Seriez-vous comme moi un tantinet lycanthrope ?


Réservé aux insensés

2w4B3qt.jpgLycanthrope

Moi, le Loup des steppes, je trotte sans jamais m’arrêter ;
La neige recouvre entièrement l’espace,
Le corbeau quitte le bouleau, ses ailes déployées,
Mais de lièvres, de chevreuil, pas de traces !
J’ai pour les chevreuils amour prodigieux,
Je voudrais en trouver un !
Je le prendrais entre mes dents, entre mes mains,
Rien ne serait plus délicieux !
J’aurais pour cet être une bonté immense,
je dévorerais ses tendres cuissots,
Boirais son sang rouge clair, étancherais ma soif intense,
Puis m’en irais hurler, seul, jusqu’au matin très tôt.

Herman Hesse, Le Loup des steppes, extrait

       Il était un fois un homme qui se prénommait Harry et que l’on appelait le Loup des steppes. Il marchait sur ses deux jambes, portait des vêtements comme un être humain, mais en vérité, c’était un loup. Il avait l’érudition des personnes à l’esprit bien fait et apparaissait comme un homme d’une assez grande intelligence. Cependant, il y avait une chose qu’il n’avait pas apprise : c’était à se sentir content de lui-même et de son sort. Il en était incapable ; aussi était-ce un être insatisfait. Il existait une explication probable à cela. Au fond de son cœur, il était persuadé (ou croyait l’être) que en vérité, il n’était nullement un homme mais un loup venu de la steppe. Certaines personnes éclairées auraient pu discuter de la question et chercher à déterminer s’il était effectivement un animal. […] Ce sujet aurait ainsi pu faire l’objet de longs et passionnants débats et même de multiples ouvrages, mais cela n’aurait pas aidé le Loup des steppes. En effet, il ne lui importait absolument pas de savoir s’il s’était transformé en loup à cause d’un sortilège, des coups qu’on lui avait infligés, ou s’il avait simplement tout inventé. Ce que les autres ou lui-même pouvaient en penser ne revêtait aucune importance à ses yeux ; cela n’extirpait pas le loup de son être.

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      Le Loup des steppes possédait donc deux natures : il était homme et loup. Tel était son destin. Or celui-ci n’avait sans doute rien de vraiment particulier ni de vraiment rare. Il existe, on le sait, nombre de personnes montrant beaucoup de points communs avec le chien ou le renard, le poisson ou le serpent, sans que cela engendre de difficultés spécifiques. Chez ces gens, l’être humain et le renard, l’être humain et le poisson vivent côte à côte et aucun d’eux ne fait souffrir l’autre. Ils se soutiennent même mutuellement, et bien des hommes enviés pour leur réussite doivent leur bonheur davantage à leur côté renard ou singe qu’a à leur côté humain. Ce phénomène est bien connu de tous. Chez Harry par contre, les choses fonctionnaient différemment. En lui l’âtre humain et le loup ne cohabitaient pas paisiblement et s’entraidaient encore moins. Une haine fatale les opposait indéfectiblement et chacun d’eux vivait uniquement aux dépens de l’autre. lorsque deux ennemis mortels s’affrontent ainsi à l’intérieur d’une même âme, d’un même individu, l’existence entière de celui-ci s’en trouve gâchée. Enfin ! Chacun a une destinée particulière qu’il n’est jamais facile à assumer.

Izx8f1nWwdLBfOHrC2GVlOy8oSE        Notre Loup des steppes, lui, avait le sentiment de vivre tantôt comme un loup, tantôt comme un homme, à l’instar de tous les autres êtres pourvus de deux natures. Cependant, lorsqu’il était loup, l’homme en lui se tenait sans cesse aux aguets, observant son adversaire avec attention, le jugeant, le condamnant. Lorsque ensuite il devenait homme, le loup faisait de même. Il arrivait par exemple que Harry eût une belle pensée, qu’il éprouvât un sentiment délicat, noble, ou qu’il accomplît ce qu’il convient d’appeler une bonne action. Alors le loup en lui montrait les dents, se mettait à rire et lui signifiait avec un mépris sanglant combien cette affectation de vertu était ridicule, combien elle seyait mal à un animal de la steppe, à un loup sachant parfaitement au fond de lui-même que pour être heureux, il devait parcourir seul les grandes plaines arides et, de tempo à autre, s’abreuver de sang, courir une louve. Ainsi, aux yeux du loup, tout acte humain était d’une dérision et d’une maladresse, d’une bêtise et d’une vanité effrayantes. Il en allait de même lorsque Harry se sentait et se comportait comme un loup, lorsqu’il montrait les crocs, lorsqu’il éprouvait une haine et une hostilité absolues envers les hommes, envers leurs attitudes et leurs mœurs hypocrites, décadentes. En effet, l’homme en lui se tenait à son tour aux aguets, observant le loup. Il traitait celui-ci de brute, d’animal, et ébranlait, empoisonnait même, tout le bonheur que lui inspirait sa seconde nature simple, saine et sauvage.

Hermann Hesse, le Loup des steppes (Der Steppenwolf, 1927) – Chap. Traité sur le Loup des steppes (Réservé aux insensés) pp.64-67 – Traduction Alexandra Cade – éd. Calmann-Lévy, 2004.

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Home, sweet home : architecture néo-normande, la villa Brodu à Beuzeval (Calvados) en 1886 de Jacques Claude Baumier


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Beuzeval, villa de l’entrepreneur parisien Eugène Brodu construite en 1886 par Jacques Claude Baumier architecte. Lithographie en couleurs de Spiégel d’après Chabat. Elle provient de l’ouvrage de 1886 : La brique et la terre cuite de Pierre Chabat paru à Paris chez Morel.

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carte postale ancienne du chalet « Le Carillon », rue des bains à Beuzeval, Houlgate


Pierre Chabat (1827-1892) était un architecte français devenu architecte de la ville de Paris en 1865. Il publia en 1881 La Brique et la Terre cuite, Etude historique de l’emploi de ces matériaux; fabrication et usage; motifs de construction et de décoration choisis dans l’architecture de différents peuples qui présentait 80 planches et qui sera suivi, compte tenu du succès rencontré, en 1889 d’une nouvelle série de 80 autres planches relatives aux Villas, hôtels, maisons de campagne, lycées, écoles, églises, gares, halles à marchandises, abris, écuries, remises, pigeonniers, cheminées, etc.


Jacques Claude Baumier (1824-1886) est un architecte, créateur du style régionaliste néo-normand. Opposant à Napoléon III, il Il est arrêté et emprisonné en 1852 avant d’être assigné à résidence à Caen où, après sa libération, il s’établira. Il fonde en 1858 avec différentes personnalités, la première Société Civile immobilière des terrains de Beuzeval, aujourd’hui Houlgate. Nommé par ses associés privés architecte de la ville, il établit le premier plan d’urbanisme de la station balnéaire et en 1859 commence à construire le grand hôtel, l’église et les premières maisons de villégiature, comme par exemple le Petit Manoir, en 1860 pour Louis-Léon Paris. Selon l’historien de l’architecture Claude Mignot, il est le créateur du type de la villa néo-normande. Auguste Nicolas, autre architecte caennais contemporain, le décrivait déjà comme « le rénovateur des constructions en bois, inspirées par nos manoirs normands ». Après son décès en février 1886, son fils René Baumier reprend son cabinet en association avec Auguste Nicolas.  (crédit Wikipedia)


Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

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     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

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Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


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Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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l’Apocalypse vu par Carlos Fuentes


L’instinct d’Inez

Carlos Fuentes (1928-2012)Carlos Fuentes (1928-2012)

    Au chapitre 2 de l’Instinct d’Inez, cet étrange roman de Carlos Fuentes qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, le chef d’orchestre français Gabriel Atlan-Ferrara fait répéter de nuit à l’orchestre du Covent Garden l’opéra La Damnation de Faust d’Hector Berlioz et s’emploie à mettre en condition les musiciens par une grande envolée lyrique sur le thème de la lutte éternelle entre Eros et Thanatos. Car c’est bien d’amour et de mort dont il est question dans ce roman inclassable. La répétition a lieu le 28 décembre 1940 en plein Blitz  destructeur sur Londres lancé par la Lutwaffe qui ne connait pas la trêve des confiseurs et les avions ennemis qui bombardent de nuit la population civile sans discontinuer s’apparentent au noires cohortes des cavaliers de l’Apocalypse. Dans ces conditions, la production de cet opéra apparaît comme une victoire du bien contre le mal et à son habitude le Maestro maîtrise et canalise avec brio le flux sonore produit par l’orchestre et les chœurs, pourtant, dans cet ensemble, une voix magnifique va bientôt se lever et se distinguer et provoquer sa fureur. La voix est celle d’une toute jeune femme, Inez, dont le Maestro tombera amoureux et qu’il rencontrera dans les années qui suivront par intermittence durant de courts moments à l’occasion de ses reprises de l’opéra de Berlioz. Malgré l’amour passionné qu’il lui porte, il finira toujours par la quitter parce qu’ils sont tous deux prisonniers : lui de son art auquel il s’est totalement voué, elle d’un lointain passé. Ce passé, c’est le temps mythique des origines qui a vu naître chez les premiers humains d’abord le cri, puis la parole, puis le chant, l’amour et enfin la maternité, temps qui revient régulièrement éclore dans l’esprit de la jeune femme à la façon de l’Éternel retour nietzschéen. Inez est une créature archétypale et désincarnée qui représente la Femme dans tous ses rôles et fonctions et à ce titre se situe à la fois dans le présent et le passé. Le souvenir de ce qu’elle a vécu ou qu’une autre qu’elle même a vécu dans un lointain passé et dont fait partie l’amour pour un homme, la poursuit et l’empêche de vivre pleinement sa vie. Encore une histoire d’amour impossible me direz-vous… Moi qui venait juste de terminer Aurélien, le roman d’Aragon, qui met également en scène un amour rendu impossible par l’impérieux besoin d’absolu de l’héroïne, j’étais servi… Le roman est difficile à suivre et beaucoup ont renoncé à poursuivre leur périple dans le dédale des situations et des rebondissements. Reste des textes magnifiques dont certains pourraient être qualifiés de «musicaux» par la manière dont ils accompagnent et font corps avec la musique de Berlioz.


Apocalypse

Albrecht Dürer - les quatre cavaliers de l'Apocalypse (détail),  1497-98Albrecht Dürer – les quatre cavaliers de l’Apocalypse (détail),

      Criez, hurlez d’épouvante, hurlez comme l’ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu’en cet instant vous voyez passer dans l’air les chevaux noirs, les cloches s’apaisent, le soleil s’éteint, les chiens gémissent, le Diable s’est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c’est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l’animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s’il y allait de votre vie ! AU SECOURS ! Vous implorez la Sainte Marie tout en sachant au fonde de vous que ni elle ni personne ne peut vous sauver; vous êtes tous condamnés, la bête nous pourchasse, il pleut du sang, les ailes des oiseaux de nuit nous fouettent le visage, Méphistophélès a empoisonné le monde et vous, vous chantez comme dans une opérette de Gilbert and Sullivan… ! Comprenez-donc : vous chantez le Faust de Berlioz, pas pour vous plaire, pas pour impressionner, pas même pour émouvoir; vous chantez pour semer l’effroi; vous êtes un cœur d’oiseaux de mauvais augure qui annonce : on vient nous détruire notre nid, on vient nous arracher les yeux, nous dévorer la langue, alors vous répondez avec l’ultime espoir de la peur, vous hurlez Sancta Maria, ora pro nobis, ce territoire nous appartient et celui qui approchera, nous lui arracherons le soyeux, nous lui dévorerons la langue, nous lui couperons les couilles, nous lui ferons sortir la matière grise par l’occiput, nous le découperons en morceaux, nous jetterons le stripes aux hyènes, le cœur aux lions, le poumons aux corbeaux, les reins aux sangliers et l’anus aux rats ! hurlez ! hurlez votre terreur et votre agressivité à la fois, défendez-vous, le Diable n’est pas un seul, c’est sa ruse, il prend la forme de Mephisto, mais il est collectif, le Diable est un nous impitoyable, une hydre sans pitié et sans bornes, le Diable est pareil à l’univers même, Lucifer n’a ni commencement, ni fin, voilà ce que vous devez communiquer, vous devez comprendre l’incompréhensible, Lucifer est l’infini tombé sur Terre, c’est l’exilé du ciel dans un rocher tombé de l’immensité universelle, tel fut le châtiment divin, tu seras infini et immortel sur la Terre finie et mortelle, mais vous, vous ce soir sur la scène du Covent Garden, vous devez chanter comme si vous étiez les alliés de Dieu abandonnés par Dieu, vous devez hurler comme vous aimeriez entendre Dieu hurler parce que son éphèbe favori, son ange de lumière, l’a trahi et que Dieu, e,notre rire et larmes — quel mélodrame que la Bible —, a offert le Diable au monde afin que dans la pierre de finitude se représente la tragédie de l’infini éthéré.

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      Vous devez chanter comme les témoins de Dieu et du Démon, Sancta Maria, ora pro nabis, criez Has, has, Méphisto ! faites fuir le Diable. Sancta Maria, ora pro nabis du, que le cor résonne, que les cloches sonnent, qu’on reconnaisse le métal, la multitude mortelle approche, soyez un chœur, soyez aussi une multitude, une légion qui avance pour vaincre de sa voix le fracas des bombes, nous répétons lumière éteintes, c’est la nuit sur Londres et la Lutwaffe bombarde sans interruption, essaim d’oiseaux noirs qui font jaillir le sang, la grande chevauchée des coursiers du Diable dans le ciel noir, les ailes du Malin nous frappent le visage, vous le sentez ! C’est ça que je veux entendre : un chœur de voix qui supplante le bruit des bombes, ni plus ni moins, Berlioz le mérite, n’oubliez pas que je suis français, chantez jusqu’à faire taire les bombes de Satan, je n’aurais de  furieuse de Berliozcesse que de l’avoir obtenu, vous m’entendez ? Tant que les bombes du dehors supplanteront les voix du dedans, nous continuerons, allez vous faire foutre, mesdames et messieurs*, jusqu’à nous tombions de fatigue, jusqu’à ce que la bombe fatidique tombe sur la salle de concert et que nous soyons effectivement foutus, réduits en bouillie, jusqu’à ce que nous ayons, ensemble, remplacé la cacophonie de la guerre par l’harmonie furieuse de Berlioz, l’artiste qui ne veut gagner aucune guerre, qui veut seulement nous entraîner avec Faust en enfer parce que nous, toi, toi, toi, et moi aussi, nous avosnvendu notre âme collective au Démon, alors chantez comme des bêtes sauvages qui se voient pour la première fois dans un miroir et en savent pas que ce sont elles-mêmes qu’elles voient ! hurlez comme le spectre qui s’ignore, comme le reflet ennemi, criez comme si vous découvriez que l’image de chacun dans le miroir de ma musique était celle de l’ennemi le plus féroce, non pas l’Antéchrist, mais l’Anti-moi, l’antiu-père et l’anti-mère, l’anti-fils, l’anti-amant, la créature aux ongles crasseux de merde et de pus qui voudrait nous mettre la main au cul et dans al bouche, dans le soreilles et dans les yeux, nous ouvrir le canal occipital pour nous infecter le cerveau et dévorer nos songes; hurlez comme les bêtes perdues dans la jungle qui doivent hurler afin que les autres bêtes le sreconnaissent à distance, criez comme le oiseaux pour épouvanter l’adversaire qui veut nous arracher notre nid… !
     — Regardez le monstre que vous ne pouviez imaginer, le frère, le membre de la famille qui, une nuit, ouvre la porte pour nous violer, nous assassiner, mettre le feu au foyer commun…

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000) – pp.33-36

* en français dans le texte


Hector Berlioz, La Damnation de Faust

La Course à l’Abîme (scène XVIII) & Pandaemonium (scène XIX)

SCÈNE XVIII
Plaines, montagnes et vallées

La course à l’abîme
Faust et Méphistophélès galopant sur deux chevaux noirs.

FAUST

Dans mon cœur retentit sa voix désespérée…
Ô pauvre abandonnée !

PAYSANS (agenouillés devant une croix champêtre)

Sancta Maria, ora pro nobis.
Sancta Magdalena, ora pro nobis.

FAUST

Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant
Au pied de cette croix.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh ! qu’importe ! en avant !

PAYSANS

Sancta Margarita…
(cri d’effroi)
Ah !!!
(Les femmes et les enfants se dispersent épouvantés.)

FAUST

Dieux! un monstre hideux en hurlant nous poursuit !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu rêves !

FAUST

Quel essaim de grands oiseaux de nuit !
Quels cris affreux!… ils me frappent de l’aile !

MÉPHISTOPHÉLÈS (retenant son cheval)

Le glas des trépassés sonne déjà pour elle.
As-tu peur ? retournons !
(Ils s’arrêtent.)

FAUST

Non, je l’entends, courons !
(Les chevaux redoublent de vitesse.)

MÉPHISTOPHÉLÈS (excitant son cheval)

Hop ! hop ! hop !

FAUST

Regarde, autour de nous, cette ligne infinie
De squelettes dansant!
Avec quel rire horrible ils saluent en passant!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop! pense à sauver sa vie,
Et ris-toi des morts!
Hop! hop!

FAUST (de plus en plus épouvanté et haletant)

Nos chevaux frémissent,
Leurs crins se hérissent,
Ils brisent leurs mors !
Je vois onduler
Devant nous la terre ;
J’entends le tonnerre
Sous nos pieds rouler !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop ! hop !

FAUST

Il pleut du sang !!!

MÉPHISTOPHÉLÈS (d’une voix tonnante)

Cohortes infernales !
Sonnez, sonnez vos trompes triomphales,
Il est à nous !
(Ils tombent dans un gouffre.)

FAUST

Horreur ! Ah !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je suis vainqueur !


Possession

     L’appel sur scène la tira de sa méditation.
     Plus de la moitié de l’opéra s’était déjà déroulé, elle ne faisait son entrée que dans la troisième partie, avec une lampe à la min. Faust s’est caché. Méphistophémlès s’est enfui. Marguerite va chanter pour la première fois :

Que l’air et étouffant !
J’ai peur comme une enfant !

    Elle croisa le regard d’Atlas-Ferrara dirigeant l’orchestre d’un air absent, totalement absorbé, très professionnel; les yeux, cependant, démentait cette sérénité, ils dénotaient une cruenté et une terreur qui l’épouvantèrent dés qu’elle entama la seconde strophe, c’est mon rêve d’hier qui m’a toute troublée, et en cet instant, sans cesser de chanter, elle cessa d’écouter sa voix, elle savait qu’elle chantait mais elle ne s’entendait pas, elle n’entendait pas l’orchestre, elle fixait Gabriel tandis qu’un autre chant, à l’intérieur d’Inez, fantôme de l’aria de Marguerite, la séparait d’elle-même, la faisait entrer dans un rite inconnu, s’emparait de son rôle sur scène comme d’une cérémonie secrète que les autres, tous ceux qui avaient payé pour assister à la représentation de la Damnation de Faust à Covent Garden, n’avaient pas le droit de partager : le rite n’appartient qu’à elle, mais elle ne s’écoutait plus, elle ne voyait que le regard hypnotique d’Atlas-Ferrara lui reprochant sa faute professionnelle, que chantait-elle ? que disait-elle ? mon corps n’existe pas, mon corps ne touche pas terre, la terre commence aujourd’hui, jusqu’au moment où elle lance un cri hors du temps, une anticipation de la grande cavalcade infernale qui marque le point culminant de l’œuvre.

Oui, soufflez ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez, rochers, torrents !…

       Alors la voix d’Inez Prada sembla se transformer en écho d’elle-même, puis en compagne, puis finalement en voix étrangère, séparée, voix d’une puissance comparable à celle des coursiers noirs, au battement des ailes nocturnes, aux tempêtes aveugles, aux cris des damnés, un voix surgie du fond de l’auditoire, fendant le sangs de spectateurs, d’abord entre les rires, puis à la stupéfaction, bientôt à l’effroi de l’assemblée d’hommes et de femmes d’âge mûr, en habit de soirée, tout pomponnés, poudrés, rasés de près, les hommes secs et pâles ou rouges comme des tomates, leurs épouses en grand décolleté, parfumées, blanches comme du lait caillé ou fraîches comme des roses éphémères, ce public distingué du Cocent garden maintenant debout, se demandant s’il s’agissait d’une audace suprême de l’excentrique chef français, la «grenouille» Atlan-Ferrara, capable de conduire à ces extrêmes la représentation d’une œuvre suspectement « continentale », pour ne pas dire « diabolique »…
       Le chœur se mit à hurler et, comme s’il se faisait subir une apocope, sauta tout la troisième partie pour se précipiter dans la quatrième, la scène des cieux déchaînés, des tempêtes aveugles, des tremblements de terre souterrains, Santa Margarita, Aaaaaaah !

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000), chap. 6 – pp.176-178


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Les dangers d’une taille de guêpe : un conte chatnoiresque d’Alphonse Allais


Et l’on s’étonnera après cela d’avoir perdu la guerre de 1870 contre la Prusse…

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l’actrice et chanteuse Émilie Marie Bouchaud dit Polaire vers 1900

°°°

Pour en avoir le cœur net (conte chatnoiresque)

          Ils s’en allaient tous les deux, remontant l’avenue de l’Opéra.
     Lui, un gommeux* quelconque, aux souliers plats, relevés et pointus, aux vêtements étriqués, comme s’il avait dû sangloter pour les obtenir; en un mot, un de nos joyeux rétrécis.
      Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frisons fous plein le front, mais surtout une taille…

       — Invraisemblable, la taille !

     Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup, employer comme ceinture son porte-bonheur d’or massif.
       Et ils remontaient l’avenue de l’Opéra, lui de son pas bête et plat de gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête effrontée.

          Derrière eux, un grand cuirassier qui n’en revenait pas.
     Complètement médusé par l’exiguïté phénoménale de cette taille de Parisienne, qu’il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa bonne amie, il murmurait, à part lui :

     — Ça doit être postiche.

      Réflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l’anatomie.
     On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles, des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu’on ne peut avoir, d’aucune façon, une taille postiche.
     Mais ce cuirassier, qui n’était d’ailleurs que de 2e classe, était aussi peu au courant de l’anatomie que des artifices de toilette, et il continuait à murmurer, très ahuri :

     — Ça doit être postiche.

       Ils étaient arrivés aux boulevards.
`     Le couple prit à droite, et, bien que ce ne fût pas son chemin, le cuirassier les suivit.
      Décidément, non, ce n’était pas possible, cette taille n’était pas une vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui rappelait, même de loin, l’étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.
        Très troublé, le cuirassier résolut d’en avoir le cœur net et murmura :

       — Nous verrons bien si c’est du faux.

       Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina.
      Le large bancal, horizontalement, fouetta l’air, et s’abattit tranchant net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir.
       Tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.

       C’est le gommeux qui faisait une tête !

À se tordre : histoires chatnoiresques, Paul Ollendorff, 1891.

 * gommeuxÉtymologie incertaine, on suppose que « les gommeux » au XIXe siècle étaient des     élégants qui n’avaient d’autre occupation que de se gommer, de se pommader, de se parfumer

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Polaire – Dessin de 1902 de Ferdinand Bac (?) dans La Vie en Rose,
À croire que le dessinateur avait lu le conte d’Allais