par exemple pour le plaisir, pour réduire les tensions aux sein d’un groupe avant qu’elles ne dégénèrent, obtenir certains avantages comme la nourriture ou le statut social en bénéficiant du statut de leur partenaire. Comme les humains, ils peuvent «faire l’amour» face à face et s’embrasser en utilisant leur langue. Un gardien du zoo de San Diego en a fait l’expérience, pas encore initié aux mœurs de ce singe, il avait accepté un jour d’être embrassé par un bonobo. Il pensait que ce serait un baiser chaste mais faillit tomber à la renverse quand il sentit la langue du singe s’immiscer dans sa bouche… Précisons encore que l’utilisation de la sexualité à la résolution des conflits sociaux fait qu’ils sont «pansexuels» car ouvert aux deux sexes. Certains chercheurs (Franz de Waal) présentent les bonobos comme une espèce qui, à la manière des hippies des années soixante, « fait l’amour, pas la guerre » :

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« Les chimpanzés résolvent les questions sexuelles par le pouvoir, les bonobos les questions de pouvoir par le sexe. Chez les bonobos, les conflits ne prennent jamais d’ampleur : l’activité sexuelle se substitue à l’agressivité. Comme source de plaisir d’abord, mais aussi comme tactique subtile pour apaiser les tensions liées à la nourriture, obtenir une faveur, un épouillage. Un peu comme les couples qui font la paix sur l’oreiller après une dispute. (…) Les bonobos se comportent comme si le contact érotique était la chose la plus normale qui soit pour apaiser les corps et les esprits. Une activité parmi d’autres qui pimente brièvement, mais fréquemment, la vie sociale. En un rien de temps, ils passent de la nourriture au sexe, du sexe au jeu, de l’épouillage à un baiser, et ainsi de suite… »  (Franz de Waal).

      Enfin, des chercheurs ont remarqués qu’en captivité, la paix sociale était maintenue par l’existence d’un «bouc émissaire» (pharmakos) qui permettait la réduction des tensions au sein du groupe. En même temps, on a décelé chez les bonobos des pratiques de contact affectif qu’il soit sollicité par un bonobo en détresse ou offert spontanément par un membre du groupe appartenant généralement aux parents et aux amis ce qui laisserait supposer l’existence d’une pratique de consolation basée comme chez l’homme sur l’empathie (Consolation hypothesis)   Les bonobos utilisent dans certaines circonstances des armes et des outils : branches en cas d’attaque et baguettes pour extraire des insectes d’une termitière. À l’état sauvage, ils communiquent par de nombreuses mimiques faciales et par des vocalisations aiguës. Enfin ils sont capables de s’auto-médicaliser par ingestion de feuilles particulières.

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Kanzi communiquant avec la psychologue Sue Savage-Rumbaugh avec son clavier

       Mais revenons à Kanzi, ce bonobo vit à Des Moines, dans l’Iowa, en compagnie de chercheurs qui l’étudient avec d’autres singes de son espèce depuis plusieurs années. La psychologue Sue Savage-Rumbaugh a tenté dans un premier temps à communiquer avec Matata, la mère du jeune singe à l’aide d’un système de symboles géométriques mais sans succès mais c’est finalement Kanzi qui jouait à proximité qui peu à peu a assimilé les règles du langage par signes. C’est ainsi qu’il a dans un premier temps utilisé sur un clavier 6 symboles, puis 18 et enfin, à l’âge de 26 ans,  348 :

«Les symboles se réfèrent aux objets familiers (le yaourt, la clé, le ventre, la boule…), des activités favorites (la poursuite, les chatouilles…) et même quelques concepts considérés assez abstraits (le présent, ce qui est mal…). Le bonobo, nommé Kanzi, a appris à combiner ces symboles dans ce que les linguistes appellent une « proto-grammaire ». Une fois, lors d’une sortie dans une forêt-laboratoire où il a été élevé, Kanzi a touché les symboles pour « la guimauve » et « le feu ». Quand on lui a donné des allumettes et des guimauves, Kanzi a cassé des brindilles pour préparer un feu, les a allumées avec les allumettes et a grillé les guimauves sur un bâton.»

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abstraction de Kanzi  – C’est aussi beau que du Cy Twombly et on ne lui paye que 1.500 dollars…
(à gauche Kanzy   –   à droite Cy Twombly)

     Mais la capacité de Kanzi à communiquer avec l’homme va encore plus loin puisqu’il connait la signification de 3 000 mots anglais parlés (plus que j’en connais…). Quand Kanzi entend une personne prononcer dans une autre pièce certains mots, il indique alors le symbole approprié sur son clavier d’ordinateur qui transmet l’information à un synthétiseur vocal. Il comprendrait même les mots qui ne font pas partie du vocabulaire de son clavier ; c’est ainsi qu’il peut répondre convenablement aux commandes comme « mets le savon dans l’eau », « porte tel objet dehors » et « ouvrir orange » (mais seulement en anglais). Il s’inquiète aussi de l’heure du repas : « Donne-moi à manger », imagine des jeux : « Poursuivre moi ? », manifeste son affection : « Embrasse-moi ». Il invente aussi de nouveaux mots chargés de poésie : « eau-oiseau » pour décrire un cygne et « eau-écouter » pour désigner l’eau pétillante… Enfin, c’est un peintre accompli (non figuratif…) dont l’une des toiles s’est vendue, au bénéfice du refuge où il vit, 1.500 $….


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    Aujourd’hui Kanzi est capable de faire du feu, cuire un steak et faire fondre un marshmallow au bout d’un bâton. (voir les vidéos de Kanzi sur YouTube à ce sujet)

      « Sue Savage-Rumbaugh assure que cela montre la profonde intelligence du singe, notamment par l’effet d’un mimétisme. En effet, Kanzi a longtemps été fasciné par la manière dont les gardiens de son camp faisaient cuire les aliments, puis on l’a encouragé à interagir avec les humains et à les copier», ajoute-t-elle. Sur une vidéo, on peut le voir faire du feu, en ramassant du bois et des feuilles mortes, tout en tenant compte de la position du vent. Puis saisir une poêle, la mettre sur une grille et laisser le tout mijoter. Bien que les singes bonobos et les chimpanzés utilisent de grandes brindilles et des feuilles comme des outils, aucun n’avait jamais montré une telle habileté pour la cuisson des aliments. Aussi, quand Kanzi a terminé avec le feu, le Docteur Savage-Rumbaugh lui demande de l’éteindre à l’aide d’une bouteille d’eau. Le singe va ainsi verser délicatement le liquide sur le feu jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Mais ce n’est pas tout. Par exemple, Kanzi prend une guimauve, la colle au bout d’une brindille et la maintient soigneusement sur les flammes, en s’assurant qu’il ne brûle pas. Sue Savage-Rumbaugh ajoute que cela ne résulte pas du hasard et que «Kanzi fait du feu parce qu’il le souhaite. Très jeune, il a regardé le film La guerre du Feu qui met en scène le premier homme qui lutte pour faire du feu. Il était fasciné par ce film, il l’a regardé des centaines de fois. Et Kanzi s’en est probablement inspiré.»


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Bonobos s’occupant d’un petit

Supériorité du bonobo sur l’homme

     Le journal Daily Mail s’inquiète des capacités imitatives de Kanzi qui préfigurent peut-être l’avenir menaçant pour l’homme mis en scène dans le film La Planète des Singes où ces derniers ont pris le pouvoir et dominent la race humaine : « Qu’arriverait-il s’il était libéré dans la nature, où les autres bonobos pourraient copier son comportement ? Est-ce que les bonobos sauvages pourraient apprendre à maîtriser le feu de façon indépendante tout comme nos propres ancêtres ? ».

    Mais pourquoi les singes voudraient-ils vivre à notre manière alors que leur mode de vie est largement supérieur au nôtre. Supérieur au nôtre ? Eh bien parce que les bonobos passent 50 % de leur temps au repos, à folâtrer, au plaisir du sexe ou à jouer. Les activités d’une journée de bonobo se répartissent ainsi : recherche de nourriture : 20 % du temps, manger : 20 %, déplacements (en moyenne 2 km par jour) : 10 %, repos : 40 % , autres (dont le jeu) 10 %. Que reste t’il a l’homme moderne drogué par le travail et les occupations inutiles comme temps vraiment libre durant lequel il peut s’épanouir ? Dan Everett, parti comme missionnaire en 1977 dans une tribu isolée de l’Amazonie, les Pirahãs, s’est aperçu que ceux-ci parlaient un langage unique dénué de système de numérotation, de couleurs et de références au temps passé et futur. Les Pirahãs ne vivaient que dans le temps présent, privilégiant l’expérience immédiate et jugeant totalement inutile de s’intéresser à ce qu’ils ne connaissaient pas et à se projeter dans le temps. Comme les bonobos, les Pirahãs chassent, pêchent, partagent la nourriture et le reste du temps s’amusent, palabrent et profitent de la vie sans avoir besoin de compter. À tous ceux qui les ont côtoyés, ils sont apparus comme les plus heureux des hommes qu’ils avaient rencontrés jusque là.

     Victime de la dégradation de son habitat naturel par l’homme qui pratique la déforestation et le braconnage, le bonobo comme les autres grands singes est sur la liste rouge des espèces menacées.

            Kansi :  « Trésor enfoui» en swahili, Trésor bientôt enfoui et disparu à jamais ?