Connaissance intime & active de la Nature chez les peuples premiers


    Dans La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, pour illustrer les connaissances intimes qu’ont de la nature et du monde physique qui les entoure les hommes des sociétés «premières», cite quelques exemples transmis par des ethnologues de terrain de la nature et de l’étendue de ce type de connaissances. 

     Le récit qui suit a été relaté par l’ethnologue américain Harold Conlin, également linguiste et botaniste, dans sa thèse sur une tribu de l’île de Mindoro au sud des Philippines, les Hanunóo, qui pratiquent dans la forêt vierge une culture nomade. (The Relation of Hanunóo Culture to the Plant World – Yale, 1954.)

Firing (Avril) - Cet agriculteur de montagne se déplace à travers un chemin de feu de protection avec une torche de bambou séchées craqué.

      « (…) sous une pluie légère, Langba et moi quittâmes Parina en direction de Binli… A Arasaas, Langba me demanda de découper plusieurs bandes d’écorce, de 10 x 50 cm, de l’arbre anapal kilala (Albizia procera) pour nous préserver des sangsues. En frottant avec la face interne de l’écorce nos chevilles et nos jambes, déjà mouillées par la végétation dégouttante de pluie, on produisait une mousse rose qui était un excellent répulsif. Sur le sentier, près d’Aypud, Langba s’arrêta soudain, enfonça prestement son bâton en bordure du sentier, et déracina une petite herbe, tawag kügun buladlad (Buchnera urticifolia), qui, me dit-il, lui servirait d’appât… pour un piège à sanglera. Quelques instants plus tard, et nous marchions vite, il fit un arrêt semblable pour déraciner une petite orchidée terrestre (très difficile à repérer sous la végétation qui la couvrait) appelée liyamliyam (Epipogum roseum), plante employée pour combattre magiquement les insectes parasites des cultures. A Binli, Langba eut soin de ne pas abîmer sa cueillette, en fouillant dans sa sacoche de palmes tressées pour trouver du apug, chaux éteinte, et du tabaku (Nicotinia tabacum), qu’il voulait offrir aux gens de Binli en échange d’autres ingrédients à chiquer. Après une discussion sur les mérites respectifs des variétés locales de bétel-poivre (Piper betle), Langba obtint la permission de couper des boutures de patates douces (Ipomoea battais) appartenant à deux formes végétatives différentes et distinguées comme kamuti inaswang et kamuti lupaw… Et dans le carré de canote, nous coupâmes 25 boutures (longues d’environ 75 cm) de chaque variété, consistant en l’extrémité de la tige, et nous les enveloppâmes soigneusement dans le grandes feuilles fraiches du saging saba cultivé (Musa sapientum compressa) pour qu’ils gardent leur humidité jusqu’à leur arrivée chez Langba. En route nous mâchâmes des tiges de tubu minima, sorte de canne à sucre (saccharum catechu), et, une autre fois, pour cueillir et manger les fruits, semblables à des cerises sauvages, de quelques buissons de bugnay (Antidesma brunis). Nous atteignîmes le Mararim vers le milieu de l’après-midi, et, tout au long de notre marche, la plus grande partie du temps avait passé en discussions sur les changements de la végétation au cours des dernières dizaines d’années.» (Conklin I, pp.  15-17.)

     Outre les usages des plantes et les relations sociales qui se tissent autour de ces usages, Harold Conklin décrivit dans sa thèse 1.500 termes de catégories employées couramment pour les végétaux par les Hanunóo. Elle permettent l’identification des plantes et décrivent leurs parties constitutives et leurs propriétés. Il accordait aux Hanunóo une double crédibilité scientifique, de systématiciens et de de botanistes. En dehors de leur intérêt pour les plantes. Ils classaient également les animaux (oiseaux,  serpents, poissons), et groupaient en 108 catégories des milliers d’insectes. L’acquisition d’un tel savoir était acquis très tôt, puisqu’une petite fille de 7 ans fut capable, à partir des planches illustrées d’un ouvrage sur les plantes utiles des Philippines, de donner pour chaque plante la désignation hanunóo correspondante ou de déclarer qu’elle n’avait pas vu cette plante auparavant, identifiant ainsi correctement 51 plantes sur 75, avec seulement deux erreurs. (d’après Marie Roué, Ethnoécologue).
      Pour Levi-Strauss, ce classement des éléments naturels de leur environnement, (plantes, animaux, etc…) traduit une exigence d’ordre de la pensée dite primitive. Chaque chose sacrée doit être à sa place et c’est justement le fait qu’elle est à sa place qu’elle peut être considérée comme sacrée. L’introduction du désordre dans l’ordre considéré comme naturel des choses risque de détruire l’ordre entier de l’univers d’où le caractère obligatoire et sans alternative du mythe qui s’impose à l’ensemble des membres de la communauté.

°°°


Articles liés


Musique : le maître des sortilèges


shigeru-umebayashi

     Shigeru Umebayashi (梅林茂) est un compositeur japonais. Il fut l’un des leaders du groupe de rock new Wave japonais EX et commença à composer en 1985 après la séparation du groupe. Il est le compositeur de bandes originales de plus de 40 films japonais ou chinois parmi lesquels figurent deux célèbres morceaux présentés sur cette page  : le célèbre Yumeji’s Theme du film In the Mood for Love (2000) du réalisateur hongkongais Wong Kar-Wai et Polonaise tiré du film 2046 produit en 2004 par le même réalisateur.

     Dans les deux vidéos présentées ci-après on est saisi par l’alchimie subtile qui lie le lent déplacement des corps des acteurs à la beauté renversante à la musique ensorcelante  par ses rythmes lancinants qui accompagne leurs évolutions. Dans le clair-obscur de la nuit, les corps se croisent, se frôlent et s’éloignent donnant l’impression de ne jamais pouvoir se rencontrer, les regards s’évitent puis se confrontent pour finalement abandonner le combat et s’enfuir. La musique a sur nous les effets d’une onde puissante et douce dans laquelle nous nous sentons immergés et brassés comme dans les eaux d’un fleuve calme et puissant, symbole du temps, qui charrierait les images du passé, les images rêvées et aussi celles des occasions manquées. Une plongée dans un monde onirique comme celui d’une fumerie d’opium dont on ne pourrait se délivrer tant que durerait la musique. Un romantisme sombre et désespéré, une mélancolie poignante et en même temps un délice, un régal des yeux et des oreilles, le plaisir intense et rare et un brin masochiste causé par la captation et la soumission des sens…

Enki sigle


      L’ensorcelant Yumeji’s Theme du film  In the Mood for Love avec comme acteur Tony Leung Chiu-wai qui joue le rôle d’un journaliste qui entretient un relation amoureuse avec  sa voisine de palier, rôle pour lequel il reçut le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes. C’est l’actrice Maggie Cheung, alors égérie du réalisateur, qui joue le rôle de la voisine la troublante Madame Chan.


     Ce lancinant morceau intitulé Polonaise est tiré du film 2046 avec le même acteur que dans  In the Mood for LoveTony Leung Chiu-wai qui joue cette fois le rôle de Chow, un écrivain de science-fiction en mal d’inspiration qui s’évade dans le livre qu’il tente de finir dans un lieu imaginaire, 2046, dont on ne revient jamais. Chow se souvient des femmes qui ont traversé son existence solitaire. 2046 est aussi le numéro de la chambre où il avait l’habitude de rencontrer Su Li-zhen, la seule femme qu’il ait sans doute aimée (interprétée par Maggie Cheung et Gong Li), en 1962 à Hong Kong. Quelques années plus tard, fin 1966, il s’installe dans la chambre 2047 et observe ce qui se passe à côté… Le réalisateur hongkongais Wong Kar-Wai était réputé pour ses hésitations au moment des tournages qui mettaient à rude épreuve les nerfs de ces acteurs. Au cours du tournage de 2046, l’actrice Maggie Cheung se brouillera de manière définitive avec son mentor qui en représailles coupera au montage la plupart des scènes où elle apparaîssait.


meraviglia : la montagne jaune vue par Don Hong-Oai


tumblr_o9jopcgzbm1qd3c2yo1_1280

Don Hong-Oai – Pine Peak, Yellow Mountain (Mont Huangshan), 1989

don-hong-oai-pine-peak-yellow-mountain-1989    En Chine l’expression utilisée pour désigner le paysage est shan-shui qui signifie « montagne-eau » qui exprime bien, pour reprendre l’expression du philosophe François Jullien, spécialiste de la pensée chinoise, « le jeu des polarités » entre le haut et le bas, le vertical et l’horizontale, de ce qui a forme (la montagne, les rochers, les arbres) et de ce qui n’a pas forme (l’eau, l’air, les nuages), de l’immobile et du mouvant, de l’opaque et du transparent… Pour les chinois, ces états de la matière ne sont pas figés et inertes, ils sont les formes mouvantes et transitoire d’une « énergie qui tantôt se densifie, se durcit, s’opacifie; et tantôt se dilue, se diffuse et devient expansive » et « le paysage condense ainsi et concentre en lui les interactions qui ne cessent de tisser le monde et de l’habiter : de l’animer.» Pour son cadrage et la composition de sa photo, le photographe Don Hong-Oai a repris les principes auxquels se référaient les peintres chinois des XIIe et XIIIe siècle tel le célèbre Ma Yuan : structurer la composition en concentrant les éléments «denses» du paysages comme les rochers et les arbres dans une partie limitée du tableau — ici à droite de la diagonale qui joint deux angles opposés de la photo — et réserver le reste de l’espace à la représentation de l’immatériel comme l’eau, les nuages ou les formes imprécises des monts lointains qui symbolisent l’infini. Les pins qui s’accrochent à la roche et se projettent dans le vide et les oiseaux qui perchent à la cime des arbres et prennent leur envol expriment les échanges d’énergie entre les deux polarités du «plein» et du «vide».


don-hong-oai-1929-2004      Don Hong-Oai est un photographe chinois né à Canton en 1929 qui a vécu au Vietnam, à Saïgon, à partir de 1936 malgré un court séjour en France en 1974. C’est au Vietnam qu’il s’est formé à la photographie du paysage lors de ses excursions au sein de la péninsule indochinoise. Il dut néanmoins quitter le Vietnam définitivement en 1979 suite au conflit vietnamo-chinois de 1978. Il gagna alors les États-Unis et s’établit pour un moment à San Francisco avant de repartir en Chine mais c’est à San Francisco qu’il s’éteindra en 2004.

Quelques autres photographies de Don Hong-Oai


articles de ce blog liés


meraviglia : la parade des fées


Xian he, la Grue Fée

animal-facts-red-crowned-crane.jpg

fiche-animaux-grue-du-japon

                        Grus japonensis – Grues de Manchourie ou grues à couronne rouge
       Ce magnifique oiseau que l’on trouve dans le Sud-Est de la Russie (en Sibérie), en Mongolie, au Nord-Est de la Chine, en Corée et au Japon est une espèce menacée. En 2016, on ne comptait plus que 1830 individus adultes alors qu’ils étaient 12.000 en 1953. Avec une taille approchant 1,60 m, une envergure de 2,40 m et un poids de 7,5 kg, c’est l’un des plus grands oiseaux du monde. En Chine, une légende selon laquelle les immortels et les défunts voyagent à dos de grue lui a donnée son nom actuel de xian he, c’est-à-dire la grue fée.


meraviglia : le général Singe…


portrait-de-hideyoshi-en-bois-sculpte-par-katakiri

« Portrait du Seigneur Hidéyoshi, sculpté avec une profonde vénération par son vassal Katakiri. » – statuette en bois sculpté

     Hidéyoshi, connu sous le nom posthume de « Taïko-Sama », fut le fameux dictateur qui envahit la Corée en 1492. Il eut sous ses ordres des lieutenants dont plusieurs sont demeurés célèbres non moins par leur amour des arts que par leurs exploits de grands capitaines. Ce Katakiri, qui a su produire un véritable chef-d’œuvre de sculpture, a peut-être pris, lui aussi, une part glorieuse aux faits d’armes qui s’accomplissaient sous le grand Taïko. Ce n’est certes pas la beauté personnelle du modèle qui est ici en cause ; Hideyoshi était réputé pour sa laideur a tel point que le populaire lui avait donné le nom de «général Sarou », ou général Singe. Mais, pénétrant au plus profond de son modèle, d’autant mieux qu’il était souvent à même de voir le front de son chef se plisser sous le poids des lourdes responsabilités , et qu’il savait quelle pensée puissante animait ce rude visage, le sculpteur a su exprimer dans ces yeux profonds sous leurs paupières pourtant bridées, dans ces pommettes saillantes, dans cette bouche impérieuse presque jusqu’au dédain, et même dans les plis raides, un peu hiératiques du vêtement, l’énergie intense, qualité dominante d’un grand capitaine. (Texte de présentation : Le Japon artistique, documents réunis par S. Bing, 1888-1891) BnF Gallica)

ja_025

capture-decran-2017-02-09-a-19-18-52


Brumes d’automne sur le mont Arashima-Dake au Japon

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Dissolution

FSCN9247-han-fog-1

    Brumes d’automne sur le mont Arashima-Dake (1.523 m), Préfecture du  Fukui. Il fait partie des 100 montagnes célèbres du Japon. Photo tirée du blog « One Hundred Mountains ». Le mont est aussi connu sous le nom d’Ōno Fuji. Sa base est couverte d’une dense forêt de hêtres qui, jaunissant en automne, font ressortir la montagne du reste du paysage environnant. L’ascension de la face nord, par le principal sentier de randonnée, conduit à un plateau d’altitude environ 1.200 m : Shakunage-daira (plateau Rhododendron), un lieu réputé pour la floraison de diverses espèces d’azalées au printemps (source Wikipedia)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rêves de pierre…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« East is East and West is West, and never the twain shall meet »  (L’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident, et les deux ne se rencontreront jamais.) – Rudyard Kipling.

the_ruins_of_the_palace_at_mad.jpg

Thomas Daniell (1749-1840) – Les ruines du Palais de Madurai en Inde, 1798

       « Nous devons encore faire remarquer que, quand nous ne jugeons pas à propos de donner à l’expression de notre pensée une tournure proprement doctrinale, nous ne nous en inspirons pas moins constamment des doctrines dont nous avons compris la vérité : c’est l’étude des doctrines orientales qui nous a fait voir les défauts de l’Occident et la fausseté de maintes idées qui ont cours dans le monde moderne; c’est là, et là seulement, que nous avons trouvé, comme nous avons eu l’occasion de le dire ailleurs, des choses dont l’Occident ne nous a jamais offert le moindre équivalent. »  –  René Guédon, Orient et Occident.

Thomas et William Danielle - Temple hindou à Madura, 1798

Thomas et William Daniell – Temple hindou à Madura, 1798

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

maison de ville à Ho Chi Minh Ville au Vietnam – Nha Dan Architect, 2013 – L’architecture à grand coup de sabre…

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Il était un petit homme
qui avait une drôle de maison
Pirouette ! cacahuète !
sa maison est en carton
pirouette ! cacahuète !          
                        (chanson de ma petite enfance)

Capture d’écran 2014-05-30 à 05.45.18

maison de ville « Pliage Wall House »

Caractéristiques

  • dénomination : maison de ville « Pliage Wall House »
  • lieu d’implantation : Ho Chi Minh Ville, Viertnam.
  • caractéristiques du terrain :  un terrain tout en longueur et étroit bordé par les propriétés voisines.
  • maître d’œuvre : Nha Dan Architect
  • architecte d’opération : Nguyen Dinh Gioi
  • date des travaux : 2012-2013
  • équipe de design : Nguyen Van Anh, Nguyen Phan Tuan, Luong Xuan Dong
  • ingénieur structure : Do Thanh Tuan
  • surface de plancher : 104 m2
  • entreprise générale : Nha Dan construction

Capture d’écran 2016-03-31 à 16.19.29

Capture d’écran 2014-05-30 à 05.48.10

   « Pliage Wall House » que l’on pourrait traduire par « Maison de papier plié », voilà comment cette maison a été surnommée, en référence sans doute à ces cocottes en papier plié, qu’enfants, nous nous amusions à réaliser. C’est sans doute la manière dont la structure porteuse oblique en béton blanc de la façade principale semble s’appuyer sur le sol sur une seule pointe qui est à l’origine de cette appellation. Ceci dit, l’architecture de cette maison ne peut être réduite à cette interprétation simpliste qui ne fait que traduire l’état d’expectative dans lequel on se trouve face à son formalisme surprenant que l’on imaginait pas rencontrer dans un pays comme le Vietnam. Construite en milieu urbain en bordure de rue sur un terrain étroit de forme rectangulaire coincé entre des constructions existantes, la maison devait impérativement se développer en hauteur pour répondre au programme fixé. Cinq niveaux ont donc été bâtis dont un en sous-sol. Comme le montre la maquette présentée ci-contre, les deux parois latérales porteuses réalisées en limite de propriété sont aveugles et l’éclairage naturel des volume intérieurs ne peut s’effectuer que par les ouvertures créées sur les façades principales les plus étroites et de manière zénithale, en toiture.

Importance du traitement spatial de la circulation verticale qui doit être convivial

Capture d’écran 2016-04-01 à 05.46.41

     Autant la communication entre les différents volumes et espaces fonctionnels apparaît aisée dans une maison construite de plain-pied sur un seul niveau, autant elle peut apparaître contraignante et difficile dans un maison à plusieurs niveaux. En général, dans de telles constructions, l’escalier se révèle être un « goulot d’étranglement » fastidieux à franchir par l’effort physique qu’il impose et par la médiocrité de traitement de son espace auquel est conféré un rôle purement fonctionnel et à qui est généralement dénié toute qualité d’« espace à vivre ». De là découle un traitement  « étriqué » et sans âme de l’espace de l’escalier, que l’on coince le plus souvent entre deux murs et dont on sacrifie l’éclairage naturel. Ce qui est source d’inconvénients mineurs dans une maison de deux niveaux peut vite tourner au cauchemar dans une maison de cinq niveaux. 

Capture d’écran 2016-04-01 à 05.12.09

     Il y avait donc nécessité absolue, si l’on voulait que l’utilisation de cet escalier s’effectue de manière non rébarbative et même agréable, que son espace soit traité de manière positive et conviviale.  L’architecte a été sur ce point exemplaire, soucieux de ne pas se limiter à un traitement « décoratif » de l’espace mais de l’inscrire tout au contraire dans une perspective plus générale embrassant l’organisation de l’espace et la structure de la construction.
    S’étant aperçu que pour chacun des niveaux à desservir l’importance de l’espace est inégal avec une hiérarchie de la progression allant du plus grand au rez-de-chaussée au plus petit au dernier niveau desservi, l’architecte a eut l’idée lumineuse de réaliser à l’intérieur de la maison et sur toute sa hauteur  une paroi de refend oblique qui a pour effet de partager en deux parties l’espace de chacun des niveaux et de créer un espace vertical  continu permettant l’inclusion de l’escalier. Cet espace s’organise ainsi :
. niveau rez-de-chaussée : grand espace garage avec escalier ouvert
. niveau 1 : espace de taille moyenne avec escalier ouvert
. niveau 2 : espace de petite taille avec escalier encloisonné

Capture d’écran 2014-05-30 à 05.51.36

Organisation des volées d’escalier dans l’espace de la circulation verticale

Capture d’écran 2016-04-01 à 06.01.32

à gauche : espace de la circulation verticale avec ses volées ouvertes et encloisonnée (accès au dernier niveau) et sa paroi oblique – à droite : lecture du volume en façade côté rue.

Fedele Fischetti (1734-1789) – Alexandre tranchant le nœud gordien

Régler son compte à l’angle droit d’un grand coup de sabre…

    Combien jubilatoire, j’imagine, a du être la pensée de l’architecte Nha Dan quand l’idée lui est soudainement venue, sous le coup d’une illumination, de trancher en biais d’un grand coup de sabre salvateur, l’ordonnancement rigide et contraignant de son architecture imposée par la dictature de l’angle droit. Tel Alexandre le Grand tranchant l’inextricable nœud gordien, il s’est affranchit des règles stériles qui bloquaient toute avancée et rendaient insolubles les problèmes qu’il avaient à résoudre. Outre la résolution du problème de la différenciation et de hiérarchisation des espaces de développement de l’escalier selon les niveaux, cette intervention a permis d’introduire un élément architectural qui singularise sur toute la façade principale l’espace dédié à la circulation verticale et qui, par son effet déstabilisant sur la structure orthogonale première, introduit une force qui dynamise qui met en mouvement l’architecture toute entière. Combien doit être agréable la « promenade architecturale », pour paraphraser Le Corbusier, dans ces volumes dégagés où les volées d’escalier se détachent et sont mises en valeur tout comme les paliers traités en mezzanine, où les perspectives sont évolutives, le tout adossé sous ce grand pan oblique qui abrite l’espace et s’y déploie en hauteur telle une aile protectrice.

Capture d’écran 2016-04-01 à 09.44.57

Le « coup de sabre » en façade principale

La traque opiniâtre de la lumière naturelle

     On a vu que les contraintes liées au site interdisaient la présence d’ouvertures sur les deux grandes façades latérales. Les seules possibilités d’implantations d’ouvertures se concentraient sur les deux façades en bout de construction et sur la toiture. 

Capture d’écran 2016-04-02 à 07.55.16

La salle de détente, située en sous-sol est éclairée naturellement par une courette anglaise végétalisée

Capture d’écran 2014-05-30 à 05.47.13

Capture d’écran 2016-04-13 à 16.37.39

La toiture apparait assez complexe. Une partie est traitée en dalle terrasse accessible et une autre en toiture à deux pans abritant un espace à usage de bureau très lumineux s’ouvrant sur les terrasse et un local technique. Le volume vertical de la cage d’escalier monte jusqu’à la toiture en pente qui, au-dessus de cet espace, a été traité sous forme de verrière pour en assurer l’éclairage. Les deux coupes ci-dessus montre que la lumière naturelle venue de la toiture permet d’éclairer la plupart des niveaux inférieurs. (à gauche : toiture à 2 pans)

Capture d’écran 2014-05-30 à 05.46.19

Visualisation, au travers de la grande baie verticale de la façade côté rue, du palier haut de l’escalier et des verrières de toiture.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Organisation intérieureCapture d’écran 2016-04-02 à 06.58.43

SOUS-SOL : 1.salle de détente,  2.chambre d’ami,  3.chambre domestique,  4.Rgt,  5.WC, 6.buanderie
REZ-DE-CHAUSSÉE :  1.2.3. espace séjour, salle à manger & cuisine,  4.garage,  5.WC 

Capture d’écran 2016-04-02 à 07.00.02

NIVEAU 1 :  1.chambres des enfants,  2.pièce d’étude,  3.sanitaires & WC
NIVEAU 2 :  1.chambre des parents,  2.dressing,  3.salle de bains & WC,  4.terrasse jardin
La surface d’emprise des niveaux 1 & 2 réservés aux chambres est réduite par rapport aux niveaux inférieurs

Capture d’écran 2016-04-02 à 07.49.17

l’espace douche et WC ainsi que la salle de bains des parents sont éclairés par la terrasse jardin

Capture d’écran 2016-04-02 à 07.00.26

NIVEAU 3 COMBLES :   1.bureau,  2.terrasse,  3.local technique
TOITURE : Deux verrières en toiture permettent d’éclairer le volume escalier et le puits de lumière central

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Capture d’écran 2014-05-30 à 05.45.18

Le point de vue d’Enki

       Projet exemplaire que cette maison de ville conçue par Nha Dan Architect dont la qualité architecturale doit faire regretter à nombre d’architectes de ne pas l’avoir imaginé eux-mêmes… Face à un faisceau de contraintes extrêmement rigides (étroitesse du terrain, difficulté pour dispenser l’éclairage naturel) qui aurait conduit la plupart à se résigner à une architecture étriquée et stéréotypée qui n’aurait été que l’expression dans l’espace de ces contraintes, l’architecte a choisi la tactique du « coup de sabre » qui permet de rompre le nœud serré de ces contraintes qui étouffaient la création. La structure orthogonale de la construction qui semblait s’imposer au regard de la configuration du terrain a volé en éclat et ouvert la voie à une liberté de création nouvelle riche de potentialités. C’est ainsi que l’introduction de cet élément architectural singulier qu’est cette paroi oblique intérieure sur toute hauteur a eu des conséquences heureuses à la fois sur la qualité et la modularité de l’espace intérieur et sur la qualité formelle de l’architecture par la forte dynamisation qu’elle induit. Cette structure porteuse oblique qui donne l’impression en façade de reposer sur une pointe à l’instar des fragiles cocottes en papier créé un déséquilibre dans la perception et met en mouvement l’architecture toute entière. Si cette réussite esthétique n’avait été que formelle et n’avait pas été sous-tendue par des avantages fonctionnels, elle aurait été considérée comme un acte de virtuosité digne d’intérêt mais pêchant par sa gratuité, mais dans le cas de cette maison, la forme s’accorde merveilleusement avec la fonction et se trouve de cette manière légitimée par elle.

     Magnifique !

Enki sigle

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

articles liés sur le même thème des maisons de villes étroites (cliquer sur les titres pour y accéder) :

Article sur le thème de l’architecture intégrant des éléments formels obliques :

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Kitsune, l’esprit Renard au Japon

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Hiroshige - « Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji »

Hiroshige – Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji. Chaque renard a un kitsunebi flottant devant sa tête – septembre 1857 ( Cent vues d’Edo, estampe 118 )

°°°

Hiroshige - « Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji » (détail 2)    Une planche célèbre et imaginaire. Dans cette composition nocturne, sous un ciel gris bleuâtre parsemé d’étoiles, des renards phosphorescents au-dessus desquels planaient de mystérieuses fumerolles sont réunis au pied d’un grand micocoulier (enoki) à Ôji, au nord d’Edo, près du sanctuaire shintô d’Inari, la divinité du riz. L’attention est concentrée sur ce groupe près de l’arbre au premier plan, cependant qu’à une certaine distance apparaissent plusieurs autres renards qui se dirigent vers le premier groupe mais qui ne sont encore que de petits points lumineux perdus dans le fond de l’image. L’intense luminosité autour des renards contraste fortement avec l’obscurité nocturne et donne un effet dramatique et mystérieux à la scène. D’après la légende, les renards, messagers d’Inari et gardiens du temple, étaient dotés de pouvoirs surnaturels.  Ils étaient censés se réunir avec leurs forces magiques sous cet arbre la nuit du dernier jour de l’année pour adorer Inari afin de protéger la récolte et conjurer le mauvais sort; alors émanaient d’eux des feux follets qui brûlaient à leur côté comme autant de flambeaux alimentés par leur haleine. C’était le moment pour les paysans de formuler des vœux : du nombre de renards et de la forme de leurs fumeroles dépendait l’abondance de la récolte à venir. Les paysans se rendaient ensuite au sanctuaire d’Ōji Inari (ou Shōzoku Inari), où le dieu leur confiait différentes tâches à accomplir pendant la nouvelle année. Lorsque mourut le grand arbre de l’époque de Hiroshige, les habitants décidèrent d’en planter un nouveau vénéré de nos jours encore.

Portrait posthume d'Hiroshige, peint par son ami Utagawa Kunisada      Hiroshige utilise une impression en quadrichromie afin de tirer le meilleur parti de cette scène très dramatique et à l’atmosphère fantastique.L’impression de cette planche, tirée dans des teintes de gris, de noir et de bleu, avec quelques touches de vert, de jaune et de rouge, est une prouesse technique. Le peintre joue sur la technique du bokashi, les dégradés de gris et l’emploi de poudre de mica, avec des surimpressions de vert pour les végétaux. la perfection dans le rendu du clair-obscur, le traitement de la lumière et des ténèbres, la réussite de l’effet nocturne, rehaussé par la luminosité des renards et le scintillement des étoiles, font de cette estampe un vrai chef-d’œuvre graphique.  (crédits Wikipedia & Bibliothèque Nationale de France)

Portrait posthume d’Hiroshige, peint par son ami Utagawa Kunisada

°°°

Hiroshige - « Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji » (détail)

Hiroshige – Renards de feu la nuit du Nouvel An (détail)

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Kitsune, l’esprit renard

obake karuta (carte de monstre) du début du xixe siècle représentant un kitsune

obake karuta (carte de monstre) du début du xixe siècle représentant un kitsune

°°°

Hakuzōsu (白蔵主) from the Ehon Hyaku monogatari (絵本百物語)

     Au Japon, le terme kitsune désigne aussi bien un renard qu’un esprit surnaturel (yōkai) pouvant prendre la forme d’un renard. Le kitsune a souvent été associé à la divinité shintoïste Inari pour laquelle il sert de messager. Dans le folklore et la tradition japonaise, le renard incarne l’esprit du mal à l’exception de ceux qui servent Inari. Ils ont la réputation d’être rusés, jouer des tours aux humains et d’être doués de pouvoirs magiques, comme par exemple celui de se transformer en femme-renarde. On dit que les renards japonais ont adopté certaines mœurs des humains., en particulier ceux concernant le mariage. N’importe quel kitsune est censé être capable de changer de forme quand il atteint un âge avancé (souvent une centaine d’années), et ses pouvoirs ne cessent de croître avec le temps. Parallèlement, de nouvelles queues lui poussent, et il peut devenir un renard à neuf queues.

Renard à neuf queues, de l'édition Qing du texte ancien Shan Hai Jing

Renard à neuf queues, de l’édition Qing du texte ancien Shan Hai Jing

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Extrait de (Cent vues du mont Fuji)  de Dazai Osamu : Kuzu-no-ha, la Renarde blanche

Kuniyoshi - l'ombre chinoise de Kuzunoha à travers le paravent est une silhouette de renard, vers 1843-45

Kuniyoshi – l’ombre chinoise de Kuzunoha à travers le paravent révèle une silhouette de renard, vers 1843-45

°°°

   Dans Kuzu-no-ha de Dazai Osamu (Cent vues du mont Fuji), l’héroïne est en réalité une renarde blanche qui s’est transformé en une très belle femme pour pouvoir se marier avec l’homme qui lui a sauvé la vie :

      « Nous bûmes ensemble. Ce soir-là, le Fuji était magnifique. Vers dix heures, mes deux jeunes compagnons me laissèrent pour rentrer chez eux. Ne dormant pas, je sortis. J’avais gardé ma veste d’intérieur. La lune jetait un vif éclat sur le paysage nocturne. Merveilleux spectacle : sous les rayons de la lune, le Fuji, translucide, avec ses reflets bleutés. Etait-ce un renard qui m’avait ensorcelé ? La montagne, bleue comme l’eau ruisselante. Etat phosphorescent. Feux follets. Etincelles. Lucioles. Hautes herbes. Kuzu-no-Ha. Je marchais tout droit dans la nuit, mais avec l’impression d’être sans jambes. Seul résonnait avec clarté le bruit de mes sandales – dont on eût dit qu’elles ne m’appartenaient pas, que c’étaient des êtres indépendants de moi. Je me retournai doucement et regardai le Fuji. Il était comme une flamme aux reflets bleus flottant dans le ciel. Je poussai un soupir. Je m’identifiai à de grandes figures : celle d’un patriote, passionnément dévoué à la cause de la Réforme; celle de Karuma Tengu… Prenant un peu la pose, je croisai les bars dans mon vêtement et continuai ma route. Je me croyais vraiment beau. Je marchai un bon bout de temps. »

Fox_goddess_detail

    Dans la ville d’ Izumi, se trouve un lieu saint du nom de  Kuzunoha Inari dont on dit qu’il a été construit à l’endroit d’où Kuzunoha est partie, laissant son poème d’adieu sur un paravent de soie.

     Le poème lui-même est devenu célèbre :

恋しくば                       Koishiku ba
尋ね来て見よ               tazunekite miyo
和泉なる                      izumi naru
信太の森の                   shinoda no mori no
うらみ葛の葉               urami kuzunoha

     Le folkloriste Kiyoshi Nozaki offre la traduction suivante en anglais :

If you love me, darling, come and see me.
You will find me yonder in the great wood
Of Shinoda of Izumi Province where the leaves
Of arrowroots always rustle in pensive mood.

      Ce qui peut se traduire ainsi en français :

Si vous m’aimez, chéri, venez me voir.
Vous me trouverez là-bas dans le grand bois
De Shinoda de la province d’Izumi où les feuilles
De kudzu bruissent toujours d’humeur songeuse.

Kuda-gitsune (a small fox-like animal used in sorcery) from the Shōzan chomon-kishū

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Hommage à Ahmad Shah Massoud, le « Lion du Pandjchir »

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

massoud

Ahmad Shah Massoud (1953-2001) ou « l’anti Ben Laden »

     Ahmad Shah Massoud occupe une place spéciale dans le cœur des français. Le fait qu’il était un pur produit du lycée français de Kaboul et qu’il maniait  la langue de Molière y était sans doute pour beaucoup mais cet engouement était surtout du aux qualités et à l’aura du personnage qui, en tant que titulaire des deux cultures – traditionnelle afghane et occidentale – avait une vision claire et élargie des problèmes dans lesquels se débattait son pays et était l’un des rares dirigeants afghans à proposer une solution patriotique dégagée de tout communautarisme et de l’obscurantisme religieux. Son patriotisme gênait et inquiétait tous les prédateurs que les richesses et la position stratégique de l’Afghanistan attiraient et son esprit de tolérance et de défenseur de la démocratie attirait la haine des fondamentalistes religieux. Les années d’obscurantisme, de dictature, de guerre et du corruption qui ont suivi son assassinat en 2001, quelques jours avant les attentats contre les tours jumelles de New-York et le Pentagone, ont montré combien sa présence avait cruellement manquée à son pays et au monde en général pour l’élaboration d’un climat de tolérance et de compréhension entre les civilisations et les cultures.

°°°

Les années de formation : le lycée français de Kaboul

   Ahmad Shah Massoud (en persan : احمد شاه مسعود) nait en 1953 dans le village de Bazarak, Pandjchir, en Afghanistan. Son père, Dost Mohammed Khan, est colonel dans l’armée royale afghane. Après un rapide passage à Herat, la famille s’installe à Kaboul, où Massoud étudiera au renommé Lycée français qui formait une partie des élites afghanes. Elève doué, il poursuit des études d’ingénieur à l’Université de Kaboul et parfait sa connaissance multiple des langues; il parle persan, pachtoune, ourdou, français, et sait lire l’anglais.

Capture d’écran 2015-06-15 à 02.00.47 Etudiantes en langues étrangères sur le campus de l'université de Kaboul - photo Thierry Dudoit L'Express)

Etudiantes de l’université de Kaboul hier (années 70) et aujourd’hui

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Sous-dossiers : Le lycée français de Kaboul Esteqlal « Indépendance »

nb_panneau

    Au début du XXème siècle, l’Afghanistan entre dans le courant moderniste qui traverse alors tout le monde arabo-musulman. Mahmoud Tarzi, en exil depuis 1880 à Damas et Istanbul, rejoint Kaboul en 1904 où il développe ces idées nouvelles. En 1904, le roi Habibullah (1901-1919) crée l’école Habibia où des maîtres musulmans, indiens et turcs ottomans, enseignent des disciplines scientifiques et des langues étrangères. C’est le début d’un enseignement de type occidental. La première école militaire et l’école normale d’instituteurs ouvrent en 1914.

nb_palais

     En 1922, le roi Amanullah, à l’instigation de Mahmoud Tarzi, devenu son ministre des Affaires Etrangères, confie à la France la direction pédagogique d’un établissement pilote, l‘école Amaniya, où le français est utilisé comme langue véhiculaire pour l’apprentissage des disciplines scientifiques. L’horaire hebdomadaire est de 27 périodes en été, et de 24 en hiver. En section terminale, dite de Mathématiques, tous les cours sont donnés en français. On distingue les cycles suivants:
     – Primaire (Heptedaïn) qui dure cinq ans
     – Secondaire premier cycle (Ruchdieh) qui dure quatre ans
     – Secondaire second cycle (Adadi) qui dure trois ans

nb_groupe_hommes

     L’enseignement est gratuit, ainsi que les fournitures. Le fonctionnement et l’entretien sont entièrement assurés aux frais du gouvernement afghan qui rémunère également les professeurs français, et finance leur voyage et leur logement.  En 1931, l’établissement prend le nom d’Esteqlal. Lors de la visite de Zaher Shah en France en 1965, le projet de reconstruction est évoqué officiellement compte tenu de l’état vétuste de certains bâtiments.

°°°

nb_pompidou

    Le Lycée Esteqlal est entièrement restauré en 1968 grâce au soutien du gouvernement français : c’est le Premier Ministre Georges Pompidou, en voyage à Kaboul, qui pose la première pierre du bâtiment moderne. Ces bâtiments comprennent un centre culturel français, des lieux de réunion, de conférence, de spectacle, un auditorium, des locaux pour l’apprentissage audio-visuel du français, des laboratoires de chimie, physique et biologie, une bibliothèque, des terrains de sport et une piscine chauffée.
      Les nouveaux locaux, conçus avec des patios fleuris et des arcades très modernes, sont situés à proximité de l’Arg (le palais royal) dans le quartier des ministères et des ambassades. Ils sont étudiés pour résister aux tremblements de terre. Le lycée est terminé en 1973 et inauguré en 1974. A cette date, l’établissement compte 2 383 élèves et 31 professeurs français. A partir de 1985, durant le régime communiste afghan, les relations franco-afghanes sont suspendues.

Estequal

    Puis, à l’époque des Talibans, le lycée est en partie détruit : il n’y a plus de meubles, les matières sont changées, il n’y a plus de professeurs français. Les Français sont partis en 1985 et les professeurs afghans du lycée ont quitté le pays pour rejoindre le Pakistan, l’Iran, les Etats-Unis et d’autres pays étrangers. Après la fin du régime des Talibans, la reconstruction commence en janvier 2002. Le lycée a de nouveau ouvert ses portes le 22 mars 2002, le premier jour de l’année Afghane. Après dix-sept ans, le symbole de l’amitié franco-afghane est ainsi réapparu.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le lycée français de filles de Kaboul Malalaï

Malalaï est une héroïne légendaire pachtoune de la dernière guerre anglo-afghane. Elle est censée avoir encouragé ses compatriotes lors de la bataille de Maïwand, près de Kandahar, en juillet 1880. Des poèmes en pashto l’ont immortalisée.

nb_groupe_filles

     Le lycée de filles Malalaï trouve son origine lointaine dans la politique moderniste du roi Amanullah. Mais ce n’est qu’en 1942 qu’il ouvrira réellement ses portes dans son emplacement actuel.
     Au début du siècle dernier, alors que l’instruction des filles est encore très limitée et privée. Durant le règne d’Amanullah, des actions furent engagées pour offrir aux fillettes la possibilité de s’instruire.

°°°

nb_petite

     En février 1919, quand il succède à son père Habibullah, la création d’écoles de filles devient une de ses priorités. En janvier 1921, une école de filles ouvre à Kaboul, dirigée par des dames de la famille royale. Cette école doit sa création à l’influence et à l’initiative de la famille de la reine, famille de lettrés. En effet, en 1913, Amanullah a épousé Soraya, troisième fille de Mahmoud Tarzi, ministre des Affaires Etrangères. C’est à leur mère, Asma Rasmiya, que la reine et ses soeurs doivent leur instruction. Femme instruite, originaire de l’empire Ottoman où Mahmoud Tarzi a vécu en exil, elle a remplacé auprès de ses filles, une école qui n’existait pas encore à Kaboul. Cette école portera le nom de « Mastourat« , qui signifie « voilées, cachées ». Les femmes de la famille royale s’impliquent fortement dans la gestion de l’école qui accueille une cinquantaine d’élèves répartie en deux classes. Elle  en comptera bientôt cinq.

°°°

nb_escalier

     A Mastourat, des professeurs hommes apparaissent à côté des dames pour enseigner le persan, mais aussi l’histoire, la couture, la musique, la géographie et les mathématiques. Parallèlement, un hôpital pour femmes, portant aussi le nom de Mastourat, ouvre en janvier 1924. Une soeur de l’émir en est la directrice. Durant cette même année, sous la pression des religieux, l’école et l’hôpital doivent fermer. Quelques mois plus tard, l’école reprend son enseignement mais dans l’enceinte du palais royal, les écoles privées étant tolérées par le gouvernement. En 1926, elle compte 300 élèves dans les classes primaires mais déjà 12 au niveau secondaire. En 1928, quinze jeune filles partent en Turquie, leurs études à l’étranger les préparant à l’enseignement et à la médecine. Toute cette activité éducative cessera en 1929 avec l’abdication du souverain et son exil à Rome.

nb_mixte

     En 1932 commence une nouvelle étape dans l’émancipation des femmes. Le gouvernement du nouveau roi Nader Chah favorise, dans l’enceinte de l’hôpital Mastourat, la réouverture de l’école, destinée officiellement à former des infirmières et des sages-femmes. En 1938, le ministère de l’instruction publique charge une enseignante française, Madame Fraissé, d’élaborer un projet d’établissement scolaire pour jeunes filles, bien structuré. En septembre 1939, le lycée de jeunes filles ouvre dans l‘ancien hôpital Mastourat en attendant que les nouveaux bâtiments destinés à abriter l’école soient construits, et Mme Fraissé en est la directrice. Elle est secondée par une vingtaine d’enseignantes, 11 Afghanes et 9 Européennes, épouses de coopérants étrangers. Les élèves sont répartis en 3 sections:
     – la section enfantine, 200 inscrites
    – la section primaire, comprenant 4 niveaux, consacrée aux élèves désireuses de poursuivre des études secondaires: 370 inscrits de 8 à 15 ans
        – la section réservée à l’enseignement ménager, pour des études plus courtes: 40 inscrits
     L’enseignement du français débute dès la première année du primaire à raison de 7 heures hebdomadaires. Toutes les dépenses d’alors (matériel venant de France, salaires, entretien) sont à la charge du gouvernement afghan.

Malalai5

      En 1942, l’école emménage dans des bâtiments neufs et prend le nom de Malalaï. Peu à peu, les Afghans rejoignent leur pays après des études en Europe, certains avec des épouses étrangères. Très vite, la plupart des matières sont enseignées en français par des professeurs diplômés recrutés en France. En 1945, les quatre premières bachelières sont diplômées, puis 16 en 1946, et 19 en 1949.  Le français devient la seule langue étrangère enseignée, la direction et tous les cours sont assurés par des afghans, mis à part les cours de langue. Petit à petit, la majorité du corps professoral sera composée d’enseignantes afghanes, des professeurs français assurant toujours jusqu’à aujourd’hui une partie des cours de français.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Un résistant authentique et indépendant

    En 1973, Massoud a alors 20 ans, le roi est renversé par un coup d’état soutenu par le parti communiste afghan. La République d’Afghanistan est instaurée. En réaction au développement de l’idéologie communiste communiste et de l’influence de l’Union soviétique dans les affaires afghanes, un mouvement d’opposition radical se développe dans le pays d’essence religieuse s’appuyant sur l’Islam. Alors étudiant à l’université de Kaboul, alors le centre de l’activisme politique, Massoud participe à l’« Organisation de la Jeunesse Musulmane » (Sazman-i Jawanan-i Musulman), la branche estudiantine du Jamaat-e Islami (« Société Islamique »), dont le président est Burhanuddin Rabbani mais en 1975, après un soulèvement raté, un schisme profond et durable se forme entre le mouvement islamiste et le mouvement islamique. La « Société Islamique » se scinde entre les partisans de la modération rassemblés autour de Massoud et Rabbani, au sein du Jamaat-e Islami, et les éléments islamistes radicaux entourant le pachtoune Gulbuddin Hekmatyar, qui fonde le Hezb-e Islami. C’est à cette occasion que le jeune Massoud sera l’objet d’une première tentative d’assassinat fomenté par l’islamiste radical Hekmatyar,

Ahmad Shah Massoud, chef militaire de l'Alliance du Nord

Ahmad Shah Massoud, chef militaire de l’Alliance du Nord dans la vallée du Pandjchir, en juin 1985, lors du recrutement de jeunes moudjahidine au service de la résistance contre l’envahisseur soviétique.  photo REZA.

      Après la prise complète du pouvoir par les communistes en 1978, Massoud organise une résistance armée dans le Pandjchir et mène une guerre de guérilla contre l’armée afghane et les forces d’occupation soviétiques accourues à la rescousse du régime. Contre toute attente, la guérilla au Pandjchir va faire plier l’armée afghane et les forces soviétiques. Des 1.000 combattants mal équipés mobilisés en 1980 au début de l’insurrection, les insurgés sous la direction de celui que l’on nomme le commandant Massoud, ou encore le  « Lion du Pandjchir »  sont devenus 9 années plus tard, une petite armée de 13.000 hommes qui ont fait du Pandjchir une citadelle inexpugnable. À un journaliste français étonné du succès de la résistance, Massoud répond : « Je pense que notre succès est dû à quatre raisons : la première, c’est que nous combattons tous, le combattant fait la guerre avec l’ennemi pour gagner le Janat (« jardin de Dieu »). Ils pensent ainsi : si nous mourons, nous gagnerons le Janat. Pour cette raison, ils n’ont pas peur de la mort. La première raison, c’est l’aide de Dieu. La deuxième raison, c’est que les moujahidines sont très courageux, ils sont prêts à continuer la guerre. La troisième raison, c’est la structure de la vallée, faite de montagnes et de rivières. Elle nous est favorable, et défavorable à l’ennemi. La quatrième raison, c’est que l’ennemi ne connaît pas cette vallée. »

Un hélicoptère soviétique abattu durant la guerre soviéto-afghane de 1979 à 1989

Un hélicoptère soviétique abattu durant la guerre soviéto-afghane de 1979 à 1989

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

CRS_map_of_Afghanistans_29_Provinces_2005-11-22

Le projet d’un Afghanistan démocratique et d’un Islam tolérant

       Pour organiser le soutien des moujahidines, Massoud établit un système administratif où sont appliqués la loi et l’ordre (nazm) dans les secteurs sous son contrôle. Le Pandjchir est divisé en 22 bases (qarargah) gouvernées par un commandant militaire et un administrateur civil, disposant chacune d’un juge, d’un procureur, et d’un avocat d’office. Massoud instaure des institutions politiques démocratiques fondées autour de cinq comités : un comité militaire, chargé du recrutement et de la répartition des armes, des vêtements et des vivres ; un comité économique, chargé de l’approvisionnement de la vallée, du prélèvement des taxes et de la monnaie : l’afghani d’avant 1978 ; un comité culturel, chargé de lapropagande et notamment la diffusion des affiches du Jamaat-e Islami exilé au Pakistan ; un comité des services secrets, chargé de recueillir le renseignement, infiltré partout dans Kaboul, jusque dans l’état-major des armées ; et enfin un comité judiciaire, chargé de juger les prisonniers de guerre. Une prison est créée spécialement à cet effet. Elle contient essentiellement des officiers et des militants communistes. Les prisonniers de guerre afghans sont désarmés et relâchés, et rejoignent éventuellement la résistance afghane. Un hôpital est également mis en place, avec l’aide de médecins français de l’Aide médicale internationale. Massoud forme lui-même les combattants de la liberté. Sa popularité attire des commandants d’autres régions pour former leurs troupes auprès de Massoud. L’entraînement dure deux mois, et les opérations militaires sont limitées à quinze jours après lesquels les moujahidines peuvent retourner auprès de leur famille.
     L’extrait de l’article suivant (Le Monde du 18/09/2001) est la preuve même de la vision réfléchie et moderne de Massoud d’un Afghanistan démocratique et d’un Islam tolérant, ouvert aux changements de mœurs des sociétés, le tout s’incorporant dans une vision patriotique. A la question du journaliste portant sur la signification pour lui de la révolution au nom d’Allah, Massoud répond : « Avant tout, plus de justice, telle qu’elle est enseignée par le Coran. Nous voudrions que notre pays appartienne à ses citoyens et pas uniquement à la Famille. Nous pensions que l’islam en tant que religion devait servir à parfaire l’Etat et non pas à conserver l’ordre ancien au nom d’une tradition ancestrale. Nous voulions une République islamique tolérante, qui respecte les droits et les libertés de l’homme, prône les règles de la démocratie parce que c’est une absurdité de dire que l’islam est en contradiction avec la démocratie… J’ai toujours été et je reste opposé à toute forme de fanatisme. C’est pour cette raison que je haïssais le communisme. »
    Par ailleurs, Massoud était favorable à une intégration de la femme dans la société politique afghane dont certaines combattaient déjà dans son armée. Il avait prévu d’en placer dans le futur gouvernement afghan.

commandant Massoud

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le nœud de vipères du communautarisme afghan

   Les troupes soviétiques quittent l’Afghanistan en 1989 mais Massoud qui contrôle alors militairement les provinces de Kapisa, Parwan, Kaboul, Kunduz, Baghlan, Balkh, n’a pas les forces suffisantes pour entrer dans Kaboul. Il doit faire face à la milice de son vieil ennemi, Gulbuddin Hekmatyar, financé par les services secrets américains (CIA) et pakistanais (ISI), et à l’armée nationale afghane. A cette époque, la stratégie américaine était de soutenir les combattants les plus fondamentalistes, estimant qu’ils seraient les plus féroces au sein de la lutte contre l’occupant soviétique. Ainsi Hekmatyar avait reçut au cours du conflit près de 80% de l’aide américaine. Pour sortir de son isolement, Massoud recherche des alliés mais commet une erreur en s’associant au sulfureux Abdul Rachid Dostom, le chef d’une milice ouzbèke ayant combattu pour l’armée soviétique, afin de rentrer sans combattre dans Kaboul. Le 19 mars 1992, un « conseil militaire » composé de miliciens ouzbeks et tadjiks et des troupes du commandant Massoud s’empare de Mazâr-e Charîf, ainsi que onze provinces du Nord. Les forces du commandant Massoud entrent dans Kaboul le 29 avril. Un premier gouvernement provisoire est mis en place le 28 juin, présidé par son allié Burhanuddin Rabbani, leader modéré du Jamaat-e Islami qui s’avérera être totalement incompétent pour diriger le pays. Massoud est nommé ministre de la Défense. Mais la rivalité entre les différentes factions politiques, et notamment entre Massoud et Gulbuddin Hekmatyar, ce dernier va provoquer la seconde bataille de Kaboul. Toujours soutenu par les services secrets pakistanais (l’ISI) qui cherchent contrôler le pays pour en faire une base arrière stratégique dans leur conflit avec l’Inde, il n’hésitera pas à bombarder la ville, causant des milliers de morts et sa destruction presque totale. 

Ethnies de l'Afghanistan

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Un gêneur dans le grand jeu géopolitique régional

    Affaibli par ses alliances circonstancielles avec des chefs de guerre déconsidérés et par sa participation à un gouvernement incompétent, accusé d’être un tadjik, ethnie minoritaire dans le pays, Massoud va perdre peu à peu durant cette période sa légitimité. En même temps une nouvelle force est apparue dans le pays, les Talibans, d’ethnie principalement pashtoune. Soutenus par l’armée pakistanaise, ceux-ci, de 1994 à 1996 vont conquérir Kaboul ainsi que la plus grande partie du pays et instaurer une dictature fondamentaliste sous la direction d’un chef charismatique du mouvement et « commandeur des croyants », le mollah Omar. S’étant opposé dans un premier temps aux TalibanGulbuddin Hekmatyar va se rallier implicitement à eux. Indépendant et opposé aux extrémistes religieux ou politiques, Massoud entretient des relations tumultueuses avec les Pakistanais, les Américains, les Saoudiens, et les tendances pro-iraniennes ou pro-saoudiennes de son propre parti, le Jamaat-e Islami. Les Américains ne lui font pas confiance, et leur politique internationale vise à soutenir les autorités du Pakistan, qui eux-mêmes soutiennent les Talibans. Les puissances étrangères lui retirent petit à petit leur soutien logistique ou matériel, mais Massoud parvient néanmoins à repousser les offensives talibanes sur son fief du Pandjchir. Le 2 juillet 2000, il reçoit une délégation de femmes dans la vallée du Pandjchir et signe la Charte des droits fondamentaux de la femme afghane, rédigée et promulguée quelques jours plus tôt à Douchanbé (Tadjikistan) par des Afghanes en exil, à l’initiative de l’association NEGAR-Soutien aux femmes d’Afghanistan. Il est invité en avril 2001 à Strasbourg par la présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine. Il y dénonce les ingérences étrangères et sollicite une aide financière pour répondre aux nécessités des familles fuyant le régime taliban et se réfugiant dans la vallée du Panjshir. En août 2001, quelques jours avant son assassinat, il confie à un groupe de Français que l’aide même humanitaire n’est pas arrivée.
Crédit Wikipedia

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pakistan, Arabie Saoudite, Etats-Unis : les apprentis sorciers

Sous-dossier : Comment sont nés les Talibans ? (par Stéphane Bordeleau, journaliste à radio-canada)

6a00d8341ceee153ef01347ffb96db970c-800wi

Les talibans, mot qui signifie « étudiants » en arabe, sont un mouvement armé, créé au début des années 1990, composé de moudjahidin pachtounes démobilisés, de jeunes réfugiés afghans et de Pakistanais défavorisés endoctrinés dans un réseau d’écoles coraniques (madrasas) établies le long de la frontière afghane. Financées par l’Arabie Saoudite, ces écoles coraniques dispensaient à leurs jeunes disciples un islam obscur et primaire, inspiré des principes les plus durs de la charia, loi canonique islamique. Également formés pour la guerre, ces jeunes « théologiens », dont la majorité était d’origine ethnique pachtoune, ont rallié par milliers les troupes de mollah Omar, leur chef, qu’ils ont élevé au rang de demi-dieu. Ainsi, toute parole du mollah Omar avait force de loi. Et c’est avec un zèle fanatique que les talibans veillaient à ce que la population afghane se plie de gré ou de force à tous les interdits et devoirs religieux que décrétait le mollah Omar.

Taliban châtiant publiquement une femme à Kaboul le 26 août 2001

On ne compte plus, dans les rues des villes d’Afghanistan, les exécutions publiques, les lapidations, les mutilations de toutes sortes et les flagellations. Vivre en Afghanistan était déjà périlleux sous le régime soviétique; sous les talibans, c’était un enfer. Profitant du vide idéologique laissé par la guerre civile qui a succédé au départ des Soviétiques, les talibans se sont donné comme mission de pacifier l’Afghanistan et d’y rétablir l’ordre et la morale. Une morale en tout point conforme aux principes de la charia, la loi islamique.

°°°

Exécution publique d'une femme à Kaboul

Porteurs d’une idéologie forte et astreints à des principes moraux très stricts, les talibans ont rapidement gagné la sympathie des populations souvent opprimées et rançonnées par les bandes de moudjahidin qui se disputaient le contrôle du pays. On voyait alors en mollah Omar un réunificateur puissant. Une perception qui n’a guère duré. Sur les plans politique et stratégique, toutefois, le règne des talibans ressemblait plus à une prise de contrôle du territoire afghan par le Pakistan qu’à une quelconque croisade unificatrice. En effet soucieux d’étendre son influence en Asie centrale et de régler à son avantage l’épineuse question de la ligne Durand — frontière tracée par les Britanniques en 1919 entre les deux pays —, le Pakistan a profité du chaos en Afghanistan pour y instaurer, par l’entremise des talibans, un régime fidèle à ses intérêtsComme le Pakistan ne pouvait directement envahir l’Afghanistan sans déclencher une crise majeure dans la région, il a trouvé dans les milliers de réfugiés afghans qui s’entassaient à sa frontière la clé qu’il lui fallait pour entrer chez son voisin. Pourquoi, en effet, ne pas confier à des Afghans la tâche de conquérir l’Afghanistan ? Les talibans étaient nés. 

La statue du grand Bouddha (Dipankara) avant et après sa destruction en mars 2001

Endoctrinés dans les écoles coraniques (madrasas) et lourdement armés par les services secrets pakistanais, ces jeunes qu’on envoyait à la conquête de leur propre pays allaient en fait offrir au Pakistan, sur un plateau d’argent, un accès à l’Asie centrale qui lui permettrait d’étendre son influence idéologique et militaire jusqu’aux portes des ex-républiques russes et au Nord de l’Iran. De plus, en satellisant l’Afghanistan, le Pakistan — une puissance nucléaire — trouvait dans le régime taliban un allié important dans sa lutte de plusieurs années contre l’Inde, au CachemireQuant aux talibans, ils trouvaient également leur compte dans cette opération puisque, en plus d’obtenir le contrôle des deux tiers du pays, ils pouvaient alors étendre à l’ensemble du territoire afghan la domination des Pachtounes (patrie des talibans) face aux autres ethnies qui composent la population afghane.

Implantation des Pachtounes en Afghanistan et au Pakistan (Le Monde)

Les Pachtounes, qui parlent une langue indo-iranienne, le pachto, tentent en effet depuis longtemps d’imposer leur langue aux autres ethnies, qui elles parlent majoritairement le dari (persan), langue véhiculaire de l’Afghanistan. Pour les Saoudiens, les talibans étaient, grâce aux écoles coraniques qu’ils financent au Pakistan et en Afghanistan, un puissant vecteur de propagation en Asie centrale de la doctrine orthodoxe wahhabite, ligne idéologique des émirs saoudiens prônant un islam fondamental et rigoriste. De plus, les talibans étant majoritairement sunnites — tout comme les Saoudiens — ils maintenaient une pression constante sur leurs voisins chiites iraniens qui, comme par hasard, sont de farouches opposants de la monarchie saoudienne. Les États-Unis, qui ont soutenu les talibans jusqu’en 1997, voyaient dans cette milice religieuse un allié qui leur permettrait d’obtenir les droits de passage et les contrats liés à la construction, par la compagnie Unocal, d’un important oléoduc reliant l’Asie centrale et le Pakistan via le territoire de l’Afghanistan. De plus, la haine farouche que vouent les talibans aux Iraniens servait également assez bien les intérêts stratégiques de Washington dans la région. Mais après les attentats à la bombe contre les ambassades américaines du Kenya et de Tanzanie, en août 1998, par les hommes d’Oussama ben Laden, Washington s’est distancié du Pakistan et des talibans, qui refusent catégoriquement de livrer le milliardaire terroriste à la justice occidentale. À la suite des attentats du 11 septembre 2001, menés contre les tours du World Trade Center et le Pentagone, Oussama ben Laden et les talibans sont devenus les ennemis jurés de l’Amérique.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

L'enjeu des hydrocarbures en Asie centrale

L’enjeu des hydrocarbures en Asie centrale

Sous-dossier : Carrefour stratégique pour la circulation du pétrole et du gaz (par Saïd Ahmiri, MECANOBLOG, Blog d’analyses géopolitiques, stratégiques et sociologiques)

les tracés des gazoducs IPI (blanc) et TAP (rouge)

Dans le contexte géostratégique terrestre d’Asie Centrale, en observant la carte avec du recul, toutes les zones instables indo-pakistanaises, du Cachemire à travers la province NWFP, en passant par celle du FATA jusqu’au Balouchistan, paralysent autant l’accès au pétrole iranien à la Chine que le projet iranien du gazoduc IPI (Iran-Pakistan-Inde), censé être opérationnel en 2015 si les travaux débutent bel et bien en 2010. 

°°°

°°°

En lieu et place du Peace Pipeline, les États-Unis proposent un autre pipeline, le TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde), qui n’est ni plus ni moins qu’une reprise du projet Unocal.

Le gazoduc IPI évite donc l’Afghanistan instable mais traverse tout le territoire sud-pakistanais depuis la ville iranienne d’Assuliyeh, près du gisement de South Pars, à la ville indienne de Barmer dans la province du Rajasthan, soit 2.775 kilomètres. Il y a peu, cette situation à hauts risques était encore du pain béni pour l’Amérique du Nord et l’Europe tous impatients d’enfin pouvoir se lancer dans la construction d’un gazoduc transafghan reliant la ville turkmène d’Ashgâbât à Gwadar et/ou au terminal indien de Dabhol selon le vieux tracé d’Enron ou d’Unocal avec le gazoduc TAP (Trans Afghanistan Pipeline) d’Achgâbât à Karachi devenu, en 2008, le gazoduc TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde).

un autre tracé du gazoduc TAP (Trans Afghanistan Pipeline)

Les gazoducs IPI d’Iran et TAPI de l’Occident nourissent par conséquent une grande rivalité que les médias n’osent pas en parler. Le vieux projet de gazoduc transafghan TAP est débattu sur de nombreux forums, même sur Facebook, depuis des années. Rappelons que la société californienne Unocal, intéressée par l’Afghanistan dès 1993, a offert son soutien aux Taliban durant la guerre civile contre l’Alliance du Nord. Ils négocièrent par l’intermédiaire de la société américano-saoudienne Delta Petroleum, dont les liens supposés avec la CIA et les services secrets d’Arabie Saoudite n’ont jusqu’à ce jour jamais été ni prouvés ni démentis.

°°° 

hamid-karzai8784

Le projet d’Unocal fut d’abord menacé par la société argentine Bridas, dont l’ancien président Carlos Bulgheroni noua une relation de confiance avec les Bhutto au Pakistan et pu négocier plus habilement que les Américains et directement avec les différentes factions tribales d’Afghanistan. Puis, le projet du gazoduc TAP fut officiellement abandonné en 1998 lorsque Washington prit ses distances avec le nouveau régime de Kaboul à cause peut-être des révélations dans la presse des pratiques auxquelles se livrèrent les Taliban et des réactions qu’elles suscitaient au sein de l’opinion publique. Rappelons aussi que, selon des informations révélées par le journal Le Monde, le président Hamid Karzaï aurait été autrefois un conseiller d’Unocal. Le 11 septembre 2001 réactiva le projet d’Unocal avec cette fois le soutien de la Banque Asiatique de Développement (ABD) qui s’était engagé à en financer une partie. En mai 2002, le redémarrage officiel du projet TAP est annoncé par les trois présidents d’Afghanistan, du Pakistan, et du Turkménistan réunis à Islamabad. Des doutes commencent alors à planer sur la capacité du Turkménistan à honorer ses engagaments à cause notamment de la Russie qui achète 80 % du gaz turkmène et les premières négociations avec la Chine dont le projet faramineux d’un long gazoduc TOKC, de 1.833 kilomètres, traversant l’Ouzbékistan et l’immense Kazakhstan jusqu’au Xinjiang. Qui plus est, le tracé du gazoduc TAP traverse le Talibanistan et le conflit afghan n’est toujours pas fini. Après les trois inaugurations, en 2001, de l’oléoduc CPC (Caspian Pipeline Consortium) qui relie le gisement kazakh de Tengiz au port russe de Novorossiisk sur la Mer Noire, en 2006, de l’oléoduc BTC (Baku Tbilissi Ceyhan) et, en 2007, du gazoduc SCP (South Caucasus Pipeline) qui relie Baku à Erzurum via Tbilissi, tous les trois dans des régions stables, l’itinéraire choisi pour le gazoduc TAP perd beaucoup de son intérêt et le projet passe à nouveau au second plan. C’est à croire qu’il est maudit mais dans un nouveau coup de théâtre, en octobre 2008, le cabinet britannique Gaffney Clines and Associates (CGA) publie les résultats de son audit ne concernant que les réserves de la partie est du Turkménistan. Le seul gisement d’Osman-South Yoloton contiendrait déjà entre 4 et 6 tcm (trillions de mètres cube) de gaz, ce qui en fait le quatrième gisement au monde. Cet audit rassure les investisseurs américains, chinois et indiens sur les capacités du Turkménistan à produire, sur le long terme, les volumes pour lesquels il s’était engagé. Malgré toutes les difficultés cumulées, les risques et les retards, le vieux projet d’Unocal n’est pas encore abandonnée. Il a déjà 15 ans mais la construction n’a même pas encore débuté. 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Sous-dossier : L’Afghanistan, un « scandale géologique » (article du Figaro par Béatrice Pujebet du 8/12/2011)

    Le pays dispose de ressources naturelles gigantesques. Les Américains ont évalué ce potentiel minier à 1.000 milliards de dollars, un chiffre que certains multiplient par 3. Cobalt, cuivre, pétrole, or, terres rares… Tout ce dont le monde a besoin pour alimenter ses usines est là. «Le lac de Dasht-e Nawar dispose de très importantes ressources en lithium indispensables pour les batteries», détaille le professeur Atiq Sediqi. Encore faut-il des informations précises pour orienter les explorations. Pour l’heure, ce sont les Chinois qui ont ouvert la danse. En 2007, la China Metallurgical Group Corporation a obtenu la concession d’exploitation du cuivre ­d’Aïnak au sud de Kaboul, probablement la deuxième réserve mondiale. Pour obtenir ce droit, la MCC a mis sur la table plus de 3 milliards de dollars car elle doit tout construire pour exploiter les lieux : voies de chemin de fer, centrale électrique, etc. Inquiètes de l’insécurité et du manque de données fiables pour lancer des prospections extrêmement coûteuses, les compagnies européennes se montrent, pour l’instant, plus réservées. En dépit des appels d’offres du gouvernement afghan.

Richesses naturelles en Afghanistan

Richesses naturelles en Afghanistan

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

L’assassinat de Massoud à la veille des attentats du 11 septembre 2001 du World Trade Center de New York

      Massoud sera tué dans un attentat suicide le 9 septembre 2001 à Khwadja Bahauddin, dans la province de Takhar au nord-est de l’Afghanistan. Les auteurs de l’attentat sont deux membres d’Al-Qaïda, les Tunisiens Dahmane Abd el-Sattar (mari de l’islamiste Malika El Aroud) et Rachid Bouraoui el-Ouaer, qui ont pu l’approcher grâce à une lettre de recommandation du Centre d’observation islamique (organisation basée à Londres) et en se faisant passer pour des journalistes munis de faux passeports belges et équipés d’une caméra volée à France 3 à Grenoble. Le faux cameraman Bouraoui el-Ouaer fait exploser sa ceinture de TNT scotchée sur son ventre. Massoud, gravement blessé au visage, est transporté en jeep dans un hélicoptère qui l’emmène à l’hôpital militaire de Farkhar mais il meurt au cours du trajet.
      Sa mort a précédé de deux jours les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, et les deux événements semblent coordonnés. Une lettre de recommandation du journaliste Karim Touzani (pseudonyme utilisé par Dahmane Abd el-Sattar) adressée à Massoud avait été tapée en mai 2001 sur un ordinateur utilisé par Ayman al-Zawahiri et Mohammed Atef. Il s’agissait pour Al-Qaïda et les Taliban d’avoir les mains libres en Afghanistan dans l’hypothèse d’une réaction des Etats-Unis à l’encontre de ce pays après les attentats.
      À plusieurs reprises, Massoud avait essayé d’attirer l’attention de la communauté internationale sur le danger représenté par Oussama ben Laden et, selon certaines sources, préparait même une confrontation d’importance avec l’appui des États-Unis contre les Talibans et Al-Qaïda.

629696-11-septembre-2001-etats-unis

attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Ahmad Shah Massoud, « l’anti Ben laden », par Christophe De Ponfilly

°°°

Christophe de Ponfilly

Christophe Péan de Ponfilly, (1951-2006), fils du célèbre écrivain franco-russe Raymond de Ponfilly, était un auteur, réalisateur, producteur et journaliste français. Il avait fondé avec Frédéric Laffont de l’agence de presse Interscoop et la société de production Albert Films. Il avait réalisé plus d’une quarantaine de reportages et de documentaires, dont plusieurs sur l’Afghanistan et le Commandant Massoud. Il avait effectué plus de 8 voyages en Afghanistan, notamment au près des moudjahidines qui luttaient alors contre les Russes. Il a été également l’auteur de nombreux ouvrages comme Massoud, l’Afghan (1998) ou Scoops (2002) et réalisé un film de fiction pour le cinéma, L’Étoile du soldat, tourné en Afghanistan et relatant les aventures d’un jeune soldat soviétique contraint d’effectuer son service militaire en Afghanistan qui est fait prisonnier et va découvrir le véritable visage de ceux qu’il est censé combattre. Ce film posthume est sorti en France en salles en  2006 et le livre associé au film est paru aux Éditions Albin Michel ; une bande dessinée de René Follet est également parue chez Casterman. Il avait en projet un documentaire sur Paul Pelliot, son héros français préféré. Il a reçu de nombreux prix internationaux dont le pris Albert Londres en 1985. Tandis qu’un hommage à son travail consacré à l’Afghanistan lui était rendu le 16 mai 2006 en son absence au World Trade Center de Marseille, il fut retrouvé mort (l’hypothése du suicide a été évoquée) le 20 mai 2006 dans la forêt de Rambouillet, Chaque année, le festival du film documentaire « Echos d’ici, Echos d’ailleurs, sur les pas de Christophe de Ponfilly » rend hommage à l’oeuvre du réalisateur à Labastide-Rouairoux, dans le Tarn.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Bilan de 37 années de guerre ininterrompue

  • 1978 à 1979, guerre civile (contre les communistes) : nombre de victimes inconnu
  • 1979 à 1989, guerre soviéto-afghane : 1 242 000 morts dont 80 % de civils et exil de 6 millions d’Afghans dans les pays voisins (Pakistan et Iran) sur une population de 15 millions d’habitants. Le coût de la guerre pour les soviétiques est estimé entre 200 et 300 milliards de dollars américains.
  • 1989 à 2001, guerre civile (Talibans) : nombre de victimes inconnu
  • 2001 à 2005 : nombre de victimes inconnu
  • 2006 à 2013 : plus de 30.000 morts selon la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) et et le HCDH. Le coût de la guerre pour les pays de l’OTAN est estimé entre 700 et 800 milliards de dollars américains.

    Soit, après 37 années de guerre ininterrompue : plus de 1.300.000 morts soit 8,5 % de la population afghane, un nombre beaucoup plus important de blessés (estimation inconnue), 6 millions d’Afghans exilés plus ou moins temporairement et plus de 1.000 milliards de dollars gaspillés en pure perte (sauf pour les vendeurs d’armes et les profiteurs) soit l’équivalent du potentiel minier du pays estimé par les américains…

    Cherchez l’erreur…

enfants afghans

enfants afghans

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––