Ils ont dit… Roland Gori – La fabrique des imposteurs


220.jpgDessin de Paul Weber

Sociétés de la norme et du contrôle

      Extraits (remaniés) de la conférence « La Fabrique des Imposteurs » prononcée par  le psychanalyste Roland Gori dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes en référence à son ouvrage « La Fabrique des Imposteurs » (Actes sud, 2015)


PENSER : Textes de Roland Gori sur une citation du philosophe Jean-François Léotard…

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut mais incorrigible; c’est d’en faire perdre »   – Jean-François Léotard.

    « Aujourd’hui tous les dispositifs d’initiation sociale, d’éducation, de soins, de travail social ont pour objectif de vous éviter d’avoir à penser, de vous économiser d’avoir à penser.  Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point   Penser n’est pas autant désiré que cela par les individus. Penser, comme décider d’ailleurs, ça mobilise de l’angoisse, l’angoisse de l’imprévu, de l’avenir, de la liberté, de la décision. Décider c’est renoncer et on n’aime pas renoncer et renoncer d’une certaine manière dans culpabilité ; C’est peut-être ce qui fait finalement que l’on se coule  relativement facilement dans tous ces dispositifs de colonisation des mœurs qui sont des espèces de programmes de vie, de modes d’emplois, de protocoles calibrés.
     Cela d’autant plus que les discours de légitimation sociale, les discours dominants qui fondent la fabrique de l’opinion publique et font la pensée du jour, les discours de légitimation sociale de pilotage des individus et des sociétés sont aujourd’hui de plus en plus passés d’un pilotage par de grands récits, récits mythiques, religieux ou politiques, du côté des chiffres et des lettres. Finalement, tous les dispositifs d’évaluation, qu’il s’agisse des agences d’évaluation de la recherche, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture de l’information fonctionnent à peu près sur le modèle des systèmes d’évaluations financières qui déterminent le crédit que l’on peut accorder à une entreprise, à une collectivité territoriale, à un pays, cette pratique a pour effet de limiter la conception de la valeur. La valeur l’est plus que ce qui est soluble dans la pensée du droit des affaires, dans finalement ce qui peut se mesurer, se financiariser, se  monétiser, ou ce qui peut demeurer conforme à des procédure. »


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Aliénation : sur une citation du philosophe Giorgio Agamben.

    « Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques, les nôtres, est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement »  – Giorgio Agamben.

     « Nous sommes pris dans une chaîne de production des comportements, dans un système qui nous assigne à des places qui sont des places fonctionnelles, des places instrumentales qui ne requiert pas d’avoir à penser, d’avoir même un état d’âme. C’est le gros problème de nos sociétés techniques. C’est que l’emprise de la technique est telle que la technique ne requiert pas de penser et n’exige pas de réfléchir, de réflexion morale, elle n’a pas d’état d’âme. La technique exige une exécution et donc même une fonction de commandement est une fonction de servitude. »

    « Proposer pour les sociétés humaines dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond, rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales »  – Georges Canghillem.


L’imposture

    « L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.


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      « Là où le monde se change en simples images, les images deviennent des êtres réels et les motivations d’un comportement hypnotique. Le spectacle est le contraire du dialogue »  – Guy Debord.

     « Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. »  –  Albert Camus.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

     Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. »


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     Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’université d’Aix-Marseille 1. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse. Fils unique d’un père d’origine toscane «hyperdoué», chef des services techniques sur le port de Marseille et communiste militant, et d’une mère catholique dont le cœur penche à droite, il grandit entre crucifix et volonté d’apprendre, heureux et choyé sous l’ombre portée de la guerre, dans une atmosphère à la Cavanna des Ritals. Ses parents sont pourtant tous deux marqués par le deuil, l’un ayant perdu son père à l’âge de neuf ans, l’autre sa sœur jumelle. Leur tristesse laisse sur lui une empreinte qu’il estime bienfaisante . Après une enfance de rêve, les choses se gâtent à l’entrée au lycée où son «étrangeté» de fils du peuple s’affronte aux moqueries de la bourgeoisie. Sauf que Roland, lui, s’en sort en fréquentant des petites bandes de quartier qui renforcent son goût du collectif. Contre son père, qui le rêve ingénieur, il abandonne la filière scientifique et passe un bac philo. Puis il enchaîne les petits boulots, fait des remplacements d’instituteur.
     Monté à Paris il effectue sa première année de thèse avec Didier Anzieu et assiste à Nanterre aux événements de Mai 68. C’est pourtant à cette époque que, psychothérapeute, il entreprend une psychanalyse afin de mieux comprendre ses patients.
     De retour dans le Sud, il enseigne comme assistant puis maître-assistant à Aix et Montpellier et commence une longue carrière d’expert universitaire. Dès 1990, il s’alarme de la « philosophie de la rentabilité » qui, au nom des valeurs perdues, prône l’Evaluation et défigure la science, préparant la descente aux enfers de la psychanalyse. Avec Pierre Fédida et Elisabeth Roudinesco, il organise la riposte et sera très actif lors de l’amendement Accoyer. En 1996, il publie un traité d’épistémologie de la psychanalyse, la Preuve par la parole, et en 2002, Logique des passions, son livre le plus personnel, « la livre de chair » de son parcours existentiel, sans doute induit par sa rencontre avec Marie-José Del Volgo et l’amour.
(Présentation retouchée de Camille Laurent, écrivain, à partir des sources Wikipedia et Libération dans Babelio, citations et extraits, c’est ICI)


Visions


Résultat d’images pour antonin artaudAntonin Artaud (1896-1948)

Prière

 Ah donne-nous des crânes de braises
Des crânes brûlés aux foudres du ciel
Des crânes lucides, des crânes réels
Et traversés de ta présence

Fais-nous naître aux cieux du dedans
Criblés de gouffres en averses
Et qu’un vertige nous traverse
Avec un ongle incandescent

Rassasie-nous nous avons faim
De commotions inter-sidérales
Ah verse-nous des laves astrales
A la place de notre sang

Détache-nous, Divise-nous
Avec tes mains de braises coupantes
Ouvre-nous ces voûtes brûlantes
Où l’on meurt plus loin que la mort

Fais vaciller notre cerveau
Au sein de sa propre science
Et ravis-nous l’intelligence
Aux griffes d’un typhon nouveau

Antonin Artaud


Et maintenant changeons d’Amérique avec trois chansons de mon alien favori au style inimitable « grogné- hurlé », j’ai nommé Tom Waits.


Hold On (Tiens bon !) de Tom Waits

Hold On (Tiens bon !)
Tom Waits

They hung a sign up in our town
« if you live it up, you won’t
live it down »
So, she left Monte Rio, son
Just like a bullet leaves a gun
With charcoal eyes and Monroe hips
She went and took that California trip
Well, the moon was gold, her
Hair like wind
She said don’t look back just
Come on Jim

Oh you got to
Hold on, Hold on
You got to hold on
Take my hand, I’m standing right here
You gotta hold on

Well, he gave her a dimestore watch
And a ring made from a spoon
Everyone is looking for someone to blame
But you share my bed, you share my name
Well, go ahead and call the cops
You don’t meet nice girls in coffee shops
She said baby, I still love you
Sometimes there’s nothin left to do

Oh you got to
Hold on, hold on
You got to hold on
Take my hand, I’m standing right here, you got to
Just hold on.

Well, God bless your crooked little heart St. Louis got the best of me
I miss your broken-china voice
How I wish you were still here with me

Well, you build it up, you wreck it down
You burn your mansion to the ground
When there’s nothing left to keep you here, when
You’re falling behind in this
Big blue world

Oh you got to
Hold on, hold on
You got to hold on
Take my hand, I’m standing right here
You got to hold on

Down by the Riverside motel,
It’s 10 below and falling
By a 99 cent store she closed her eyes
And started swaying
But it’s so hard to dance that way
When it’s cold and there’s no music
Well your old hometown is so far away
But, inside your head there’s a record
That’s playing, a song called

Hold on, hold on
You really got to hold on
Take my hand, I’m standing right here
And just hold on

°°°


Hope I don’t fall in love with you (Souhaite que je ne tombe pas amoureux de toi…)

Hope I don’t fall in love with you

Well, I hope that I don’t fall in love with you
‘Cause falling in love just makes me blue
Well, the music plays and you display
Your heart for me to see
I had a beer and now I hear you
Calling out for me
And I hope that I don’t fall in love with you

Well, the room is crowded, people everywhere
And I wonder, should I offer you a chair?
Well, if you sit down with this old clown
Take that frown and break it
Before the evening’s gone away
I think that we could make it
And I hope that I don’t fall in love with you

I can see that you are lonesome just like me
And it being late, you’d like some some company
Well, I turn around to look at you
And you look back at me
The guy you’re with he’s up and split
The chair next to you’s free
And I hope that you don’t fall in love with me

Well, the night does funny things inside a man
These old tom-cat feelings you don’t understand
Well, I turn around to look at you
You light a cigarette
I wish I had the guts to bum one
But we’ve never met
And I hope that I don’t fall in love with you

Now it’s closing time, the music’s fading out
Last call for drinks, I’ll have another stout
Well, I turn around to look at you
You’re nowhere to be found
I search the place for your lost face
Guess I’ll have another round
And I think that I just fell in love with you

°°°

Et pour la version Karaoke


Ruby’s Arms

Ruby’s Arms

I will leave behind all of my clothes
I wore when I was with you
All I need’s my railroad boots
And my leather jacket

As I say goodbye to Ruby’s arms
Although my heart is breaking
I will steal away out through your
Blinds for soon you will be waking

The morning light has washed your face
And everything is turning blue now
Hold on to your pillow case
There’s nothing I can do now

As I say goodbye to Ruby’s arms
You’ll find another soldier
And I swear to God by Christmas time
There’ll be someone else to hold you

The only thing I’m taking is
The scarf off of your clothesline
I’ll hurry past your chest of drawers
And your broken window chimes

As I say goodbye
I’ll say goodbye
Say goodbye…

°°°


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Arno Schmidt : « mettre des couleurs à la vie »


Le-coeur-de-pierreArno Schmidt (1914-1979)

Des couleurs à la vie

      Lorsqu’un texte d’Arno Schmidt nous tombe pour la première fois entre les mains, l’idée que cet auteur vit dans un monde d’incohérences et de folie nous vient tout de suite à l’esprit car il semble qu’il n’appréhende pas le monde qui pourtant nous est commun comme vous et moi. Dans son Essai sur le goût publié en 1757, Montesquieu après avoir classé les plaisirs que goûte notre âme en trois catégories : ceux qui relèvent du fond même de notre existence, c’est-à-dire de notre personnalité, ceux qui relèvent des impulsions de notre corps, c’est-à-dire les sentiments et les passions et enfin ceux qui nous sont imposés par les règles de la vie en société, nous délivre une vérité profonde, celle du caractère relatif de notre perception du monde  : « Notre manière d’être est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes, ou autrement. mais si nous avions été faits autrement, nous verrions autrement ; un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre éloquence, une autre poésie ; une contexture différente des mêmes organes aurait fait encorune autre poésie : par exemple, si la constitution de nos organes nous avait rendus capables d’une plus longue attention, toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention ne seraient plus ; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration, toutes les règles qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration tomberaient de même ; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d’une certaine façon seraient différentes si notre machine n’était pas de cette façon. » Si l’on se base sur ces critères définis par Montesquieu, il faut croire qu’Arno Schmidt est fait d’une complexion autre que celle du commun des mortels. Dès les premières lignes de son livre Le cœur de pierre qui met en scène les tribulations burlesques d’un collectionneur sans scrupules qui se met en tête de dérober un ouvrage rare dans une bibliothèque de l’Allemagne de l’Est en compagnie de ses logeurs, un chauffeur-routier qui veut en profiter pour exfiltrer sa maîtresse et de sa femme dont il est devenu l’amant, le ton est donné : lorsqu’il arpente les rues d’une ville, le héros du roman ne discerne pas les choses de la même manière que nous, ou plus précisément il les voit, mais métamorphosées, mutées par le prisme déformant de son regard. C’est ainsi que les passants qu’il croise semblent évoluer dans un milieu aquatique telles des créatures anaérobies privées d’oxygène sur un fond d’ « étang d’air » dans lequel des arbres « aquaplantiques » oscillent sous le regard froid de l’oeil chargé d’œillets de sa chaussure gauche… Le décor lui paraît en mouvement : la rue « fait des glissades » devant lui et le « contraint à prendre à droite » respectant en cela la volonté des anciens maçons qui avaient construits tout exprès un « canal de pierre », ceci en présence d’un « cheval éploré qui le regarde à travers des lentilles ». Dans son errance il rencontre « un visage en pelure de patates » dont « la branche grise rameuse s’empare d’une boîte de lait » et dont l’ « orifice-bouche » va souffler « 4 plaquettes de syllabes noires »… On est là à la deuxième page et les 268 pages qui vont suivre sont à l’avenant, toutes chargées de métaphores surréalistes et expressionnistes plus truculentes et féroces les unes que les autres. Alors, fou à lier, Arno Schmidt ? Non, juste un poète révolté qui étouffe sous la lourde chape bien pensante et hypocrite de la restauration morale de l’Allemagne d’après-guerre de l’ère Adenauer et utilise son imagination débordante chargée de dérision pour la faire sauter. Dans l’un de ses texte, il annonce la couleur : les lecteurs sont ceux qui disent toute leur vie « parapluie » pour une chose à la vue de laquelle un écrivain pense « une canne en jupon ». Sous sa plume les choses les plus banales que l’on remarque habituellement à peine et oublie aussitôt, prennent une autre vie et nous captivent en nous racontant avec humour une histoire. Ce faisant Arno Schmidt met des couleurs à la vie, à notre vie.

      Ce livre, sous-titré par l’auteur  « Roman historique de l’an de grâce 1954 » a connu un succès important en Allemagne malgré une critique officielle bien-pensante et haineuse qui se déchaîne, décrivant ses écrits comme  « un attentat haineux contre l’esprit, la langue et l‘homme  — et pour finir, contre Dieu et le christianisme ». 


         Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager une scène de sexe débridée et hilarante à la manière rabelaisienne entre le collectionneur et sa logeuse. C’est sûr, on est très loin de l’amour courtois…

Capture d’écran 2019-10-24 à 13.29.01.pngPicasso – Copulation, estampe de la suite Vollard, 1933

Le cœur de pierre d’Arno Schmidt, extrait.

À l’intérieur, elle attendait déjà à la porte de la cuisine (empocha avec un signe de la tête la clé que je lui tendis sans rien dire ; la Forte, la tendue de peau blanche) dans sa nouvelle blouse-tablier aux plis net et précis, joliment faite et sentant bon le savon.

Elle saisit mes yeux avec les siens : « Je monte avec » annonça-t-elle torpide et rétive.

Devant ma porte : nous nous tirâmes l’un contre l’autre par les haussières de nos bras ; elle saisit ma bouche avec la sienne ; nos cœurs faisaient un barouf d’enfer.

La fille du serpent : nous pétrissions nos peaux tavelées, donnions des coups de klaxons sur de belles bosses et de long renflements, partout : elle était pleine de boucles puissantes, entourées de fentes bées au claquement de langue. (Je pris un sein et le baisotai jusqu’à ce que sa pointe devienne comme un dé à coudre).

Dans le torrent de ses mains : elle secouait en frissonnant un bouchon rose-violet ( tandis que je palpais son désarroi de blanche étendue) : « Vise voir : il miroite littéralement » (and she had the finest fingers for the backlilt between Berwick and Carlisle).

Nous nous bouclâmes ainsi l’un à l’autre à l’aide de bras, nous fixâmes solidement les ventouses (et ses jambes se mirent violemment à la besogne. Bibi partit au grand galop : juché sur elle.

Inondé de soleil : son ventre, ample désert doré ; au travers duquel ma main caravanait (puis patauger, enfoncée jusqu’aux nœuds dans la chaude et sèche végétation : Tombouctou. Se rouler : Bloemfontein). « Dis, qu’est-ce que c’est bien : comme ça, au soleil ! » (murmura-t-elle avec ardeur, fit de ses genoux et seins une sierra, tales of the ragged mountains ; bras et jambes s’écoulèrent ; autour de noires forêts au fond de vallées encaissées).

Gymnastique nue : faire les lettres de l’alphabet : de son corps elle fit un T, un X, un Y ; à genoux un Z (et d’autres aussi toutes neuves, des cyrilliques : les pieds reçurent chacun un nom propre chuchoté ; « Insolence » et le droit « Chenapan ». L’horloge en bas commença à bailler bruyamment ; 2 sons bubons s’envolèrent en râlant l’un derrière l’autre (puis, lors de l’écoulement, ils glissèrent vite l’un sur l’autre; de si fines plaques)).

Son bibi à elle s’agenouilla nu sur la chaise et m’examina (les almanachs d’État aussi) à travers des disques bagués de couleurs : un torse blanc, une main flasque feuilletante. Elle se frotta tendue, à la chien de chasse, l’ongle du pouce contre les dents supérieures : « T’en auras un tous les samedis soirs » décida-t-elle.

Quelle aventure, cette femme !! : elle était plantée là ; nue ; mes almanachs d’État sous le bras (de façon à ce que le sein gauche reposât en partie dessus : sur l’année bleu chaux 1943 !) : en haut un sourire froid, en bas des pantoufles. me présenta cependant d’un air distingué l’épaule droite pour un baiser !. Je tirai ce côté vers moi (en faisant attention ; pour ne pas abîmer les livres !) ; elle inspira tant en tressaillant que sa tête partit en arrière : – – ! –. Puis, vaincue, elle me heurta du front : « Je viens ce soir : pour toute la nuit, dis ! » (Et s’en fut heureuse, touflant avec vigueur).

Arno Schmidt, Le cœur de pierre (Das steinerne Herz, 1956),
Édit. Tristam – Trad. Claude Riehl, pp.77-79

KueheinHalbtrauerPortrait d’Arno Schmidt par Jens Rusch


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La Gradiva


Synthèse de 2 articles parus le 9 juillet 2013 et le 11 septembre 2017

la Gradiva

La Gradiva
Partie du bas-relief des Aglaurides (musée Chiaramonti à Rome)

Carl Gustav Jung (1875-1961)

     En 1906, Carl Jung recommande à Freud la lecture d’un roman au titre de Gradiva écrit trois années plus tôt par l’écrivain danois Wilhelm Jensen. Ce roman conte l’histoire d’un jeune archéologue allemand dénommé Norbert Hanold qui lors d’une visite au Musée archéologique de Naples découvre un bas-relief représentant une jeune fille de grande beauté se déplaçant avec une grâce telle qu’elle semble transmettre la vie à la pierre. Cette découverte le bouleverse profondément au point qu’il fait exécuter un moulage de la sculpture et le ramène chez lui en Allemagne. La fascination devient obsession après qu’il ait fait un rêve où il rencontre, dans le Pompéi antique avant l’éruption du Vésuve, cette jeune femme qu’il appelle alors Gradiva « celle qui avance », surnom, que les poètes anciens réservaient à Mars Gradivus, au dieu de la guerre s’en allant au combat. Il éprouve alors la conviction profonde que la Gradiva a effectivement vécue et qu’elle a été ensevelie lors de l’éruption du Vésuve. De retour à Pompéi, il croit soudain reconnaître la Gradiva parmi les ruines, mais l’apparition est bien une femme réelle, bien vivante et se révèle être sa gracieuse voisine et amie d’enfance, Zoé Bertgang. La  jeune fille, qui est éprise de lui, a l’intelligence de ne pas s’opposer de front à son obsession. Se déguisant tout d’abord en Gradiva, elle parviendra finalement à réveiller son amour pour elle et à le guérir en créant les conditions d’un transfert de ses sentiments de la femme de pierre à la femme de chair, rompant ainsi le cercle du délire. L’histoire apparaît ainsi comme une belle métaphore de la cure psychanalytique.


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    Wilhelm Jensen (1837-1911) est un écrivain allemand né dans la province de Holstein à l’époque où celle-ci était encore danoise. Ecrivain prolifique dans l’Allemagne bismarckienne (poésie, nouvelles, roman historiques), il est par la suite tombé dans l’oubli et commence seulement à être réédité. Dans une correspondance avec Freud, le romancier a décrit comment l’idée du roman lui était venu en contemplant dans un musée romain un bas relief représentant une jeune femme :

    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

     « L’idée de ce petit “morceau de fantaisie” a résulté de la fascination poétique pour la vieille image du bas-relief qui m’avait particulièrement impressionné. Je le possède en différents exemplaires, notamment dans une reproduction splendide de Narny à Munich (d’où le titre sur le frontispice), bien que j’aie cherché en vain pendant des années l’original du Musée National de Naples, sans jamais bien sûr le trouver, puisque j’ai appris qu’il se trouvait dans une collection à Rome. Si vous voulez, appelez cela une “idée fixe”, mais il s’est en effet formé dans mon opinion, et sans aucune raison préconçue, l’idée que ce bas-relief devait être à Naples, et qu’en outre celui-ci représentait une Pompéienne. Ainsi, je l’ai vu marcher dans mon esprit sur les dalles des ruines de Pompéi, que je connaissais très bien puisque j’y avais passé de très fréquents séjours. J’y passais mes meilleurs moments dans le silence de la mi-journée, heure à laquelle tous les autres visiteurs se précipitaient à table, et où je décidai d’exposer ma solitude à l’appel du soleil, et de tomber de plus en plus dans un état limite qui me permettait de faire passer mon œil de la vision éveillée à une vision totalement imaginaire. C’est de la possibilité de me plonger dans un tel état qu’a plus tard jailli Norbert Hanold. […] Le pied gauche était posé en avant, et le droit, qui se disposait à le suivre, ne touchait le sol que de la pointe de ses orteils, cependant que sa plante et son talon s’élevait presque verticalement. Ce mouvement exprimait à la fois l’aisance agile d’une jeune femme en marche, et un repos sûr de soi-même, ce qui lui donnait, en combinant une sorte de vol suspendu à une ferme démarche, ce charme particulier ». Gradiva, « celle qui s’avance » tel est le nom que lui donne le jeune homme.»


Sigmund Freud (1856-1939)

        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia).

    « De même que l’archéologue, d’après des pans de murs restés debout, reconstruit les parois de l’édifice, d’après les cavités du sol détermine le nombre et la place des colonnes et, d’après des vestiges retrouvés dans des débris, reconstitue les décorations et les peintures qui ont jadis orné les murs, de même l’analyste tire ses conclusions des bribes de souvenirs, des associations et des déclarations actives de l’analysé ».      Freud, 1934


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Robert Musil (1880-1942)

      Au chapitre 14, intitulé Amis d’enfance, de son roman L’Homme sans qualités, cette fresque restée malheureusement inachevée des derniers soubresauts du « Monde d’avant » représenté par l’Autriche-Hongrie, l’écrivain Robert Musil nous dresse le portrait de deux des plus anciens amis du personnage principal du roman, le mathématicien Ulrich; il s’agit du peintre-musicien Walter et sa jeune femme fantasque, Clarisse, adepte de Nietzsche. Ce chapitre traite de la rivalité qui oppose ces deux amis d’enfance qu’ont été Ulrich et Walter et du sentiment d’échec éprouvé par ce dernier alors que dans sa jeunesse tous décelaient en lui les germes d’un futur génie. C’est cette promesse du génie annoncé qui avait séduit Clarisse et l’avait menée au mariage. Aujourd’hui, elle ne pouvait que constater l’impuissance de son mari à devenir ce qu’il aurait du être et en éprouvait une profonde amertume. La déchéance de Walter s’exprime dans sa relation avec la musique de Wagner, compositeur qu’il avait méprisé au temps de sa jeunesse pour sa musique immorale parce qu’elle faisait la part trop belle à « l’ornement » et dégage des « relents de bière » mais qu’il se sent poussé aujourd’hui à interpréter de manière automatique comme s’il avait été victime d’un envoûtement, ce qui lui attire le mépris de sa femme qui va dans ces circonstances jusqu’à se refuser à lui. Dans ce chapitre, les analyses psychologiques de ces personnages et la description de leurs sentiments dressées par Musil sont remarquables mais les passages qui m’ont tout particulièrement intéressé concernent les descriptions métaphoriques du phénomène musical qui révèlent l’ampleur du talent de cet écrivain. Comment décrire un morceau de musique ? Comment décrire  l’immatériel, l’évanescent, l’invisible… Beaucoup s’y sont cassés les dents. Musil y parvient grâce à l’utilisation de métaphores percutantes et la description de la gestuelle des interprètes en phase avec la musique. La description dans le premier extrait qui suit de l’Hymne à la Joie de Beethoven joué en duo par Walter et Clarisse où on les voit engagés dans un corps à corps charnel avec la « masse cabrée des sons, […] bulle aux contours imprécis, toute pleine de sensations brûlantes [qui] enflait jusqu’à éclater» est d’une efficacité extraordinaire. De même dans l’extrait Le piano, la description du pouvoir de la chimère-piano  de « jeter un pont » grâce à la musique entre le chaos de la ville et l’harmonie de la campagne lointaine, cette musique qui s’apparente  alors à « des colonnes de feu, toutes tendresse et héroïsme » et dont les sonorités au loin s’éteignent à la façon d’une « très fine cendre sonore et retombent à peine cent pas plus loin ». Plus loin, la musique de Wagner , « lourdement sensuelle » qui hante Walter est décrite comme « une vague de sons pétris chaotiquement » qui provoque chez celui qui l’écoute une « basse ivresse ». Cette musique s’impose à sa volonté en l’annihilant, cette « substance désordonnée qu’il s’était interdite au temps de son orgueil » se répand au loin et agit à la manière d’un narcotique : « Par cette narcose musicale, sa moelle épinière fut paralysée, et son destin allégé ». Ainsi cette musique accompagne et nourrit le renoncement de Walter en endormant sa conscience.

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L’Homme sans qualités de Robert Musil, chap. 14 : Amis d’enfance et chap.38 : Clarisse et ses démons – Extraits (les sous-titres sont de nous).

Beethoven.

     Depuis son retour, Ulrich s’était déjà rendu plusieurs fois chez ses amis Walter et Clarisse, car, malgré l’été, ils n’étaient pas partis et il y avait des années qu’il ne les avait pas revus. Chaque fois qu’il arrivait, ils étaient au piano. dans ces moments-là, ils trouvaient tout naturel de ne pas remarquer sa présence avant que le morceau fut achevé. Cette fois, c’était l’Hymne à la Joie de Beethoven ; les hommes, les millions d’hommes s’abattaient en frémissant dans la poussière, ainsi que Nietzsche le décrit : les délimitations hostiles éclataient, l’évangile de l’Harmonie universelle réconciliait, réunissait les séparés ; ils avaient désappris de marcher et de parler, ils étaient en train de s’élever en dansant dans les airs. Les visages étaient couverts de taches, les corps ployés, les têtes piquaient du nez puis se redressaient pas saccades, et dans la masse cabrée des sons frappaient des griffes roidies. Quelque chose d’incommensurable se passait ; une bulle aux contours imprécis, toute pleine de sensations brûlantes , enflait jusqu’à éclater, et les pointes exaspérées de doigts, les froncements nerveux du front, les tressaillements du corps faisaient rayonner dans l’effroyable émeute intime une provision jamais tarie de sentiments. Combien de fois déjà la chose s’était-elle produite ?

Clarisse et Walter.

     Jamais elle n’avait compris tout à fait sa sensibilité, jamais il n’avait pu être soin maître. Mais froide et dure comme elle était, avec de brusques ferveurs, et cette volonté qui flambait soudain sans aliment, elle possédait un mystérieux pouvoir sur lui, comme si, à travers elle, des coups l’assaillaient, provenant d’une direction qu’on n’aurait pu situer dans les trois dimensions de l’espace. Cela devenait inquiétant. Il l’éprouvait parfois quand ils faisaient de la musique ensemble ; le jeu de Clarisse était dur et sans couleur, il obéissait à des lois d’excitations que Walter ignorait ; quand leurs corps s’échauffaient au point qu’on voyait l’âme brûler au travers, il avait peur de ce qui passait d’elle à lui. Quelque chose d’indéfinissable se rompait alors en elle, menaçant de s’enfuir sur les ailes de son esprit ; cela sortait d’un antre secret de son être, qu’il fallait à tout prix tenir fermé.
      […]
Lorsqu’elle lui annonça la venue de leur ami (Ulrich), Walter s’écria : « Dommage ! »

     Elle se rassit à côté de lui sur le tabouret de piano tournant, et un sourire où Walter ressentit de la cruauté fendit ses lèvres qui prirent quelque chose de sensuel. C’était l’instant où les exécutants retiennent leur sang pour pouvoir ensuite le laisser battre au même rythme, les axes de leurs yeux leur sortant de la tête comme quatre tiges dirigées dans le même sens tandis qu’ils retiennent avec le derrière le tabouret qui ne songe jamais qu’à vaciller sur le long cou de sa vis de bois.
     Un instant après, Clarisse et Walter étaient déchaînés comme deux locomotives fonçant côte à côte. Le morceau qu’ils jouaient leur volait au visage comme des rails étincelants, disparaissait dans la machine tonitruante et se changeait derrière eux en paysage sonore, écouté, miraculeusement durable. pendant ce frénétique voyage, les sentiments de ces deux êtres étaient comprimés en un seul ; l’ouïe, le sang, les muscles, privés de volonté, étaient emportés par la même expérience ; des parois sonores miroitantes, s’inclinant ou se courbant, forçaient leurs corps à suivre la même voie, les ployaient d’un même mouvement, élargissaient ou resserraient leurs poitrines dans un même souffle. À un fragment de seconde près, la gaieté, la tristesse, la colère et l’angoisse, l’amour, la haine, le désir et la satiété traversaient Walter et Clarisse. Il y avait là une fusion semblable à celle qui se produit dans les grandes paniques, où des centaines d’êtres qui l’instant d’avant différaient du tout au tout, exécutent les mêmes mouvements de fuite, comme s’ils ramaient, poussent les mêmes cris absurdes, ouvrent tout grands les yeux et la bouche de la même manière, et se voient ensemble poussés en avant et en arrière, de droite et de gauche, par une violence sans but, hurlant, tremblant, tressaillant pêle-mêle. Ce n’était pas la violence sourde et souveraine de la vie, dans laquelle de tels évènements ne se produisent pas si aisément, mais où toute vie personnelle s’abîme sans résistance. La colère, l’amour, le bonheur, la gaieté et la tristesse que Clarisse et Walter vivaient dans leur essor n’étaient pas des sentiments pleins ; c’en était seulement l’habitacle corporel, exaspéré jusqu’à la frénésie. Ils étaient assis sur leurs petits sièges, raides et ravis,ils étaient irrités, amoureux ou tristes de rien, ou alors chacun d’autre chose, ils pensaient à des choses différentes et voulaient dire chacun sa chose ; l’autorité de la musique les unissait à l’extrême de la passion et leur donnait en même temps quelque chose d’absent comme dans le sommeil de l’hypnose.

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Le piano.

     Ulrich n’avait jamais pu souffrir ce piano aux dents grinçantes, toujours ouvert, cette idole basse sur pattes, à large gueule, croisée de bouledogue et de basset *, qui avait rangé sous sa loi la vie de ses amis, jusqu’aux reproductions sur les murs, jusqu’aux lignes fuselées de l’ameublement d’art ; même le fait qu’ils n’eussent pas de bonne, mais seulement une femme de ménage en dépendait. Au-delà des fenêtres de cette maison, les vignes avec des bouquets de vieux arbres et des maisonnettes de guingois s’élevaient jusqu’à la crête arquée des forêts, mais plus près, tout était chaotique, déshérité, dépareillé et comme rongé par un acide, ainsi qu’il va toujours autour des grandes villes, là où les quartiers extérieurs empiètent sur la campagne. Entre ce voisinage immédiat et la grâce des lointains, l’instrument jetait un pont ; avec ses reflets noirs, il envoyait contre les parois des colonnes de feu, toutes tendresse et héroïsme, encore qu’elles se dissipassent en une très fine cendre sonore et retombassent à peine cent pas plus loin sans même aller jusqu’à la colline aux pins, là où, à mi-chemin de la forêt, se dressait l’auberge. Néanmoins, le piano était capable de faire trembler la maison ; c’était un de ces mégaphones à travers lesquels l’âme lance ses cris dans le Tout comme un cerf en chaleur auquel rien de répond que l’appel identique et concurrent de mille autres  âmes débouchant solitaires dans le Tout.

* Le poète suédois Tomas Tranströmer compare quant à lui le piano à une araignée et la musique à une toile :  « Le piano noir, l’araignée luisante / Se tenait, tremblante, au milieu de sa toile de musique»

Ulrich, Walter, Clarisse.

    La situation privilégiée d’Ulrich dans cette maison tenait à ce qu’il définissait la musique comme un évanouissement de la volonté et par une destruction de l’esprit, et qu’il en parlait plus dédaigneusement qu’il n’en pensait ; elle était alors pour Clarisse et Walter l’espoir et l’angoisse majeurs. Aussi le méprisaient-ils, tout en le vénérant comme une sorte d’Esprit malin.
     Ce jour-là, lorsqu’ils eurent fini de jouer, Walter resta assis au piano, ramolli, hagard, à bout de course, sur le tabouret à demi retourné, tandis que Clarisse se levait et saluait avec vivacité l’intrus. Dans ses mains, sur son visage tressaillait encore l’électricité du jeu, son sourire se frayait difficilement un passage entre la tension et l’enthousiasme et celle du dégoût.
    « Roi des crapauds ! » dit-elle, et le mouvement de sa tête indiquait derrière elle la musique, ou Walter lui-même. Ulrich sentit que le lien élastique qu’il y avait entre elle et lui était de nouveau distendu. A sa dernière visite, elle lui avait conté un horrible cauchemar : un être lubrique voulait la subjuguer  comme elle dormait, il était tendre, effrayant, ventru et mou, et ce grand crapaud symbolisait la musique de Walter. Pour Ulrich, ses deux amis n’avaient guère de secrets. Clarisse l’avait à peine salué que déjà elle se détournait à nouveau, revenait rapidement vers Walter et, poussant une seconde fois ce cri de guerre « Roi des crapauds ! » que Walter parut ne pas comprendre, de ses mains toutes palpitantes encore de musique, lui tira les cheveux avec violence, souffrant et voulant faire souffrir. Son mari fit une tête aimablement déconcertée et, s’approchant un peu, émergea du vide lubrique de la musique.
      Ulrich et Clarisse sortirent alors se promener sans lui dans l’oblique pluie de flèches du soleil couchant ; Walter resta devant son piano. Clarisse dit : « Pouvoir s’interdire quelque chose qui vous nuirait est une preuve de vitalité. L’homme épuisé est attiré par ce qui lui nuit ! Qu’en penses-tu ? Nietzsche affirme qu’un artiste fait preuve de faiblesse s’il se préoccupe trop de la morale de son art…» Elle s’était assise sur un petit tertre.
      Ulrich haussa les épaules. Quand Clarisse, trois ans plus tôt, avait épousé son ami d’enfance, elle avait vingt-deux ans et c’était lui qui lui avait offert les œuvres de Nietzsche pour son mariage. « Si j’étais Walter, je provoquerais Nietzsche en duel », répondit-il en souriant.
     Le dos mince de Clarisse, dont les lignes délicates flottaient sous sa robe, se tendit comme un arc, et son visage aussi était passionnément tendu ; elle le tenait anxieusement détourné de celui de son ami.

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Wagner, Der Walkürenritt (caricature)

Wagner.

     « Décidément, tu est toujours héros et jeune fille tout ensemble…» ajouta Ulrich. C’était une question et peut-être n’en était-ce pas une, un peu une plaisanterie, un peu aussi une tendre admiration ; Clarisse ne comprit pas parfaitement ce qu’il voulait dire, mais les deux mots dont il s’était déjà servi une fois s’enfoncèrent en elle comme une flèche de feu dans un toit de chaume.
     De temps en temps, une vague de sons pétris chaotiquement leur arrivait. Ulrich savait que Clarisse se refusait à son mari pendant des semaines, quand il jouait du Wagner. Il continuait néanmoins à en jouer, avec mauvaise conscience, comme un écolier vicieux.
     Clarisse aurait bien voulu demander à Ulrich dans quelle mesure il était renseigné ; Walter ne pouvait jamais rien garder pour soi ; mais elle aurait eu honte de l’interroger. Ulrich maintenant s’était assis à son tour sur un petit tertre non loin d’elle, et finalement elle parla d’autre chose : « Tu n’aimes pas Walter, dit-elle. Au fond, tu n’es pas son ami. » Cela sonnait comme une provocation, mais en même temps, elle souriait.
[…]
     Tandis qu’ils conversaient, Ulrich et Clarisse n’avaient pas remarqué que la musique derrière eux s’interrompait de temps en temps. Walter, alors, se mettait à la fenêtre. Il ne pouvait les voir, mais sentait qu’ils se tenaient juste à la limite de son champs visuel. La jalousie le tourmentait. La basse ivresse d’une musique lourdement sensuelle l’attirait en arrière. Le piano était ouvert dans son dos comme un lit bouleversé par un dormeur qui refuse de se réveiller parce qu’il craint de devoir regarder la réalité en face. C’était la jalousie d’un paralysé envers les gens sains qui le torturait, et il ne pouvait prendre sur lui de se joindre à eux ; sa souffrance lui ôtait toute possibilité de se défendre.
[…]
C’est grâce à cette capacité de répandre la contagion d’une sorte de monologue spirituel qu’il avait conquis Clarisse et éliminé peu à peu tous ses rivaux ; parce que tout, en lui, devenait mouvement étrique, il pouvait parler de la façon la plus convaincante de  « l’immoralité de l’ornement », de « l’hygiène de la forme pure »  et des « relents de bière de la musique wagnérienne ».

        […]
    Il ne resta d’elle, dans la chambre, que le rire. Avec son morceau de pain et de fromage, elle rôda dans les prés ; la région était sûre, elle n’avait nul besoin de chaperon. La tendresse de Walter s’effondra comme un soufflé qu’on a pas retiré du feu au bon moment. Il soupira profondément. Ensuite, avec hésitation, il se rassit au piano et frappa une touche, puis une autre. Qu’il le voulût ou non, il en résulta peu à peu une improvisation sur sur des thèmes de Wagner ; ses doigts pataugeaient et gargouillaient dans le clapotement de cette substance désordonnée qu’il s’était interdite au temps de son orgueil. Ah ! qu’elle se répandît donc au loin ! Par cette narcose musicale, sa moelle épinière fut paralysée, et son destin allégé.

Robert Musil, L’Homme sans qualités (1930-1932) – Chap. 14, Amis d’Enfance, Extraits


Ils ont dit : unheimlich, « l’inquiétante étrangeté ».


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    L’ « inquiétante étrangeté » se manifeste pour ce qui fut à la fois le plus connu, le plus familier, l’intime d’un autrefois révolu et aussi pour ce qui est caché, dissimulé. C’est la résurgence de ce qui aurait dû rester enfoui qui engendre le malaise troublant qui nous envahit devant l’insolite. Un contact immédiat ou chargé d’images qui rappelle celui d’une rencontre avec l’autre, où les limites de chacun sont abolies, dans une relation en miroir où l’appartenance des formes, des pensées, des actes est incertaine, comme s’ils étaient partagés en doubles. Ce n’est pas qu’ici soit vécu un état qui porterait une marque originelle. Ce qui s’évoque au contraire est le sentiment d’une retrouvaille, d’une répétition, d’un retour du semblable qui franchit les barrières du refoulement. La différence entre déjà connu et jamais connu s’abolit. Ainsi se produit le passage du familier à l’étranger. Cette relation qui rappelle le narcissisme primitif, le refoulement l’a rendue autre, étrangère au Moi, aliénée. La méconnaissance à l’oeuvre dans le refoulement a changé le signe des significations. Ainsi de l’inquiétante étrangeté devant les organes génitaux féminins : « Cet étrangement inquiétant est cependant l’orée de l’antique patrie des enfants des hommes, de l’endroit où chacun a dû séjourner d’abord. On le dit parfois en plaisant Liebste ist Heimweh (l’amour est le mal du pays) et quand quelqu’un rêve d’une localité ou d’un paysage et pense en rêve, je connais cela, j’ai déjà été ici, l’interprétation est autorisée à remplacer ce lieu par les organes génitaux ou le corps maternels. Ainsi en ce cas encore l’unheimlich est ce qui autrefois était heimisch, de tous temps familier. Mais le préfixe un placé devant ce mot est la marque du refoulement »[1] (XVII).

André Green : « Sur la mère phallique » (site D’un divan à l’autre, c’est  ICI ).

[1]: L’inquiétante étrangeté dans Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, édit.. p. 200. Traduit de l’allemand par Marie Bonaparte et E. Marty cet essai paru pour la première fois en 1933 est l’un les plus célèbres de Freud. Il traite plusieurs cas concrets, littéraires, artistiques ou historiques en référence à des personnages célèbres comme Michel-Ange et Goethe.


Définitions

     L’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche en allemand) est d’abord le titre, souvent traduit ainsi en français, d’un essai de Sigmund Freud paru en 1919. Le terme Unheimlich issu du mot heim, «foyer, maison» est un terme ambigu en allemand car il  a le double sens de «familier» et de  «privé, ce qui doit rester caché». Il a été très utilisé par le mouvement romantique allemand qui un siècle avant Freud avait découvert l’importance de l’inconscient (Carl Gustav Carus, Eduard von Hartmann, Schelling). Il a été traduit en français par «l’inquiétante étrangeté» (Marie Bonaparte), «l’inquiétante familiarité» (Roger Dadoun), «l’étrange familier» (François Roustang), «les démons familiers» (François Stirn).

     On rapproche de L’inquiétante étrangeté, la sensation du déjà-vu qui est le sentiment étrange d’avoir déjà vécu une situation à laquelle nous nous sommes déjà confronté sans en avoir un souvenir net et précis. Freud, dans L’interprétation des rêves (1900) le retrouve dans de nombreux thèmes de rêve. il l’interprète comme une reviviscence des voies génitales de la mère, «un endroit dont chacun peut dire, à juste titre, que c’est un déjà-visité».

     Le dictionnaire médical de l’Académie de médecine défini la paramnésie comme un trouble de la mémoire caractérisé notamment par l’invention ou des déformations de souvenirs : L’illusion de déjà vu-déjà vécu est l’impression soudaine, parfois intense, d’avoir déjà assisté, contre toute vraisemblance, à une scène actuelle. L’illusion de fausse reconnaissance est l’identification erronée de personnes, de lieux ou de situations pris pour connus, et qui se produit le plus souvent en l’absence de toute ressemblance. Le souvenir amélioré et le souvenir-écran traduisent des essais défensifs névrotiques, en particulier dans les névroses traumatiques.