Regards croisés : deux photos de la danseuse Alexandra Beller et le tableau « Deux femmes courant sur la plage » de Picasso


Ivresse de l’âme et des corps

Irving Penn
Irving Penn – la danseuse Alexandra Beller (série Dancer), 1999

    Cette photo du célèbre photographe américain Irving Penn (1917-2009) a été prise en 1999 et représente Alexandra Beller, une danseuse qui faisait alors partie de la troupe Dance Company du danseur et chorégraphe newyorkais Bill T. Jones. Cette photo m’a irrésistiblement fait penser au célèbre tableau Deux femmes courant sur la plage peint par Picasso en 1922 lors de son premier séjour en Bretagne à Dinard où son épouse du moment, Olga, l’avait entraîné pour les vacances d’été. Même grâce et impression de légèreté dégagés par les personnages malgré leur morphologie enveloppée, même expression de mouvement intense dans la fixation de l’instant. Par leur élan et leur course effrénée, leurs bras dressés vers le ciel qui semblent battre l’air à la façon d’ailes, ces femmes semblent vouloir échapper à la gravitation terrestre et être prêtes à s’envoler.

Pablo PICASSO - deux femmes courant sur la plage
Pablo Picasso – Deux femmes courant sur la plage, 1922

Capture d’écran 2018-03-09 à 07.51.16.png     C’est un état extatique de totale liberté, d’abandon et de projection de soi que ces images décrivent, un état de transe dans lequel les corps peuvent impunément exulter et s’exposer. Les têtes violemment rejetées en arrière et tournées vers le ciel qui seront désormais un des thèmes graphiques récurrents du peintre rappellent les photographies et illustrations montrant les convulsions des patientes qualifiées d’hystériques du XIXe siècle. Ce tableau aura un grand retentissement étant en phase avec « l’air du temps », celui des débuts de l’émancipation des femmes, de la vogue des bains de mer et de la libération des corps. La seconde photo présentée ci-dessous de la danseuse Alexandra Beller, plus académique, ne semble pas être être d’Irving Penn; je l’ai néanmoins publiée car elle rappelle  la posture de la femme en premier plan du tableau de Picasso. Irving Penn et Alexandra Beller se sont-ils inspirés des tableaux de Picasso pour réaliser ces clichés ? Picasso s’est-il inspiré des photos et illustrations d’hystériques du XIXe siècle pour composer son tableau ? On ne le saura sans doute jamais mais on ne peut être qu’admiratif devant le génie du peintre d’avoir été capable, à partir des scènes certainement très sages visualisées sur les plages de l’époque (voir photo ci-dessous), d’anticiper par l’imagination les mouvements exacerbés des personnages de son tableau, mouvements qui ne pourront être corroborés par la photographie que plusieurs décennies plus tard. Cette capacité que possède l’artiste de génie de découvrir et montrer les ressorts cachés des passions et actions humaines en les exaltant et les poussant à leurs limites les plus extrêmes ne traduit-elle pas une des fonctions essentielles de l’art qui est celle du dévoilement et de la révélation de ce qui est caché ou nié.

Enki sigle

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Alexandra Beller – photographe inconnu

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Sur une plage américaine de l’époque


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Un (petit) pas de plus dans le désenchantement du monde

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paysage attribué à Gauguin

Retour à K…, dans le Finistère breton

      Suis enfin arrivé après une trop longue absence à mon cher K… Rien ne semble avoir changé depuis mon dernier séjour : mêmes murs massifs de granit gris usés par le temps, rongés par la mousse et le lichen que strient parfois les saillies fulgurantes d’un lierre belliqueux qui voue une haine tenace aux façades,  même cacophonie sage des toitures d’ardoises grises et bleues que l’on confond avec le ciel lorsque celui se plombe de nuages sombres et lourds, mêmes massifs exubérants d’hortensias dont les tiges ploient sous le poids de leurslourdes efflorescences rouillées, même silence pesant et compact troublé seulement par l’aboiement d’un chien qui a vu en vous un intrus, le chant d’un coq saisi soudainement d’un délire existentiel ou par les cris rauques d’un banc de mouettes qui, pour une raison inconnue, ont jetées leur dévolu sur votre portion de ciel. Comme d’habitude, aucun être humain n’est visible dans les trois uniques ruelles qui traversent le hameau ainsi que dans les cours des anciennes fermes et jardins attenants mais vous pressentez que derrière les vitrages sombres des petits fenêtres encadrées de blocs de granit taillés et soigneusement jointoyés les regards scrutateurs d’êtres invisibles, qu’ils appartiennent au monde d’ici-bas ou à l’autre monde, ne perdent aucun de vos faits et gestes…

   Rien ne semble avoir changé sauf un détail, invisible dans le paysage mais lourd de conséquences : le hameau est désormais couvert par un réseau de téléphone mobile et bénéficie même de la couverture 4G ! Dans le passé, pour pouvoir utiliser son mobile, il fallait monter au dernier étage de la vénérable demeure, jusque dans les combles, ouvrir un vasistas, escalader une chaise et après avoir réussi à extirper avec peine la moitié de son corps au travers du vasistas étroit, se dresser au-dessus de la toiture et tendre la main le plus haut possible pour tenter de capter un réseau hypothétique et capricieux. Voir jaillir de la toiture d’ardoise, tel un diable de sa boîte, une moitié de corps humain en pleine gesticulation et semblant entretenir une conversation avec un interlocuteur invisible était d’un comique du meilleur effet et nos correspondants au fait des conditions qui régissaient la communication ne manquaient pas de nous interpeller à ce sujet : « Je t’entends mal, peux-tu te pencher un peu plus ou même monter plus haut sur le faîtage…»,   J’avoue avoir éprouvé un regret face à cette avancée inattendue du « progrès » et ressenti la nostalgie pour ce qui nous apparaissait alors tout à la fois comme une gêne et une protection contre le monde extérieur. En fait, je m’aperçois aujourd’hui que j’appréciais hautement cette expérience cocasse, occasion unique donnée de partager pour un temps l’ordinaire des chats de gouttières en découvrant les toits de K… et le paysage qui l’accompagnait. L’abandon soudain de ce qui était devenu avec le temps un  « rite » que nous avions fini par intégrer et qui faisait partie de notre histoire familiale était à n’en pas douter un petit pas de plus dans ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde »…

retour-a-k

    J’avais, il y a quelques années, écrit un poème sur l’une de nos arrivées dans le hameau de K… et dans lequel je faisais allusion de manière imagée et humoristique à cette difficulté que nous éprouvions alors de communiquer avec le monde extérieur. Ecrit aujourd’hui, ce poème serait, assurément,  totalement différent.

Havre de paix (version 2)

Sommes arrivés hier à K….
Les images, les bruits, la fureur,
sont restés à l’entrée du village,
bloqués par un cordon d’hortensias.
Ils s’agitent et trépignent,
tentant à tout prix de franchir les lignes.
Rares sont ceux qui y parviennent,
ils sont impitoyablement rattrapés…
On nous les emmène sous bonne garde
afin que nous décidions de leur sort.

Nous ne sommes pas cruels.
La plupart sont simplement éconduits,
mais ils arrivent que certains restent…
Cela dépend de l’air du temps
ou de notre humeur du moment.
Pas de télévision, pas de téléphone.
Lorsque nous ressentons le besoin
de connaître les nouvelles du monde,
il nous faut aller à la chasse au lépidoptère.

Dans les airs, au-dessus de la maison,
volètent, en route pour l’Amérique,
de grands papillons origamiques
aux ailes faites de papier journal. *
Y sont imprimées les nouvelles du jour,
cours de la bourse et faits divers.
En nous penchant par la lucarne,
nous en capturons quelques-uns
à l’aide du grand filet à fines mailles
qu’on utilise pour pêcher la crevette.

Après lecture, nous les relâchons, 
Ce n’était qu’un prélèvement passager
et il doivent accomplir leur voyage…

Enki sigle

 

°°°

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

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* J’avais emprunté cette métaphore du papillon aux ailes en papier journal en hommage à l’un de mes poètes préférés, le poète suédois Tomas Tranströmer qui, dans son poème AIR MAIL (Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004) l’a utilisée avec son génie habituel.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

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article de ce blog lié :

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dialogue inter-Net : d’un fil à un autre

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Douarnenez - les quais du Grand port.jpg

Dentelle de deuil

Odilon Redon, l'araignée

Au-dessus de Douarnenez,
une araignée patiente et têtue,
tend ses fils et tisse sa toile
Personne ne l’a encore vu…
On dit qu’elle ne sort que la nuit,
que le jour, elle se terre
dans les ruines des conserveries
ou bien dans les entrepôts
vides et silencieux du port.
elle étend partout sur la ville
son écheveau de fils noirs
et la pare lentement
d’une dentelle de deuil.

Enki sigle

°°°
Enki, Douarnenez
15 août 2011

  C’est en me promenant dans l’ancien quartier des conserveries à Douarnenez dont les rues et les constructions qui les bordaient étaient « garnies » de poteaux et « entoilées » de fils électriques et téléphoniques que ce poème m’était venu à l’esprit. J’imaginais alors une araignée gigantesque, tapie dans les locaux désaffectés des anciennes conserveries et entrepôts vides du port qui sortait la nuit pour tisser sa toile au-dessus de la ville…

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    Rechab, sur son blog Peinture Sensations (que je vous invite à consulter, c’est  ICI ) a rebondi en tirant un fil et tissant une nouvelle toile avec ce joli poème que je ne résiste pas à vous livrer. Merci à lui…

Pour la « dentelle de deuil »…

De la grande pelote de la terre
Tu as tiré le fil,
bien au-delà des villes,
et des montagnes altières.
Sans prendre de recul,
Tu voulais parcourir de lointains chemins,
tirant sur le fil, de tes mains,
comme un somnambule .
Si c’était une liane,
tu te serais accroché à elle,
comme à la ficelle,
que possédait Ariane .
Sans pourtant faire l’équilibriste,
tu pensais atteindre les étoiles,
mais ce fut, tendue, la toile,
qui n’était pas celle d’un artiste.
Plutôt que d’ouvrir la voie,
à d’autres ailleurs
( on espère toujours un monde meilleur),
elle s’est refermée sur toi.
Le paysage, peint en trompe-l’oeil,
avait un fond, contre lequel tu t’es cogné,
c’était une toile d’araignée .
Elle achevait son ouvrage de deuil.
Vois comme elle aiguise ses dents…
et ses mandibules,
elle attendait patiemment le funambule,
comme un éphémère amant.

RC

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Ceux qui entendent chanter les pierres…

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Erri Da Luca

Erri De Luca

    J’avais débuté la lecture d’un livre de cet écrivain italien aux cent vies, Erri De Luca. Issu d’une famille bourgeoise napolitaine ruinée, il a passé sa prime enfance dans le faubourg populaire et surpeuplé de Montedidio à Naples. À 16 ans, il est communiste et milite contre la présence de l’armée américaine dans la ville. À 18 ans, en 1968, il est à Rome où il s’engage dans l’action politique révolutionnaire avant de devenir anarchiste. En 1969, il est responsable du service d’ordre du mouvement gauchiste Lotta Continua jusqu’à sa dissolution en 1977; de 1978 à 1980, il est ouvrier chez Fiat et participe à toutes les luttes ouvrières. Puis il abandonne la lutte politique et fait plusieurs métiers en temps qu’ouvrier solitaire et itinérant jusqu’en 1995. Durant cette période, inquiété par les lois spéciales de son pays, il se réfugie un moment en France, en 1982. L’année 1983 le voit engagé comme bénévole dans une mission humanitaire en Tanzanie. C’est juste avant son départ pour l’Afrique qu’il découvre une Bible et se passionne soudainement pour l’Ancien Testament et l’hébreu. Gravement malade en Tanzanie, il échappe de peu à la mort. De retour en Italie, retravaille comme ouvrier tout en poursuivant l’étude des textes sacrés et se tourne vers une passion nouvelle : l’alpinisme. De 1992 à 1995, durant la guerre en Yougoslavie, il est chauffeur de camion dans des convois humanitaires pour la Bosnie. Il devient altermondialiste, s’oppose à la ligne grande vitesse Lyon-Turin, action au cours de laquelle il est poursuivi pour sabotage. Entre temps, il aura trouvé le temps de parcourir avec l’alpiniste italienne Nives Meroi plusieurs massifs montagneux au Népal, écrit plus de 80 romans, essais et nouvelles, 3 recueils de poésie, 4 pièces de théâtre et traduit plusieurs ouvrages. Il a également collaboré à plusieurs journaux italiens dont La Repubblica, Corriere della Sera, Il Manifesto et Avvenire.

   Au début du livre (il s’agit de son roman Acide, Arc-en-ciel, 1992) un passage m’a soudainement interpellé, celui dans lequel il décrit les pierres de sa maison qui lui murmurent, lui parlent. Je me suis alors souvenu d’un conte que j’avais entendu conter par Pierre-Jakez Hélias, l’auteur du magnifique roman autobiographique Le Cheval d’Orgueil, dans les années quatre vingt dix, quelques temps avant sa mort, à la maison de la baie d’Audierne sur la commune de Tréguennec et qui m’avait alors émerveillé. J’ai retrouvé ce conte sur Internet et ne résiste pas à l’envie de vous le faire partager…

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Erri De Luca : le langage des pierres

détail d'un mur de pierre (Italie)

      J’ai beaucoup parlé seul. Soudain une phrase sortait de ma bouche. Je la disais à la maison qui attendait ma voix. J’ai vécu si longtemps à l’intérieur d’elle qu’un échange s’est établi entre ses pierres et moi. Je sens que je fais partie d’une nature minérale commune. Son silence est le mien, il est intérieur. Le silence du dehors, de la campagne, total certains soirs de brouillard, ne ressemble pas au nôtre capable d’absorber les sons, quand même ma respiration et les battements de mon cœur se dissipent et que je ne le aperçois plus. la maison me répond. Sa voix n’appartient pas aux hommes : elle jaillit de la pierre volcanique des murs, née au temps où l’écorce terrestre était en fusion et la matière mère de toutes choses. C’est une voix qui a bouillonné dans le fleuves de feu jaillissant de gerbes de la mare des cratères. Quand le vent balaie sa poussière, l’asperge de gouttes grises et bleues, la pierre murmure des comptines. Parfois c’est un timbre sonore où je distingue des syllabes incohérentes, d’autres fois je comprends des phrases entières. Mon oreille s’est exercée à écouter les pierres. Je les ai extraites de la terre, je les ai taillées avec mon ciseau, en forçant la fissure, comme si c’étaient des noix. un éclatement, un souffle, et elles s’ouvraient à demi, l’air passait pour la première fois sur les pores de la pierre, à l’intérieur. Les pierres sont des huîtres pour ceux qui savent les toucher. Je les ai équarries, j’en ai fait des sentiers, des haies, des sièges, me servant des aspérités de l’une pour l’encastrer dans l’autre. Je les rapprochais suivant une géométrie qu’elles présentaient elles-mêmes, chacune prête son à n’accepter qu’une seule autre forme, comme par destin. J’avais la mémoire des aspérités et je prenais dans le tas précisément celle qui allait s’ajuster avec un bruit de mains qui se joignent. Pierre noire opaque qui resplendissaient entre les doigts, pleine, lourde, au relief dur et pourtant docile pour celui qui le comprend.

Erri De Luca, Acide, Arc-en-ciel, 1992 – Traduit de l’italien par Danièle Valin – Gallimard éd. Folio, 2011 – p.14-15

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Pierre jakez Helias (1914-1995)

Pierre-Jakez Hélias

        Il était question dans ce conte de Pierre-Jakez Hélias  des murets en pierres sèches qui séparent les parcelles de terre qui longent la côte bretonne et que l’on trouve disséminés dans tout le Cap Sizun et le Pays Bigouden, de la pointe du Raz jusqu’au rives de l’Odet. Ces murets servaient à délimiter les parcelles et à les protéger du vent. Les paysans avaient montés patiemment ces murets, depuis des millénaires, avec les pierres éparses issues de leurs champs ou en provenance des rives rocailleuses de l’océan. L’assemblage de ces pierres, pour être pérenne, nécessitait une technique adaptée et un coup de main particulier. Un mise en œuvre maladroite et le mur finissait par s’effondrer sous les coups de butoir répétés du vent violent venu du large… Lorsque l’on se promène sur la côte, les jours de grand vent, le long de ces murets de pierre, il est vrai que l’on perçoit parfois une sorte de chuintement, comme un soupir,  qui provient du frottement du vent contre les pierres lorsqu’il se glisse dans les anfractuosités et les joints  du muret pour le traverser. Certains y reconnaissent un chant…

°°°

Jean des pierres, conte breton d’après Pierre-Jakez Hélias

       Il y a eu un temps où l’on n’aurait trouvé personne, sur toute la baie d’Audierne, pour élever un mur de galets autour d’un champ sans demander les conseils et le secours de celui qu’on appelait Jean des Pierres. Quand nous l’avons connu, c’était un vieil homme au visage torturé, le seul être vivant capable de comprendre les paroles qui sortent des galets de mer quand le vent y passe.
      Ce pouvoir lui était venu dans sa douzième année. Par un jour de grand vent, il gardait ses deux vaches maigres sur la falaise. Sa mère lui avait bien recommandé de tenir l’oeil sur l’une des bêtes, la Rouge, à l’humeur assez folle pour le présent. D’habitude, l’enfant s’étendait à son aise dans une de ces fosses à brûler le goémon qui ressemblent à de longs cercueils garnis de pierres plates.
     Mais, ce jour‑là, il n’avait pas envie de trop laisser vaguer la Rouge. Elle aurait tôt fait de filer, la sournoise, vers la palud de Plovan, où il y avait certaines herbes d’une saveur sans pareille. Une fois, déjà, il avait couru toute une nuit pour la retrouver, au risque de se noyer dans les étangs.
     Il choisit de s’asseoir sur l’herbe, le dos appuyé contre le mur de pierres sèches et de galets qui serpentait le long de la côte, à quelques pas du bord de la falaise. Le vent de mer ne cessait pas de forcir. Il sifflait sur tous les tons dans les sept cents trous du mur. De petits galets libres commencèrent à taper des coups pressés. D’autres, plus lourds, se décalaient sourdement dans les rafales. Ceux de la crête, larges et plats, frottaient les uns sur les autres avant de glisser dans l’herbe. Un coquillage, pris dans les pierres, chantait clair et aigu comme un enfant de choeur. Et puis, tout le mur se mit à bruire en tempête. Jean ne regardait plus la Rouge. Il avait fermé les yeux et il se trouvait bien de la grande rumeur de galets. La tête commençait à lui tourner quand, tout d’un coup, IL LUI FUT DONNE DE LES COMPRENDRE MOT A MOT, pour le tourment de toute sa vie.

Songes, Plovan - photo Sébastien Palud

Baie d’Audierne – Songes, Plovan – photo Sébastien Palud

     Les pêcheurs s’étonnèrent de voir l’enfant aux aguets près des murs secs dès que le vent s’était levé. Il se ramassait contre les pierres et demeurait des heures sans bouger. D’autres fois, il courait d’un mur à l’autre avec des cris, des bonds, des rires éclatants. Mais, plus souvent, il avait le front soucieux. De ses mains tremblantes, il tâtait les galets, y collait son oreille, essayait de les faire bouger. Il leur parlait à voix basse quand il était seul avec eux. On le vit démolir des pans de murs et les remonter avec soin. Pendant les nuits d’hiver, il quittait son lit pour courir la falaise. Il n’avait de repos que lorsque le vent était tombé. Ses pauvres parents le laissaient faire et jamais il ne fut contrarié par personne, car les innocents sont entre les mains de Dieu. On l’appelait Jean des Pierres.
     Passèrent les années. Un pan après l’autre, le long mur qui bordait le sentier de la falaise avait été refait par Jean. Aucun galet, maintenant, ne glissait plus de sa crête, rien ne branlait dans les rangées où tout avait sa juste place. Quand se levait le vent de la mer, on entendait chanter le mur d’une seule voix sans faille, mieux que les hommes à la grand’messe, beaucoup mieux. Les pécheurs s’arrêtaient de ramender leurs filets, pris entre l’inquiétude et le contentement. Ils devenaient tout pensifs en regardant Jean des Pierres et souvent, assis à l’ombre de leurs barques, pendant que l’un d’eux surveillait la mer, ils parlaient longuement de lui avec des mots de respect et de souci.
     Et voilà qu’une fois Jean des Pierres, qui était devenu un homme, vint s’asseoir au milieu d’eux. Ils l’écoutèrent si fort qu’ils en oubliaient de rouler leurs chiques. Quand les femmes vinrent les appeler pour la soupe, elles se firent chanter des litanies qu’on ne trouve dans aucun livre de messe. Mais jamais un seul des hommes ne fut capable de répéter ce qu’il avait entendu de Jean des Pierres. Ils dirent seulement qu’il connaissait la mer, les vents et le rivage mieux que nulle créature vivante parce que les galets lui avaient révélé des choses qu’on ne pouvait pas répéter après lui. Certaines de ces choses étaient si terribles qu’ils en perdirent le sommeil pendant des nuits et des nuits.

     Depuis ce jour‑là, celui qui voulait lever un mur sur la côte allait trouver Jean des Pierres.

     – Jean, si vous êtes d’accord, j’aimerais protéger mon champ sur la falaise. Vous savez où il est ?
     – Oui. Il faudra prendre les galets en face de la Roche‑Longue. Ceux-là sont prêts à entrer dans un mur. Ils me l’ont demandé souvent.
     – Alors, nous pourrions commencer mardi. J’aurai les hommes qu’il faut.
     – Non. Il n’y aura pas de vent, mardi. C’est le vent qui fait chanter les galets. Et c’est le chant des galets qui enseigne la manière de bâtir un mur. On ne peut rien faire sans le vent. Attendons jusqu’à jeudi.
     – Mais comment pouvez‑vous savoir si le vent soufflera jeudi ?
    – Je le connais beaucoup mieux que mon propre corps. Il se lèvera de bonne heure et ne tombera que dimanche, au début des vêpres. Nous aurons tout notre temps.

image orpheline

     Et le jeudi, sans faute, le vent de mer sifflait dans l’herbe rase pendant que Jean des Pierres traçait le sillon du mur avec un croc à goémon. Il sifflait dans les galets que les hommes plaçaient les uns sur les autres, avec les gestes attentifs d’une mère qui dépose un nouveau-né au berceau.

     – Attendez donc ! Doucement ! Ce galet n’est pas à sa place. Il faut l’enlever tout de suite. Je l’entends se plaindre sous le vent. Il a mal, oui, il a mal. Et quand un galet ne se trouve pas bien dans un mur, le mur ne se trouve pas bien debout. Enlevez‑le, je vous prie !
     – Bien, bien. Est-ce que celui-ci pourrait aller mieux, Jean des Pierres ?
    – Beaucoup mieux. Entendez-vous comme il ronronne joliment ! Mais il me semble qu’on gémit encore, de ce côté. Oui, ma foi, je ne suis pas étonné. Vous avez mis là un galet rouge pour boucher un trou qui doit rester ouvert. Et le pauvre mur s’étranglait. Ecoutez comme il respire bien maintenant !

     C’était vrai. Quand le mur était fini, les voix de ses pierres changeaient avec le vent qui passait de galerne en suroît, mais toujours elles s’accordaient ensemble et aucune plainte n’y résonnait jamais. Sur toute la baie d’Audierne, les longs murs de galets n’arrêtaient pas de chanter leur contentement.

     Cependant, Jean des Pierres était entré dans sa vieillesse. D’année en année, ses yeux devenaient plus hagards, son visage reflétait un tourment caché. Bâtir un mur était pour lui un martyre. Il n’en finissait pas de soupeser les galets, de leur changer de place et d’en approcher sa tête. Lui qui les entassait, naguère, plus haut que ses yeux, il tremblait de les faire monter jusqu’à sa poitrine. Et puis vint le jour où la grande rumeur du vent dans les murs, si large et si pleine autrefois, se mit à s’érailler un peu, un tout petit peu, comme à regret. Les gens de la côte ne s’en aperçurent pas tout de suite, mais Jean savait déjà qu’il devenait sourd. Son oreille n’était pas plus épaisse pour entendre les hommes, non, mais il ne démêlait plus très bien le langage des pierres. C’était le don qui s’en allait.
     Le dernier mur qu’il a levé, c’est celui de Jakez Perros. Vous ne pouvez plus le voir, aujourd’hui et vous saurez pourquoi. Jean avait d’abord dit non parce que l’autre voulait faire passer son mur en face d’une saignée de la falaise, là où il y a une fontaine d’eau douce. Le vent n’est pas franc, dans cet endroit. Et puis, tout de même, il avait fini par dire oui. Depuis longtemps, il n’osait plus toucher les galets. C’était l’occasion de savoir si le don l’avait définitivement quitté ou s’il était revenu. Le mur s’éleva lentement. Jean avait ordonné qu’on le laissât tout seul. Il s’était bâti une cabane, près de la fontaine, et il y passait ses nuits aux aguets. Pendant deux mois, tremblant de fièvre, il ne cessa de faire et défaire. Enfin, quand les galets lui arrivèrent aux épaules, il les couvrit de pierres plates et rentra chez lui.
    Cette nuit-là, le vent de mer se mit à souffler avec une force terrible. On aurait dit que des orgues immenses, tout le long de la côte, célébraient le jugement dernier. Jean des Pierres suait d’angoisse dans son lit à cause de son mur. Il lui semblait entendre un galet, un seul, qui pleurait comme un être vivant. Il descendit de son lit-clos, entra dans ses sabots de bois, courut à la côte…

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    Le lendemain, quand Jakez Perros alla voir son mur, il le trouva écroulé en face de la fontaine d’eau douce. Au milieu du tas de cailloux polis DONT AUCUN N’AVAIT VOULU LE TOUCHER, souriait Jean des Pierres. Il tenait un gros galet dans son giron, sans doute celui qui pleurait dans le vent et qu’il avait voulu remettre à sa juste place.
    Pendant tout le temps qu’il vécut encore, il ne cessa d’arpenter la falaise avec ce galet qu’il dorlotait comme un enfant blessé. Sa pauvre tête s’était perdue à cause d’une pierre qui souffrait dans un mur.

    Vent de galerne ou de suroît, les murs de Jean des Pierres chantent toujours sur la baie d’Audierne. Alan ar Gow et Youenn Moros m’ont conté son histoire en mangeant la galette froide, près du moulin de Penhors, il y a plus de trente ans. Je n’ai pas été capable de la conter comme eux. Mais j’ai tâché de faire que leur vérité fût aussi la mienne.

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Inis Oírr fields

Inis Oirr fields

Feile na gCloch (le Festival de la Pierre) à Inis Oirr, l’une des îles d’Aran en Irlande

    Chaque année est organisé dans cette île peuplée d’à peine 250 habitants, la plus petite des trois îles d’Aran, un concours international de façonnage d’ouvrages en pierres sèches. En 2012, le thème de la compétition était la réalisation selon le mode traditionnel  d’un grand mur de soutènement vertical de 3,6 m de haut. Trois jours ont été nécessaires pour réaliser un grand mur massif composé de deux parois autoportantes. (crédits au site de Stone Art Blog, c’est  ICI et au site Limewindow, c’est  ICI )

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Dérives… du todtenbaum à la barque de Caron

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« Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ?   –   Saintine

Gaston Bachelard (1884-1962)

  Gaston Bachelard dans L’Eau et les Rêves, cite un texte écrit par Saintine (de son vrai nom Joseph-Xavier Boniface) romancier et dramaturge français du XIXe siècle, texte portant sur la mythologie des arbres et de la mort dans lequel il décrit une coutume supposée des celtes reliant les rites mortuaires au culte des arbres. Il n’est pas sûr que toutes les descriptions de Saintine soient prouvées; le personnage ne faisait pas grand cas de la vérité historique et de la méthode scientifique, c’est ainsi qu’il n’hésitait pas à proclamer : « Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ? ». Mais pour la quête qui est la nôtre, celle de la recherche des pensées relevant du rêve et de l’imaginaire, peu importe que ces pensées aient été étayées ou non par la réalité, ce qui est important, c’est que quelqu’un ait ressenti le besoin de les imaginer et qu’elles aient écloses dans sa conscience ou son subconscient.

Enki sigle

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime

Gustave Doré – le « Todtenbaum », illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine

     « Les celtes usaient de divers et étranges moyens vis-à-vis des dépouilles humaines pour les faire disparaître. Dans tel pays, on les brûlait, et l’arbre natif fournissait le bois du bûcher; dans tel autre l’arbre de mort (le Todtenbaum), creusé par la hache servait de cercueil à son propriétaire. Ce cercueil, on l’enfouissait sous terre à moins qu’on ne le livrât au courant du fleuve, chargé de le transporter Dieu sait où ! Enfin dans ceratins cantons existait un usage, — usage horrible ! — qui consistait à exposer le corps à la voracité des oiseaux de proie; et le lieu de cette exposition lugubre, c’était le sommet, la cime de ce même arbre planté à la naissance du défunt (…)
      On doit croire que l’usage des arbres de mort et des noyades posthumes dura séculairement dans la vieille gaule comme dans la vieille Germanie. Vers 1560, des ouvriers hollandais, occupés à fouiller un atterrissement du Zuiderzée, rencontrèrent, à une grande profondeur, plusieurs troncs d’abris miraculeusement conservés par pétrification. Chacun de ces troncs avait été habité par un homme dont il conservait quelque débris, eux-mêmes presque fossilisés. Evidemment, c’était le Rhin, ce Gange de l’Allemagne, qui les avait charriés jusque là, l’un portant l’autre ». ( Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865), La Mythologie du Rhin et les Contes de la mère-grand, 1863 – Cité par Gaston Bachelard dans L’eau et les Rêves, 1942 )

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime, 1863

Gustave Doré – le « Todtenbaum » flottant,  illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine, 1863

Le Todtenbaum

     Voici ce que les lignes relatives à la dérive des « Todtenbaum » dérivant sur l’eau ont inspirées à Bachelard :

     Dés sa naissance, l’homme était voué au végétal, il avait son arbre personnel. Il fallait que la mort eût la même protection que la vie. Ainsi replacé au cœur du végétal, rendu au sein végétant de l’arbre, le cadavre était livré au feu, ou bien à la terre; ou bien il attendait dans la feuillée, à la cime des forêts, la dissolution dans l’air, dissolution aidée par le oiseaux de la Nuit; par les mille fantômes du Vent. Ou bien enfin, plus intimement, toujours allongé dans son cercueil naturel, dans son double végétal, dans son dévorant et vivant sarcophage, dans l’Arbre — entre deux nœuds — il était donné à l’eau, il était abandonné aux flots.

     Ce départ du mort sur les flots ne donne qu’un trait de l’interminable rêverie de la mort. Il ne correspond qu’à un tableau visible, et il pourrait tromper sur la profondeur de l’imagination matérielle qui médite sur la mort, comme si la mort elle-même était une substance, une vie dans une substance nouvelle. L’eau, substance de vie, est aussi substance de mort pour la rêverie ambivalente. Pour bien interpréter le « Todtenbaum », l’arbre de mort, il faut se rappeler avec C. G Jung que l’arbre est avant tout un symbole maternel ; puisque l’eau est aussi un symbole maternel, on peut saisir dans le Todtenbaum une étrange image de l’emboîtement des germes. En plaçant le mort dans le sein de l’arbre, en confiant l’arbre au sein des eaux, on double en quelque manière les puissances maternelles, on vit doublement ce mythe de l’ensevelissement par lequel on imagine, nous dit C. G Jung, que « le mort est remis à la mère pour être ré-enfanté ». La mort dans les eaux sera pour cette rêverie la plus maternelle des morts. Le désir de l’homme, dit ailleurs Jung« c’est que les sombres eaux de la mort deviennent les eaux de la vie, que la mort et sa froide étreinte soient le giron maternel, tout comme la mer, bien qu’engloutissant le soleil, le ré-enfante dans ses profondeurs… Jamais la Vie n’a pu croire à la mort ! »

      Ici une question m’oppresse : La Mort ne fut-elle pas le premier Navigateur ?

      Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a-t-on pas mis le cercueil à la mer, le cercueil au torrent ? Le cercueil, dans cette hypothèse mythologique, ne serait pas la dernière barque. Il serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle serait pour quelques rêveurs profonds le premier vrai voyage. (…)

Gustave Doré - Moïse exposé sur le Nil

Gustave Doré – Moïse exposé sur le Nil.

Les enfants abandonnés aux caprices des Eaux

      Aussi quand on voudra livrer des vivants à la mort totale, à la mort sans recours, on les abandonnera aux flots. Mme Marie Delcourt a découvert, sous le camouflage rationaliste de la culture antique traditionnelle, le sens mythique des enfants maléfiques. Dans plusieurs cas, on évite soigneusement qu’ils ne touchent la terre. Ils pourraient la souiller, troubler sa fécondité et propager ainsi leur « peste ». « on (les) porte le plus vite possible à la mer ou au fleuve. » « Un être débile qu’on préfère ne pas tuer et qu’on ne veut pas mettre en contact avec le sols, que pourrait-on en faire sinon le placer sur l’eau dans un esquif destiné à sombrer ? » Nous proposerions, quant à nous, d’élever d’un ton encore l’explication mythique si profonde apportée par Mme Marie Delcourt. Nous interpréterions alors la naissance d’un être qui n’appartient pas à la fécondité normale de la Terre; on le rend tout de suite à son élément, à la mort toute proche, à la patrie de la mort totale qu’est la mer infinie ou le fleuve mugissant. L’eau seule peut débarrasser la terre.

     On s’explique alors que lorsque de tels enfants abandonnés à la mer étaient rejetés vivants sur la côte, quand ils étaient « sauvés des eaux », ils devenaient facilement des êtres miraculeux. Ayant traversés les eaux, ils avaient traversé la mort. ils pouvaient alors créer des villes, sauver des peuples, refaire un monde.

      la Mort est un voyage et le voyage est une mort. « Partir, c’est mourir un peu. » Mourir, c’est vraiment partir et l’on ne part bien, courageusement, nettement, qu’en suivant le fil de l’eau, le courant du large fleuve. Tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts. Il n’y a que cette mort qui soit fabuleuse. Il n’y a que ce départ qui soit une aventure.

Gustave Doré - la barque de Charon
Gustave Doré – la barque de Charon

le complexe de Caron

     Si l’on veut bien restituer à leur niveau primitif toutes les valeurs inconscientes accumulées autour des funérailles par l’image du voyage sur l’eau, on comprendra mieux la signification du fleuve des enfers et toutes les légendes de la funèbre traversée. Des coutumes déjà rationalisées peuvent bien confier les morts à la tombe ou au bûcher, l’inconscient marqué par l’eau rêvera, par delà la tombe, par-delà le bûcher, à un départ vers le flots. Après avoir traversé la terre, après avoir traversé le feu, l’âme arrivera au bord de l’eau. L’imagination profonde, l’imagination matérielle veut que l’eau ait sa part dans la mort; elle a besoin de l’eau pour garder à la mort son sens de voyage. On comprend dés lors que, pour de telles songeries infinies, toutes les âmes, quel que soit le genre de funérailles, doivent monter dans la barque de Caron. Curieuse image si l’on devait toujours la contempler avec les yeux clairs de la raison. Image familière entre toutes au contraire si nous savons interroger nos rêves ! Nombreux sont les poètes qui ont vécu dans le sommeil cette navigation de la mort« J’ai vu le sentier de ton départ ! Le sommeil et la mort ne nous séparerons plus longtemps… Écoutez ! le spectral torrent mêle son rugissement lointains à la brise murmurant dans le sois pleins de musique.» (En revivant le rêve de Shelley, on comprendra comment le sentier de départ est devenu peu à peu le spectral torrent. (…)

       À cet égard, on peut formuler un complexe de Caron. (…) Voyons d’abord dans la nature — c’est-à-dire dans les légendes naturelles — se constituer des images de Caron qui n’ont certainement pas de contact avec l’image classique.Tel est le cas de la légende du bateau des morts, légende aux mille formes, sans cesse renouvelée par le folklore. P. Sébillot donne cet exemple : « La légende du bateau des morts est l’une des premières qui aient été constatées sur notre littoral : elle y existait  sans doute bien avant la conquête romaine, et au Vie siècle Procope la rapportait en ces termes : Les pêcheurs et autres habitants de la Gaule qui sont en face de l’île de Bretagne sont chargés d’y passer les âmes, et pour cela exempts de tribut. Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte; ils sellèrent et trouvent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant semblent si chargées qu’elles paraissent sur le point de sombrer et s’élèvent d’un pouce à peine au-dessus des eaux; une heure suffit pour ce trajet, quoique avec leurs propres bateaux, ils puissent difficilement le faire en l’espace d’une nuit » (Guerre des Goths). (…)

    Tout ce que la mort a de lourd, de lent, est aussi marqué par la figure de Caron. Les barques chargées d’âmes sont toujours sur le point de sombrer. Etonnante image où l’on sent que la Mort craint de mourir, où le noyé craint encore le naufrage ! La mort est un voyage qui ne finit jamais, elle est une perspective infinie de dangers. Si le poids qui surcharge la barque est si grand, c’est que les âmes sont fautives. La barque de Caron va toujours aux enfers. Il n’y a pas de nautonier du bonheur.

      La barque de Caron sera ainsi un symbole qui restera attaché à l’indestructible malheur des hommes. Elles traversera les âges de souffrance. Comme le dit Saintine« la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant les premières ferveurs (du christianisme) était disparu. Patience ! il va reparaître. Où cela ? Partout… Dés les premiers temps de l’Eglise des Gaules, à l’abbaye de Saint-Denis, sur le tombeau de Dagobert, on avait représenté ce roi, ou plutôt son âme, traversant le Cocyte dans la barque traditionnelle; à la fin du XIIIe siècle, Dante, de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape, Michel-Ange… le représentait dans sa fresque du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge et les saints. » Et Saintine conclut : « Sans Caron, pas d’enfer possible. »

Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942

Gustave Doré - La Divine Comédie de Dante , les Enfers

Gustave Doré – La Divine Comédie de Dante , les Enfers

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PONT-CROIX, Cap Sizun : la deuxième vie de la boulangerie de la Jeannette…

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L’Eglise Notre-Dame de Roscudon à Pont-Croix sur laquelle débouche la rue de Rosmadec

    Il y a une vingtaine d’années, il existait une boulangerie au n° 13 de la rue de Rosmadec à Pont-Croix, la capitale historique du cap-Sizun. Nous allions régulièrement y acheter notre pain. La tenancière était une vieille dame, connue dans la ville et ses environs sous le nom de « La Jeannette ». Son pain, élaboré et cuit de manière traditionnelle était réputé et l’on faisait la queue un long moment dans sa boutique minuscule et même dans la rue pour l’acheter. Malheur à ceux qui arrivaient trop tard en fin d’après-midi, vers dix-sept ou dix-huit heures, car le pain venait alors souvent à manquer… Si l’on voyait pourtant quelques miches encore entreposées sur l’étal et qu’on la questionnait à ce sujet, la Jeannette nous répondait alors d’un air bougon : « C’est réservé ! », « c’est pour Madame ou pour Monsieur … », suivait alors un nom aux consonances bretonnes bien affirmées. la rareté du pain était causée par le fait qu’il était produit de manière vraiment artisanale sur place par un boulanger ou un mitron qui était, si mes souvenirs sont exacts, son neveu. Je n’ai jamais compris où exactement se trouvait le fournil… Je me souviens simplement que régulièrement, une trappe située dans le plafond de la boutique s’ouvrait et qu’une tête ronde et ébouriffée, toute blanchie de farine, apparaissait suivie presque aussitôt de deux bras portant un grand panier rempli de pains encore brûlants que saisissait alors la Jeannette et qu’elle répartissait sur l’étal. Je supposais donc que le fournil se trouvait à l’étage au-dessus de la boutique. Durant l’attente, je tuais le temps en admirant un gros matou au pelage initialement noir que la farine en suspension dans le magasin rendait gris. La boutique était son domaine et on le voyait perché sur les étals se pourléchant les babines ou allongé de manière nonchalante. Je suppose qu’il était là pour les souris qui devaient être nombreuses dans la boulangerie… Et puis un jour, de retour à Pont-Croix pour les vacances, nous avons trouvé le magasin fermé. Une page de vie était définitivement tournée…  Mais depuis, à chaque passage dans la rue de Rosmadec, la Jeannette se rappelait à notre bon souvenir. C’est à l’une de ces occasions que j’avais écrit, à l’été 2012, ce poème…

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La Jeannette

Pont-Croix, la rue Pénanguer, 1906

A Pont-Croix,
au 13 de la rue de Rosmadec,
vivait une très vieille dame
aux habits aussi noirs que le geai,
aux cheveux gris comme la cendre.
On l’appellait la Jeannette.
Elle avait un gros chat,
A la pelure aussi noire que le geai
Mais quand, dans la vitrine, il dormait
Il était aussi gris que la cendre.

La Jeannette avait un neveu
aux cheveux noirs comme le geai.
Mais quand il passait la tête
à travers l’ouverture béante du grenier,
ils étaient devenus tout gris,
aussi gris que la cendre.
Le neveu de la Jeannette
était aussi son mitron.

Dans le grenier, il cuisait le pain :Capture d’écran 2013-07-21 à 07.23.51
 farine de sarrazin pour le pain noir,
farine de froment pour le pain blanc.
Dans la rue de Rosmadec,
On ne voit plus la Jeannette
Son neveu aussi a disparu…
le gros chat est toujours là
mais sa pelure est toujours noire,
aussi noire que les plumes du geai
Fini le pain noir au sarrazin,
Fini le pain blanc au froment.

               Enki, Pont-Croix, 13 août 2011,

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Une nouvelle vie pour la boulangerie de la Jeannette…

Et puis aujourd’hui, je tombe par le plus grand des hasards sur INTERNET sur un article ancien (novembre 2011) du site Le Télégramme intitulé « Chez Jeannette » à Pont-Croix, « Une galerie aux multiples facettes… » =

« Trois artistes, dont deux peintres Stéven Pennanéac’h et Benoît Andro, et une graphiste, Véfa Lucas, viennent de créer une association culturelle, nommée «Chez Jeannette». Basée dans la galerie du même nom au 8, rue de Rosmadec, elle a pour objectif d’organiser régulièrement des expositions ouvertes à l’art contemporain. Lieu d’exposition, de réflexion et d’expérimentation de projets liés aux images, la galerie est aussi un lieu d’échanges entre les artistes invités à exposer et la population. 

Programmation 2012 
Ces jeunes artistes souhaitent proposer des expositions éclectiques, mais aussi inédites, puisqu’elles prendront forme sur les murs de la galerie, mais aussi dans la commune. L’objectif étant également de garder une trace de chaque passage d’artiste en dehors de la galerie. Mardi Noir, Kloum, Pierre Mabille et Laurent Mazo, Camille et Paul Girard-Brunet sont d’ores et déjà programmés et se succéderont à la galerie de mars à septembre 2012. (…) « 

Contacts Chez Jeannette, 8, rue de Rosmadec. Té. 09.53.11.00.63; mèl. galerie.chezjeannette @gmail.com ou http://www.chezjeannette.info.

les trois pontartistes de la galerie Chez Jeannette

les trois pontartistes de la galerie Chez Jeannette

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   Je présenterais prochainement sur ce blog les peintures de Stéven Pennanéac’h que je trouve très intéressantes sur le plan de la démarche intellectuelle et artistique qui les motive et en attendant, j’indique le lien du site Mardinoir.blogspot présentant l’action « Hyéroglyphes 2012 » mise en scène dans les rues de PONT-CROIX qui vous permettront de visiter cette magnifique petite ville. C’est ICI et pour la vidéo seule, c’est ci-dessous.

galerie hd - 01

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Bretagne, poèmes de granit par Enki

–––– Ce que m’ont chuchoté les pierres –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

cathédrale de Guingamp

Histoire de fou…

Dans la ville endormie
le sonneur est fou à lier…
C’est pour cela qu’on l’a attaché
aux cordes de ses cloches.
Toutes les nuits, il les fait sonner.
Elles sonnent, elle sonnent…
Mais cela ne dérange personne
car ce sont des cloches de bois.
Mais lui les entend sonner toutes.
Elles résonnent dans sa tête,
Elles résonnent à tue-tête,
Elles lui ont tué la tête,
C’est pour çà qu’il est fou…

Enki, Guingamp, 8 août 2011

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Trompe l’œil

le tableau semble accrochéBalthus sur la façade de l’immeuble.
Le cadre grossier qui l’entoureimite les encadrements de granit
des vraies fenêtres voisines.
C’est une peinture en trompe-l’oeil
qui représente une jeune fille
accoudée sur le rebord d’une fenêtre.
Elle regarde, pensive, le paysage.
Le tableau est criant de vérité.
Pour faire encore plus vrai
l’artiste a fait déborder
un voile sur le cadre de granit.
En arrière plan de la compositionAndras-Kaldor-Girl-in-the-window-1847797
on distingue un intérieur bourgeois :
lustre, buffet, horloge …
et, accroché à un mur,
le calendrier des postes.
C’est un tableau animé,
au bout d’un moment
le voile s’agite au vent,
la jeune fille se redresse
et s’évanouit dans le décor

Enki, Kerhoanton 16 août

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       La Jeannette

Pont-Croix, la rue Pénanguer, 1906

            A Pont-Croix,
            dans la rue de Rosmadec,
            vivait une très vieille dame
            aux habits aussi noirs que le geai,
            aux cheveux gris comme la cendre.
            On l’appellait la Jeannette.
            Elle avait un gros chat,
            A la pelure aussi noire que le geai
            Mais quand, dans la vitrine, il dormait
            Il était aussi gris que la cendre.
            La Jeannette avait un neveu
            aux cheveux noirs comme le geai.
            Mais quand il passait la tête
            à travers l’ouverture béante du grenier,
            ils étaient devenus tout gris,
            aussi gris que la cendre.
            Le neveu de la Jeannette
            était aussi son mitron.
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                   Dans le grenier, il cuisait le pain :Capture d’écran 2013-07-21 à 07.23.51
                   farine de sarrazin pour le pain noir,
                   farine de froment pour le pain blanc.
                   Dans la rue de Rosmadec,
                   On ne voit plus la Jeannette
                   Son neveu aussi a disparu…
                   le gros chat est toujours là
                   mais sa pelure est toujours noire,
                   aussi noire que les plumes du geai
                   Fini le pain noir au sarrazin,   
                   Fini le pain blanc au froment.

                               Enki, Pont-Croix, 13 août 2011,

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–––– Dans le hameau de K……. –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

paysage attribué à Gauguin

Havre de paix

Sommes arrivés hier à K….
Les images, les bruits, la fureur,
Sont restés à l’entrée du village
Bloqués par un cordon d’hortensias.
Ils s’agitent et trépignent,
tentent à tout prix de passer.
Rares sont ceux qui y parviennent,
ils sont vite rattrapés…
On nous les emmène
pour décider de leur sort.
La plupart sont éconduits
mais certains parfois restent…
cela dépend de notre humeur.
Pas de télévision, pas de téléphone,
si nous voulons connaître
les nouvelles du monde,
il nous faut aller à la chasse :
au-dessus de la maison
passent de grands papillons
aux ailes de papier journal,
y sont imprimées les nouvelles du jour.
Par la lucarne nous en capturons quelques-uns
à l’aide du grand filet à crevettes.
Après lecture, nous les relâchons,
Pour qu’ils poursuivent leur mission…

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soleil coléreux

Tendrement enlacés,
nous lisions à l’unisson
un roman captivant,
mon fauteuil et moi.
Le jardin s’agitait pour rien
à travers la porte ouverte.
Soudainement,
le soleil, furibard,
a fait irruption,
dans la pièce obscure,
dardant des rayons éblouissants.
Ça suffit ! Dehors !
Cria-t’il, hors de lui…                   

Enki, Pont-Croix, 4 août 2011

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Visite nocturne 

Cette nuit,DSC_0471 3
On a frappé à ma porte
C’étaient une procession
Composée de toutes les figurines
Des églises et chapelles du cap
Qui venaient me chercher.
Certaines étaient faites de pierre
D’autres de bois peint.

J’ai reconnu les saints de Saint-Tügen
Et ceux de Saint-

On a longtemps marché
A travers les landes et les boisDSC_0446 3 Jusqu’à une fontaine de pierre
sise au pied d’une très vieille chapelle
Une belle dame y était assise
Avec son enfant dans les bras.

A l’aube, je me suis réveillé
Sur les dalles glacées
De la fontaine de Treventec
Dans le pays de Poullan.

Enki, Pont-Croix, 18 août 2011

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DSC_0137

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L’école buissonnière

Sous la grande prairie bleutée
où l’herbe pousse à l’envers,
des troupeaux de brebis
paîssent la tête en bas.
Quelqu’un a balayé la lande
et rassemblé les maisons
en un gros tas autour de l’église
puis il a caché la poussière
sous des brassées d’hortensias.
Nous nous sommes enfuis
du village, un chemin et moi,
pour faire l’école buissonnière
à travers les près et les bois,

Enki, Guingamp, 7 août 2011

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La cave et le grenier

Dans ma maison,
j’entends chaque nuit
la cave monter l’escalier.
Elle s’arrête sur le palier.
et attend là patiemment
que le grenier descende.
Il est toujours en retard…
Quand le grenier est là,
je les entends chuchoter
derrière la porte close…
Que peuvent-ils bien se dire ?

Enki, Pont-Croix, 2 août 2011

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Le grand sapin

Capture d’écran 2013-07-21 à 21.01.41

Son sort en est jeté Il sera abattu !
Pour le moment, Il ne le sait pas encore,
Il continue à faire son travail d’arbre
comme il l’a toujours fait…
On ne lui a pas demandé son avis.
Mais demande t’on leur avis
aux condamnés à mort ?
Mais lui, il n’a rien fait ! Me direz-vous,
toujours prêts à défendre la cause
de la veuve et de l’orphelin…
Mais en cherchant bien,
on trouvera quelque chose …
C’est à cause de lui
que la charpente a pourrie,
que le toit s’est effondré.
Il faisait de l’ombre
et ses épines fixaient l’humidité
sur les ardoises grises.
Et puis ses racines déstabilisaient les murs.
Et puis c’est un étranger venu d’on ne sait où…
Il devrait nous remercier
qu’on l’ait si longtemps toléré…

Enki, Pont-Croix, 4 août 2011

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Rokuro Taniuchi

Histoire de fermeture-éclair.

La route ? une fermeture-éclair qui transforme le paysage en vieux chandail.
La voiture ? la glissière de la fermeture-éclair.
Le matin, j’ai pris ma voiture pour aller à la ville.
J’ai laissé derrière moi le paysage ouvert en deux moitiés séparées. Entre les deux, il y avait un gouffre profond dont on ne voyait pas le fond. Plus personne ne pouvait passer….
Tout rentrera dans l’ordre, le soir, lorsque je rentrerais…

Enki

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Sur la route des vacances.

Ma voiture ? c’est une goinfre. Elle avale les kilomètres. Elle n’est jamais rassasiée !
Je la vois avaler le ruban gris de la route et même le paysage tout entier.
J’aime appuyer sur l’accélérateur, les maisons, les prairies, les forêts, les rivières et même les montagnes sont comme englouties : elles entrent par le pare-brise, voletent un moment dans tous les sens tels des oiseaux affolés, se heurtent aux parois et finissent enfin  par s’échapper par la lunette arrière.
Dans mon rétroviseur, je les vois s’éloigner et disparaître dans le lointain.
Le tronc d’un gros arbre, aussi, est entré mais il y est resté…

Enki

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Internet

     l’écran de l’ordinateur ?
     Un trou creusé dans la glace
     de l’océan gelé des relations     humaines.
     Dans ce trou,
     je pêche l’océan tout entier.
     parfois je rentre bredouille,
     parfois je suis comblé.
     M’étant endormi un jour
     je suis tombé dedans.
       L’océan ne m’a pas recraché.

Enki, Douarnenez, 15 août 2011

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Photoshop

Faux Tosh Hop…

Avant, quand je prenais une photo,
l’œil dans le viseur, je cadrais :
déplacer l’objectif vers la droite
PhotoShoppour cacher les poubelles,
le descendre un peu pour ne plus voir
le fil électrique qui pandouille,
attendre que la grosse dame
disgracieuse ait traversé la rue.
Je n’appuyais sur le déclencheur
que quand plus rien ne clochait…
Résultat de tout cela ?
Mes photos étaient presque parfaites.
Avec l’apparition de Photoshop
Je prend la photo sans me soucier de rien
et sur mon écran d’ordinateur
je coupe, j’élague, j’effaçe, je gomme,
je rajoute, je modifie, je transforme,
bref, j’améliore…
Résultat de tout cela ?
Mes photos sont maintenant parfaites !
Il faut voir mon album de photos.
Je l’ai mis en ligne sur facebook.
Je n’ai que des compliments.
Je trouve que c’est gratifiant
de rendre les choses plus belles.

Enki

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A propos de « la fabrique du consensus »

Noam Chomsky

Il existe plusieurs manières pour rendre les gens sourds :
Leur enfoncer à grands coups de marteaux
deux grands clous de charpentier dans les tympans.
Leur verser du plomb fondu dans les oreilles.
C’est barbare, cruel et les sourds vous en veulent…
mais il est une méthode plus douce et plus efficace :
Leur verser lentement dans les oreilles du miel tiède.
C’est doux et agréable et les sourds en redemandent…

.

Enki                                                                                                   Noam Chomsky

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