Seriez-vous comme moi un tantinet lycanthrope ?


Réservé aux insensés

2w4B3qt.jpgLycanthrope

Moi, le Loup des steppes, je trotte sans jamais m’arrêter ;
La neige recouvre entièrement l’espace,
Le corbeau quitte le bouleau, ses ailes déployées,
Mais de lièvres, de chevreuil, pas de traces !
J’ai pour les chevreuils amour prodigieux,
Je voudrais en trouver un !
Je le prendrais entre mes dents, entre mes mains,
Rien ne serait plus délicieux !
J’aurais pour cet être une bonté immense,
je dévorerais ses tendres cuissots,
Boirais son sang rouge clair, étancherais ma soif intense,
Puis m’en irais hurler, seul, jusqu’au matin très tôt.

Herman Hesse, Le Loup des steppes, extrait

       Il était un fois un homme qui se prénommait Harry et que l’on appelait le Loup des steppes. Il marchait sur ses deux jambes, portait des vêtements comme un être humain, mais en vérité, c’était un loup. Il avait l’érudition des personnes à l’esprit bien fait et apparaissait comme un homme d’une assez grande intelligence. Cependant, il y avait une chose qu’il n’avait pas apprise : c’était à se sentir content de lui-même et de son sort. Il en était incapable ; aussi était-ce un être insatisfait. Il existait une explication probable à cela. Au fond de son cœur, il était persuadé (ou croyait l’être) que en vérité, il n’était nullement un homme mais un loup venu de la steppe. Certaines personnes éclairées auraient pu discuter de la question et chercher à déterminer s’il était effectivement un animal. […] Ce sujet aurait ainsi pu faire l’objet de longs et passionnants débats et même de multiples ouvrages, mais cela n’aurait pas aidé le Loup des steppes. En effet, il ne lui importait absolument pas de savoir s’il s’était transformé en loup à cause d’un sortilège, des coups qu’on lui avait infligés, ou s’il avait simplement tout inventé. Ce que les autres ou lui-même pouvaient en penser ne revêtait aucune importance à ses yeux ; cela n’extirpait pas le loup de son être.

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      Le Loup des steppes possédait donc deux natures : il était homme et loup. Tel était son destin. Or celui-ci n’avait sans doute rien de vraiment particulier ni de vraiment rare. Il existe, on le sait, nombre de personnes montrant beaucoup de points communs avec le chien ou le renard, le poisson ou le serpent, sans que cela engendre de difficultés spécifiques. Chez ces gens, l’être humain et le renard, l’être humain et le poisson vivent côte à côte et aucun d’eux ne fait souffrir l’autre. Ils se soutiennent même mutuellement, et bien des hommes enviés pour leur réussite doivent leur bonheur davantage à leur côté renard ou singe qu’a à leur côté humain. Ce phénomène est bien connu de tous. Chez Harry par contre, les choses fonctionnaient différemment. En lui l’âtre humain et le loup ne cohabitaient pas paisiblement et s’entraidaient encore moins. Une haine fatale les opposait indéfectiblement et chacun d’eux vivait uniquement aux dépens de l’autre. lorsque deux ennemis mortels s’affrontent ainsi à l’intérieur d’une même âme, d’un même individu, l’existence entière de celui-ci s’en trouve gâchée. Enfin ! Chacun a une destinée particulière qu’il n’est jamais facile à assumer.

Izx8f1nWwdLBfOHrC2GVlOy8oSE        Notre Loup des steppes, lui, avait le sentiment de vivre tantôt comme un loup, tantôt comme un homme, à l’instar de tous les autres êtres pourvus de deux natures. Cependant, lorsqu’il était loup, l’homme en lui se tenait sans cesse aux aguets, observant son adversaire avec attention, le jugeant, le condamnant. Lorsque ensuite il devenait homme, le loup faisait de même. Il arrivait par exemple que Harry eût une belle pensée, qu’il éprouvât un sentiment délicat, noble, ou qu’il accomplît ce qu’il convient d’appeler une bonne action. Alors le loup en lui montrait les dents, se mettait à rire et lui signifiait avec un mépris sanglant combien cette affectation de vertu était ridicule, combien elle seyait mal à un animal de la steppe, à un loup sachant parfaitement au fond de lui-même que pour être heureux, il devait parcourir seul les grandes plaines arides et, de tempo à autre, s’abreuver de sang, courir une louve. Ainsi, aux yeux du loup, tout acte humain était d’une dérision et d’une maladresse, d’une bêtise et d’une vanité effrayantes. Il en allait de même lorsque Harry se sentait et se comportait comme un loup, lorsqu’il montrait les crocs, lorsqu’il éprouvait une haine et une hostilité absolues envers les hommes, envers leurs attitudes et leurs mœurs hypocrites, décadentes. En effet, l’homme en lui se tenait à son tour aux aguets, observant le loup. Il traitait celui-ci de brute, d’animal, et ébranlait, empoisonnait même, tout le bonheur que lui inspirait sa seconde nature simple, saine et sauvage.

Hermann Hesse, le Loup des steppes (Der Steppenwolf, 1927) – Chap. Traité sur le Loup des steppes (Réservé aux insensés) pp.64-67 – Traduction Alexandra Cade – éd. Calmann-Lévy, 2004.

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La chanson de Solveg en électro


     Schiller est un groupe allemand de musique électronique et new-age créé en 1998 à Hambourg par Christofer von Deylen et Mirko von Schlieffen. Ce dernier quittera le groupe en 2003. Leur premier album Zeitgeist définit un style qui sera distinctif du groupe : un fond de musique électronique accentuée par une douce mélodie accompagnée le plus souvent avec un texte littéraire lu d’une voix synchrone. L’album Opus qui contient la chanson de Solveg est le 8ème du genre, il comprend des collaborations avec le hautboïste allemand Albrecht Mayer,  la pianiste française Hélène Grimaud et la chanteuse d’opéra russe Anna Netrebko.   (crédit Wikipedia)

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Remerciements à Caiçara Blogando qui m’a fait connaître cette interprétation qui ferait presque couler des larmes de sang… c’est ICI


Edvard_Grieg_portrait_(3470721810)Edvard Grieg (1843-1907)

     La chanson de Solveig est un extrait de la musique de scène composée par le compositeur norvégien Edvard Grieg pour la pièce de théâtre Peer Gynt écrite par Henrik Ibsen. La chanson  fait partie de la composition Peer Gynt, suite n° 2, opus 55 et a été jouée pour la première fois à Oslo en 1876 où elle a reçu un accueil triomphal. la pièce a été tirée d’un vieux conte norvégien et narre l’histoire d’un jeune homme de 20 ans, Peer Gynt, un anti-héros prétentieux, égoïste, menteur, volage, dévoré par l’ambition et l’orgueil qui choisit de parcourir le monde non sans avoir obtenu au préalable la promesse de sa fiancée Solveig de l’attendre jusqu’à son retour. Malheureusement tout ce qu’il entreprend échoue lamentablement et il sombre dans la déchéance. Après un naufrage, il reviendra des années plus tard vieux et pauvre retrouver la fidèle et vertueuse Solveig qui l’aura patiemment attendu durant tout ce temps. Usée par les ans et cette longue attente, elle aura le temps de le consoler dans ses bras avant qu’il ne rende le dernier soupir. Elle lui murmure alors tendrement : « Ton voyage est fini, Peer, tu as enfin compris le sens de la vie, c’est ici chez toi et non pas dans la vaine poursuite de tes rêves fous à travers le monde que réside le vrai bonheur. »

Que cela vous serve de leçon….

L’hiver peut s’enfuir, le printemps bien aimé
Peut s’écouler.
Les feuilles d’automne et les fruits de l’été,
Tout peut passer.
Mais tu me reviendras, Ô mon doux fiancé,
Pour ne plus me quitter.
Je t’ai donné mon cœur, il attend résigné,
Il ne saurait changer.

Que Dieu daigne encore dans sa grande bonté,
Te protéger,
Au pays lointain qui te tient exilé,
Loin du foyer.
Moi je t’attends ici, cher et doux fiancé,
Jusqu’à mon jour dernier.
Je t’ai gardé mon cœur, plein de fidélité,
Il ne saurait changer.


Mais peut-être préférez-vous l’interprétation classique de la soprano norvégienne Marita Solberg ?

 


 

Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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Les dangers d’une taille de guêpe : un conte chatnoiresque d’Alphonse Allais


Et l’on s’étonnera après cela d’avoir perdu la guerre de 1870 contre la Prusse…

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l’actrice et chanteuse Émilie Marie Bouchaud dit Polaire vers 1900

°°°

Pour en avoir le cœur net (conte chatnoiresque)

          Ils s’en allaient tous les deux, remontant l’avenue de l’Opéra.
     Lui, un gommeux* quelconque, aux souliers plats, relevés et pointus, aux vêtements étriqués, comme s’il avait dû sangloter pour les obtenir; en un mot, un de nos joyeux rétrécis.
      Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frisons fous plein le front, mais surtout une taille…

       — Invraisemblable, la taille !

     Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup, employer comme ceinture son porte-bonheur d’or massif.
       Et ils remontaient l’avenue de l’Opéra, lui de son pas bête et plat de gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête effrontée.

          Derrière eux, un grand cuirassier qui n’en revenait pas.
     Complètement médusé par l’exiguïté phénoménale de cette taille de Parisienne, qu’il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa bonne amie, il murmurait, à part lui :

     — Ça doit être postiche.

      Réflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l’anatomie.
     On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles, des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu’on ne peut avoir, d’aucune façon, une taille postiche.
     Mais ce cuirassier, qui n’était d’ailleurs que de 2e classe, était aussi peu au courant de l’anatomie que des artifices de toilette, et il continuait à murmurer, très ahuri :

     — Ça doit être postiche.

       Ils étaient arrivés aux boulevards.
`     Le couple prit à droite, et, bien que ce ne fût pas son chemin, le cuirassier les suivit.
      Décidément, non, ce n’était pas possible, cette taille n’était pas une vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui rappelait, même de loin, l’étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.
        Très troublé, le cuirassier résolut d’en avoir le cœur net et murmura :

       — Nous verrons bien si c’est du faux.

       Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina.
      Le large bancal, horizontalement, fouetta l’air, et s’abattit tranchant net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir.
       Tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.

       C’est le gommeux qui faisait une tête !

À se tordre : histoires chatnoiresques, Paul Ollendorff, 1891.

 * gommeuxÉtymologie incertaine, on suppose que « les gommeux » au XIXe siècle étaient des     élégants qui n’avaient d’autre occupation que de se gommer, de se pommader, de se parfumer

°°°

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Polaire – Dessin de 1902 de Ferdinand Bac (?) dans La Vie en Rose,
À croire que le dessinateur avait lu le conte d’Allais


MAIN BASSE SUR L’AMÉRIQUE

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TRUMP’S TRIUMPH

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Les Fauves sont lâchés…

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illustres illustrateurs : sorcières et apprenti sorcier

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Moi aussi, j’aimerais bien faire comme les sorcières…

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sorcières et apprenti sorcier (dessinateur inconnu)

savoir manier le balai : tout un art ! Mais il faut avoir des prédispositions…

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Après tout ça, une petite ballade pour nous détendre…

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Est-ce de l’art ou du cochon ?

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Ballade de Bretagne

Cette dame n’était ni cochon ni femme
Elle n’était pas faite sur un modèle humain ;
Ni vivante, ni morte.
Sa main et son pied gauches étaient chauds au toucher ;
Main et pied droits, comme chair de cadavre !
Elle chantait comme un glas — dong ! dong ! dong !
Les cochons avaient peur, et la regardaient de loin ;
Les femmes la craignaient, et restaient bien au loin.
Elle pouvait rester sans dormir un an et un jour,
Dormir comme cadavre, un mois et plus.
Nul ne savait de quoi elle se nourrissait —
De glands ? De chair ?

Certains disent qu’elle est l’un de ces porcs maudits
qui nageaient dans la mer de Génésareth
corps de bâtarde et âme démoniaque.
D’autres disent qu’elle est l’épouse du Juif errant,
qui avait enfreint la Loi pour l’amour de la viande de porc,
et affublée d’une face de porc pour avoir fait le mauvais choix,
Qu’à présent soit sa honte et sa punition à venir.

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Version originale complète

    We had started a little too late; Madame grew unwontedly fatigued and sat down to rest on a stile before we had got half-way; and there she intoned, with a dismal nasal cadence, a quaint old Bretagne ballad, about a lady with a pig’s head :

Ballad of Brittany

This lady was neither pig nor maid,
And so she was not of human mould;
Not of the living nor the dead.
Her left hand and foot were warm to touch;
Her right as cold as a corpse’s flesh!
And she would sing like a funeral bell, with a ding-dong tune.
The pigs were afraid, and viewed her aloof;
And women feared her and stood afar.
She could do without sleep for a year and a day;
She could sleep like a corpse, for a month and more.
No one knew how this lady fed—
On acorns or on flesh.

Some say that she’s one of the swine-possessed,
That swam over the sea of Gennesaret.
A mongrel body and demon soul.
Some say she’s the wife of the Wandering Jew,
And broke the law for the sake of pork;
And a swinish face for a token doth bear,
That her shame is now, and her punishment coming.’

(Joseph Sheridan Le FanuUncle Silas, 1864)

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Print of a pig-faced woman from The Illustrated Police News, 1882

800px-a_monstrous_shape_or_a_shapelesse_monster    Les légendes de la femme à la tête de porc sont apparues au même moment en Hollande, en Angleterre et en France à la fin des années 1630 et un peu plus tard en Irlande et mettaient en scène une femme très riche qui avait un corps normal mais dont la tête était celle d’un porc. Cette légende a été relancée en 1865 par Sheridan Le Fanu dans son roman Uncle Silas dans lequel il est question d’une jeune et riche héritière, Maud Ruthyn, qui vit dans une maison isolée et pour laquelle plusieurs hommes qui en veulent à sa fortune intriguent. Le livre comporte une « ballade de Bretagne » sur le thème de la Femme à tête de porc que son intrigante gouvernante Madame de la Rougierre chante à la jeune Maud.

Joseph Sheridan Le Fanu (1814-1873).png    D’origine huguenote, Sheridan Le Fanu (1814-1873) est un écrivain irlandais maître du récit fantastique. Son roman le plus connu, Uncle Silas, publié en 1864 et régulièrement cité dans les annales de la littérature policière, est considéré comme son chef-d’œuvre.  L’intérêt de ce roman tient en partie au fait qu’il met en exergue une figure majeure de la pensée au XVIIIe siècle, le scientifique, philosophe et théologien suédois Emmanuel Swedenborg qui avait fortement influencé Le Fanu avec ses  théories illuministes et néo-platonicienne qui défendait l’idée qu’à tout objet réel corresponde un double spirituel.

Pour lire Uncle Silas en version originale anglaise, c’est  ICI (Project Gutenberg)

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