« Je me sens moins seul… »


De l’intelligence artificielle au sentiment artificiel

    Roulant l’autre jour sur l’autoroute, j’écoutais de manière distraite sur France Culture une émission  qui traitait des conséquences de la robotisation de l’outil de travail sur les rapports unissant l’homme à son travail. L’accent était mis sur le risque de déshumanisation du travail, le travailleur perdant toute initiative et se trouvant réduit à un rôle de « servant » passif de la machine et du chômage massif qui résultera d’une mécanisation à outrance. À un moment de l’émission, un participant citait le cas d’un employé qui avait travaillé jusqu’alors seul et de manière autonome dans un centre de stockage d’Amazon que l’entreprise venait de flanquer d’un robot qui accomplissait désormais une grande partie de ses tâches. Interrogé sur la manière dont il avait ressenti ce changement, l’homme avait répondu qu’il le considérait de manière positive car « il se sentait désormais moins seul…». Ainsi, il faut croire que l’on peut se sentir réconforté par la seule présence à ses côtés d’une machine sans âme sur laquelle on projette ses frustrations et ses désirs mais n’est-ce pas ainsi que fonctionne notre société de consommation qui multiplie à l’infini dans un but à la fois commercial et idéologique les succédanés censés remédier à notre mal-être… En même temps, il n’était pas apparemment venu à l’idée de cet employé que ce processus de robotisation en était qu’à ses débuts et que la prochaine étape serait l’installation d’un robot qui accomplirait à sa place l’ensemble de ses tâches.

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     Que faire de ces millions d’êtres humains restés sur le carreau quand l’ensemble de la production sera réalisée par des machines. J’ai sur ce sujet une suggestion à émettre que j’ose soumettre à nos élites : on sait que les machines deviennent de plus en plus intelligentes et sont désormais capables « d’apprendre » seules en intégrant et dépassant leurs propres erreurs. Il suffira de franchir une étape de plus dans « l’humanisation » de ces machines en les programmant de manière à ce qu’elles ressentent elles aussi des émotions et des sentiments. De ce fait, elles ne manqueront pas d’éprouver à leur tour le sentiment de solitude, seront saisies par le spleen et auront besoin, pour ne pas sombrer dans la dépression et voir leur productivité se réduire, d’un contact ou d’une présence avec lesquels elles pourront établir des relations  sociales et se remonter ainsi le moral ! Et quoi ou qui, pensez-vous, sera alors le plus apte à jouer ce rôle ? L’animal social qu’est l’homme, bien évidemment. À chaque robot sera associé un correspondant humain, attentionné et amical qui le soutiendra moralement… Les deux y trouveraient leur compte. Nul doute que la productivité mécanique augmenterait et que le chômage diminuerait de manière notable.

Enki sigle


L’univers… Thèmes et citations – I) Introduction


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Pause then : and for a moment here respire…
Where am I ?
Where is earth ?
Nay, where art thou.
O Sun ? …
On Nature’s Alpes I stand
And see a thousand firmaments beneath !

Edward Young. Nights, IX.

      Lorsque l’homme prend la peine de se libérer de l’emprise qu’exerce sur ses pensées les contraintes de la vie quotidienne et se tourne vers l‘espace infini du cosmos, il est le plus souvent sujet au vertige. Je ne parle pas de la réflexion purement théorique que l’on peut mener de chez soi et qui fait suite à la vision d’une belle image ou à la lecture d’un livre mais du sentiment que l’on a de grandes chances d’éprouver à la façon du poète romantique anglais ci-dessus cité Edward Young lorsque l’on se retrouve en pleine nature, dans la fraîcheur de la nuit, et qu’on lève les yeux vers l’incandescence lointaine de la voûte étoilée. C’est ce sentiment de vertige que j’ai souvent ressenti dans ma jeunesse en montagne lorsqu’à la veille de la course nous contemplions le ciel nocturne lors de nos marches d’approche dans un profond silence tout juste brisé par le chuintement si caractéristique des cristaux de neige que nos pas brisaient ou bien, beaucoup plus tard, lorsque toute la famille roulait en fin de nuit sur des routes sinueuses pour atteindre le sommet d’une montagne juste avant l’orée du jour afin que les enfants à demi endormis puissent contempler la magie de la levée de l’astre solaire.

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      Comment d’autre part ne pas être déstabilisé lorsque l’on pense aux milliards de mondes dont le nôtre ne constitue qu’une particule infime qui s’éloignent les uns des autres dans une fuite éperdue à une vitesse supérieure de celle de la lumière. Ce sentiment déstabilisant que nous appelons vertige naît de la confrontation brutale entre l’insignifiance apparente de notre condition humaine et le caractère démesuré et infini de l’univers. Cette confrontation est violente car elle prend la forme d’une révélation qui nous bouleverse et nous met en état de sidération. Il n’est pas anodin que ce terme, issu du latin sidus, astre, était autrefois un terme médical qui s’appliquait comme l’indique le Littré à « l’état d’anéantissement subit […] qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. »

      Voici quelques citations de grands hommes en relation avec ce sentiment.


«  J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet
objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom,
mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »
                                        Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)


« O Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque, seul et pensif, aussi calme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée. » 
                                       Camille Flammarion

« Quand, le jour, le zénith et le lointain
S’écoulent, bleus, dans l’infini,
Quand, la nuit, le poids écrasant des astres
Clôt la voûte céleste
Au vert, à la multitude des couleurs, 
Un cœur pur puise sa force.
Et aussi bien le haut que le bas
Enrichissent le noble esprit. »
                              Goethe, <« Génie planant », cité par Pierre Hadot.


« Le ciel, les nuages, les étoiles, les « soirs du monde », comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dis sur l’appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l’impression de me plonger dans l’immensité étoilée.» 
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.


Des flottes de Soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment…
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises
Ou triomphes du Noir le plus noir.
                                     Victor Hugo, A la fenêtre pendant la nuit


Car enfin, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
Un néant à l’égard de l’infini,
un tout à l’égard du néant,
un milieu entre rien et tout
                                    Blaise Pascal


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Wenceslas Hollar – Le Chaos initial.

« Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. À son tour, Gaïa engendra d’abord son égal en grandeur, le Ciel étoilé qui devait la couvrir de sa voûte étoilée et servir de demeure éternelle aux Dieux bienheureux. Puis elle engendra les hautes Montagnes, retraites des divines nymphes cachées dans leurs vallées heureuses. Sans l’aide d’Amour, elle produisit la Mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent. »

Hesiode, Théogonie

Le leg invisible du passé.

     Une réflexion sur les rapports complexes et variés qu’entretient l’homme moderne avec l’Univers ne peut faire l’économie d’une analyse des formes anciennes par lesquelles sont passées ces relations et en particulier des cosmogonies véhiculées par les mythologies et légendes propres aux différentes cultures.  Il ne s’agit pas là de décrire le détail de ces différentes mythologies mais de comprendre l’esprit qui a prévalu à leur établissement chez les hommes de l’orée des civilisations. À mon sens, la présentation la plus claire à ce sujet est celle qu’a établi le chercheur Georges Gusdorf en 1953 dans le premier chapitre de son essai Mythe et métaphysique qui traite de « la conscience mythique comme structure de l’Être dans le monde« . Comprendre les mythes pour ce chercheur nécessite de se replacer dans les conditions premières qui ont accompagné l’éveil chez l’homme de la conscience, c’est-à-dire au cours de la longue période au qui a accompagné le processus d’humanisation. L’auteur insiste sur le fait qu’il n’y avait pas à ce moment, comme c’est le cas chez l’homme moderne, deux manières d’appréhender le monde, l’une « réelle et objective » et l’autre « mythique et subjective ».  Cette différenciation est apparue beaucoup plus tard. Les événements retranscrits par les mythes qui nous apparaissent aujourd’hui comme des récits fabuleux rendaient compte pour les hommes anciens de la réalité pure, telle qu’ils la ressentaient et la vivaient. Plus qu’une histoire élaborée par la conscience, une théorie ou une doctrine, le mythe apparait pour reprendre les termes même de Gusdorf, comme « une saisie spontanée des choses, des êtres et de soi, conduites et attitudes, insertion de l’homme dans la réalité. » et, pour bien nous faire comprendre le phénomène, il cite l’exemple du Canaque qui, lorsqu’il désire un objet, dit : « cet objet me tire » de la même manière que l’enfant qui vient de heurter une table dit « cette table m’a fait mal ». Pour asseoir son propos, Gusdorf cite l’anthropologue missionnaire Maurice Leenhardt : « le mythe est senti et vécu avant d’être intelligé et formulé. Il est la la parole, la figure, le geste, qui circonscrit l’événement au cœur de l’homme, émotif comme un enfant, avant que d’être fixé »; ce faisant le mythe était vécu comme une forme de communion avec le monde. Pour les premiers hommes, les éléments qui constituaient la nature leurs apparaissaient comme des entités vivantes du même type que leur nature propre et le monde constituait une totalité dans laquelle ils se sentaient totalement intégrés dans une unité ontologique. Les croyances qui ont précédé l’élaboration des mythes avaient les formes utilisées spontanément par la mentalité primitive pour « adhérer » au monde et reconstituer ainsi l’unité perdue, conséquence de l’humanisation. Ce n’est que beaucoup plus tard sous l’influence des connaissances et des techniques qu’est apparu dans l’esprit de l’homme le phénomène de dissociation du monde : « L’homme moderne évolué est l’héritier d’une longue tradition qui a désintégré pour connaître ». Un autre ethnologue, Max Müller, a décrit ces phénomènes de dissociation puis de restructuration qui ont façonné les mythes à partir du ressenti initial et de l’émotion qui l’accompagnait  : « on a souvent eu grand tord de le regarder (le mythe) comme un système, un ensemble ordonné, organisé, construit de toutes pièces sur un plan préconçu, alors qu’il n’est qu’un concours d’atomes, un agrégat de concepts qui s’étaient choqués en tout sens avant de cristalliser sous une forme quelque peu harmonique ». Ainsi, le mythe, forme abâtardie par le temps d’une croyance originelle de fusion avec le monde, ne doit pas être pris à la lettre et il faut s’attacher à découvrir les pulsions et les croyances originelles qui ont été à l’origine de sa formation. C’est ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants en tentant d’extraire, pour reprendre les termes de Max Müller, les concepts originels de l’agrégat fabulatoire dans lequel ils sont enfouis. Nous illustrerons notre propos par des citations d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes et de scientifiques sur le thème de l’Univers.

Enki sigle


Au sujet de 3 tableaux de l’artiste espagnole Remedios Varo


« La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’œil de l’oiseau. »
André Breton
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Remedios Varo (1908-1963) – autoportrait vers 1942
      María de los Remedios Alicia Rodriga Varo y Uranga, un nom lourd à porter au moins par le poids des mots, elle le simplifiera en Remedios Varo. Remedios en espagnol signifie « remèdes, solutions » et est aussi un prénom féminin sans doute utilisé en l’honneur de la sainte Vierge des remèdes, la virgen de los remedios qui avait la réputation d’avoir accompli de nombreuses guérisons et faisait l’objet d’une dévotion officialisée par l’Église en 1198.
       Il ne semble pas que ce prénom ait eu une influence thérapeutique pour cette jeune espagnole tourmentée, passionnée par l’alchimie et l’occultisme qui avait abandonné l’école à l’âge de 15 ans pour étudier la peinture à l’académie à l’enseignement très académique San Fernando de Madrid (la même que Salvador Dali qui sera exclu l’année de soin arrivée). Proche des surréalistes catalans, elle rencontre à Barcelone le poète surréaliste français Benjamin Perret venu soutenir la République espagnole contre l’insurrection franquiste. Elle le suit à Paris et l’épousera en 1937 avant de l’accompagner en Argentine en 1941 pour fuir l’occupation allemande. Elle restera dans ce pays au moment du retour de Perret en France en 1947. Sa peinture doit beaucoup à Max Ernst et à l’artiste anglaise Leonora Carrington qu’elle avait rencontré en France.  André Breton écrira à son sujet :
     « Issue d’un des plus grands mirages qui auront marqué notre vie, se soldat-il par un désastre — la guerre d’Espagne — je suis placé pour revoir auprès de Benjamin Péret retour de Barcelone, Remedios qu’il en ramène. La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’oeil de l’oiseau, celle que je tiens (il faut voir contre quels vents et marées) pour la femme de sa vie. L’œuvre de Remedios s’est accomplie au Mexique, en grande partie après leur séparation, mais le surréalisme la revendique tout entière. » – André BretonLa Brêche, n°7, décembre 1964

    Les deux tableaux présentés ci-après se nomment « El encuentro » (la rencontre). Les rencontres de Remedios Varo sont le plus souvent des rencontres avec elle-même et révèlent une propension à l’introspection. Le premier tableau qui date de 1959 montre une femme dont le visage ressemble à celui de l’artiste, enveloppée dans un vêtement de couleur bleu fait de voiles successifs aux bords arrachés, assise devant une table sur lequel est posé un coffret qu’elle a entre-ouvert. L’ouverture du coffret laisse apparaître la partie supérieure d’un visage qui lui ressemble. On comprend que ce visage est le sien car les deux têtes sont enveloppées dans le même vêtement qui se prolonge à l’intérieur de la boîte. Encastrées dans le mur du fond de la pièce, deux étagères supportent des coffrets identique à celui qui vient d’être ouvert. 
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       Comment doit-on analyser ce tableau ? Le visage de la femme assise semble émacié et son ton blafard est celui d’un cadavre et curieusement son regard ne semble pas intéressé par le contenu du coffre posé sur la table qui vient d’être ouvert. Ce regard est absent, éteint, perdu dans le vague d’une pensée lointaine et dégage une profonde tristesse. À l’opposé, le visage que l’on distingue dans le coffré, coloré et lumineux, dégage une impression de vie et son regard semble fixer la femme de manière appuyée. Peut-être ce tableau exprime-t-il l’opposition chez Remedios Varo entre la part mortifère d’elle-même qui doute, se laisse aller et se protège du monde extérieur par des superpositions de voiles successifs et la part désirante à la recherche d’une autre identité. Ce conflit doit être très ancien car les voiles sont en lambeaux. Si cette interprétation est la bonne, le visage scrutateur du coffret représenterait les phases où l’artiste s’analyse, animé par un profond désir de changement. Le rapport à l’objet-être serait inversé, ce n’est pas l’être qui ouvre le coffret qui est l’examinateur mais l’objet-être que celui-ci dernier contenait à moins qu’entre-temps l’être découvreur ait été saisi par le doute et un sentiment d’impuissance et rattrapé par ses démons car comment changer et pourquoi faire ? On pressent que les autres coffrets sagement alignés sur les étagères renferment des visages dont les points points de vue et les perspectives sont différents. Ce tableau exprime de manière poignante le mal-être de l’artiste, sa solitude, sa volonté de changement, son indécision et finalement son impuissance.
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El encuentro (detail), 1959 
     C’est peu après avoir écrit cet article que je suis tombé sur une thèse en anglais  présentée en 2014 à la Queen’s University de Belfast consacrée à Remedios Varo (c’est ICI) dont un passage analyse ce tableau. L’auteur, O’Rawe R, cite un extrait d’une lettre de l’artiste adressée à son frère dans lequel elle explique le sens de ce tableau. Je n’ai pas modifié pour autant ma propre interprétation, jugeant intéressant de comparer les processus d’analyse :

      La rencontre de 1959 représente la recherche de l’identité. Une femme assise devant une petite boîte regarde dans l’espace avec nostalgie. La boîte ouverte contient son visage, qui la regarde. La cape qui enveloppe la femme et son second visage souligne leur lien. Comme Varo l’écrit dans une lettre à son frère, « cette pauvre femme, en ouvrant le petit coffre rempli de curiosité et d’espoir, ne découvre qu’elle-même ; à l’arrière-plan; sur les étagères, il y a d’autres petits coffrets et qui sait quand les ouvrira, si elle trouvera quelque chose de nouveau «  La déception ressentie par la protagoniste est évidente dans la tristesse de son visage. Dans le cas de son introspection, la femme avait espéré entrevoir quelque chose de spécial mais n’avait découvert que sa propre représentation. Comme elle le fait remarquer dans sa lettre, toutefois, de nombreuses autres boîtes sont sujettes à une recherche et le processus doit se poursuivre jusqu’à ce que le sujet retrouve son essence identitaire – O’Rawe R.   (traduction Enki)


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Rencontre nocturne

     Le second tableau a été peint en 1962, soit trois années plus tard que le précédent. Il représente une femme sur le seuil d’une porte derrière laquelle se tient debout un personnage étrange au corps revêtu de plumes et au visage de chouette. Cette fois le visage de la femme, à la différence du premier tableau, paraît lumineux et serein, empreint de délicatesse, presque avenant. Les yeux sont grands ouverts mais curieusement ne semblent pas intéressés par celui qui ouvre la porte, perdus qu’ils sont dans des pensées lointaines. Pourtant la femme semble s’être préparée à la visite en revêtant de somptueux atours : un vêtement d’apparat extraordinaire qui est tout à la fois robe foufroutante, pantalon serré aux chevilles, cape flottante et coiffe exubérante de dentelle qui revêt tout son corps. La teinte bleue aux reflets et dégradés blancs est la même que dans le tableau de 1959 mais les déchirures ont été remplacées par des volutes et des arabesques. Les deux personnages semblent sortir de l’obscurité, celle de la nuit et d’une sombre forêt pour la visiteuse, celle de la demeure pour le personnage masculin dont l’apparence de chouette laisse perplexe. Est-il pour la visiteuse un personnage positif ou négatif ? Difficile à dire car la symbolique de la chouette est ambigüe. Chez les grecs anciens, cet oiseau qui pouvait voir dans la nuit avait la réputation d’être sage et perspicace et avait été pour cette raison lié à la déesse Athena mais à Rome il était annonciateur de mort et apparaissait lié aux sorcières. Cette mauvaise réputation l’a suivie au Moyen-Âge et on le clouait aux portes pour conjurer le mauvais sort. Faut-il penser que cette ambiguïté du personnage est révélateur d’un questionnement de la visiteuse sur ses intentions et sur son être véritable ? D’autres éléments du tableau vont dans le sens de cette interprétation : l’air pensif de l’hôtesse, le fait qu’elle cache au niveau du bas-entre dans les replis de sa robe un visage identique au sien qu’elle bâillonne de sa main (Faut-il y voir un rejet du désir sexuel) et que plus bas au niveau du genou émerge de la robe une autre tête d’oiseau.

Enki sigle

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La Rencontre, 1962
     O’Rawe R, l’auteur de la thèse à laquelle je faisais référence dans l’analyse du tableau précédent a une vision un peu différente de la mienne. Dans le prolongement de son analyse première et de la déclaration de Remedios Varo à son frère selon laquelle les coffrets clos entreposés sur les étagères proclamation dans laquelle elle faisait référence à la possibilité que ces coffrets pourraient contenir « quelque chose de nouveaux », il entrevoit une issue optimiste de la longue quête de l’artiste qui fait taire la part négative de sa personnalité (le visage bâillonné dans les plis de la robe) dans sa rencontre avec l’homme-chouette qu’il interprète de manière positive en le rattachant à l’image sage et perspicace donnée à la chouette par la Grèce antique. Pour renforcer son analyse, il rattache ce second tableau à un troisième qui représente un personnage en proie aux mêmes tourments que l’artiste :

    L’optimisme du commentaire de Remedios Varo porte ses fruits dans le tableau de 1962 qui porte le même titre La rencontre. Cette figure porte également une robe bleue flottante, mais de celle-ci émane un blanc translucide qui semble également comprendre le corps à l’intérieur de la garniture. Ici, la protagoniste a également découvert une représentation de son propre visage mais, contrairement à la femme du tableau précédent, elle semble avoir pris le contrôle de cette seconde manifestation d’elle-même, la faisant taire au moment où elle arrive à son destin, au fond de la forêt. En dominant la part négative de sa personnalité, elle ouvre la porte d’un bâtiment où l’attend une chouette anthropomorphisée, qui témoigne de la sagesse qu’elle a acquise dans son introspection. Un tableau peint par l’artiste la même année intitulé  » briser le cercle infernal  » renvoie à la Rencontre et invite à un symbolisme de comparaison. Les deux scènes se situent dans une forêt, un lieu associé à des cycles de vie, de désespoir et de renaissance. Dans ce dernier cas, le personnage rencontre un hibou, symbolisant à la fois la mort et la régénération et signe de sagesse. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Dans  » briser le cercle infernal « , le personnage intègre également l’image d’un oiseau dans les plis translucides de son vêtement. Une image de la forêt est également notée, de manière significative, dans la poitrine du personnage, mettant l’accent sur l’acquisition réussie de l’équilibre intérieur nécessaire pour cristalliser son essence identitaire. Georges Gurdjieff, philosophe mystique, a insisté sur le fait que les êtres humains doivent rompre le cercle vicieux des fausses personnalités si ils veulent se réaliser. Teresa Arcq, co-auteur d’un essai sur les artistes femmes Leonora Carrington, Remedios Varo and Kati Horna a également évoqué ce thème : « Remedios Caro représente un homme capable de briser le cercle vicieux dans lequel il est piégé grâce à une étude de lui-même. Son vêtement est déchiré, révélant une forêt mystérieuse, un chemin vers la lumière »O’Rawe R.  (traduction Enki)

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Breaking the vicious circle (Briser le cercle infernal), 1962

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Quand l’art peut nous aider à changer notre vie – Réflexion à partir d’un poème de Rainer Maria Rilke


louvre-torse-masculin.jpgTorse masculin – Musée du Louvre

Que faire ? Tu dois changer ta vie !

    On sait que lors de son séjour à Paris, le poète allemand Rainer Maria Rilke fut un moment le secrétaire particulier du sculpteur Auguste Rodin à Meudon. C’est sans doute à cette occasion qu’il découvrit au Louvre une statue d’Apollon privée de tête qui lui fit grande impression et exerça sur sa pensée et son style littéraire une influence déterminante qui le conduiront à écrire le célèbre poème Archaïscher Torso Apollos. Voici comment dans un article paru dans le journal Libération en soutien à son ami Cohn-Bendit, le philosophe allemand Peter Sloterdijk imagine cette rencontre :

Peter Sloterdijk.png     « Les lecteurs de Rilke se rappellent qu’au début du XXe siècle le poète fut le secrétaire particulier d’Auguste Rodin à Meudon. C’est certainement à cette époque – autour de 1906 – que Rilke découvrit, au Louvre, la statue tronquée d’une représentation du dieu Apollon. Si l’on en croit les retombées poétiques de cette rencontre, la vue de ce torse fut une sorte de révélation – une véritable épiphanie existentielle. Rainer Maria Rilke fut pénétré du sentiment que la statue le regardait, et avec plus d’intensité qu’il ne pouvait lui-même la regarder. Il crut sentir qu’elle était toujours habitée d’une énergie virile, athlétique et divine, dont émanait directement un mandat moral. Les derniers vers énigmatiques de ce poème intitulé «Torse archaïque d’Apollon» disent : « Il n’existe point là d’endroit qui ne te voie. Tu dois changer ta vie. » La phrase fournit, même si elle s’adresse à un destinataire précis, la forme de base de l’appel à tous et à personne. Elle permet à celui qui l’entend de rencontrer le sublime. A valeur de sublime ce qui figure aux yeux du spectateur la possibilité de sombrer dans ce qui le dépasse, tout en repoussant à plus tard l’accomplissement de cette possibilité. Pour Rilke, ce fut la dimension dionysiaque de l’art. Des oeuvres d’art, à vrai dire, l’on ne saurait plus guère prétendre qu’elles fassent encore entendre la voix d’une autorité. »

Traduit de l’allemand par Jeanne Etoré-Lortholary et Bernard Lortholary (Libération, avril 2009). (Pour l’article complet de Sloterdijk, c’est ICI )

    Dans son essai Tu dois changer ta vie ! paru en 2011 dont le titre reprend le dernier vers du poème de RilkePeter Sloterdijk préconise pour l’humanité un impératif perfectionniste de type nietzschéen qui seul pourrait permettre de sauver celle-ci de l’aliénation mise en œuvre par les multiples et illusoires bulles faussement protectrices religieuses, métaphysiques, commerciales ou politiques.   
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      « Ce qu’il y a de mystérieux en elle, ce n’est pas seulement le fait que rien ne la prépare, sa soudaineté. « Tu dois changer ta vie » – cela semble provenir d’une sphère dans laquelle on ne peut émettre aucune objection. On ne peut pas décider non plus de quelle position est prononcée cette phrase, mais sa verticalité absolue ne fait aucun doute. On ne sait pas si ces mots jaillissent tout droit du sol pour me barrer le chemin à la manière d’un pilier, ou s’ils tombent du ciel pour transformer le sol devant moi en un abîme, si bien que mon pas suivant devrait déjà s’inscrire dans cette vie transformée que l’on réclame. »</

      « Abandonne ton penchant pour les modes de vie confortables : montre-toi au gymnas (gymnos, nu), prouve que la différence entre parfait et imparfait ne t’est pas indifférente, montre-nous que la performance, l’excellence (areté, virtù) ne sont pas restés pour toi des mots étangers, admets qu’il existe pour toi des motivations pour produire de nouveaux efforts ! Et surtout : n’accorde que l’espace qui lui revient au soupçon selon lequel le sport est une chose réservée aux plus bêtes, n’en abuse aps comme d’un prétexte pour continuer à dériver dans ton laisser-aller coutumier, méfie-toi du philistain entoi, qui penses que tu es tel que tu es, déjà à peu près comme il faut ! Écoute la voix de la pierre, ne résiste pas à l’appel à la forme ! Saisis cette occasion de t’entraîner avec un dieu ! »

Peter SloterdijkTu dois changer ta vie, « L’ordre venu de la pierre » p.43 et « Introduction – À propos du tournant anthropotechnique »

Rainer Maria Rilke (1875-1926).pngRainer Maria Rilke (1875-1926)

Deux traductions du poème de Rilke

Sur un torse archaïque d’Apollon

Nous n’aurons jamais vu sa tête légendaire
Aux yeux mûrs comme des fruits
Mais nous voyons son torse encore incandescent
Flamme vacillante pourtant, mais qui
Perdure et brille.

Sans elle d’où viendrait la lumière
Qui suit, éblouissante, la courbure des muscles ?
Et comment le sourire issu du fin mouvement des reins
Coulerait-il jusqu’au sexe lourd, à la mi-temps du corps ?

Sans elle ce roc se dresserait
Court et difforme à la chute diaphane des épaules ;
Il ne scintillerait pas comme une peau de fauve.

Il ne jaillirait pas hors de ses limites
Comme font les étoiles: car il n’y a pas de lieu
D’où l’on ne t’aperçoit. Tu dois changer ta vie !

(Traduction : J. D.)


Nous n’avons pas connu sa tête prodigieuse
où les pupilles mûrissaient. Mais son torse
encore luit ainsi qu’un candélabre
dans lequel son regard, vrillé vers l’intérieur,

se fixe et étincelle. Sinon, tu ne serais
ébloui par la poupe du sein, et la légère
volte des reins ne serait parcourue du sourire
qui s’en va vers ce centre où s’érigea le sexe.

Et la pierre sinon, écourtée, déformée,
serait soumise sous le linteau diaphane des épaules
et ne scintillerait comme fourrure fauve

ni ne déborderait de toutes ses limites
comme une étoile : car il n’y est de point
qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.

(Traduction : Jacques Legrand in Rainer Maria Rilke, Œuvres)


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La version originale allemande

Archaïscher Torso Apollos 

Wir kannten nicht sein unerhörtes Haupt,
darin die Augenäpfel reiften. Aber
sein Torso glüht noch wie ein Kandelaber,
in dem sein Schauen, nur zurückgeschraubt,

sich hält und glänzt. Sonst könnte nicht der Bug
der Brust dich blenden, und im leisen Drehen
der Lenden könnte nicht ein Lächeln gehen
zu jener Mitte, die die Zeugung trug.

Sonst stünde dieser Stein entstellt und kurz
unter der Schultern durchsichtigem Sturz
und flimmerte nicht so wie Raubtierfelle ;

und bräche nicht aus allen seinen Rändern
aus wie ein Stern: denn da ist keine Stelle,
die dich nicht sieht. Du mußt dein Leben ändern.

« Archaïscher Torso Apollos », In Neue Gedichte, 1907


Commentaire de Fabrice Midal : Narcisse ou le sens authentique du désir (France Culture, c’est ICI )

Narcisse et Cupidon (1627-1630) - Nicolas Poussin - Crédit Christie's.png

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« Désirer est une profonde énigme remarque la philosophie depuis Platon. Car je peux aussi bien désirer ce qui me fait croître, ce qui favorise la vie ou au contraire ce qui m’égare et me nuit. Or tel est précisément le rôle de la philosophie : susciter un désir ardent vers ce qui nous manque pour être pleinement qui nous sommes. Narcisse est l’être qui désire la beauté seule à même de capturer notre âme pour lui faire quitter la pesanteur, le mensonge et la lâcheté. »

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       Le 29 juillet 2018, FRANCE CULTURE a diffusé sous la direction de Fabrice Midal, docteur en philosophie et auteur de l’essai Sauvez votre peau ! Devenez narcissique (Flammarion, 2018) une émission sur le thème de « Narcisse ou le sens authentique du désir » dans laquelle il présente les différentes facettes, parfois contradictoires, du personnage de Narcisse tel qu’il a été interprété par les auteurs de l’antiquité : Pausanias dans sa présentation des Hymnes homériques, Virgile et enfin Plotin qui reproche à l’infortuné jeune homme d’avoir été fasciné par une image, en l’occurrence la sienne, qui n’est qu’une illusion et éloigne de la vraie compréhension de son être réel qui est le but ultime de la philosophie. Citant Plotin :  « Reviens en toi-même et regarde. Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle. Enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu’à ce que brille pour toi la clarté divine de la vertu », Fabrice Midal précise qu’être narcissique ne consiste pas seulement à se rencontrer mais aussi à nous façonner, à nous transformer, à travailler sur nous-même. En découvrant notre propre beauté à l’intérieur de nous-même, on est l’objet d’un saisissement, d’une émission, d’un ardent désir de vous réunir à vous-mêmes en vous recueillant en vous-mêmes. La philosophie nous enseigne que la voie à suivre pour atteindre ce retour en nous-mêmes est celle de la beauté car la beauté nous arrête et nous conduit à nous retourner sur nous-mêmes en étant narcissique. C’est cette voie de la beauté qu’a choisi Rilke pour nous faire retourner sur nous-mêmes :

       « Au lieu d’en rester à l’émerveillement de voir la beauté de la sculpture comme étant là devant lui, Rilke fait un mouvement tout intérieur de retournement. C’est le sens du vers « Tu dois changer ta vie !» Le torse d’Apollon qu’il voit dans cette lumière le transforme et le remet en face de sa responsabilité d’Être humain. Est-ce que c’est pas là une expérience très commune ? Ceux qui sont frappés par un poème, un concert, un tableau ne font-ils pas les preuves que cette œuvre les grandit ? Elle éclaire en profondeur les sens de le leur propre existence : je vais voir une pièce de théâtre, elle me transporte… Pourquoi ? Parce que je ne la regarde pas juste comme un spectacle, elle me fait vivre une expérience, elle éclaire ma propre vie, elle me renvoie à moi-même. Pourquoi devant un champ de fleurs, pourquoi devant un cheval au galop, pourquoi devant la mer au clair de lune sommes-nous si profondément réjouit ? Pourquoi en présence d’un ami, notre visage s’éclaire-t-il ? Parce qu’alors notre moi profond s’éveille. Devenez narcissique en ce sens cela veut dire : laissez la beauté être votre Ulysse qui vous reconduit à vous-même. La philosophe Simone Weil, en commentant l’hymne à Demeter évoque cette question d’une manière tout à fait étonnante : le narcisse, écrit-elle, est la fleur qui représente Narcisse, cet être si beau qu’il ne pouvait être amoureux que de lui-même. La seule beauté qui puisse être un objet d’amour pour elle-même, qui puisse être son propre objet est la beauté divine qui apparaît ici-bas sous la forme de la beauté du monde comme un piège pour l’homme. Pourquoi dans ce mythe, Narcisse est-il partout décrit comme un très beau jeune homme ? Parce que sa beauté est celle qui nous permet de nous rencontrer. Devenir narcissique, c’est découvrir notre propre beauté. Mais pourquoi Simone Weil écrit-elle que la beauté est un piège ? Parce que nous croyons qu’elle est extérieure et que du coup nous ne sommes pas inquiet quand nous la rencontrons : « Ah, tiens voilà un joli champs de fleurs… ». Cela nous réjouit, ne nous fait pas peur. Si l’on nous disait : « Retourne-toi en toi-même pour te rencontrer », on aurait pas trop envie de le faire. (…) mais heureusement la beauté nous piège, elle nous bouleverse, elle nous retourne, elle nous donne envie de nous  y abandonner et sans nous en rendre compte nous sommes ainsi ramenés à nous et nous découvrons surpris qu’il y a une véritable splendeur qui y réside. »
Fabrice Midal

Retour à Peter Sloterdijk : la religiosité de l’art

   Dans son essai « Tu dois changer ta vie » dont le titre reprend les dernières lignes du poème de RilkePeter Sloterdijk se livre à une analyse magistrale de ce poème et de sa conclusion, analyse qui permet d’éclairer la spécificité de toute œuvre d’art et du pouvoir mystérieux qu’elle exerce sur nous. La relation complexe qui s’établit entre une œuvre et son spectateur n’est pas univoque, elle est à double sens. Ce qui différencie une œuvre d’art d’un objet banal, c’est qu’elle provoque chez celui qui la découvre un saisissement esthétique, une « illumination privée » pour reprendre les termes utilisés par Sloterdijk. Ce phénomène d’irradiation de l’œuvre d’art peut alors être assimilée à un « regard » et fait qu’elle nous regarde autant qu’elle est regardée. C’est le sens de la première partie du vers final du poème de Rilke : « car il n’y est de point qui ne te voie ». Pour Sloterdijk ce phénomène s’apparente à l’expérience religieuse. L’illumination née de la contemplation de l’œuvre d’art fait d’elle une « puissance mystérieuse » qui a pouvoir sur nous, c’est en quelque sorte une révélation, une épiphanie. La seconde partie du vers final du poème de Rilke : « Tu dois changer ta vie ! » prend alors tout son sens, c’est l’impératif religieux du changement de soi en référence à des valeurs supérieures : « Il ne suffit pas de dire que Rilke, en l’esthétisant, a retransposé l’éthique dans le lapidaire, le cyclopéen, l’antique et le brutal. Il a découvert une pierre qui incarne tout simplement le torse de la « religion », de l’éthique, de l’ascèse en général; une entité qui envoie d’en haut, par rayonnement, un appel réduit à un ordre pur : l’instruction inconditionnelle, l’expression, transpercée de lumière, de l’Être, qui ne peut être compris et ne s’exprime qu’à l’impératif ». On remarquera que tout au long de sa démonstration Sloterdijk n’utilisera jamais le mot « beauté », terme valise habituellement utilisé pour qualifier l’influence mystérieuse que l’œuvre d’art exerce sur nous.

     C’est la puissance de ce sentiment de type religieux propre à l’œuvre d’art que le philosophe Fabrice Midal ne semble pas avoir perçu, réduisant l’action de celle-ci sur son contemplateur à un « émerveillement », un « éclairement » provoqué par sa « beauté » qui agirait de manière essentiellement rationnelle en révélant la véritable nature de notre Être profond et notre désir de changement.

Enki sigle
PS. Quelques jours après avoir rédigé cet article, je publiais une photo de la Basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay que je venais tout juste de visiter (c’estICI). En recherche d’une citation pour accompagner ce lieu « inspiré », je tombais sur la phrase avec laquelle l’écrivain et homme politique Maurice Barrès a ouvert son roman historique La Colline inspirée une année avant le début de la guerre de 14-18. Cette phrase faisait étrangement écho à l’interprétation de Peter Sloterdijk sur la sculpture de l’Apollon du Louvre : « Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.(…) Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s’élance à de grandes affirmations ». Comme le torse de la sculpture grecque célébré dans son poème par Rilke, la basilique de Vézelay par son rayonnement agit sur nous pour nous rendre meilleur, nous élever au-dessus de notre condition. Cette influence est péremptoire, l’élancement poétique qui nous emporte ne laisse aucune place au doute, c’est celui des grandes affirmations.

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De la poule au singe et du singe à l’homme : théorie du bouc émissaire par Boris Cyrulnik.


De l’utilité d’un bouc émissaire en société…

    En appoint à la théorie que René Girard a forgé sur l’origine et la fonction du bouc émissaire (voir l’article lié en fin de texte), j’ai trouvé dans le livre de Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme, quelques pages tout à fait éclairantes sur le sujet. La pratique chez les hommes du détournement de la violence du groupe sur un « bouc émissaire » innocent, considérée souvent comme culturelle alors qu’elle est courante parmi les animaux, serait-elle innée et donc inscrite dans nos gênes ?

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Relevé sur Internet : « j’ai un souci avec l’une de mes poules. Elle est harcelée par les autres, qui tentent de la faire fuir, la pique. Même le coq la mord. Je l’ai isolé 10 jours car elle a été malade (je l’ai retrouvé amorphe dans un coin un matin), elle est de nouveau en pleine forme, le traitement est fini, j’ai tenté de la remettre avec les autres. Et là, rebelote, les autres se sont mises à l’attaquer de nouveau. Du coup, ma poule s’est « vengée » directement en suivant et attaquant mes deux jeunes poulettes soie (qui sont super calmes et qu’aucune autre poule importune) de 4 mois. »


Les textes de Boris Cyrulnik

De la poule…

       Il y a toujours dans un poulailler un individu brimé, battu, plumé, chassé des bons endroits. Cette poule se développe mal, sans cesse agressée, mal nourrie, mal apaisée, elle maigrit, épuise ses glandes surrénales et en cas d’épidémie résiste mal à l’infection. Les autres poules en revanche se portent bien et le groupe paisiblement se coordonne. Mais lorsqu’un expérimentateur enlève cette poule émissaire, les combats hiérarchiques reprennent, les blessures abîment plusieurs individus, le poids moyens des viscères s’abaisse, les surrénales se vident et c’est le groupe tout entier qui devient sensible aux infections, jusqu’au jour où un autre individu prendra cette fonction de poule émissaire et endurera tous les maux du groupe. Alors, le reste du poulailler pourra reprendre sa croissance euphorique.

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Au singe…

    D. Ploog [Un neuro-éthologue] raconte la rencontre et la hiérarchisation de deux groupes de saïmiris, petits singes tropicaux à longue queue prenante. D’abord, ils déchargent une intense agressivité collective. Les femelles de haut rang crient, se menacent et se mordent. Les mâles se défient en violents duels. Finalement un des deux groupes se retire dans un coin et cède le terrain. Alors, dans le groupe des vaincus on assiste à des modifications de structures sociales. Les mâles se disputent et établissent entre eux une nouvelle hiérarchie. Puis ils désignent parmi les mâles subordonnés celui qui servira de souffre-douleur. Le groupe des vaincus concentre son agressivité sur ce bouc émissaire qui rapidement va maigrir, altérer son état général, souffrir de ses blessures et parfois en mourir. Mais par ce stratagème, les autres mâles du groupe vont pouvoir apaiser leur tension, décharger leur agressivité qu’ils n’osaient pas orienter sur les vainqueurs et se sentir de nouveau dominants par rapport à ce singe bouc émissaire dominé. leur moral remonte, le groupe vaincu s’apaise et la sexualité va reprendre.
     Désormais en paix, les deux groupes augmentent leurs contacts sociaux et progressivement fusionnent. L’agression contre le singe bouc émissaire va s’éteindre puisqu’elle n’a plus de raison d’être.

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À l’homme …

      Les pressions d’environnement participent à la constitution des gestes aussi sûrement que nos pulsions biologiques. Lorsqu’on observe en milieu spontané la manière dont les enfants préverbaux se rencontrent dans leur groupe, on se rend compte qu’à ce stade de leur formation le problème qu’ils doivent résoudre en priorité est celui du couple d’opposés agression-apaisement. […] L’agression vient le plus souvent des congénères, lors de la lutte pour un objet stimulant ou un lieu privilégié. […] Certains enfants dominés recherchent la compagnie de leaders apaisants dont ils reçoivent des caresses et des offrandes. En revanche, ils reçoivent aussi l’agression de dominants-agressifs. Ils cherchent alors à rediriger, à orienter l’agression sur un autre enfant. Si bien que ces enfants dominés, peu gestuels, parviennent quand même par cette politique gestuelle de séduction et de détournement de l’agressivité à s’intégrer dans leur groupe. […]

     À la moindre régression quotidienne, à la moindre frayeur, fatigue ou tension, l’étrangeté de l’Autre nous apparaît aussitôt. En cas de difficulté supplémentaire, le groupe va trouver qu’il n’a rien de commun avec cet étrange étranger. En cas de trop vives angoisses l’apaisement du groupe va retrouver ses défenses archaïques : c’est l’Autre étranger qui est coupable de nos angoisses et de nous maux. Les humains retrouvent alors le terrible bénéfice du bouc émissaire.

      Puisque nous vivons en groupes, il faut bien qu’à l’origine nous ayons orienté notre agressivité sur un Autre, il faut bien que notre cohésion se constitue au prix du meurtre d’un Autre. Dés l’instant où l’adversaire est désigné, le groupe, apaisé, assure sa cohésion. Tout groupe est donc coupable d’un pêché originel sans lequel il n’aurait pu se fonder. Il va falloir expier, payer notre faute, sacrifier un membre du groupe, ou une part de nous-mêmes.

Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme – édit. Fayard/Pluriel – 2010 – p.262 à 265.


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Magie des gemmes : le quartz fantôme


Quartz Fantôme - Minas Geraes, Brésil

      « Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps. »

  « L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités. »

Roger Caillois, Pierres

     Pour les opposer aux animaux et à l’homme, Heidegger classait les minéraux comme des entités « sans monde » (weltlos). Ne possédant pas de système perceptif, ils ne pouvaient ressentir les actions exercées sur eux par leur environnement. Dans son ouvrage Pierres, publié en 1966, Roger Caillois porte un regard singulier sur les minéraux en cherchant, en tant que poète, à les rattacher au monde sensible des hommes par la mise à jour des liens qui unissent « la trame des rêves et la chaîne du savoir » et des « relations invisibles souterraines » qui permettront « l’éclosion d’une image nouvelle et plus complexe de l’univers ». À l’encontre de la vision strictement technicienne qui est celle de la science mais aussi de la vision exclusivement poétique qui est celle du surréalisme auquel il a appartenu et qu’il considère toutes les deux comme réductrices, celui qu’André Breton surnommait « la boussole mentale du surréalisme » va promouvoir, dans sa recherche de la connaissance et sous l’influence de sa rencontre avec l’écrivain argentin Luis Borges, une troisième voie plus synthétique et interdisciplinaire, celle d’une « science diagonale » qui fera appel dans ses tentatives de décryptage de l’univers aux sciences naturelles mais aussi aux sciences humaines telles que la sociologie et l’ethnologie, ainsi qu’aux activités artistiques comme l’esthétique, la poésie et à la littérature. Avec son regard aigu de décrypteur, Roger Caillois va débusquer les correspondances qu’entretiennent les minéraux avec l’humanité et le monde vivant dans son ensemble et qu’il traduira par des métaphores poétiques : « Presque toujours, il s’agit d’une ressemblance inattendue, improbable et pourtant naturelle, qui provoque la fascination. De toute façon, les pierres possèdent on ne sait quoi de grave, de fixe et d’extrême, d’impérissable ou de déjà péri. Elles séduisent par une beauté propre, infaillible, immédiate, qui ne doit de compte à personne. » Le minéral « dénué de conscience du monde » va alors occuper une place dynamique dans la conscience et l’imagination des hommes en ouvrant toutes grandes les portes du rêve. Le cristal de quartz fantôme est à ce titre l’un des minéraux les plus emblématiques par sa composition géométrique fantastique : « aiguille de cristal habitée par sa propre effigie », « scandée par l’épure répétée de sa forme », sa parenté avec les formes du développement animal : « voiles successifs, (…) peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer » et celles, cycliques, du développement végétal :  « preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe », « Les vaporeux suaires successifs, (…) évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier ».

Enki sigle

Quartz-fantome-2.jpgQuartz fantôme ou Dioxyde de silice SiO2 :
Une montagne entière enfermée dans un cristal…

« Pierres », extrait :

          Une aiguille de cristal habitée par sa propre effigie est dite quartz fantôme. Elle est scandée dans son épaisseur par l’épure répétée de sa forme, comme par autant de voiles successifs, de peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer. Elle impose avec insistance l’idée, l’image, sinon la preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe.
         Les laiteuses séparations superposées qui interrompent de leurs névés la limpidité d’une geôle étincelante y marquent la croissance de ses propres parois. Parfois, elles disparaissent à l’improviste, dissipées comme brouillard qui fond. Mais le moindre changement d’angle suffit pour que renaisse leur versatile inconsistance. Les lignes parallèles s’emboîtent sans faute jusqu’au cœur du cristal. Elles dessinent à l’intérieur de sa transparence les spectres fidèles, domestiques, de l’aiguille à six pans qu’ils hantent et dont ils multiplient l’impalpable simulacre. On dirait les reflets qui décroissent et s’estompent d’un objet pris entre deux miroirs affrontés. Mais, au lieu qu’ils s’évanouissent dans des lointains symétriques, ils gagnent sans l’atteindre le centre inaccessible, ils étagent leurs sommets dans l’axe même de la lumière de la pyramide. Les vaporeux suaires successifs, en suspension dans la clarté que givre leur pâleur, évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier et non, dans l’indestructible, les millénaires de la géologie.

Roger Caillois, Pierres – édit nrf, Poésie/Gallimard – pp.56-57

Capture d’écran 2017-12-30 à 05.21.24.png     quartz-fantome-1.jpg

Quartz fantômes de Minas Geraes, Brésil


Le cristal de roche : explication physique

    Le cristal de roche s’est formé dans les fissures et les veines hydrothermales des roches siliceuses par la dissolution partielle, dans une eau riche en sels minéraux, sous haute pression et à haute température, de la silice. Celle-ci va alors se déposer lentement sur les parois des fissures en formant des cristaux. L’aspect et la transparence des cristaux dépend de la composition de la solution hydrothermale (silice, feldspath, calcite, rutile, tourmaline, hématite), de sa température et de la pression exercée. Le processus s’arrête lorsque la pression et la température diminuent. Lorsque la croissance du cristal s’effectue de manière discontinue par suite de l’absence ou la raréfaction momentanée de certains nutriments ou sous l’effet de variations de pression, de température, de fines particules en sustentation se déposent à sa surface. Lorsque les conditions permettent la reprise de cette croissance, celle ci s’effectue en emprisonnant à la base les particules déposées qui vont former un mince voile.


Roger Caillois, biographie

Roger Caillois (1913-1978)

     Originaire de Reims où il est né en 1913, Roger Caillois sera élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm en 1933 où il passera son agrégation de grammaire. Féru d’anthropologie, il suivra les cours les cours des anthropologues Marcel Mauss et Georges Dumézil. De 1932 à 1935, il fait partie du groupe surréaliste et fondera en 1938, avec Georges Bataille et Michel Leiris, le Collège de sociologie. Ayant rencontré en 1938 l’écrivaine et mécène Victoria Ocampo, il la suit en Argentine où il séjournera de 1939 à 1945,  y fondant la revue Les lettres françaises à laquelle il travaillera avec l’aide de son épouse, Yvette Caillois et dirigera l’Institut Français de Buenos Aires. À son retour en France à la Libération, il traduit Jorge Luis Borges et anime chez Gallimard la collection spécialisée dans la littérature d’Amérique latine « La Croix du Sud » et donne à l’École des hautes études, un cours sur « le vertige de la guerre ». En 1948, il entre à l’Unesco et fonde la revue Diogène. Élu à l’Académie française en 1971, il meurt en 1978.

       Principaux ouvrages : Le Mythe et l’Homme, 1938 ; L’Homme et le sacré, 1939 ; Le rocher de Sisyphe, 1946 ; Méduse et Cie, 1960 ; Esthétique généralisée, 1962 ; Pierres, 1966 ; Cases d’un échiquier, 1970 ; La Pieuvre, 1973.


Fernando Pessoa (1888-1935)Fernando Pessoa (1888-1935)

Je crois au monde comme à une pâquerette,
parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui
parce que penser c’est ne pas comprendre…
Le Monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui
(penser c’est avoir mal aux yeux)
mais pour que nous le regardions avec un un sentiment d’accord…

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…
Si je parle de la Nature, ce n’est pas que je sache ce qu’elle est,
mais parce que je l’aime, et je l’aime pour cette raison que celui qui aime ne sait jamais ce qu’il aime,
ni ne sait pourquoi il aime, ni ce que c’est qu’aimer…

Aimer, c’est l’innocence éternelle,
et l’unique innocence est de de ne pas penser.

Fernando Pessoa


Les pierres vues par Fernando Pessoa, le poète « qui ne voyageait qu’en lui-même »

   Le hasard a voulu que je lise au moment même de la rédaction de ce texte le recueil de poèmes du poète portugais Fernando Pessoa « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes » traduit par Armand Guibert et édité par la collection de poche nrf Poésie/Gallimard. Un poème de ce recueil parlent des pierres et des plantes (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124) et des relations que les hommes entretiennent avec elles. À son habitude et à l’opposé de Roger Caillois, Pessoa refuse d’établir ses relations avec la Nature sous l’angle de la recherche de la connaissance qui selon lui est inutile et vouée à l’échec. Une pierre, une plante, le souffle du vent, cela se ressent, se reçoit mais ne se conçoit pas. La conscience ne constitue en rien une recherche ou une compréhension mais se réduit chez lui à la perception d’une sensation qui se suffit à elle-même.

Dis-moi : tu es quelque chose de plus
qu’une pierre ou qu’une plante.
Dis-moi : tu sens, tu penses et tu sais
que tu penses et que tu sens.
Les pierres écrivent donc des vers ?
Elles sont donc des idées sur le monde, les plantes ?
Moi : il y a une différence.
Mais ce n’est pas la différence que tu trouves ;
car le fait d’avoir conscience ne m’oblige pas à avoir des théories sur les choses ;
il m’oblige seulement à être conscient.

Suis-je plus qu’une pierre ou qu’une plante ? Je ne sais.
Je suis différent. Plus ou moins, j’ignore le sens de ses mots.

Avoir conscience, est-ce plus qu’avoir une couleur ?
Peut-être oui, peut-être non.
Je sais que c’est tout simplement différent.
Nul ne peut prouver que c’est plus que simplement différent.

Je sais que la pierre est réelle, et que la plante existe.
Cela, je le sais parce qu’elles existent.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
Je sais que je suis réel moi aussi.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
encore qu’avec moins de clarté qu’ils ne m’indiquent la pierre et la plante.
Je n’en sais pas davantage;

Oui, j’écris des vers, et la pierre n’écrit pas de vers.
oui, je me fais des idées sur le monde, et la plante aucunement.
Mais c’est que les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ;

et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs.
Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur que dire que je leur suis inférieur.
Mais je ne dis pas cela : de la pierre, je dis : « c’est une pierre »,
de la plante je dis : « c’est une plante »,
de moi je dis : « je suis moi »,
et je n’en dis pas davantage. Qu’y a-t-il d’autre à dire ?

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

(…)
parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma sœur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai :
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

Fernando Pessoa, « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes », (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124)


Une « philosophie du minéral »

Trouvé sur le blog « Voix et silence » (que je vous recommande, c’est  ICI ) une référence à Camus :

« Camus avait dit à Ponge, dans l’une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral ». Sceller un « destin de pierre » et, en devenant pierre, possiblement atteindre le silence intérieur. »

À méditer…


Sans oublier André Breton dans Clair de Terre (1920) et l’Amour fou (1937)

Pièce fausse

À Benjamin Péret

Du vase en cristal de Bohême
            Du vase en cris
            Du vase en cris
                 Du vase en
                     En cristal
Du vase en cristal de Bohême
                     Bohême
                     Bohême

Clair de Terre (extrait)


     « Mais c’est tout à fait indépendamment de ces figurations accidentelles que je suis amené à faire ici l’éloge du cristal. Nul plus haut enseignement artistique ne me paraît pouvoir être reçu que du cristal. L’œuvre d’art, au même titre d’ailleurs que tel fragment de la vie humaine considérée dans sa signification la plus grave, me paraît dénuée de valeur si elle ne présente pas la dureté, la rigidité, la régularité, le lustre sur toutes ses faces extérieures, intérieures du cristal. Qu’on entend bien que cette affirmation s’oppose pour moi, de la manière la plus catégorique, la plus constante, à tout ce qui tente, esthétiquement que moralement, de fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l’homme de se livrer. Je ne cesse pas, au contraire, d’être porté à l’apologie de la création, de l’action spontanée et cela dans la mesure même où le cristal, par définition non améliorable, en est l’expression parfaite. La maison que j’habite, ma vie, ce que j’écris : je rêve que cela apparaisse de loin comme apparaissent de près ces cubes de sel gemme. »

André Breton, L’Amour fou, Paris, Gallimard, NRF, 1937, p. 14

Tirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L'Amour fou en 1937.pngTirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L’Amour fou en 1937

     Pour l’interprétation du thème du cristal chez André Breton, lire les pages consacrées à ce sujet par Gérard Gasarian dans son essai « André Breton, une histoire d’eau », édit. Objet Septentrion, Presses Universitaires (pages 77 à 82), c’est  ICI , par Françoise Py dans « Métamorphoses » (pages 224 à 227), c’est   ICI.  et par Henri Béhar dans « Chassé-croisé Tzara-Breton », (pages 128 à 132) c’est  ICI.


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