Au commencement était l’axe de symétrie…


Architecture parfaite

 « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des
    volumes assemblés sous la lumière. »     Le Corbusier

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Walter Crane – The Renaissance of Venus (détail), 1877


Regards croisés : déconstruction


Déconstruction – photo Enki, 1er août 2017 à 14h 07

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Tullio Crali, ÒPlongŽe sur la villeÓ, 1939

   À Sète, dans une belle propriété du Mont Saint-Clair entourée de pins et dominant la Méditerranée, j’ai pénétré dans une vieille serre délabrée aux vitres brisées. L’idée m’est venue de photographier de manière erratique le jardin à travers les vitres en jouant comme il m’arrive souvent avec la fonction photo panoramique de mon Iphone. Le résultat est une vision éclatée et déformée de l’ossature métallique de la serre et du jardin qui l’entoure. Immédiatement, une image me vient à l’esprit, celle du tableau futuriste réalisé par le peintre italien Tullio Crali en 1939 : « Plongée sur la ville« . Ce peintre avait découvert l’aviation en 1928 et s’était aussitôt enthousiasmé pour cette activité qui allait dés lors influencer sa production artistique. En 1929, il adhère au mouvement futuriste créé par Marinetti et inaugure l’aéropeinture avec le Manifeste de l’aéropeinture rédigé par Marinetti, Balla, Prampolini, Depero, Dottori, Cappa, Colombo, Sansoni et Somenzi, publié dans l’article Perspectives de vol dans lequel est affirmé que « les perspectives changeantes du vol constituent une réalité absolument nouvelle et qui n’a rien en commun avec la réalité traditionnellement constituée par les perspectives terrestres » et que « dépeindre depuis en haut cette nouvelle réalité impose un mépris profond pour le détail et une nécessité de tout synthétiser et transfigurer »  –  (crédit Wikipedia)


La serre de la propriété merveilleuse

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Un poème de métal et de verre patiné par le temps


L’univers fantastique par la déconstruction


Sète, de l’île singulière à l’île au singulier pluriel


Sète (anciennement Cette) : l’île singulière

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Le port de Sète en 1845

Le port de Sète, le long du canal Royal, en 1845

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Vue d’ensemble du port de Sète aujourd’hui avec le cordon du Lido en haut à gauche, l’étend de Thau en arrière plan et le mont Saint-Clair qui domine la ville et le canal Royal qui relie la mer à l’étang de Thau.


Sète, l’île au singulier pluriel – photos Enki

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Le port de Sète vu du Mont Saint-Clair

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Sète, le port industriel

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Communication…

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Le canal Royal

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le cordon sablonneux du Lido entre étang de Thau et Méditerranée qui relie l’île  au cap d’Agde


Géométries amoureuses

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Pour agrandir l’une des photos, cliquer dessus. Les photos ensuite défilent


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C’est toi ? Gens de Sète


Gribouillage et embrouilles (déformations causées par mon IPhone en folie…)


Home, sweet home : Villa Amalia


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   La chambre d’hôtel est glacée. Elle voudrait qu’il y eut du feu. Elle pense : « Il me faut une cheminée. J’ai besoin d’une cheminée. J’ai besoin d’un toit. J’ai besoin de donner de soins à quelque chose de plus concret qu’un chant. J’ai besoin d’un jardin où préparer ce printemps. J’ai besoin d’une maison »


      « O Solitude » d’Henry Purcell par Alfred Deller

« Une voix solitaire se lève sans adresse
au fond de l’âme,
Aussi immatérielle qu’un rayon de soleil,
Extase au sein de la nature,
Nativité du Temps. »             Katherine Philips

     Le beau visage chargé de mystère d’Isabelle Huppert que le réalisateur Benoît Jacquot a choisie en 2009 pour son adaptation à l’écran du roman de Pascal Quignard, Villa Amélia, a fini par s’imposer à moi et incarner totalement à mes yeux Ann Hidden, cette musicienne, héroïne du roman de Pascal Quignard comme si les deux personnages, l’actrice et celle qu’elle interprétait, n’en faisait plus qu’un. Ann est à un instant crucial de son existence où elle éprouve le besoin d’une rupture radicale avec les êtres et les lieux où elle a vécu. Elle quitte son compagnon Thomas après avoir découvert qu’il l’avait trahie, démissionne de son emploi d’éditrice et après avoir mis en vente sa maison de Paris, s’enfuit sans but précis, ivre de liberté retrouvée, à travers l’Europe. Cette fuite la conduit tout d’abord à Bruxelles, puis à Liège, puis Maastricht d’où elle gagne l’Allemagne et remonte le Rhin jusqu’en Suisse pour se diriger vers l’Engadine d’où, après un séjour d’une semaine, elle gagne l’Italie. Ce qu’elle cherche, dans cette fuite éperdue qui semble sans but, elle le dit elle-même dans un moment d’introspection, c’est son destin : « Si le destin est cet élan qui, provenu d’un autre lieu du monde que de soi, s’empare d’un être pour l’attirer à sa suite, sans qu’il en comprenne à aucun moment la nature, alors elle avait un destin. Elle en était consciente. Elle se dit :  — Je ne sais pas où je vais mais j’y cours avec détermination. Quelque chose me manque où je sens que je vais aimer m’égarer.» C’est à Naples que va se terminer son périple ou, plus précisément, dans  une île, celle d’Ischia qu’elle compare à un animal indépendant et surprenant lors d’une conversation téléphonique à Georges, un ami d’adolescence miraculeusement retrouvé juste avant son départ qui reste son seul lien avec sa vie passée. Ann va connaître à Ischia la solitude mais aussi une certaine forme de bonheur qui parfois s’y attache en tissant un lien avec la nature méditerranéenne et une masure perchée sur les flancs d’une falaise dominant la mer dont elle déclarera être tombée amoureuse.


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« O Oh how I ! » : J’ai placé en exergue de cet article, outre le visage d‘Isabelle Huppert l’interprétation par le contreténor britannique Alfred Deller du magnifique chef d’œuvre de la musique vocale « O Solitude » composé par le compositeur baroque anglais Henry Purcell (1659-1695) à partir d’un poème éponyme de la célèbre poétesse anglo-galloise Katherine Philips (1632-1664), l’« incomparable Orinde », traduit d’une œuvre originale du poète français Marc-Antoine Girard de Saint-Amand  (1594-1661). Ce sont les paroles de cette œuvre que chantonne Ann, l’héroïne du roman de Quignard, parce qu’ils font écho à sa vie.


Coup de foudre

    L’air sentait les toutes premières roses.
    Il faisait doux.
    Elle s’était baignée. Elle s’était allongée sur la plage de l’hôtel en contrebas de la piscine. Elle lisait un livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque de l’hôtel et qui racontait l’histoire de l’île dont elle s’était éprise.
    Le sable était d’un gris plus pâle que le ciel de l’aube.
    Elle se tourna vers la colline bleue et, dans la colline bleue, elle eut l’impression de voir un toit bleu.
    C’était le vendredi saint. C’était le 25 mars.

    À Georges :
    —  J’ai vu le sentier dans les eucalyptus. Je n’ai pas vu la maison. Quand on est sur la plage, le pin parasol à l’aplomb de la plage le masque. Et de la route de la corniche on ne voit qu’une petite partie du toit bleu. (…)
    Et elle lui parla de la villa qu’elle avait découverte quelques heures plus tôt dans les fourrés.

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     Elle s’y rendit de nouveau.
     C’était finalement assez loin de la plage. Il fallait monter par un petit sentier assez ardu, dense, opaque, avant de se retrouver face à face avec la façade en pierre noire volcaniques. La maison était en effet surmontée d’un toit de pierres volcaniques si luisantes qu’elles paraissait bleues.

    Elle la vit plus de vingt fois avant de songer qu’elle l’habiterait un jour.
    Elle l’aima avant de penser qu’on pût aimer d’amour un lieu dans l’espace.
    La maison sur la falaise à vrai dire était presque une maison invisible. Soit qu’on fût sur la plage, ou attablé dans la gargote où elle mangeait une salade à midi, ou encore de la route, on ne pouvait pas voir beaucoup plus que la seconde moitié de son toit bleu, à mi-côté, à partir du flanc qui donnait sur la mer.
    La terrasse comme la maison avaient été creusées pour la plus grande part dans la roche elle-même.
    Elle n’était pas à vendre.
    Elle était inhabitée.

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     Abritée dans la roche, la villa dominait entièrement la mer.
     À partir de la terrasse la vue était infinie.
    Au premier plan, à gauche, Capri, la pointe de Sorrente. Puis c’était l’eau à perte de vue. Dés qu’elle regardait elle ne pouvait plus bouger. Ce n’était pas un paysage mais quelqu’un. Non pas un homme, ni un dieu bien sûr, mais un être.
     Un regard singulier.
     Quelqu’un. Un visage précis et indicible.
     […]

    Un jour, étant revenue, la vieille paysanne, excédée, s’était emportée contre cette jeune touriste venue d’Ischia Porto qui l’importunait alors qu’elle était à son travail. Elle lui intima fermement de la laisser en paix. Même, pour se faire bien comprendre, elle se mit à crier sur elle. Alors Ann, haussant elle-même la voix, avait saisi vivement les deux mains de la paysanne de San Angelo et s’était emportée à son tour. Criant absurdement :
     —  Vous ressemblez à ma mère ! Vous criez contre moi comme maman !
     Alors la vieille agricultrice s’était effondrée en sanglots.

    Il fallait être devant la maison, si longue, de plain-pied, sans étage, pour en comprendre la force singulière. La vieille fermière de Cava Scura elle-même ne put s’empêcher de faire silence et de la contempler en la redécouvrant. Les fourrés et la haie étaient d’un vert très foncé, presque noir, presque aussi noir que la roche. La terrasse était elle-même très longue — aussi longue que la paroi volcanique.
      Ou on ne voyait que les arbres de la colline qui l’enveloppait, ou on ne voyait que la mer.
     Partout la mer.
     Ann aimait de plus en plus ce lieu, cette vue immense sur la mer. Elle ne parlait pas.      Elle laissait faire la vieille femme dont elle tenait de nouveau la main, laquelle ne parlait pas davantage.
     Une espèce de pluie lumineuse enveloppait la maison. C’était quelque chose d’immatériel, légèrement opaque, comme un brouillard de lumière, comme la substance élevée et granulée de l’air.

    — Pourquoi n’habitez-vous pas ici ?
     — Les jambes pour le corps, les souvenirs pour le cœur.
     Telle fit l’énigme que lui proposa son amie la paysanne de Cava Scura puis elle ajouta :
     — L’été vous ne pouvez pas savoir combien la lumière est violente. Et la chaleur !      Comment dire ? Comment vous appelez-vous, signorina ?
     — Ann.
     — Moi je m’appelle Amalia.
     […]
    — Eh bien, Anna, je ne vous dis pas ce que la chaleur, ici, peut devenir ! Quelle bête effrayante cela peut être !

     Aucune des clefs qu’elle avait apportées dans son sac ne parvint à entrer dans les serrures de la porte.
     La fermière s’assoie sur des claies et des piquets amassés dans le coin de la porte, fort mécontente d’être montée pour rien.
     Devant elle, la terrasse sur toute la longueur couverte de chaises, de tables, de vieilles caisses de citronniers morts, de jarres vides.
     Derrière elle le mur du fond était noir. C’était la lave nue du volcan. Les murs externes étaient faits de tufs jaune. Les fenêtres poussiéreuses qui se suivaient donnaient sur la mer immense et bleue de la baie.
     On entrevoyait deux grandes cheminées crayeuses derrière les carreaux sales.
    Le silence s’avançait sur la terrasse, se glissait entre les tables et les chaises de fonte rouillées disposées un peu partout.
     Ann vint s’accroupir auprès d’Amalia, le dos contre la porte.
     Elles se reposèrent.

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     La location fut lente à être décidée. Non pas à cause de la somme d’argent, assez faible, qu’elles fixèrent très vite entre elles. Pendant un an « Anna » ne verserait quasi rien parce qu’elle prendrait à sa charge tous les travaux nécessaires. mais il fallut obtenir l’accord des autres membres de la famille d’Amalia avant d’engager le stratus eux-mêmes.

     Ann n’avait pas la clé de la maison mais elle continuait de monter sans cesse le sentier abrupt.
     Elle était amoureuse — c’est-à-dire obsédée.
    De ce jour elle ne songea même plus à ce que Georges appelait la hutte le long de l’Yonne à Teilly. Ni la maison de Paris qu’elle avait mise en vente. Ni la demeure de sa mère en Bretagne.
     Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher. C’était un recoin d’herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu’immédiat, l’accueillait à chaque fois qu’elle arrivait sur le surplomb de lave. C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenues, aimée.

     Elle trouva en contrebas une grotte et deux criques où nager sans être vue de quiconque. C’était une côte difficile. Les criques y étaient minuscules. sans cesse les roches volcaniques les surplombaient et en rendaient l’accès malaisé.
     On escalade, on regarde s’il n’y a personne sur le sable noirâtre en contrebas. parfois un anneau en fer pour accrocher un bateau. Parfois quelques marches d’escalier en ciment permettent de descendre dans la mer Tyrrhénienne sans qu’il soit besoin de sauter.
      Ses cheveux redeviennent longs. Ses épaules demeurent étroites malgré les natations de l’aube et du soir. Elle nage désormais chaque jour dans ces criques. Elle dépose ses vêtements dans la petite étable.

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La remise des clés

     Puis ils s’approchèrent tous les trois de la porte. Ann voulut redonner la clé au vieux Filosseno qui lui fit un un signe impératif. Ce fut elle qui glissa la clé dans la porte.
    La clé tourna sans difficulté mais il fallut que le vieil homme lance violemment son épaule dans le bois de la vaste porte pour qu’elle s’ouvrit soudain.
     Tous les trois entrèrent.
     La maison était sèche. Elle sentait un mélange de chat, de jasmin, de poussière.
     Ni Ann ni le vieil homme ne parvinrent à ouvrir les fenêtres sauf une.
   L’air s’y engouffra et souleva une énorme quantité de poussière où ils se mirent à suffoquer […]
     Amalia ressortit en pleurant.
    Ann finit de parcourir les deux longues pièces dans de violentes quintes de toux qui résonnaient étrangement dans les salles presque vides. (Il restait une table et huit chaise, un grand Zeus enlevant Europe en plâtre, des fauteuils défoncés; elle fit tout retirer par la suite; elle ne garda que le miroirs à dorures sur le acheminées, dont elle fit blanchir l’or.) […]
     À chaque pas la poussière se levait — et aussi des papillons de nuit.

     Quand ils furent ressortis, quand la toux rauque le quitta, le vieil homme dit :
     — Anna, il faut que je vous montre encore une chose. Il y a une source chaude au-dehors.
     C’était une source naturelle dans la roche bouchée par un gros morceau de tissu. Filosseno tira sur le bouchon de toile; Un peu d’eau brûlante s’égoutta dans une vasque rongée par l’eau chaude, sulfureuse, du volcan.

    Le soleil se couchait.
    La maison commençait à rougir.
    Ils restaient debout.
    Ils n’avaient plus rien à dire. Alors ils voulurent rentrer chez eux.

    Ann les les raccompagna jusqu’à la camionnette du frère d’Amalia. Le vieux Filosseno refusa de reprendre les clés.

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    Après qu’ils furent partis, Ann Hidden remonta. Quand elle déboucha du sentier, arrivant sur la terrasse, devant la première fenêtre toute rouge, un grand buisson de groseilles rouges semblait brûler dans le soleil du soir.
     Le souvenir de son petit frère jadis sur son lit à Paris l’étreignit.
     Elle dut s’asseoir dans un des vieux fauteuils en fonte rouillée de la terrasse.
  Elle éprouva sur toutes les parties de son corps dans le silence presque incompréhensible (sans doute dû au retrait de la terrasse et des deux cavités des longues salles dans la paroi du volcan) l’extraordinaire étreinte que le lieu entretenait avec la nature. On ne voyait pas d’autres maisons. On ne voyait que la mer, le ciel, et maintenant la nuit qui enveloppait tout.

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     Elle conserva sa chambre à l’hôtel mais son corps vivait dans la villa sur la colline. Elle lava tout avec l’eau de la source d’eau chaude. Il arriva qu’elle y couche — ou du moins qu’elle s’y étende et s’y endorme parce qu’à la moindre insomnie elle y était montée.
    Dans la fin de la nuit elle saluait les bergers qui étaient déjà là à tournoyer sur la colline avec leurs bêtes.
    En une minute le soleil crevait la surface de la mer et tout était éclaboussé de lumière. Le lieu était peu à peu gagné par la profondeur. La distance provenait d’abord des sons qui naissaient partout; Tout apparaissait aux premiers instants dans une espèce de substance crémeuse mêlée peu à peu de violet et de noir.
    Puis de vert autour des arbres et sur le flancs de la colline.
    Alors les ombres surgissaient autour des formes. Elles mettaient  en relief les maisons et les animaux.

     En attendant qu’elle put habiter la longue villa sur la mer, Ann jeta, bêcha, fit livrer des fleurs, fit porter des sacs de terreaux, des jarres, des petits arbres, des citronniers.
     Pour le lieu même, attendant qu’il fut électrifié et repeint, elle n’acheta pas grand-chose : une immense bergère au coussin de velours jaune pâle (il fallut la désosser et la hisser avec des cordes). Un fauteuil en cuir.
     Le reste (les bibliothèques, la cuisine, les étagères, les placards), elle fit presque tout faire par le menuisier quia mena les planches sur place avec un âne.
     Il fallut deux ânes pour monter le ciment, les châssis, les chambranles, les rayonnages, le rouleaux de fils électrique, les pioches, les truelles, les pelles, les beaux tuyaux de cuivre pour dériver l’eau d’une citerne située une dizaine de mètres opus haut et afin de nasaliser la source d’eau chaude.

     À mi-pente, dans l’étable où elle mettait jusque-là ses vêtements quand elle se changeait pour aller se baigner dans les criques, ils entassèrent les sacs et les pots de peinture à l’intérieur d’un vieux bahut moitié de bois moitié de terre.

     Tous les amants on peur. Elle avait terriblement peur de ne pas convenir à la maison. Elle eut peur de ne pas savoir s’y prendre en lançant les travaux. Peur d’en altérer la force. Peur de rompre un équilibre. Peur aussi d’être déçue. Peur de ne pas être aussi heureuse qu’elle pensait qu’elle allait l’être quand elle avait découvert la villa pour la première fois.

Pascal Quignard, Villa Amalia – éd. folio Gallimard 2006 – pp. 128 à 146

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    Deux ans avaient passé. Elle revint à Ischia pour voir la vieille Amalia parce que cette dernière lui avait écrit. Elle lui demandait pudiquement de venir.
     Elle mourut — pour ainsi dire — ses mains dans ses mains.
     Elle revit Filosseno alors.
   Elle s’installa dans un hôtel de San Angelo — qui se trouvait à six kilomètres de la ferme de Cava Scura.
    Elle n’alla pas revoir de l’autre côté de l’île la longue maison au toit presque bleu qui avait été édifiée autrefois pour la grand-tante de son amie.

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le peintre Daniel Garber – Nostalgie de l’ancienne Amérique rurale


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Daniel Garber – In the Springtime, 1958

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Daniel Garber (1880-1958)     Daniel Garber (1880-1958) est un peintre américain né dans l’Indiana qui, après avoir voyagé et étudié deux années en Europe notamment à Paris où il s’intégra à l’American Artists Association et exposa à deux reprises, s’est ensuite installé en Pennsylvanie où il effectuera toute sa carrière de peintre indépendant et de professeur d’art à l’Académie des Beaux-Arts. Résidant en bordure de la rivière Delawarre près de New Hope, un gros village faisant partie des Bucks County*, ces comtés de Pennsylvanie qui avaient conservé le charme suranné de la vieille Angleterre et qui avaient attirés de nombreux artistes qui s’étaient établis près de New Hope donnant naissance à une colonie où prédominaient les peintres impressionnistes, la New Hope Artist Colony, dont faisait partie Garber. Son thème de prédilection était la peinture de paysage qu’il réalisait le plus souvent en plein air. Si son style était fortement influencé par l’impressionnisme qu’il avait étudié en Europe, il était également empreint d’un certain académisme sur le plan du dessin et de la composition. Il avait l’habitude de noter méticuleusement les points de vue d’où il peignait ses paysages, c’est ainsi que pour le tableau « In the Springtime » présenté ci-dessus, il avait écrit : « peint à partir de Lower Road de Lambertville à Princeton. En regardant en direction de L’Est, le matin  ». Ce tableau sera le dernier signé et daté de Garber qui devait mourir un peu plus tard après son exécution. L’artiste y applique un type de composition expérimenté à la fin de sa vie et qui consistait à diminuer ou même supprimer la vision du ciel en remontant la ligne d’horizon vers le haut du tableau afin de donner plus d’importance à la partie terrestre du paysage. C’est une scène typique de la vie rurale américaine de la côte Est de l’époque qui est représentée, on y voit au premier plan un fermier venant de terminer le labour manuel d’une parcelle et contemplant fièrement le résultat de son labeur. La lumière qui illumine les maisons et les arbres est celle d’un milieu ou d’une fin de matinée et projette des ombres marquées sur les éléments du paysage et le sol. La chemise blanche et le manche de la pelle fortement éclairées du personnage tranchent avec la partie ombrée de son corps et attire le regard. On distingue en moyen plan une femme se déplaçant sur un chemin voisin et en arrière plan une femme accaparée à faire sécher son linge. C’est un sujet pictural qui aurait pu être tout aussi bien traité à la manière naïve par ses compatriotes Grant Wood et Thomas Hart Benton, marquant ainsi le lien de parenté qui unit ces trois peintres qui portent témoignage de la ruralité américaine de la période de l’entre-deux guerres.

 * Le nom des Bucks County est dérivé de Buckinghamshire, le comté d’Angleterre d’où était originaire la famille Penn, celle du fondateur de la Pennsylvanie

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De gauche à droite  :     peintures de  Grant Wood  –  The Birthplace of Herbert 
Hoover, West Branch, Iowa, 1931 et Thomas Hart Benton – Chilmark Hoy, 1951

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De gauche à droite  :    Civita Castellana (1826-1827)  et Champ de blé dans le Morvan (1842) de Jean-Baptiste Corot

Self Portrait 1911    La comparaison de ces deux tableaux de Grant Wood et Thomas Hart Benton avec les tableaux de Daniel Garber présentés sur cette page permet de bien comprendre ce qui les relie et ce qui les sépare. Ce qui les relie, c’est la représentation détaillée du monde rural américain de la côte Est de l’entre-deux-guerres, monde encore très proche de son modèle européen avec ses petites parcelles, ces bosquets et ses haies. Ce qui les sépare, c’est le style de représentation qui poursuit des buts très différents. le style de Grant Wood est un style très appliqué, très léché qui soigne la représentation de chaque élément du paysage de manière autonome et qui aboutit au résultat que le tableau achevé ressemble à une maquette fidèle à la réalité matérielle et physique mais omet de transmettre les sentiments et les sensations que l’on éprouve à la vue du paysage réel. Thomas Hart Benton a choisi lui de transmettre la signification cachée du paysage en forçant le trait pour exprimer les lignes de force qui le structurent et l’animent. Les pentes sont accentuées, les courbes renforcées, les contrastes de lumières et de couleurs accusées et les meules de foin disposées dans les champs sont représentées telles des vagues agitant violemment la surface d’un océan. Tout cela dans le but de créer une atmosphère dramatique et de tension. Quand à Daniel Garber, j’ai eu la surprise, en découvrant ses tableaux, de revivre les sensations que j’éprouvais adolescent dans le paysage des Boucles de la Seine, en Normandie, où je passais mes vacances : la vision éthérée des falaises de Quarry dominant la rivière Delaware, c’est exactement celle que j’avais des falaises calcaires de la rive droite de la Seine dans les petits matin brumeux. Celle des barques amarrées au pied des grands arbres, c’est exactement l’image que j’avais conservé dans ma mémoire de l’embarcadère situé sur la rive d’un petit bras de la Seine en face de l’île longue qui le séparait du bras principal. J’ai retrouvé également les ambiances bleutées délicates des soirées d’été, la légèreté des feuillages blonds inondés de lumière, les violents contrastes d’ombre et de lumière des chauds après-midis écrasés de soleil et les puissantes teintes fauves automnales. Daniel Garber est un sorcier qui a su capter les sentiments délicats attachés à des instants fugaces et les emprisonner dans ses toiles pour nous permettre de les remémorer. Ses pinceaux fonctionnent comme des baguettes magiques. Certains le rattachent au courant impressionniste façon A.M. Whistler, d’autres à un réalisme teinté de romantisme et effectivement, cette capacité de sa peinture de pouvoir susciter les émotions chez ceux qui la contemple est une qualité toute romantique mais sa technique de juxtaposer des petites touches de couleur est elle, impressionniste.  Pour ma part j’ai noté de très fortes correspondances avec Jean-Baptiste Corot, l’inventeur des paysages baignés de lumière que l’on présente au choix comme le dernier des néoclassiques ou le premier des impressionnistes. Disons alors pour conclure que Daniel Garber était un peintre qui avait réussi à concilier la vision romantique du monde avec une technique héritée à la fois du néoclassicisme et de l’impressionnisme…

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Quelques autres tableaux de Daniel Garber parmi mes préférés

Daniel Garber - The Oriole,
Daniel Garber – The Oriole Meditation, 1925

Tanis, 1915, by Daniel Garber - July27_garber
Daniel Garber – Tanis, 1915

Mending, 1918Daniel Garber – Mending, 1918

Gathering Grapes - Daniel Garber 1909
Daniel Garber – gathering Grapes, 1909


Le cinéma, c’est la vie ! Le Mépris de Jean-Luc Godard, 1963


Pour mettre dans l’ambiance : le thème de Camille dans Le Mépris
la sublime musique de Georges Delerue

“ La photographie, c’est la vérité
   et le cinéma, c’est vingt-quatre fois
   la vérité par seconde…”    J-L Godard


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Un paysage sublime, une maison rêvée qui tourne au cauchemar,
l’incompréhension, la désillusion, la confusion, le ressentiment puis le mépris

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Élévation : au sommet, la même vue qu’en bas mais 8 m plus haut !

Mais la malédiction des dieux poursuit ceux qui visent trop haut

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le soupçon, le doute, l’incompréhension

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le quotidien, la trivialité

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Et  face au sublime, la solitude

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Vivre dos à dos avec une statue

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le désarroi

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le ressentiment au visage figé

désillusion et éloignement, la descente aux Enfers

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fragmentation, confusion et mépris

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Godard

Avec Godard, toutes les belles histoires finissent mal
Même les nôtres…


Home, sweet home : architecture néo-normande, la villa Brodu à Beuzeval (Calvados) en 1886 de Jacques Claude Baumier


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Beuzeval, villa de l’entrepreneur parisien Eugène Brodu construite en 1886 par Jacques Claude Baumier architecte. Lithographie en couleurs de Spiégel d’après Chabat. Elle provient de l’ouvrage de 1886 : La brique et la terre cuite de Pierre Chabat paru à Paris chez Morel.

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carte postale ancienne du chalet « Le Carillon », rue des bains à Beuzeval, Houlgate


Pierre Chabat (1827-1892) était un architecte français devenu architecte de la ville de Paris en 1865. Il publia en 1881 La Brique et la Terre cuite, Etude historique de l’emploi de ces matériaux; fabrication et usage; motifs de construction et de décoration choisis dans l’architecture de différents peuples qui présentait 80 planches et qui sera suivi, compte tenu du succès rencontré, en 1889 d’une nouvelle série de 80 autres planches relatives aux Villas, hôtels, maisons de campagne, lycées, écoles, églises, gares, halles à marchandises, abris, écuries, remises, pigeonniers, cheminées, etc.


Jacques Claude Baumier (1824-1886) est un architecte, créateur du style régionaliste néo-normand. Opposant à Napoléon III, il Il est arrêté et emprisonné en 1852 avant d’être assigné à résidence à Caen où, après sa libération, il s’établira. Il fonde en 1858 avec différentes personnalités, la première Société Civile immobilière des terrains de Beuzeval, aujourd’hui Houlgate. Nommé par ses associés privés architecte de la ville, il établit le premier plan d’urbanisme de la station balnéaire et en 1859 commence à construire le grand hôtel, l’église et les premières maisons de villégiature, comme par exemple le Petit Manoir, en 1860 pour Louis-Léon Paris. Selon l’historien de l’architecture Claude Mignot, il est le créateur du type de la villa néo-normande. Auguste Nicolas, autre architecte caennais contemporain, le décrivait déjà comme « le rénovateur des constructions en bois, inspirées par nos manoirs normands ». Après son décès en février 1886, son fils René Baumier reprend son cabinet en association avec Auguste Nicolas.  (crédit Wikipedia)


Enfance – les livres (extrait de « Les Mots » de Jean-Paul Sartre)


Jean-Paul Sartre à l’âge de 16 ans, en 1921

        Magnifique témoignage dans cet extrait de la prise de conscience soudaine par un petit enfant de ce que sont la lecture et le livre, des différences entre le parler et le lire, entre l’expression libre et vivante du locuteur dont le récit est ouvert à tous les possibles et l’expression contrainte du lecteur qui n’est que le transmetteur de la parole officielle et magnifiée délivrée par le livre : « Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres »

La découverte de la lecture

     J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées ; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques, qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé.
     Je les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur poussière mais je ne savais trop qu’en faire et j’assistais chaque jour à des cérémonies dont le sens m’échappait : mon grand-père – si maladroit, d’habitude, que ma mère lui boutonnait ses gants – maniait ces objets culturels avec une dextérité d’officiant. Je l’ai vu mille fois se lever d’un air absent, faire le tour de sa table, traverser la pièce en deux enjambées, prendre un volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir, le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un mouvement combiné du pouce et de l’index puis, à peine assis, l’ouvrir d’un coup sec « à la bonne page » en le faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je m’approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées, couvertes de veinules noires, qui buvaient l’encre et sentaient le champignon.
     Dans la chambre de ma grand-mère les livres étaient couchés ; elle les empruntait à un cabinet de lecture et je n’en ai jamais vu plus de deux à la fois. Ces colifichets me faisaient penser à des confiseries de Nouvel An parce que leurs feuillets souples et miroitants semblaient découpés dans du papier glacé. Vifs, blancs, presque neufs, ils servaient de prétexte à des mystères légers. Chaque vendredi, ma grand-mère s’habillait pour sortir et disait : « Je vais les rendre » ; au retour, après avoir ôté son chapeau noir et sa voilette, elle les tirait de son manchon et je me demandais, mystifié : « Sont-ce les mêmes ? » Elle les « couvrait » soigneusement puis, après avoir choisi l’un d’eux, s’installait près de la fenêtre, dans sa bergère à oreillettes, chaussait ses besicles, soupirait de bonheur et de lassitude, baissait les paupières avec un fin sourire voluptueux que j’ai retrouvé depuis sur les lèvres de la Joconde ; ma mère se taisait, m’invitait à me taire, je pensais à la messe, à la mort, au sommeil : je m’emplissais d’un silence sacré. De temps en temps, Louise avait un petit rire ; elle appelait sa fille, pointait du doigt sur une ligne et les deux femmes échangeaient un regard complice. Pourtant, je n’aimais pas ces brochures trop distinguées ; c’étaient des intruses et mon grand-père ne cachait pas qu’elles faisaient l’objet d’un culte mineur, exclusivement féminin. Le dimanche, il entrait par désœuvrement dans la chambre de sa femme et se plantait devant elle sans rien trouver à lui dire ; tout le monde le regardait, il tambourinait contre la vitre puis, à bout d’invention, se retournait vers Louise et lui ôtait des mains son roman : « Charles ! s’écriait-elle furieuse, tu vas me perdre ma page ! » Déjà, les sourcils hauts, il lisait ; brusquement son boa frappait la brochure : « Comprends pas ! — Mais comment veux-tu comprendre ? disait ma grand-mère : tu lis par-dedans ! » Il finissait par jeter le livre sur la table et s’en allait en haussant les épaules.
     (…)
     Je ne savais pas encore lire mais j’étais assez snob pour exiger d’avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d’éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l’enfance par un homme qui avait gardé, disait-il des yeux d’enfant. Je voulus commencer sur l’heure les cérémonies d’appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment « à la bonne page » en les faisant craquer. En vain : je n’avais pas le sentiment de les posséder. J’essai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. elle leva les yeux de son ouvrage : « Que veux-tu que je te lise, mon chéri ? Les Fées ? » Je demandais, incrédule :  «  Les Fées, c’est là-dedans ? » Cette histoire m’était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s’interrompant pour me frictionner à l’eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé de sains et j’écoutais distraitement le récit trop connu; je n’avais d’yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins ; je n’avais d’oreilles que pour sa voix troublée par la servitude ; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence. L’histoire, ça venait par-dessus le marché : c’était le lien de ses soliloques. Tout le temps qu’elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec des autres biches, les Fées ; je n’arrivais pas à croire qu’on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le savon et l’eau de Cologne.
      Anne-Marie me fit asseoir en face d’elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les paupières, s’endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres , étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les double consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles  s’enchaînaient d’elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelquefois elles disparaissaient avant que j’eusse pu les comprendre, d’autres fois j’avais compris d’avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire grâce d’une virgule. Assurément, ce discours ne m’était pas destiné. Quant à l’histoire, elle s’était endimanchée : le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles, la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient pris de la majesté; on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots déteignaient sur les choses, transformant les actions en rites et les évènements en cérémonies.

Jean-Paul Sartre : Les mots (1964), 1ère partie (« Lire »)

 * iconographie : Charles Schweitzer, le grand-père maternel qui endossera le rôle du père et sa fille Anne-Marie, la mère de Jean-Paul Sartre.


L’épisode de la coupe de cheveux vers l’âge de sept ans

« ce ravissant bébé avec cette tête un peu conventionnelle qui plaît aux mamans médiocres »
« mes cheveux coupés ont entraîné avec eux cette splendeur éphémère, je suis devenu laid comme un crapaud, beaucoup plus laid encore qu’à présent. Aussi plus personne n’a plus voulu me photographier. On craignait que je ne fisse se voiler la plaque sensible, comme ces spectacles affreux qui font faire des fausses couches aux femmes enceintes »
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« Il y eut des cris mais pas d’embrassements et ma mère s’enferma dans sa chambre pour pleurer : on avait troqué sa fillette contre un garçonnet. Il y avait pis : tant qu’elles voltigeaient autour de mes oreilles, mes belles anglaises lui avaient permis de refuser l’évidence de ma laideur. Déjà, pourtant, mon œil entrait dans son crépuscule. Il fallut qu’elle s’avouât la vérité. Mon grand-père semblait lui-même tout interdit ; on lui avait confié sa petite merveille, il avait rendu un crapaud : c’était saper à la base ses futurs émerveillements »

Arbre généalogique de la famille Schweitzer. Le père militaire de Jean-Paul Sartre, Jean Baptiste, est mort prématurément 15 mois après sa naissance. Il est alors élevé par sa mère Anne-Marie née Schweitzer (elle était la cousine du grand Albert Schweitzer) et ses grands-parents alsaciens qui avaient opté pour la France après le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne de 1870 mais à l’âge de 12 ans, sa mère se remarie et la famille recomposée se transporte à La Rochelle. C’est la fin de la période heureuse et insouciante de son enfance jusqu’alors gâtée et hyperprotégée avec des années de lycée éprouvantes.


Maurice Bouchor (1855-1929), l’écrivain auquel fait allusion le texte,  est un poète et auteur dramatique français qui a beaucoup écrit pour les enfants, notamment des pièces de marionnettes (qu’il confectionnait lui-même) jouées à Paris au Petit-Théâtre des Marionnettes de la Galerie Vivienne, des poèmes qui ont été utilisées par l’école laïque pour des dictées et des récitations et enfin des contes dont Les Fées, l’histoire que la mère de J.P. Sartre, Anne-Marie Schweitzer, lui lisait enfant. Versant dans le mysticisme et le bouddhisme, Michel Bouchor devint végétarien et est l’auteur d’un sonnet célèbre :
              Je ne me nourris plus de cadavres, tant mieux !
              Apaisant dans ma chair un monstre furieux,
             Je tâche de ne point faire pleurer les anges.  

     Je n’ai pas retrouvé sur Internet, le conte Les Fées de cet écrivain… Si quelqu’un avait des informations à ce sujet…


Home, sweet home : quel micmac !


Habiter en Nouvelle-France

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Un campement micmac photographié par Paul-Émile Miot en 1857  

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Un wigwam micmac traditionnel en 1873

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Ville Marie en 1642

Vérité d’un côté de l’Atlantique, erreur en deçà – Où l’on voit que les micmacs étaient en avance sur leur temps en promouvant la flexibilité…

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      Le Clercq Chrestien, le bien nommé, originaire de Bapaume dans le Pas-de-Calais, était un prêtre missionnaire chez les Micmacs de Gaspésie. Parti de La Rochelle en Juin 1675, il atteignit Québec deux mois plus tard puis le port de Percé en Gaspésie qui servait de refuge aux pêcheurs français après une violente tempête. Le Clercq apprit rapidement le dialecte gaspésien et enseigna la religion aux indigènes grâce à un ingénieux système de caractères figuratifs de son invention. Il rédigea également un dictionnaire français-gaspésien et est l’auteur de deux volumes sur la Nouvelle France :  La  Nouvelle Relation de la Gaspésie paru à Paris en 1691 qui est un ouvrage de témoignage consacrée aux Micmacs et un ouvrage historique, Premier établissement de la Foy dans la Nouvelle-France, paru également en 1691.

     Le texte qui suit est une réponse du chef des Gaspésiens au père Le Clercq, porte-parole de certains français imbus de leur supériorité, qui invitaient les Mimacs à se construire des maisons en dur et vivre « à la française » :

    « Je m’étonne fort que les Français aient si peu d’esprit qu’ils en font paraître dans ce que tu me viens de dire de leur part pour nous persuader de changer nos perches, nos écorces et nos cabanes en des maisons de pierre et de bois qui sont hautes et élevées, à ce qu’ils disent, comme ces arbres. Hé quoi donc ! Pour des hommes de cinq à six pieds de hauteur, faut-il des maisons qui en aient soixante ou quatre-vingts? Car enfin, tu le sais bien toi, Patriarche, ne trouvons-nous pas dans les nôtres toutes les commodités et les avantages que vous avez chez vous, comme de coucher, de boire, de dormir, de manger et de nous divertir avec nos amis, quand nous voulons ? »

Puis, s’adressant à l’un des Français présents :

      « Ce n’est pas tout. Mon frère, as-tu autant d’adresse et d’esprit que les sauvages, qui portent avec eux leurs maisons et leurs cabanes pour se loger partout où bon leur semble, indépendamment de quelque seigneur que ce soit ? Tu n’es pas aussi brave ni aussi vaillant que nous, puisque, quand tu voyages, tu ne peux porter sur tes épaules tes bâtiments ni tes édifices; ainsi, il faut que tu fasses autant de logis que tu changes de demeure, ou bien que tu loges dans une maison empruntée et qui ne t’appartient pas. Pour nous, nous nous trouvons à couvert de tous ces inconvénients et nous pouvons toujours dire plus véritablement que toi que nous sommes partout chez nous, parce que nous nous faisons facilement des cabanes partout où nous allons, sans demander permission à personne.

      Tu nous reproches assez mal à propos que notre pays est un petit enfer, par rapport à la France que tu compares au paradis terrestre, d’autant qu’elle te fournit, dis-tu, toutes sortes de provisions en abondance; tu nous dis encore que nous sommes les plus misérables et les plus malheureux de tous les hommes, vivant sans religion, sans civilité, sans honneur, sans société et, en un mot, sans aucune règle, comme des bêtes dans nos bois et dans nos forêts, privés du pain, du vin et de mille autres douceurs que tu possèdes avec excès en Europe.

    Hé bien! mon frère si tu ne sais pas encore les véritables sentiments que nos sauvages ont de ton pays et toute ta nation, il est juste que je te l’apprenne aujourd’hui. Je te prie donc de croire que, tout misérables que nous paraissions à tes yeux, nous nous estimons cependant beaucoup plus heureux que toi, en ce que nous sommes très contents du peu que nous avons; et crois encore une fois, de grâce, que tu te trompes fort si tu prétends nous persuader que ton pays (est) meilleur que le nôtre. Car si la France, comme tu dis, est un petit paradis terrestre, as-tu de l’esprit de la quitter ? Et pourquoi abandonner femme, enfants, parents et amis ? Pourquoi risquer ta vie et tes biens tous les ans et te hasarder témérairement en quelque saison que ce soit aux orages et aux tempêtes de la mer, pour venir dans un pays étranger et barbare que tu estimes le plus pauvre et le plus malheureux du monde ?

    Au reste, comme nous sommes entièrement convaincus du contraire, nous ne nous mettons guère en peine d’aller en France, parce que nous appréhendons avec justice d’y trouver bien peu de satisfaction, voyant par expérience que ceux qui en sont originaires en sortent tous les ans pour s’enrichir dans nos côtes. Nous croyons de plus que vous êtes incomparablement plus pauvres que nous et que vous n’êtes que de simples compagnons, des valets, des serviteurs et des esclaves, tout maîtres et tout grands capitaines que vous paraissiez, puisque vous faites trophée de nos vieilles guenilles et de nos méchants habits de castor qui ne nous peuvent plus servir, et que vous trouvez chez nous, par la pêche de morue que vous faites en ces quartiers, de quoi soulager votre misère et la pauvreté qui vous accable. Quant à nous, nous trouvons toutes nos richesses et toutes nos commodités chez nous-mêmes, sans peines, et sans exposer nos vies aux dangers où vous vous trouvez tous les jours par de longues navigations ; et nous admirons, en vous portant compassion dans la douceur de notre repos, les inquiétudes et les soins que vous vous donnez nuit et jour afin de charger votre navire ; nous voyons même que tous vos gens ne vivent ordinairement que de la morue : morue au matin, morue à midi, morue au soir, et toujours morue ; jusque là même que, si vous souhaitez quelque bon morceau, c’est à nos dépens, et vous êtes obligés d’avoir recours aux sauvages que vous méprisez tant pour les prier d’aller à la chasse, afin de vous régaler.

    Or, maintenant, dis-moi donc un peu, si tu as de l’esprit, lequel des deux est le plus sage et le plus heureux : ou celui qui travaille sans cesse et qui n’amasse qu’avec beaucoup de peines de quoi vivre, ou celui qui se repose agréablement et qui trouve ce qui lui est nécessaire dans le plaisir de la chasse et de la pêche ? Apprends donc, mon frère, une fois pour toutes, puisqu’il faut que je t’ouvre mon cœur, qu’il n’y a pas de sauvage qui ne s’estime infiniment plus heureux et plus puissant que les Français. »

Le Clercq, cité par Vachon, 1968

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Sainte-Marie des Hurons, construction commencée en 1639

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Maison de pierre de la Nouvelle-France


L’architecture des habitations de la Nouvelle-France

maison de bois de la Nouvelle-France et poste de traite en 1600

       Dans un premier temps les colons reproduisirent le style d’architecture de leur région d’origine en France de manière simplifiée. Ils construisirent de petites maisons d’une pièce de 13 pieds par 14 (environ 4 mètres par 4 mètres) avec cheminée. Les murs étaient faits de bois et le toit de bouleau et d’écorce, durant la première année. Dès la première récolte d’avoine, on le couvrait de paille. Dans un second temps on s’adapta aux conditions et aux matériaux locaux, on construisit des toits plus inclinés pour que la neige et la pluie s’écoulent plus facilement et des foyers de pierre fermés plus efficaces pour chauffer la maison. Le bois finit par remplacer la pierre comme principal matériau de construction. Après quelques années, les maisons de Nouvelle-France avaient un style spécifique, parfaitement bien adapté au climat et aux besoins des habitants.


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Les territoires de l’ancienne patrie des micmacs


Étymologie : ne pas confondre micmac et mic mac (crédit Wiktionnaire)

  • le micmac, langue du peuple des Micmacs, appartient à la famille algonquienne qui domine l’est du Canada, de la Nouvelle-Écosse aux rives de la baie d’Hudson et même au-delà jusque dans certaines communautés de Colombie-Britannique. comme le cri (du golfe du St-Laurent au montagnes Rocheuses), l’ojibwa (du nord de l’Ontario à la Colombie-Britannique), le naskapi et l’attikamek   (à l’est du Canada).
  • un micmac qui signifie intrigue, manigance ou confusion inextricable qui serait issu du néerlandais muyte maken, «faire une émeute»