À propos d’un conte chinois…


La machine : libération ou aliénation ?

1344594331.jpgHou-tsiun (XVIIIe siècle). Jardinier et deux senins

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    Zhuang-zi, sage chinois qui vécut au IVe siècle avant notre ère, racontait l’histoire suivante :

     Comme Zi-gong voyageait dans les régions situées au nord de la rivière Han, il vit un vieil homme qui travaillait dans son potager où il avait creusé un canal d’irrigation. L’homme descendait dans son puits, en ramenait un seau d’eau et le versait dans le canal, puis recommençait. En dépit de ces efforts épuisants, les résultats semblaient bien maigres.

    Zi-gong lui dit : « Il existe un moyen simple d’irriguer une centaine de canaux par jour, et cela sans se donner beaucoup de mal : veux-tu savoir lequel ? ». Le jardinier se releva, le regarda et lui demanda : « De quoi s’agit-il ? »
    Zi-gong répliqua : « Tu prends un levier de bois, avec un poids à un bout mais léger de l’autre; de cette façon tu peux faire monter l’eau si vite qu’elle jaillit tout simplement ; on appelle cela un puits à balancier. »

   La colère envahit alors le visage du vieil homme qui répondit : « Je me souviens de mon maître : il disait que quiconque se sert de machines accomplit son travail comme une machine. Celui qui accomplit son travail comme une machine voit son cœur devenir une machine, et celui dans la poitrine duquel bat une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité connaît l’incertitude de l’âme.
     Or l’incertitude de l’âme ne s’accorde pas avec une raison honnête. Ces choses dont vous parlez, ce n’est pas que je ne les connaisses pas ; c’est que j’aurais honte de les utiliser. »

Cité par le théoricien des organisations, consultant en management et créateur du concept de « Métaphore organisationnelle »,
 Gareth Morgan dans son livre best-seller « Images de l’organisation« 


L’aliénation par la machine

Les temps Modernes de Charlie Chaplin, 1936 – Eating machine

   Ainsi, quatre siècles avant notre ère, un penseur chinois anticipait l’aliénation que risquait de faire subir la machine à l’homme alors que la mécanisation n’était encore qu’à un état balbutiant. Pour le chercheur Gareth Morgan, si la mécanisation a apporté de nombreux bienfaits en accroissant de manière exponentielle les capacités de production, elle a en même temps dévalorisé le travail humain par le passage de la fabrication artisanale à la production industrielle, l’expansion du milieu urbain aux dépens de la vie rurale et appauvri la condition des hommes en vidant de sens une part essentielle de leur activité sur la terre. Sur le plan idéologique, l’inventeur du concept de « Métaphore organisationnelle » souligne le risque « d’employer la machine comme métaphore pour nous-mêmes et pour notre société, et modeler le monde selon des principes mécanistes. » C’est le cas, selon lui, de l’organisation moderne de nos institutions et de structures économiques qui exige un fonctionnement précis, répétitif et permanent, semblable au fonctionnement d’une machine. Ces lieux de travail, ajoute-t-il « sont conçus comme des machines, et on attend des employés, en fait, qu’ils se comportent comme des rouages de ces machines. » Qui n’a pas remarqué que dans ce système, les relations humaines les plus essentielles comme l’empathie et la politesse qui devraient être spontanées sont en fait programmées : « dans les entreprises de restauration rapide et dans toutes sortes de service,(…) chaque geste  est prévu de façon minutieuse. on forme souvent les employés de manière à ce qu’ils se comportent avec les clients selon un code d’instructions détaillé, et tous leurs gestes sont surveillés. Le simple sourire, les mots d’accueil, les suggestions d’un vendeur sont souvent programmés selon les directives de l’employeur ». Ces textes ont été écrits par Gareth Morgan en 1998 (Images of Organization) mais dès 1934, l’historien de la technologie et de la science Lewis Mumford attirait l’attention sur les conséquences négatives de la technologie. Il est l’inventeur du concept de « mégamachines » qui sont de grandes structures bureaucratiques organisées hiérarchiquement et qui fonctionnent comme des machines dans lesquelles les humains sont utilisés comme des composants. Le meilleur exemple étant à ses yeux l’industrie nucléaire. Avant elle, les monarchies égyptiennes, bâtisseuses de pyramides et l’Empire romain avaient ouvert la voie. Gareth Morgan, qui reprend cette idée ajoutera comme autre exemple l’armée prussienne bâtie par Frederic II. Le cinéaste allemand Fritz Lang aura anticipé ces « mégamachines » modernes avec le  « Moloch » de son film Metropolis.


la machine selon Lewis Mumford

Lewis Mumford (1895-1990)

     « l’organisation de la vie est devenue si complexe et les processus de production, distribution et consommation si spécialisés et subdivisés, que la personne perd toute confiance en ses capacités propres : elle est de plus en plus soumise à des ordres qu’elle ne comprend pas, à la merci de forces sur lesquelles elle n’exerce aucun contrôle effectif, en chemin vers une destination qu’elle n’a pas choisie. A la différence du sauvage et de ses tabous, qui déborde souvent de confiance, comme un enfant, envers les pouvoirs de contrôle des formidables forces de la nature de son chaman, ou magicien, l’individu conditionné par la machine se sent perdu et désespéré tandis qu’il pointe jour après jour, qu’il prend place dans la chaine d’assemblage, et qu’il reçoit un chèque de paie qui s’avère incapable de lui offrir les véritables biens de la vie.

     Ce manque d’investissement personnel routinier entraine une perte générale de contact avec la réalité : au lieu d’une interaction constante entre le monde intérieur et extérieur, avec un retour ou réajustement constant et des stimuli pour rafraichir la créativité, seul le monde extérieur – et principalement le monde extérieur collectivement organisé, exerce l’autorité ; même les rêves privés nous sont communiqués, via la télévision, les films et les discs, afin d’être acceptables.

    Parallèlement à ce sentiment d’aliénation nait le problème psychologique caractéristique de notre temps, décrit en termes classiques par Erik Erikson comme la “crise d’identité”. Dans un monde d’éducation familiale transitoire, de contacts humains transitoires, d’emplois et de lieux de résidences transitoires, de relations sexuelles et familiales transitoires, les conditions élémentaires pour le maintien de la continuité et l’établissement d’un équilibre personnel disparaissent. L’individu se réveille soudain, comme Tolstoï lors d’une fameuse crise de sa vie à Arzamas, dans une étrange et sombre pièce, loin de chez lui, menacé par des forces hostiles obscures, incapable de découvrir où et qui il est, horrifié par la perspective d’une mort insignifiante à la fin d’une vie insignifiante. »

Lewis Mumford, le Mythe de la Machine


Le Moloch et les hommes-machines

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Metropolis de Fritz Lang, 1927. Des ouvriers travaillent comme des automates dans les souterrains d’une fabuleuse métropole de l’an 2026 (Encore huit ans. Nous y sommes presque !). Ils assurent le bonheur des nantis qui vivent dans les jardins suspendus de la ville. Ils finiront dévorés par le Moloch.            Musique de Gottfried Huppertz.


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Il faut imaginer Sisyphe heureux…

     Alors, pour revenir au conte de Zhuang-zi, le jardinier a-t-il raison de préférer la peine exténuante répétitive et inefficace du porteur d’eau à l’efficacité de la machine à balancier qui lui est proposé par le sage Zi-gong ? Ceci, afin de préserver sa liberté et ne pas devenir esclave d’une machine. Comment ne pas voir dans ce conte et dans sa conclusion une préfiguration de la condition absurde de l’homme défendue par Albert Camus. Il n’y a pas d’autres échappatoire à l’absurdité du monde que le suicide où l’affirmation d’une attitude stoïcienne par laquelle l’homme, en pleine conscience, préserve sa dignité en accomplissant son devoir d’homme et en continuant à vivre dans un monde dénué de sens.

Le Mythe de Sisyphe

Albert Camus (1913-1960) en 1957

   « Cet univers désormais sans maître ne lui parait ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur de l’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »                     Albert Camus

* Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. C’est qu’en vérité le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout !

    Il semble donc que face à l’absurdité de l’existence nous n’ayons le choix qu’entre trois voies : celle du suicide, celle de l’esclavage sous le règne du Moloch de la civilisation technicienne et celle de l’orgueil et de la dignité dans la souffrance…

Charmant programme  ! Bonne soirée quand même…

Enki sigle

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Ils ont dit… Henri Laborit et la recherche du plaisir


Henri Laborit (1914-1995)Henri Laborit (1914-1995).

La tyrannie du plaisir

    (…) le plaisir est lié à l’accomplissement de l’action gratifiante. Or, comme celle-ci est la seule qui nous permette de survivre, la recherche du plaisir n’est-elle pas la loi fondamentale qui gouverne les processus vivants ? On peut lui préférer le terme plus alambiqué d’homéostasie (Cannon), du maintien de la constance des conditions de vie dans notre milieu intérieur (Claude Bernard), peu importe… Ceux qui nient ne pas avoir comme motivation fondamentale la recherche du plaisir, sont des inconscients, qui auraient disparu de la biosphère depuis longtemps s’ils disaient vrai. Ils sont tellement inconscients de ce que leur inconscient charrie comme jugements de valeurs et comme automatismes culturels, qu’ils se contentent de l’image narcissique qu’ils se font d’eux-mêmes et à laquelle ils veulent nous faire croire, image qui s’insère à leur goût de façon harmonieuse dans le cadre social auquel ils adhèrent ou qu’ils refusent aussi bien. Même le suicidaire ne supprime pas son plaisir car la suppression de la douleur par la mort est un équivalent du plaisir.
        Malheureusement, l’action gratifiante se heurte bien souvent à l’action gratifiante de l’autre pour le même objet ou le même être, car il n’y aurait pas de plaisir si l’espace était vide, s’il ne contenait pas des objets et des êtres capables de nous gratifier. Mais dés qu’il y a compétition pour eux, jusqu’ici on a toujours assisté à l’établissement d’un système hiérarchique. Chez l’Homme, grâce aux langages, il s’institutionnalise. Il s’inscrit sur les tables de la Loi, et il est bien évident que ce ne sont pas les dominés qui formulent celle-ci, mais les dominants. La recherche du plaisir ne devient le plus souvent qu’un sous-produit de la culture, une observance récompensée du règlement de manœuvre social, toute déviation devenant punissable et source de déplaisir. Ajoutons que les conflits entre les pulsions les plus banales, qui se heurtent aux interdits sociaux, ne pouvant qu’effleurer la conscience sans y provoquer une inhibition comportementale difficilement supportable, ce qu’il est convenu d’appeler le refoulement, séquestre dans le domaine de l’inconscient ou du rêve l’imagerie gratifiante ou douloureuse. Mais la caresse sociale, flatteuse pour le toutou bien sage qui s’est élevé dans les cadres, n’est généralement pas suffisante, même avec l’appui des tranquillisants, pour faire disparaître le conflit. Celui-ci continue sa sape en profondeur et se venge en enfonçant dans la chair soumise, le fer brûlant des maladies psychosomatiques.
        
(…)
       Enfin, le plaisir qui résulte de l’assouvissement d’une pulsion traversant le champ des automatismes culturels sans se laisser emprisonner par eux, et qui débouche sur la création imaginaire, pulsion qui pour nous devient alors « désir », est un plaisir spécifiquement humain, même s’il n’est pas conforme au code des valeurs en place, ce qui est le cas le plus fréquent puisqu’un acte créateur a rarement des modèles sociaux de référence.

Henri Laborit, Éloge de la fuite (1976), édit. Robert Laffont, pp. 113-116


George_Barbier_LEnvie_Envy_1098_33.jpgGeorges Barbier – Les sept péchés capitaux : l’Envie

Le plaisir et l’envie

      Nous ne pouvons échapper à la tyrannie du plaisir, sa recherche est la condition de la survie de tout être vivant et pour l’atteindre nous entrons en compétition avec tous ceux qui sont habités du même désir. Pour Henri Laborit, la Loi, intrinsèquement liée au langage, est le moyen qu’ont inventé les hommes pour maintenir un certain équilibre social dans cet compétition. Cette paix sociale, établie au bénéfice des plus forts, impose la paix sociale au prix d’une inhibition comportementale des plus faibles, le refoulement, générateur de maladies mentales. Il reste cependant une voie ouverte pour éviter le refoulement : fuire dans l’imaginaire où chacun peut s’épanouir dans la création et expérimenter sa liberté.
   Dans cette présentation des mécanismes de la recherche du plaisir et de la relation qu’elle entretient avec la société, Henri Laborit n’aborde pas le thème mis à jour par René Girard de la « rivalité mimétique » qui défend l’idée que l’une des sources de la recherche du plaisir réside dans le désir de posséder ce que d’autres, érigés en modèles à imiter ou en rivaux à détruire, possèdent déjà. Dans ce cas, ce n’est pas l’objet du désir qui suscite le désir mais le fait qu’il appartient à quelqu’un d’autre… (Je n’ai pas besoin d’une voiture aussi grande et aussi luxueuse mais j’en éprouve le désir parce que mon voisin vient d’en acheter une…) 


 

Les fous gouvernent nos affaires…


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     «  Tout au long de ma vie, mes deux grands accomplissements ont été ma stabilité mentale et d’être, évidemment, très intelligent. (…)  Je suis allé de TRÈS brillant businessman, à une ‘top’ star de la télévision, jusqu’à président des Etats-Unis (à mon premier essai). J’estime que cela me qualifie, non pas d’homme intelligent, mais de génie… et de génie très stable avec ça !  »       Donald Trump


Les fous gouvernent nos affaires, 1946

Écrit de Lewis Mumford, The Saturday Review of Litterature, 2 mars 1946.
Publié sur le blog des éditions Agone

Capture d_écran 2018-01-31 à 20.49.13     Les fous gouvernent nos affaires au nom de l’ordre et de la sécurité. Les fous « en chef » se réclament du titre de général, d’amiral, de sénateur, de savant, d’administrateur, de secrétaire d’État ou même de président. Et le symptôme fatal de leur folie est celui-ci : ils ont mené à bien une série d’actes qui, éventuellement, entraîneront la destruction de l’humanité, avec la solennelle conviction qu’ils sont des êtres normaux et responsables, vivant sainement et poursuivant des buts raisonnables et justifiés.

    Jour après jour, sans le moindre écart, les fous suivent leur route et leurs habitudes d’inexorable folie : route et habitudes tellement stéréotypées, tellement communes, qu’elles semblent être les voies normales d’hommes normaux, et non pas les chemins perdus d’hommes penchés sur la mort totale. Sans mandat public d’aucune sorte, les fous ont pris sur eux de nous mener graduellement à ce dernier acte de folie qui corrompra le visage de la terre, balayera les nations des hommes, et, peut-être, mettra fin à toute existence sur la planète elle-même.

    Ces fous tiennent une comète par la queue, et ils croient faire preuve d’équilibre mental en la traitant comme si c’était un pétard d’enfant. Ils font joujou. Ils l’expérimentent ; ils rêvent de comètes plus brillantes et plus rapides. Leurs professeurs ne leur ont transmis aucune règle pour contrôler la comète. Alors ils prennent des précautions d’enfants faisant sauter des pétards. Sans demander la permission à personne, ils ont décidé d’organiser un autre jeu avec cette force cosmique, juste pour voir ce qui arrivera en mer dans une guerre « qui ne doit jamais venir ».

    Pourquoi laissons-nous les fous jouer sans élever nos voix ? Pourquoi demeurer calmes jusqu’à l’inertie en face d’un tel danger ? Il y a une raison : nous sommes aussi fous qu’ils le sont. Nous considérons la folie de nos dirigeants comme l’expression de la sagesse traditionnelle et du bon sens. Nous les regardons placidement, comme un agent de police drogué qui verrait d’un coup d’œil fatigué et tolérant le vol d’une banque, le meurtre d’un enfant ou le placement d’une machine infernale dans une gare. Notre création donne la mesure de notre folie. Nous regardons les Fous et continuons notre petit bonhomme de chemin.

    En vérité, ce sont des machines infernales que les fous, par nous élus et nommés, sont en train de placer. Quand les machines exploseront, les villes sauteront, l’une après l’autre, comme un cordon de pétards, anéantissant et brûlant les derniers vestiges de la vie. Nous savons que les fous construisent encore de telles machines, et nous ne leur demandons même pas pour quelles raisons ; bien plus, nous ne les arrêtons même pas. Aussi bien sommes-nous aussi fous qu’eux : fous vivant parmi les fous ; même pas émus par l’horreur qui s’approche rapidement de nous. Nous ne pensons qu’à l’heure de venir, au jour suivant, à la semaine prochaine, et c’est une preuve de plus de notre folie. Car si nous continuons ainsi, demain sera plus lourd de mort qu’un cimetière.

    Pourquoi sommes-nous saisis d’une telle folie ? « Ne le demandez plus ; c’est un fait acquis. » Ne sommes-nous donc plus assez sains et forts pour nous élever contre les fous, pour les combattre ? N’avons-nous pas le pouvoir d’étouffer les machines infernales qu’ils ont créées et d’enrayer le suicide de la race humaine ? Personne n’a-t-il levé la main pour stopper les fous ? Si – ici et là, venant des égouts et des toits, jetés dans une boîte aux lettres, glissés sous une porte par une main silencieuse, parviennent des bribes de message adressés à nous tous. Ces messages ont été écrits par les plus fous d’entre eux, par ceux qui ont inventé cette machine super-infernale. Ces hommes, que les derniers soubresauts de la démence ont rendus sains d’esprit. […]

     Les fous dirigeants n’osent pas nous laisser lire en entier le message des emprisonnés, de peur que nous retrouvions notre lucidité. Le président, les généraux, les amiraux, les administrateurs craignent que leur propre folie devienne trop évidente si les mots éparpillés que nous envoient les éveillés étaient rassemblés pour former une phrase intelligible. Car le président, les généraux, les amiraux et les administrateurs nous ont menti au sujet de cette machine infernale. Ils ont menti dans leurs déclarations, et encore bien plus dans leurs silences. Ils mentent parce ce que ce n’est pas une machine infernale, mais des centaines de machines infernales ; et à ce jour, non plus des centaines, mais des milliers. Ces fous débridés auront bientôt assez de puissance pour démanteler, en appuyant sur un bouton, la structure terrestre. De jour en jour, s’augmentent les réserves de chaos.

    La puissance que les fous détiennent est d’un tel ordre, que les seuls sains d’esprit savent qu’elle ne doit pas être utilisée. Mais les fous ne veulent pas que nous sachions que cette puissance est trop absolue, trop divine, pour être placée dans des mains humaines : car les fous font gentiment sauter la machine infernale sur leurs genoux, pendant que leurs mains tremblent du désir de presser sur le bouton. Ils nous sourient, ces fous. Ils posent devant les photographes toujours souriants. Ils disent : « Nous sommes plus optimistes que jamais », et leur grimace malsaine prophétise la catastrophe qui nous attend.

    De même qu’ils nous mentent à propos du secret qui n’en est pas un, les fous se mentent aussi à eux-mêmes, pour donner à leur mensonge une plus grande apparence de vérité, et à leur folie les dehors de l’équilibre. Ne connaissant à leur machine d’autre emploi que la destruction, ils multiplient nos capacités de destruction. […] Les fous agissent comme si rien n’arrivait, comme si rien n’allait arriver : ils prennent les précautions habituelles du fou avec la confiance du fou. Les fous préparent la fin du monde. Ce qu’ils appellent « progrès continuel » signifie l’extermination universelle, et ce qu’ils appellent « sécurité nationale » est un suicide organisé. Il y a un seul devoir pour le moment : tout autre tâche appartient au rêve ou au cynisme. Arrêtez le nucléaire ! Arrêtez les constructions ! Abandonnez la bombe atomique définitivement. Supprimez tous les plans d’utilisation. Car les plans intelligents sont issus de la plus pure folie. Détrônez les fous immédiatement en élevant une clameur de protestation telle, qu’ils seront projetés dans l’univers de l’équilibre et de la raison. Nous avons vu la machine infernale en action, et nous affirmons qu’une telle puissance ne doit pas être invoquée par les hommes.

     Nous savons qu’on ne peut sortir de l’état de folie rapidement, car la coopération des êtres humains ne peut s’acheter bon marché, au prix d’une terreur quelconque. Mais le premier pas, le seul et efficace pas préliminaire, est de détruire la bombe atomique. On ne peut parler comme des hommes sains autour d’une table de paix pendant qu’elle fume sous cette même table. Considérez la menace nucléaire telle qu’elle se présente véritablement : la visible insanité d’une civilisation qui a cessé de respecter la vie et d’obéir aux lois de la vie. Dites qu’en tant qu’hommes, nous sommes trop fiers pour vouloir la destruction du reste de l’humanité, même si cette folie pouvait nous épargner pendant quelques instants dépourvus de signification. Dites que nous sommes trop sages pour imaginer que notre vie aurait une valeur et un but, sécurité ou continuité, dans un monde ruiné par la terreur ou paralysé par la menace de la terreur. […]

     Cessons de croire que la puissance cosmique que nous détenons est un pétard d’enfant. Aucun de nous ne devra jamais utiliser la puissance atomique. Laissons-la de côté, comme si elle n’était pas conçue, comme si elle était inconcevable ! Car nous n’avons rien à craindre les uns des autres en dehors de notre folie normale : la folie de ceux qui amènent calmement la fin du monde en barrant leur « t » et en mettant des points sur les « i », comme ils l’ont toujours fait. En dehors de cette foi commune en notre cause commune, le monde est condamné.

    En attendant, le système d’horlogerie à l’intérieur de la machine infernale fait tic-tac, et le jour final se rapproche. Le moment de l’action est venu. Les gestes automatiques des fous doivent être brutalement arrêtés. Que les éveillés soient libérés, et que chacun d’entre eux soit placé contre le coude de tout individu tenant une haute fonction publique, de même que le prêtre fut un temps au coude du roi pour chuchoter les mots « Humanité » et « Un seul Monde » dans l’oreille du chef quand il glissait dans le langage de mort de l’isolement tribal. Le secret qui n’est pas un secret doit être dévoilé à tous. La sécurité qui n’est pas une sécurité doit être abandonnée. Le pouvoir qui est annihilation doit laisser place au pouvoir qui sera naissance. C’est à nous qu’incombe le premier pas à faire vers un monde plus sain. Abandonnez le nucléaire ! Arrêtez-le dès maintenant ! Tel est l’unique ordre du jour. Lorsque nous aurons accompli cette tâche, le prochain pas sera évident, et la prochaine tâche qui ajoutera une nouvelle protection contre l’automatisme bien rodé des fous.

    Mais nous devons faire vite pour surmonter notre propre folie. Déjà le mécanisme d’horlogerie va vite, et la fin est plus près que quiconque ose l’imaginer.

Lewis Mumford Paru dans The Saturday Review of Litterature le 2 mars 1946.
Publié sur le blog des éditions Agone


L’aventure selon Jankélévitch : « Un homme décide un beau jour d’escalader l’Himalaya… »

 


 

IMG_2124_Everest.jpgVue de la face Nord de l’Everest depuis le Tibet

     Pour quelles raisons décidons-nous de nous de prendre des risques dans la conduite de notre vie de manière apparemment gratuite puisqu’aucune nécessité nous y oblige ? Pourquoi choisissons nous de pratiquer des sports extrêmes qui nous font côtoyer la mort ? Pourquoi certains d’entre nous éprouvent-ils le besoin de s’engager dans une aventure amoureuse passionnée dans laquelle ils vont brûler leurs vaisseaux et s’interdire tout retour ?  Rares sont ceux qui cèdent à ces pratiques dans le but conscient ou inconscient de mourir ou de se détruire — cela n’est le fait que de quelques cas pathologiques — mais force est de constater que le choix de ceux qui s’adonnent à de telles pratiques intègre le fait qu’elles intègrent le risque d’un danger extrême pouvant conduire à la destruction et à la mort. Pour le philosophe Vladimir Jankélévitch, s’engager dans de telles voies, c’est faire le choix d’un style de vie particulier, celui de l’Aventure, et s’engager sur la voie d’un avenir indéterminé ouvert à tous les champs du possible, anéantissement inclus, à l’opposé du mode de vie routinier, sécurisé et fermé promu par le sens commun, le monde du « sérieux » qui conduit le plus souvent à l’ennui. Pour Jankékévitch, celui qui choisit l’authentique Aventure et que l’on nommera l’aventureux ne peut en aucun cas être confondu avec l’aventurier, ce « professionnel » pragmatique de l’aventure qui à défaut d’un style de vie a fait de l’aventure un fond de commerce et cherche à limiter au maximum l’indétermination et les risques. L’aventure authentique, c’est celle qui permet à l’inattendu de survenir, d’advenir et de changer ainsi la donne de notre vie.


jankelevitch-vladimir      Dans son essai lumineux l’Aventure, l’Ennui, le Sérieux paru en 1963, le philosophe Vladimir Jankélévitch  précise que c’est justement parce qu’elle intègre le risque de la mort que l’Aventure est l’Aventure, même si ce risque est réduit ou lointain : « C’est tout de même cette petite et parfois lointaine possibilité (de la mort) qui donne son sel à l’aventure et la rend aventureuse ». Cette proximité et confrontation volontaire avec le tabou de  la mort et l’insécurité qui en résulte fait que l’aventure apparaît comme une transgression qui se traduit chez l’aventureux par une attitude contradictoire d’attirance et de rejet mêlée. L’aventure prend alors la forme du vertige qui tout à la fois nous pousse vers le vide et nous en préserve. De là naît l’attitude ambiguë de l’aventureux qui oscille en permanence entre le dedans de l’Aventure et son dehors, entre le jeu et le sérieux. Parfois, c’est le jeu qui l’emporte et d’autre fois, c’est le sérieux. Comme l’écrit le philosophe, si vous supprimez l’un de ces deux contraires : « l’aventure cesse d’être aventureuse : si vous supprimez l’élément ludique, l’aventure devient une tragédie, et si vous supprimez le sérieux, l’aventure devient une partie de cartes, un passe-temps dérisoire et une aventure pour faire semblant ». L’aventureux se situe ainsi sur le seuil de deux contraires, passant alternativement de l’un à l’autre. Mais notre vie n’est-elle pas toute entière faite de contradictions et de disjonctions que nous nous évertuons à nier, sinon à résoudre ? En ce sens la vie se déroule comme une aventurer…


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Vladimir Jankélévitch : l’Aventure, l’Ennui, le Sérieux,
chapitre l’Aventure mortelle (extrait)
(Les sous-titres ont été ajoutés par moi)

Au commencement, l’expression d’un acte de liberté

      Un homme décide un beau jour d’escalader l’Himalaya. Il n’est pas obligé de se donner cette peine. Il est obligé de payer ses impôts, de faire son service militaire, d’exercer un métier, car ces choses-là sont  « sérieuses » ; mais pour ce qui est d’escalader l’Everest, non, personne ne l’y oblige. Le commencement de l’aventure est donc un décret autocratique de notre liberté, et il est en cela, comme tout acte arbitraire et gratuit, de nature un peu esthétique.

Perte de contrôle : quand le sérieux l’emporte sur le jeu…

    Mais voici que l’homme dégagé s’engage à fond. L’amateur qui a quitté volontairement sa famille et ses occupations se trouve pris, sur les pentes de l’Everest dans une tourmente de neige. À partir de ce moment il regrette sans doute d’être parti, mais il est trop tard pour regretter et revenir sur ses pas : à partir de ce moment, il se bat pour son tout-ou-rien, il se bat pour sa peau. Ce qui est en jeu désormais, c’est sa destinée et son existence même; c’est, comme on dit, une question de vie ou de mort. L’aventure, alors, est sur le point de cesser d’être une aventure pour devenir une tragédie : à plus forte raison si l’alpiniste meurt de froid sur le glacier ou tombe dans une crevasse, si l’aventure finit tragiquement; il arrive qu’on la commence par force et qu’on la continue par jeu, mais le plus souvent c’est l’inverse : on la commence pour jouer, mais on ne sait ni quand ni comment elle peut finir, ni jusqu’où elle peut aller. Elle commence frivole, elle continue sérieuse, et elle se termine tragique ; son déclenchement est libre et volontaire, mais sa continuation et surtout sa conclusion se perdent dans les brumes menaçantes, dans l’inquiétante ambiguïté de l’avenir. L’aventurier a brûlé ses vaisseaux, les vaisseaux du retour et de la résipiscence. En ce point commence la tragédie ! Par rapport à l’entreprise saugrenue et baroque nommée aventure, l’homme est un peu dans la situation de l’apprenti sorcier. Ce demi-sorcier sait le mot qui déclenche les forces magiques, mais il ne sait pas le mot qui les réfrènerait : l’apprenti ne sait donc que la moitié du mot. Seul le maître sorcier connaît les deux mots, le mot qui déclenche et le mot qui arrête. Si l’homme savait les deux mots de l’aventure, il serait non point un demi-magicien, un apprenti, et pour tout dire un aventurier, mais un magicien complet, ou mieux, il serait comme Dieu. Il n’y a que Dieu qui soit maître à la fois de déclencher et de stopper à volonté, qui sache à la fois le mot du commencement et le mot de la fin, qui soit omnipotent : l’homme en cela n’est qu’un demi-dieu, comme sa liberté n’est qu’une demi-liberté, comme sa puissance est non pas toute-puissance, mais moitié de puissance; le fiat initial est seul entre nos mains, et seulement pour l’amorçage d’une entreprise qui se déroule toute seule. Par rapport à l’irréversibilité du temps, nos pouvoirs sont des pouvoirs boiteux, tronqués, unilatéraux, et c’est sans doute cette dissymétrie qui explique la prépondérance du sérieux. Comment s’étonner qu’une telle dissymétrie nous inspire des sentiments ambivalents ?

Quand le « sérieux » ne fait pas dans la demi-mesure…

    Parlant d’une aventure où le sérieux l’emporte sur le jeu, nous n’avons pas encore dit le mot essentiel qui en indique l’objet et qui explique pourquoi notre destinée entière y est tragiquement engagée. Ce mot, c’est le mot de mort. Ce mot innomé, et même inavouable, donne à l’aventure son apparence immotivée. Sans doute l’homme est-il hors de la mort par la conscience qu’il en prend : mais comme cette conscience n’empêche nullement  l’être pensant de mourir en fait, l’être-pensant mortel est avant tout au-dedans de la mort ? car c’est la mort, en fin de compte, qui est le sérieux en tout aléa, le tragique en tout sérieux, et l’enjeu implicite de toute aventure. Une aventure quelle qu’elle soit, même une petite aventure pour rire, n’est aventureuse que dans la mesure où elle renferme une dose de mort possible, dose souvent infinitésimale, dose homéopathique si l’on veut et généralement à peine perceptible… C’est tout de même cette petite et parfois lointaine possibilité qui donne son sel à l’aventure et la rend aventureuse. Plus généralement : la douleur, le malheur, la maladie, le danger sont à cet égard logés à la même enseigne. Un danger n’est dangereux que dans la mesure où il est un danger de mort. Le risque mortel peut ne représenter qu’une chance sur mille — non pas une chance sur vingt, comme dans cette « roulette du suicide » qui fut naguère le passe-temps des officiers russes, mais une sur mille : c’est pourtant l’appréhension de cette toute petite chance, c’est ce minuscule souci qui rend périlleux le péril et passionnante l’aventure (…), une aventure dans laquelle on serait assuré par avance de réchapper n’est pas une aventure du tout : tout au plus serait-ce une aventure de matamore — La raison en est facile à donner : cette raison est la finitude de la créature.

La tentation du surhumain par la confrontation avec la mort.

    C’est une chose bien simple : pour pouvoir courir une aventure, il faut être mortel, et de mille manières vulnérable : il faut que la mort puisse pénétrer en nous par tous les pores de l’organisme, par tous les joints de l’édifice corporel (…). La fragilité essentielle et la précarité incurable de notre existence psychosomatique fondent la possibilité de l’aventure. La mort est ce qu’on trouve lorsque l’on creuse jusqu’à l’extrémité de l’humain, jusqu’au rebord aigu et indépassable d’une expérience : la mort est la limite absolue qu’on atteindrait si on allait à fond et jusqu’au bout au lieu de s’arrêter en route : c’est le fond infime de toute profondeur et l’apogée suprême de toute hauteur et le point extrême de toute distance. La mort est au bout de toutes les avenues lorsqu’on les prolonge indéfiniment (…). C’est pourquoi l’homme en quête d’aventures pousse des pointes périlleuses dans la direction des extrémités. Le besoin d’atteindre les extrêmes et les finistères qui sont le nec plus ultra de l’espace, d’aller dans les profondeurs du sol ou de l’océan, au sommet des montagnes ou vers l’extrême altitude du monde sidéral, au pôle Nord, au pôle Sud, en Extrême-Orient, en Extrême-Occident, tout cela témoigne clairement d’une tentation extrémiste et même puriste. L’aventureux aspire à un au-delà de la zone mitoyenne, de cette zone des mélanges qui est la zone de l’optimum biologique, celle où l’homme vit et respire le plus confortablement, mais dans laquelle, n’étant ni ange ni bête, il mène l’existence la plus bourgeoise et la plus casanière. Les hommes de la continuation engraissent et prospèrent dans cet entre-deux, équidistant de l’alpha et de l’oméga, où déjà Pascal assignait sa place à l’amphibie humain et qui est la région tempérée intermédiaire entre les pôles; et l’homme de l’aventure, au contraire, va vers les extrémités, vers les  pôles nord et sud de son existence empirique; il renonce au confort de la zone tempérée et ne fait pas grand cas de ce juste milieu, de cette heureuse intermédiarité qu’Aristote confondait un peu vite avec l’excellence.

    La mésaventure de mort est donc l’aventure en toute aventure, comme elle est le dangereux en tout danger et le douloureux en toute douleur, le mal du malheur et de la maladie. retrouvons ici l’aventureuse ambiguïté dont nous sommes partis. l’indétermination de la mort est celle même de l’avenir ambigu. Car la mort est, par excellence, ce qui est absolument certain et absolument incertain ; les deux ensembles ! Elle n’est pas dans l’ombre, mais dans la pénombre. 

Vladimir Jankélévitch, l’Aventure, l’Ennui, le Sérieux.


George Mallory et Andrew Irvine, le 4 juin 1924.jpg                              George Mallory et Andrew Irving, le 4 juin 1924

Le corps de George Mallory a été retrouvé à l’Everest. L’énigme la plus haute  – Lire l’article de Charlie Buffet dans le Libération du 5 mai 1999, c’est  ICI.

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Extrait :   « Sur ce qui est advenu le jour où George Mallory disparut à l’Everest, on ne sait pas grand-chose. Il a passé la nuit du 7 au 8 juin 1924 au camp VI, à 8 170 mètres d’altitude, avec Andrew Irvine. Les deux hommes ne s’y trouvaient plus lorsque le géologue Noel Odell y parvint, à 14 heures. On ne les a jamais revus, ils sont morts. Voilà pour les certitudes. Pour le reste, c’est la plus belle partie de Cluedo de l’histoire de l’alpinisme: Mallory et Irvine avec le piolet (on y reviendra, au piolet), près du toit du monde. Vus pour la dernière fois par Odell à 12h50, mais le témoignage lui-même est flou, se contredit : ils montaient, semblaient en retard sur leur horaire, mais à quelle altitude étaient-ils. Que s’est-il passé après qu’ils eurent disparu dans un nuage ? Cette énigme à tiroirs, ce mystère attire comme un trou noir, jusqu’à l’obsession. Cinq biographies, un livre d’enquête fouillé, un roman, des vies d’hypothèses. Pourquoi tant de passion ? Simple : il est possible que, vingt-neuf ans avant Hillary et Tensing (1953), un homme ait foulé le plus haut sommet de la planète, l’Everest, 8848 mètres… »

tpBest20Mallory20Boot1-1.jpgL’une des chaussures de Mallory retrouvée près de son cadavre

« Finir le boulot »

    On ignore si Mallory et Irvine avaient atteint l’Everest avant leur mort. Selon l’une de ses filles, George Mallory avait apporté avec lui lors de son ascension une photo de sa femme Ruth et avait l’intention de la déposer au sommet. Cette photo n’a jamais été retrouvée. En 1995, son petit-fils, porteur du même nom et prénom que son grand-père et alpiniste confirmé, a déposé une photo de ses grands-parents sur le sommet de l’Everest pour « finir le boulot ».


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Elles ont dit…


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La Tribune dans Le Monde des 100 (Extraits)

     « Nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement. (…)
     Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. (…) 
     Encore un effort, enchaîne le texte, et deux adultes qui auront envie de coucher ensemble devront au préalable cocher via une « appli » de leur téléphone un document dans lequel les pratiques qu’ils acceptent et celles qu’ils refusent seront dûment listées. (…) « cette fièvre à envoyer les +porcs+ à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment (…) que les femmes sont des êtres à part, des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées (…)
     En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité.   
    Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle (…) 
   Une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel, cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire: on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! ». 

Manifeste d’un collectif de 100 femmes dénonçant une « vague purificatoire » dans le journal Le Monde du 9 janvier.

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Inénarrable Sophie de Menthon :
« Alors j’étais en train de réfléchir et je me disais qu’au fond que si mon mari
ne m’avait pas un peu harcelée, peut-être que je ne l’aurais pas épousé…»


dessin de Plantu

La riposte : « #Metoo, c’était bien, mais… » (extrait)

   « On risquerait d’aller trop loin. » Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là. (…)
   « C’est du puritanisme. » Faire passer les féministes pour des coincées, voire des mal-baisées : l’originalité des signataires de la tribune est… déconcertante. Les violences pèsent sur les femmes. Toutes. Elles pèsent sur nos esprits, nos corps, nos plaisirs et nos sexualités. Comment imaginer un seul instant une société libérée, dans laquelle les femmes disposent librement et pleinement de leur corps et de leur sexualité lorsque plus d’une sur deux déclare avoir déjà subi des violences sexuelles ? (…)
    « On ne peut plus draguer. » Les signataires de la tribune mélangent délibérément un rapport de séduction, basé sur le respect et le plaisir, avec une violence. Tout mélanger, c’est bien pratique. Cela permet de tout mettre dans le même sac. Au fond, si le harcèlement ou l’agression sont de « la drague lourde », c’est que ce n’est pas si grave. Les signataires se trompent. Ce n’est pas une différence de degré entre la drague et le harcèlement mais une différence de nature. Les violences ne sont pas de la « séduction augmentée ». D’un côté, on considère l’autre comme son égal.e, en respectant ses désirs, quels qu’ils soient. De l’autre, comme un objet à disposition, sans faire aucun cas de ses propres désirs ou de son consentement.      
       Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien, même publiées dans Le Monde.

Réponse de la militante féministe Caroline De Haas cosignée par une trentaine de militants féministes.

      « Les signataires de la tribune du Monde sont pour la plupart des récidivistes en matière de défense de pédocriminels ou d’apologie du viol. Elles utilisent une nouvelle fois leur visibilité médiatique pour banaliser les violences sexuelles. Elles méprisent de fait les millions de femmes qui subissent ou ont subi ces violences. »

Caroline De Haas à Franceinfo

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Golden Globes : les actrices primées pour la série Big little lies en robes noires.
Honni soit qui mal y pense…


Ils ont dit… (7)


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Angélus Novus, l’Ange de Paul Klee si cher
au cœur de Walter Benjamin

Le désespoir de l’ange

    « Un ange, étant incapable de mourir, ne peut courir d’aventures : il aurait beau descendre dans les entrailles du sol, explorer les profondeurs de l’océan, monter en fusée jusqu’à l’étoile polaire… Rien n’y fait ! l’être immortel, avec son invisible cotte de maille, ne peut courir de dangers puisqu’il ne peut pas mourir. peut-être les anges auraient-ils bien envie de mourir pour pouvoir, comme tout le monde, courir des aventures : ils sont condamnés, hélas ! à l’immortalité et meurent peut-être de ne pas mourir ! »

Vladimir Jankékévitch, L’aventure, le sérieux, l’ennui


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Bouée de sauvetage : « Till the End of the World » (I’ll Love You)


Nick Cave and the Bad Seeds
(I’ll Love You) Till the End of the World – un parfum de Leonard Cohen…
A song from the soundtrack to the film by Wim Wenders

Bouée de sauvetage

    Foutez le monde en l’air, détruisez la planète, noyez-la sous des millions de tonnes d’ordures, empoisonnez l’air, traquez le dernier requin, la dernière baleine, le dernier éléphant et le dernier rhinocéros, Menez la guerre chimique contre les papillons, les abeilles et les oiseaux, stérilisez la terre et la mer, détruisez l’humus et remplacez le plancton par du plastique, gavez vos gosses et vous avec, de nourriture Frankenstein, hypothéquez leur avenir par des injections massives de produits de synthèse, de nanoparticules, de particules radioactives, de métaux lourds, d’hormones variées et de perturbateurs endocriniens, détruisez-vous les uns les autres sous des tonnes de bombes, à la ceinture d’explosifs, au sabre, au canif, avalez la terre toute entière avec votre grande gueule et votre absence totale de goût, enivrez-vous, hantez les quartiers minables peuplés de cafards, les bas-fonds aux rues jonchées de tessons de bouteilles et de vomissures, gueulez après votre chien, votre femme ou vos gosses, cognez-les pour libérer votre frustration et votre colère et soudain vous voilà redevenu ridiculement un petit enfant qui prie, non pas un Dieu en lequel il ne croit plus, mais simplement pour pouvoir se blottir l’espace d’un instant contre le sein d’une madone charnelle aux yeux anthracite ou azurés comme le ciel, aux longs cheveux bouclés noirs comme le charbon ou immaculés comme la neige…

     Hypocrite et pathétique…

Enki sigle 

Notre Dame de Grasse - Musée des Augustins de Toulouse, vers 1460-1480

Till the End of the World (1991)

It was a miracle I even got out of Longwood alive,
this town full of men with big mouths and no guts;
I mean if you can just picture it,
the whole third floor of the hotel gutted by the blast
and the street below showered in shards of broken glass,

and all the drunks pouring out of the dance halls
staring up at the smoke and the flames ;
and the blind pencil seller waving his stick
shouting for his dog that lay dead on the side of the road ;
and me, if you can believe this,
at the wheel of the of the car
closing my eyes and actually praying ;
not to God above but to you, saying :

Help me, girl ; help me, girl
I’ll love you till the end of the world
With your eyes black as coal
and your long dark curls

Some things we plan,
we sit and we invent and we plot and cook up ;
others are works of inspiration, of poetry ;
and it was this genius hand that pushed me up the hotel stairs
to say my last goodbye
to a hair as white as snow and of pale blue eyes
[saying :]
I gotta go ; I gotta go,
the bomb in the bread basket are ready to blow

in this town of men with big mouths and no guts,
the pencil seller’s dog, spooked by the explosion,
leaping under my wheels as I careered out of Longwood
on my way to you waiting in your dress,
in your dress of blue

I said:
Thank you, girl; thank you, girl
I’ll love you till the end of the world
with your eyes black as coal
and your long, dark curls

and with the horses prancing through the fields,
with my knife in my jeans and the rain on the shield ;
I sang a song for the glory of the beauty of you
waiting for me
in your dress of blue

Thank you, girl. Thank you, girl
I’ll love you till the end of the world
with your eyes black as coal
and your long, dark curls
°°°