Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

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     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

Enki sigle

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Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


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Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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l’Apocalypse vu par Carlos Fuentes


L’instinct d’Inez

Carlos Fuentes (1928-2012)Carlos Fuentes (1928-2012)

    Au chapitre 2 de l’Instinct d’Inez, cet étrange roman de Carlos Fuentes qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, le chef d’orchestre français Gabriel Atlan-Ferrara fait répéter de nuit à l’orchestre du Covent Garden l’opéra La Damnation de Faust d’Hector Berlioz et s’emploie à mettre en condition les musiciens par une grande envolée lyrique sur le thème de la lutte éternelle entre Eros et Thanatos. Car c’est bien d’amour et de mort dont il est question dans ce roman inclassable. La répétition a lieu le 28 décembre 1940 en plein Blitz  destructeur sur Londres lancé par la Lutwaffe qui ne connait pas la trêve des confiseurs et les avions ennemis qui bombardent de nuit la population civile sans discontinuer s’apparentent au noires cohortes des cavaliers de l’Apocalypse. Dans ces conditions, la production de cet opéra apparaît comme une victoire du bien contre le mal et à son habitude le Maestro maîtrise et canalise avec brio le flux sonore produit par l’orchestre et les chœurs, pourtant, dans cet ensemble, une voix magnifique va bientôt se lever et se distinguer et provoquer sa fureur. La voix est celle d’une toute jeune femme, Inez, dont le Maestro tombera amoureux et qu’il rencontrera dans les années qui suivront par intermittence durant de courts moments à l’occasion de ses reprises de l’opéra de Berlioz. Malgré l’amour passionné qu’il lui porte, il finira toujours par la quitter parce qu’ils sont tous deux prisonniers : lui de son art auquel il s’est totalement voué, elle d’un lointain passé. Ce passé, c’est le temps mythique des origines qui a vu naître chez les premiers humains d’abord le cri, puis la parole, puis le chant, l’amour et enfin la maternité, temps qui revient régulièrement éclore dans l’esprit de la jeune femme à la façon de l’Éternel retour nietzschéen. Inez est une créature archétypale et désincarnée qui représente la Femme dans tous ses rôles et fonctions et à ce titre se situe à la fois dans le présent et le passé. Le souvenir de ce qu’elle a vécu ou qu’une autre qu’elle même a vécu dans un lointain passé et dont fait partie l’amour pour un homme, la poursuit et l’empêche de vivre pleinement sa vie. Encore une histoire d’amour impossible me direz-vous… Moi qui venait juste de terminer Aurélien, le roman d’Aragon, qui met également en scène un amour rendu impossible par l’impérieux besoin d’absolu de l’héroïne, j’étais servi… Le roman est difficile à suivre et beaucoup ont renoncé à poursuivre leur périple dans le dédale des situations et des rebondissements. Reste des textes magnifiques dont certains pourraient être qualifiés de «musicaux» par la manière dont ils accompagnent et font corps avec la musique de Berlioz.


Apocalypse

Albrecht Dürer - les quatre cavaliers de l'Apocalypse (détail),  1497-98Albrecht Dürer – les quatre cavaliers de l’Apocalypse (détail),

      Criez, hurlez d’épouvante, hurlez comme l’ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu’en cet instant vous voyez passer dans l’air les chevaux noirs, les cloches s’apaisent, le soleil s’éteint, les chiens gémissent, le Diable s’est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c’est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l’animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s’il y allait de votre vie ! AU SECOURS ! Vous implorez la Sainte Marie tout en sachant au fonde de vous que ni elle ni personne ne peut vous sauver; vous êtes tous condamnés, la bête nous pourchasse, il pleut du sang, les ailes des oiseaux de nuit nous fouettent le visage, Méphistophélès a empoisonné le monde et vous, vous chantez comme dans une opérette de Gilbert and Sullivan… ! Comprenez-donc : vous chantez le Faust de Berlioz, pas pour vous plaire, pas pour impressionner, pas même pour émouvoir; vous chantez pour semer l’effroi; vous êtes un cœur d’oiseaux de mauvais augure qui annonce : on vient nous détruire notre nid, on vient nous arracher les yeux, nous dévorer la langue, alors vous répondez avec l’ultime espoir de la peur, vous hurlez Sancta Maria, ora pro nobis, ce territoire nous appartient et celui qui approchera, nous lui arracherons le soyeux, nous lui dévorerons la langue, nous lui couperons les couilles, nous lui ferons sortir la matière grise par l’occiput, nous le découperons en morceaux, nous jetterons le stripes aux hyènes, le cœur aux lions, le poumons aux corbeaux, les reins aux sangliers et l’anus aux rats ! hurlez ! hurlez votre terreur et votre agressivité à la fois, défendez-vous, le Diable n’est pas un seul, c’est sa ruse, il prend la forme de Mephisto, mais il est collectif, le Diable est un nous impitoyable, une hydre sans pitié et sans bornes, le Diable est pareil à l’univers même, Lucifer n’a ni commencement, ni fin, voilà ce que vous devez communiquer, vous devez comprendre l’incompréhensible, Lucifer est l’infini tombé sur Terre, c’est l’exilé du ciel dans un rocher tombé de l’immensité universelle, tel fut le châtiment divin, tu seras infini et immortel sur la Terre finie et mortelle, mais vous, vous ce soir sur la scène du Covent Garden, vous devez chanter comme si vous étiez les alliés de Dieu abandonnés par Dieu, vous devez hurler comme vous aimeriez entendre Dieu hurler parce que son éphèbe favori, son ange de lumière, l’a trahi et que Dieu, e,notre rire et larmes — quel mélodrame que la Bible —, a offert le Diable au monde afin que dans la pierre de finitude se représente la tragédie de l’infini éthéré.

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      Vous devez chanter comme les témoins de Dieu et du Démon, Sancta Maria, ora pro nabis, criez Has, has, Méphisto ! faites fuir le Diable. Sancta Maria, ora pro nabis du, que le cor résonne, que les cloches sonnent, qu’on reconnaisse le métal, la multitude mortelle approche, soyez un chœur, soyez aussi une multitude, une légion qui avance pour vaincre de sa voix le fracas des bombes, nous répétons lumière éteintes, c’est la nuit sur Londres et la Lutwaffe bombarde sans interruption, essaim d’oiseaux noirs qui font jaillir le sang, la grande chevauchée des coursiers du Diable dans le ciel noir, les ailes du Malin nous frappent le visage, vous le sentez ! C’est ça que je veux entendre : un chœur de voix qui supplante le bruit des bombes, ni plus ni moins, Berlioz le mérite, n’oubliez pas que je suis français, chantez jusqu’à faire taire les bombes de Satan, je n’aurais de  furieuse de Berliozcesse que de l’avoir obtenu, vous m’entendez ? Tant que les bombes du dehors supplanteront les voix du dedans, nous continuerons, allez vous faire foutre, mesdames et messieurs*, jusqu’à nous tombions de fatigue, jusqu’à ce que la bombe fatidique tombe sur la salle de concert et que nous soyons effectivement foutus, réduits en bouillie, jusqu’à ce que nous ayons, ensemble, remplacé la cacophonie de la guerre par l’harmonie furieuse de Berlioz, l’artiste qui ne veut gagner aucune guerre, qui veut seulement nous entraîner avec Faust en enfer parce que nous, toi, toi, toi, et moi aussi, nous avosnvendu notre âme collective au Démon, alors chantez comme des bêtes sauvages qui se voient pour la première fois dans un miroir et en savent pas que ce sont elles-mêmes qu’elles voient ! hurlez comme le spectre qui s’ignore, comme le reflet ennemi, criez comme si vous découvriez que l’image de chacun dans le miroir de ma musique était celle de l’ennemi le plus féroce, non pas l’Antéchrist, mais l’Anti-moi, l’antiu-père et l’anti-mère, l’anti-fils, l’anti-amant, la créature aux ongles crasseux de merde et de pus qui voudrait nous mettre la main au cul et dans al bouche, dans le soreilles et dans les yeux, nous ouvrir le canal occipital pour nous infecter le cerveau et dévorer nos songes; hurlez comme les bêtes perdues dans la jungle qui doivent hurler afin que les autres bêtes le sreconnaissent à distance, criez comme le oiseaux pour épouvanter l’adversaire qui veut nous arracher notre nid… !
     — Regardez le monstre que vous ne pouviez imaginer, le frère, le membre de la famille qui, une nuit, ouvre la porte pour nous violer, nous assassiner, mettre le feu au foyer commun…

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000) – pp.33-36

* en français dans le texte


Hector Berlioz, La Damnation de Faust

La Course à l’Abîme (scène XVIII) & Pandaemonium (scène XIX)

SCÈNE XVIII
Plaines, montagnes et vallées

La course à l’abîme
Faust et Méphistophélès galopant sur deux chevaux noirs.

FAUST

Dans mon cœur retentit sa voix désespérée…
Ô pauvre abandonnée !

PAYSANS (agenouillés devant une croix champêtre)

Sancta Maria, ora pro nobis.
Sancta Magdalena, ora pro nobis.

FAUST

Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant
Au pied de cette croix.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh ! qu’importe ! en avant !

PAYSANS

Sancta Margarita…
(cri d’effroi)
Ah !!!
(Les femmes et les enfants se dispersent épouvantés.)

FAUST

Dieux! un monstre hideux en hurlant nous poursuit !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu rêves !

FAUST

Quel essaim de grands oiseaux de nuit !
Quels cris affreux!… ils me frappent de l’aile !

MÉPHISTOPHÉLÈS (retenant son cheval)

Le glas des trépassés sonne déjà pour elle.
As-tu peur ? retournons !
(Ils s’arrêtent.)

FAUST

Non, je l’entends, courons !
(Les chevaux redoublent de vitesse.)

MÉPHISTOPHÉLÈS (excitant son cheval)

Hop ! hop ! hop !

FAUST

Regarde, autour de nous, cette ligne infinie
De squelettes dansant!
Avec quel rire horrible ils saluent en passant!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop! pense à sauver sa vie,
Et ris-toi des morts!
Hop! hop!

FAUST (de plus en plus épouvanté et haletant)

Nos chevaux frémissent,
Leurs crins se hérissent,
Ils brisent leurs mors !
Je vois onduler
Devant nous la terre ;
J’entends le tonnerre
Sous nos pieds rouler !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop ! hop !

FAUST

Il pleut du sang !!!

MÉPHISTOPHÉLÈS (d’une voix tonnante)

Cohortes infernales !
Sonnez, sonnez vos trompes triomphales,
Il est à nous !
(Ils tombent dans un gouffre.)

FAUST

Horreur ! Ah !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je suis vainqueur !


Possession

     L’appel sur scène la tira de sa méditation.
     Plus de la moitié de l’opéra s’était déjà déroulé, elle ne faisait son entrée que dans la troisième partie, avec une lampe à la min. Faust s’est caché. Méphistophémlès s’est enfui. Marguerite va chanter pour la première fois :

Que l’air et étouffant !
J’ai peur comme une enfant !

    Elle croisa le regard d’Atlas-Ferrara dirigeant l’orchestre d’un air absent, totalement absorbé, très professionnel; les yeux, cependant, démentait cette sérénité, ils dénotaient une cruenté et une terreur qui l’épouvantèrent dés qu’elle entama la seconde strophe, c’est mon rêve d’hier qui m’a toute troublée, et en cet instant, sans cesser de chanter, elle cessa d’écouter sa voix, elle savait qu’elle chantait mais elle ne s’entendait pas, elle n’entendait pas l’orchestre, elle fixait Gabriel tandis qu’un autre chant, à l’intérieur d’Inez, fantôme de l’aria de Marguerite, la séparait d’elle-même, la faisait entrer dans un rite inconnu, s’emparait de son rôle sur scène comme d’une cérémonie secrète que les autres, tous ceux qui avaient payé pour assister à la représentation de la Damnation de Faust à Covent Garden, n’avaient pas le droit de partager : le rite n’appartient qu’à elle, mais elle ne s’écoutait plus, elle ne voyait que le regard hypnotique d’Atlas-Ferrara lui reprochant sa faute professionnelle, que chantait-elle ? que disait-elle ? mon corps n’existe pas, mon corps ne touche pas terre, la terre commence aujourd’hui, jusqu’au moment où elle lance un cri hors du temps, une anticipation de la grande cavalcade infernale qui marque le point culminant de l’œuvre.

Oui, soufflez ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez, rochers, torrents !…

       Alors la voix d’Inez Prada sembla se transformer en écho d’elle-même, puis en compagne, puis finalement en voix étrangère, séparée, voix d’une puissance comparable à celle des coursiers noirs, au battement des ailes nocturnes, aux tempêtes aveugles, aux cris des damnés, un voix surgie du fond de l’auditoire, fendant le sangs de spectateurs, d’abord entre les rires, puis à la stupéfaction, bientôt à l’effroi de l’assemblée d’hommes et de femmes d’âge mûr, en habit de soirée, tout pomponnés, poudrés, rasés de près, les hommes secs et pâles ou rouges comme des tomates, leurs épouses en grand décolleté, parfumées, blanches comme du lait caillé ou fraîches comme des roses éphémères, ce public distingué du Cocent garden maintenant debout, se demandant s’il s’agissait d’une audace suprême de l’excentrique chef français, la «grenouille» Atlan-Ferrara, capable de conduire à ces extrêmes la représentation d’une œuvre suspectement « continentale », pour ne pas dire « diabolique »…
       Le chœur se mit à hurler et, comme s’il se faisait subir une apocope, sauta tout la troisième partie pour se précipiter dans la quatrième, la scène des cieux déchaînés, des tempêtes aveugles, des tremblements de terre souterrains, Santa Margarita, Aaaaaaah !

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000), chap. 6 – pp.176-178


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Les dangers d’une taille de guêpe : un conte chatnoiresque d’Alphonse Allais


Et l’on s’étonnera après cela d’avoir perdu la guerre de 1870 contre la Prusse…

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l’actrice et chanteuse Émilie Marie Bouchaud dit Polaire vers 1900

°°°

Pour en avoir le cœur net (conte chatnoiresque)

          Ils s’en allaient tous les deux, remontant l’avenue de l’Opéra.
     Lui, un gommeux* quelconque, aux souliers plats, relevés et pointus, aux vêtements étriqués, comme s’il avait dû sangloter pour les obtenir; en un mot, un de nos joyeux rétrécis.
      Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frisons fous plein le front, mais surtout une taille…

       — Invraisemblable, la taille !

     Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup, employer comme ceinture son porte-bonheur d’or massif.
       Et ils remontaient l’avenue de l’Opéra, lui de son pas bête et plat de gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête effrontée.

          Derrière eux, un grand cuirassier qui n’en revenait pas.
     Complètement médusé par l’exiguïté phénoménale de cette taille de Parisienne, qu’il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa bonne amie, il murmurait, à part lui :

     — Ça doit être postiche.

      Réflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l’anatomie.
     On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles, des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu’on ne peut avoir, d’aucune façon, une taille postiche.
     Mais ce cuirassier, qui n’était d’ailleurs que de 2e classe, était aussi peu au courant de l’anatomie que des artifices de toilette, et il continuait à murmurer, très ahuri :

     — Ça doit être postiche.

       Ils étaient arrivés aux boulevards.
`     Le couple prit à droite, et, bien que ce ne fût pas son chemin, le cuirassier les suivit.
      Décidément, non, ce n’était pas possible, cette taille n’était pas une vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui rappelait, même de loin, l’étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.
        Très troublé, le cuirassier résolut d’en avoir le cœur net et murmura :

       — Nous verrons bien si c’est du faux.

       Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina.
      Le large bancal, horizontalement, fouetta l’air, et s’abattit tranchant net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir.
       Tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.

       C’est le gommeux qui faisait une tête !

À se tordre : histoires chatnoiresques, Paul Ollendorff, 1891.

 * gommeuxÉtymologie incertaine, on suppose que « les gommeux » au XIXe siècle étaient des     élégants qui n’avaient d’autre occupation que de se gommer, de se pommader, de se parfumer

°°°

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Polaire – Dessin de 1902 de Ferdinand Bac (?) dans La Vie en Rose,
À croire que le dessinateur avait lu le conte d’Allais


Cousin, cousine…


Mimétisme inter-espèces : connaissez-vous votre cousin Kanzi ?

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le bonobo Kanzi , Kanzi signifie « Trésor enfoui» en swahili

    « ce qui m’a surtout frappé chez Kanzi, c’est l’humanité qui transparaît sur son visage. Cet air de famille que l’on retrouve dans sa manière de jouer à cache-cache, de tenter de deviner mes intentions. »  (P. Jost)

      Vous ne connaissez pas Kanzi ? Vous devriez car il fait partie de votre famille étant l’un de vos proches cousins. Vous en doutez ? Vous ne reconnaissez chez lui aucun trait physique caractéristique de votre famille, dites-vous… C’est que vos ancêtres communs vivaient il y a un peu plus de quatre à cinq millions d’années et que depuis cette date les deux familles ont eu tout le loisir de se différencier. Kanzi est un bonobo, une espèce de singe de petite taille proche du chimpanzé qui vit au cœur de l’Afrique dans les forêts congolaises et la différence entre son génome et le nôtre n’est que de 1,6 %. Les bonobos ont en commun avec l’homme d’être bipèdes puisqu’ils utilisent la marche à pied dans 20 à 25 % de leurs déplacements (alors que les chimpanzés utilisent la bipèdie principalement en démonstration de dominance), certains d’entre eux ont une conscience aigüe de la propreté puisqu’ils éprouvent parfois le besoin de laver leur nourriture avant de la manger.

bonobos-vs-hommes

Faites l’amour, pas la guerre !

   À l’instar des humains ils utilisent la sexualité dans un but qui ne se limite pas à la reproduction, par exemple pour le plaisir, pour réduire les tensions aux sein d’un groupe avant qu’elles ne dégénèrent, obtenir certains avantages comme la nourriture ou le statut social en bénéficiant du statut de leur partenaire. Comme les humains, ils peuvent «faire l’amour» face à face et s’embrasser en utilisant leur langue. Un gardien du zoo de San Diego en a fait l’expérience, pas encore initié aux mœurs de ce singe, il avait accepté un jour d’être embrassé par un bonobo. Il pensait que ce serait un baiser chaste mais faillit tomber à la renverse quand il sentit la langue du singe s’immiscer dans sa bouche… Précisons encore que l’utilisation de la sexualité à la résolution des conflits sociaux fait qu’ils sont «pansexuels» car ouvert aux deux sexes. Certains chercheurs (Franz de Waal) présentent les bonobos comme une espèce qui, à la manière des hippies des années soixante, « fait l’amour, pas la guerre » :

bonobos

« Les chimpanzés résolvent les questions sexuelles par le pouvoir, les bonobos les questions de pouvoir par le sexe. Chez les bonobos, les conflits ne prennent jamais d’ampleur : l’activité sexuelle se substitue à l’agressivité. Comme source de plaisir d’abord, mais aussi comme tactique subtile pour apaiser les tensions liées à la nourriture, obtenir une faveur, un épouillage. Un peu comme les couples qui font la paix sur l’oreiller après une dispute. (…) Les bonobos se comportent comme si le contact érotique était la chose la plus normale qui soit pour apaiser les corps et les esprits. Une activité parmi d’autres qui pimente brièvement, mais fréquemment, la vie sociale. En un rien de temps, ils passent de la nourriture au sexe, du sexe au jeu, de l’épouillage à un baiser, et ainsi de suite… »  (Franz de Waal).

      Enfin, des chercheurs ont remarqués qu’en captivité, la paix sociale était maintenue par l’existence d’un «bouc émissaire» (pharmakos) qui permettait la réduction des tensions au sein du groupe. En même temps, on a décelé chez les bonobos des pratiques de contact affectif qu’il soit sollicité par un bonobo en détresse ou offert spontanément par un membre du groupe appartenant généralement aux parents et aux amis ce qui laisserait supposer l’existence d’une pratique de consolation basée comme chez l’homme sur l’empathie (Consolation hypothesis)   Les bonobos utilisent dans certaines circonstances des armes et des outils : branches en cas d’attaque et baguettes pour extraire des insectes d’une termitière. À l’état sauvage, ils communiquent par de nombreuses mimiques faciales et par des vocalisations aiguës. Enfin ils sont capables de s’auto-médicaliser par ingestion de feuilles particulières.

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Kanzi communiquant avec la psychologue Sue Savage-Rumbaugh avec son clavier

       Mais revenons à Kanzi, ce bonobo vit à Des Moines, dans l’Iowa, en compagnie de chercheurs qui l’étudient avec d’autres singes de son espèce depuis plusieurs années. La psychologue Sue Savage-Rumbaugh a tenté dans un premier temps à communiquer avec Matata, la mère du jeune singe à l’aide d’un système de symboles géométriques mais sans succès mais c’est finalement Kanzi qui jouait à proximité qui peu à peu a assimilé les règles du langage par signes. C’est ainsi qu’il a dans un premier temps utilisé sur un clavier 6 symboles, puis 18 et enfin, à l’âge de 26 ans,  348 :

«Les symboles se réfèrent aux objets familiers (le yaourt, la clé, le ventre, la boule…), des activités favorites (la poursuite, les chatouilles…) et même quelques concepts considérés assez abstraits (le présent, ce qui est mal…). Le bonobo, nommé Kanzi, a appris à combiner ces symboles dans ce que les linguistes appellent une « proto-grammaire ». Une fois, lors d’une sortie dans une forêt-laboratoire où il a été élevé, Kanzi a touché les symboles pour « la guimauve » et « le feu ». Quand on lui a donné des allumettes et des guimauves, Kanzi a cassé des brindilles pour préparer un feu, les a allumées avec les allumettes et a grillé les guimauves sur un bâton.»

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abstraction de Kanzi  – C’est aussi beau que du Cy Twombly et on ne lui paye que 1.500 dollars…
(à gauche Kanzy   –   à droite Cy Twombly)

     Mais la capacité de Kanzi à communiquer avec l’homme va encore plus loin puisqu’il connait la signification de 3 000 mots anglais parlés (plus que j’en connais…). Quand Kanzi entend une personne prononcer dans une autre pièce certains mots, il indique alors le symbole approprié sur son clavier d’ordinateur qui transmet l’information à un synthétiseur vocal. Il comprendrait même les mots qui ne font pas partie du vocabulaire de son clavier ; c’est ainsi qu’il peut répondre convenablement aux commandes comme « mets le savon dans l’eau », « porte tel objet dehors » et « ouvrir orange » (mais seulement en anglais). Il s’inquiète aussi de l’heure du repas : « Donne-moi à manger », imagine des jeux : « Poursuivre moi ? », manifeste son affection : « Embrasse-moi ». Il invente aussi de nouveaux mots chargés de poésie : « eau-oiseau » pour décrire un cygne et « eau-écouter » pour désigner l’eau pétillante… Enfin, c’est un peintre accompli (non figuratif…) dont l’une des toiles s’est vendue, au bénéfice du refuge où il vit, 1.500 $….


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    Aujourd’hui Kanzi est capable de faire du feu, cuire un steak et faire fondre un marshmallow au bout d’un bâton. (voir les vidéos de Kanzi sur YouTube à ce sujet)

      « Sue Savage-Rumbaugh assure que cela montre la profonde intelligence du singe, notamment par l’effet d’un mimétisme. En effet, Kanzi a longtemps été fasciné par la manière dont les gardiens de son camp faisaient cuire les aliments, puis on l’a encouragé à interagir avec les humains et à les copier», ajoute-t-elle. Sur une vidéo, on peut le voir faire du feu, en ramassant du bois et des feuilles mortes, tout en tenant compte de la position du vent. Puis saisir une poêle, la mettre sur une grille et laisser le tout mijoter. Bien que les singes bonobos et les chimpanzés utilisent de grandes brindilles et des feuilles comme des outils, aucun n’avait jamais montré une telle habileté pour la cuisson des aliments. Aussi, quand Kanzi a terminé avec le feu, le Docteur Savage-Rumbaugh lui demande de l’éteindre à l’aide d’une bouteille d’eau. Le singe va ainsi verser délicatement le liquide sur le feu jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Mais ce n’est pas tout. Par exemple, Kanzi prend une guimauve, la colle au bout d’une brindille et la maintient soigneusement sur les flammes, en s’assurant qu’il ne brûle pas. Sue Savage-Rumbaugh ajoute que cela ne résulte pas du hasard et que «Kanzi fait du feu parce qu’il le souhaite. Très jeune, il a regardé le film La guerre du Feu qui met en scène le premier homme qui lutte pour faire du feu. Il était fasciné par ce film, il l’a regardé des centaines de fois. Et Kanzi s’en est probablement inspiré.»


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Bonobos s’occupant d’un petit

Supériorité du bonobo sur l’homme

     Le journal Daily Mail s’inquiète des capacités imitatives de Kanzi qui préfigurent peut-être l’avenir menaçant pour l’homme mis en scène dans le film La Planète des Singes où ces derniers ont pris le pouvoir et dominent la race humaine : « Qu’arriverait-il s’il était libéré dans la nature, où les autres bonobos pourraient copier son comportement ? Est-ce que les bonobos sauvages pourraient apprendre à maîtriser le feu de façon indépendante tout comme nos propres ancêtres ? ».

    Mais pourquoi les singes voudraient-ils vivre à notre manière alors que leur mode de vie est largement supérieur au nôtre. Supérieur au nôtre ? Eh bien parce que les bonobos passent 50 % de leur temps au repos, à folâtrer, au plaisir du sexe ou à jouer. Les activités d’une journée de bonobo se répartissent ainsi : recherche de nourriture : 20 % du temps, manger : 20 %, déplacements (en moyenne 2 km par jour) : 10 %, repos : 40 % , autres (dont le jeu) 10 %. Que reste t’il a l’homme moderne drogué par le travail et les occupations inutiles comme temps vraiment libre durant lequel il peut s’épanouir ? Dan Everett, parti comme missionnaire en 1977 dans une tribu isolée de l’Amazonie, les Pirahãs, s’est aperçu que ceux-ci parlaient un langage unique dénué de système de numérotation, de couleurs et de références au temps passé et futur. Les Pirahãs ne vivaient que dans le temps présent, privilégiant l’expérience immédiate et jugeant totalement inutile de s’intéresser à ce qu’ils ne connaissaient pas et à se projeter dans le temps. Comme les bonobos, les Pirahãs chassent, pêchent, partagent la nourriture et le reste du temps s’amusent, palabrent et profitent de la vie sans avoir besoin de compter. À tous ceux qui les ont côtoyés, ils sont apparus comme les plus heureux des hommes qu’ils avaient rencontrés jusque là.

     Victime de la dégradation de son habitat naturel par l’homme qui pratique la déforestation et le braconnage, le bonobo comme les autres grands singes est sur la liste rouge des espèces menacées.

            Kansi :  « Trésor enfoui» en swahili, Trésor bientôt enfoui et disparu à jamais ?


Et si René Girard avait raison ? – les neurones miroirs


Et si René Girard avait raison ?

René Girard

René Girard (1923-2015)

       René Girard est un anthropologue et philosophe français qui a effectué toute sa carrière aux Etats-Unis et dans les dernières années, à l’université de Standford en Californie au cœur de la Silicon Valley. Il a découvert à l’orée des années soixante le principe du « caractère mimétique du désir » qui défend l’idée que tout désir est l’imitation du désir d’un autre que l’on érige en modèle à imiter.  Ce concept a été exposé dans son premier ouvrage publié en 1961 : Mensonge romantique et Vérité romanesque. Il prolongera sa réflexion dans le domaine cette fois de l’anthropologie en expliquant l’origine de la violence dans les sociétés par la rivalité mimétique qui s’instaure entre ses membres pour la possession des objets, rivalité qui risque dans son développement paroxysmique de détruire l’ensemble de la société. René Girard appelle cet antagonisme généralisé qu’Hobbes dans son temps avait appelé « la guerre de tous contre tous », la « crise mimétique ». Celle-ci, pour être désamorcée nécessitera, si le groupe ne veut pas être détruit, et de manière presque mécanique, un report de la violence de l’ensemble des membres du groupe contre un seul individu qui focalisera sur lui la totalité de la violence et permettra à celle-ci de se décharger en limitant les dommages. La guerre de « tous contre tous » est devenue de ce fait la guerre de « tous contre un ». L’éthologie a montré que déjà, chez les chimpanzés, la réconciliation à l’intérieur de la communauté peut être facilitée par la projection de l’agressivité sur un ennemi extérieur et l’instinct de réconciliation est dans ce cas utilisé dans une démarche belliciste. Chez l’homme, la victime émissaire qui a été sacrifiée pour le bien commun a sauvé le groupe  et va alors endosser de la part de la communauté un statut spécial de caractère «sacré» car elle a montré dans l’épreuve qu’elle disposait d’un pouvoir transcendant et surnaturel qui lui a permis de sauver le groupe. René Girard voit dans ce sacrifice qui a longtemps accompagné les pratiques religieuses l’origine du phénomène religieux archaïque. Il a exposé cette thèse dans un second ouvrage, La violence et le sacré paru en 1972. Dans son troisième ouvrage, Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, il va s’intéresser cette fois au processus d’humanisation par lequel l’homme a émergé de l’animalité. Constatant chez les primates anthropoïdes un fort degré de mimétisme et une régulation de la violence résultant du désir d’appropriation par la soumission au mâle dominant, René Girard imagine que pour maintenir la paix et la stabilité, après le sacrifice de la première victime émissaire, un processus de reconduction du sacrifice aurait été enclenché par le groupe instaurant par ce fait un mécanisme de gestion et de prévention de la violence. Ce sont les interdits et les pratiques rituelles en rupture avec les manifestations instinctives innées qui accompagnaient ce processus qui seraient à l’origine de la religion, de la culture et de la pensée symbolique en accompagnement de l’augmentation du volume du cerveau.

    Il manquait à cette hypothèse développée par René Girard la caution biologique et celle des neurosciences, la découverte récente des neurones miroir qui gèrent des relations de caractère mimétique entre les individus et le fonctionnement de processus cognitifs fondamentaux a apporté de l’eau au moulin du philosophe et conforte l’ensemble de ses théories.


La découverte des neurones miroir

 

architectures du cerveau et du neurone

    Dans les années 1990, les chercheurs d’une équipe de scientifiques italiens de la faculté de médecine de Parme, l’équipe du médecin et biologiste Giacomo Rizolatti, qui menaient des expériences sur l’activité cérébrale chez le singe, ont fait une découverte majeure dans le domaine des neurosciences. Ils ont découvert que certains neurones occupant des aires fonctionnelles bien déterminées du cerveau d’un singe macaque rhésus (cortex prémoteur ventral et partie rostrale du lobule pariétal inférieur) qui étaient activés (potentiels d’action) au moment de l’exécution d’un mouvement l’étaient également lorsque le singe était immobile mais qu’il voyait ou entendait un autre individu réaliser une action similaire ou même simplement se préparer à l’accomplir. Ainsi, il apparaît que ce sont les mêmes aires fonctionnelles du cerveau qui sont activées durant l’exécution d’une action que lors de son imagination par le sujet. C’est la raison pour laquelle, ces neurones ont été appelés «neurones miroirs». Certains spécialistes préfèrent par précaution employer les termes de «système miroir» ou «système de neurones miroirs». Ces neurones miroirs existent chez les humains, dans des configurations bien plus complexes et avec des capacités bien plus sophistiquées. Chez l’homme, ces neurones miroirs joueraient un rôle essentiel dans le fonctionnement des processus cognitifs (perception, mémorisation, raisonnement, émotions) impliqués dans les relations et activités sociales, en particulier dans les processus d’apprentissage par imitation, le langage, l’art et les relations affectives telles l’empathie et la compréhension d’autrui.

    Certains chercheurs se sont attachés à établir un lien entre les neurones miroirs et la théorie visionnaire anthropologique développée par René Girard du désir mimétique. C’est le cas  en particulier du neuropsychiatre et écrivain Jean-Michel Oughourlian, l’un des plus anciens collaborateurs d’André Girard.


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